Unrequited love…

2 décembre 2019

« But about the rest of us ? What about our stories ? Those of us who fall in love alone ? We are the victims of the one-sided affair. We are the curse of the loved ones, we are the unloved ones, the walking wounded, the handicapped without the advantage of a great parking space ! Yes you are looking at one such individual… » Iris Simpkins, The Holiday.

Il faut bien dire que quand Kate Winslet ouvre la comédie de Nancy Meyers sur ces paroles sans prétention, Mesdames et moi-même, Lise, nous sommes scotchées sur notre canapé. Ce film-là, je ne risque pas de le mettre à la ben à ordure en moins de 50 secondes ! Ça y est ! On parle enfin de vous, de moi, des « unloved ones » et pas des autres à qui tout semble réussir : le travail, l’éducation des enfants, le blog, les photos, instagram, l’amour, l’amour, l’amour…

Iris, c’est moi, ça a été moi, toutes ces années ! Oui, je peux bien le dire maintenant, je peux me retourner et considérer le temps perdu à essayer d’être aimée, d’être indispensable, d’être celle qui donne tout ce qu’on ne lui a jamais donné, qui est tout ce qu’elle voudrait qu’on soit pour elle.

Alors comme Iris, j’en ai préparé des cadeaux, j’en ai mijoté des idées plus brillantes les unes que les autres pour trouver ce qui lui correspondrait exactement, ce qu’il attendait probablement, sans même le savoir, ce qui le définissait, ce qui le rattacherait à un souvenir commun dont j’étais bien la seule à me souvenir.

Et lui ? Bien sûr, il avait un cadeau, mais zut ! Il était resté dans la voiture ! Zut ! Il n’avait pas eu le temps ! Zut ! Je l’avais devancé ! Mais oui, bien sûr, il y avait pensé ! Comment pourrais-je en douter ? Comment pourrais-je être la seule à creuser mes nuits à la recherche du présent parfait, inattendu, sublime ? Puis à fouiller toutes les librairies du boulevard St Michel, bref, à remuer ciel et terre pour renifler, acheter, dédicacer, empaqueter l’élu que je porterais ensuite sur mon cœur jusqu’à lui… Zut ! Le sien est resté sur la banquette arrière !

Le temps perdu à essayer d’être aimée, d’être indispensable, d’être celle qui donne tout ce qu’on ne lui a jamais donné, qui est tout ce qu’elle voudrait qu’on soit pour elle…

JASPER : It’s a 1st edition ! Where did you find it ?

IRIS : Buried in that little place we found in Covent Garden that time.

JASPER : Why are you so great ?

Alors voilà ! Il vous dit que vous êtes merveilleuse, une perle rare, délicieuse d’attentions et de fidélité, attentive aux détails que d’autres ne voient même pas et puis, vous apprenez qu’il vient de se fiancer à une autre ! What’s the matter ? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?

Je lis son moindre froncement de sourcil, je connais le plus petit grain de beauté sur son visage, je devine ses besoins avant même qu’il n’en ait conscience, je vois ses défauts et je l’aime quand même, il me plante, il m’oublie, il me trahit, et je l’aime toujours. Mais c’est l’autre meuf insensible, autocentrée, autoritaire, au rire d’oie qu’il préfère ?!

Par pitié, pincez-moi, réveillez-moi, c’est une grosse plaisanterie, je me suis trompée de vie, d’histoire, de planète, que sais-je ?

Eh oui, mesdames ! Vous connaissez ce scénario… C’est bien le monde réel, c’est bien vous, amoureuse seule, et c’est bien lui, gros égoïste aimé, chassé et toujours en chasse.

J’ai observé deux écoles de pensée.

Il y a celles qui vous disent : si tu lui fais de bons petits plats, si tu souris, si tu te brushing, te maquilles, fais du sport matin, midi et soir, briques ton appart du sol au plafond, il ne pourra pas te résister. C’est réglé en un mois, crois-moi !

(J’ai le regret de vous dire que c’est la vieille école : la femme est la geisha de l’homme, toujours performante, toujours aimante, toujours pimpante. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais fatiguée, jamais énervée, jamais frustrée.)

A ce rythme-là, il va vous adopter et il y gagnera un service sans larme, sans grève, sans arrêt maladie, sans désertion. Pouah ! Quel enfer !

La deuxième école est plus radicale : il ne t’a pas aimée, il ne t’a pas comblée, il ne t’a pas regardée. T’en fous ! On peut vivre sans un homme ! Bosse, bosse, bosse et tu ne vivras jamais aux crochets du mâle alpha. Ne fais jamais confiance à l’homme, ne baisse jamais la garde, neutralise-le ! Bon à ce rythme, on va toutes finir dans le GIGN pour traquer et abattre le mâle faible… Sauf que ça, c’est tout sauf la Femme !

Je sais, on a bien envie de s’endurcir parfois. On a trop souffert et on se dit : « plus jamais ça ! ». Malgré toutes nos plantades, on peut être sûres d’une chose, on aime, donc on est en vie. Lise vous dira que vous n’êtes pas obligées de reproduire à l’infini le même schéma désastreux :

  • je suis toujours attirée par des hommes insensibles ;
  • je m’entiche de ce pauvre nase ;
  • je n’en dors plus ;
  • je refais son portrait aux contours des mes vieux fantasmes ;
  • je lui donne tout ;
  • je me perds en lui, car je suis « the permeable membrane » dont parle Elizabeth Gilbert : « If I love you, you can have everything. If I love you, I will carry for you all your pain, I will assume for you all your debts, I will protect you from your own insecurity. » ;
  • je suis rejetée ou trahie ou bien je l’ai toujours été, mais une preuve manifeste me claque en pleine figure ;
  • je m’enferme pour pleurer toutes les larmes de mon corps (qui a souffert de tous ces régimes et exercices pour lui plaire) ;
  • je jure de ne plus jamais me faire embobiner jusqu’à ce que je rencontre un autre gus égoïste qui m’aimante parce qu’il me rappelle l’autre et tout ce que je ne suis pas « until I get so exhausted and depleted that the only way I can recover my energy is by becoming infatuated with someone else » (E. Gilbert, Eat, Pray, Love)

Je me perds en lui, car je suis « the permeable membrane »

Comment en sortir, les filles ? Peut-on seulement en sortir ?

La réponse est OUI, OUI et OUI !!! Vous êtes débordantes d’énergie et de ressources, comme Iris, mais vous dépensez tout pour des causes perdues, convaincues que vous ne méritez rien de mieux, que c’est déjà trop d’honneur qu’on daigne vous regarder et vous inviter, que c’est peut-être trop tard…

« And after all that, however long all that may be, you’ll go somewhere new and you met people who make you feel worthwhile again. And little pieces of your soul will finally come back. And all that fuzzy stuff, those years of your life that you wasted, that will eventually begin to fade… » Iris Simpkins

Un jour, on m’a dit : « Trouve-toi un nouveau petit ami, sors, et tu finiras par oublier ton ex, par remplacer tous ces mauvais souvenirs, tous ces rêves éteints par de nouveaux… »

Les filles, nous sommes d’accord, c’est le pire conseil qu’on puisse nous donner ! Oui, dans un film de 90 minutes, l’héroïne a le temps de souffrir, de « recover », de trouver le mec parfait et de l’épouser avant le générique, mais dans la vraie vie, ce n’est pas aussi simple, pas aussi instantané. Nous sommes faites de chair et de sang, il nous faut tout l’amour de l’Univers pour guérir et nous transformer en notre vrai Moi, celui qu’on a toujours craint de découvrir aux hommes, celui qu’on a oublié et masqué sous nos blessures pour le rendre moins encombrant.

La vie peut terriblement ressembler à ce spectacle de fin d’année qu’on préparait tout le mois de juin sous les ordres de la maîtresse. On nous apprenait la chorégraphie, on nous briefait, on nous coiffait, on nous maquillait, on nous rangeait deux par deux, on nous plaquait au fond de la scène (vivant et stoïque décor). La musique commençait et prise de vertige, j’imaginais ce qui se passerait si j’osais me lancer sur la piste, danser seule, chanter, hurler à tous les parents ma fièvre de vivre. Je chassais alors ce songe révolutionnaire prise de palpitations et de sueurs froides.

Coupable, étrange, je glisse alors mon masque, comme le difforme Gwynplaine de L’homme qui rit, persuadée que personne ne verra ma grimace sous mon sourire béat, je danse maladroitement pour ne pas être trop sublime, je suis les autres filles type bibliothèque rose persuadée qu’elles ont le rythme parce qu’on les a mises en première ligne, aveugle sous les projecteurs, je suis l’automate, la copie qu’on attend, ni brillante, ni médiocre, dans la moyenne…

Je suis l’automate, la copie qu’on attend, ni brillante, ni médiocre, dans la moyenne…

C’est parce que nous nous sommes perdues toutes ces années que nous enfouissons notre visage dans les bras de l’homme qui nous paraît socialement le plus fort, le plus aimé, le plus sûr de lui. Nous sommes son satellite, parce qu’il est en première ligne. Nous aimons cette partie de notre âme qui hurle dans le noir et que nous croyons, à tort, percevoir dans les gesticulations de cet homme inatteignable. Nous perdons des années à graviter, alors que nous pourrions occuper toute la scène.

Je crois, cependant, que cette chorégraphie à l’aveugle est nécessaire. A force de cercles concentriques, nous nous rapprochons de notre centre. Nos chevilles se fortifient et nous remplaçons la musique des autres par la nôtre. La petite fille que j’étais qui parlait fort pour se faire entendre, qui traversait sans vergogne la scène pour réclamer les derniers applaudissements que les autres enfants lui avaient volés, qui chantait à tue-tête, qui voyait dans le creux des nuages et dans ses rêves des amis imaginaires bienveillants renaît de ses cendres…

Je danse comme je veux et quand je veux, avec ou sans public, sans masque, sans fard, acclamée ou ignorée. Pour ce qui est des Fâcheux, je ne cache plus mes grimaces sous un masque de sainteté. Je leur claque la porte au nez comme Iris, je leur dis leurs quatre vérités et je m’en vais.

C’est dans le silence de mon âme et de l’Univers que j’ai senti mon masque écrasé contre mon nez. Je l’ai décollé petit à petit, avec soin, avec soin et méthode. Puis j’ai fait mon deuil, pas de lui, mais de qui j’étais ou plutôt de qui j’avais accepté d’être pour faire plaisir à tout le monde. J’ai regardé la mer inondant l’horizon et j’y ai vu la vie, la vie qui continue, qui trace son chemin et qui rejette ses mues sur le rivage. Mon masque a voltigé dans les airs et s’est brisé contre les rochers. Gwynplaine de l’amour, j’ai aimé ma grimace et elle est devenue mon sourire…

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Mon masque a voltigé dans les airs et s’est brisé contre les rochers. Gwynplaine de l’amour, j’ai aimé ma grimace et elle est devenue mon sourire…

« JE VEUX ÊTRE UN DE CES MOMENTS »

29 octobre 2019

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Qui n’a pas été intrigué voire fasciné par la relation de Karen Blixen et de Denys Finch Hatton ?

« Il y a des moments qui valent la peine. Mais il faut en payer le prix. Et je veux être un de ces moments. » déclare Meryl Streep, alias Karen à Robert Redford, alias Denys.

Ils s’aiment à n’en pas douter, mais Karen et Denys n’attendent pas la même chose de l’amour, de leur relation, de l’Afrique…

Karen : Vous demandez-vous souvent si je me sens seule ?
Denys : Non, en effet. […] Qu’est-ce qu’un mariage changerait ?
Karen : J’aimerais quelqu’un qui, enfin, m’appartiendrait.
Denys : Non. Détrompez-vous. Karen je vis avec vous parce que j’ai choisi de vivre avec vous. Je ne tiens pas à être accroché à la vie de quelqu’un. Ne me demandez pas cela. Je ne veux pas découvrir un beau jour que ma vie c’est la vie de l’autre. Je veux bien payer le prix pour cela, et me retrouver seul parfois, ou mourir seul s’il le faut. Je trouve cela normal.
Karen : Pas tout à fait. Vous me demandez d’en payer le prix également.
Denys : Non. Je vous laisse le choix. Mais vous n’êtes pas prête à m’accorder le même. Je n’aurai pas plus de tendresse, je ne vous aimerai pas davantage à cause d’un bout de papier.
Karen : Pourquoi votre liberté serait-elle plus importante que la mienne ?
Denys : Erreur. Je ne me suis jamais immiscé dans votre liberté.

Ce dialogue brillamment interprété à la fin du film Out of Africa de Sydney Pollack, retraçant l’autobiographie kenyane de Karen Blixen, révèle toute la complexité de deux individus et de leur relation amoureuse.

Karen a des blessures à panser quand elle rencontre Denys et lui aussi. Ce qui rapproche la danoise cultivée du baroudeur solitaire, c’est l’Afrique, plus précisément, le Kenya. Ils s’aiment dans ces grands espaces arides balayés par des mammiphères fascinants et un vent tout-puissant. Ils s’aiment parce qu’ils sont libres dans le cockpit de Denys dominant les antilopes dans ce que Karen appelle « l’oeil de Dieu ».

Alors Denys demande à Karen d’utiliser son domaine comme point de chute au cours de ses safaris, il arrive, il l’aime, il repart et puis, quelques mois plus tard, il revient… Denys chérit sa liberté plus que Karen et sa vie même. Il est à la fois tendre et insaisissable. Il ne vit pas assez longtemps avec Karen pour qu’elle s’en lasse, ils ne partagent donc ensemble que le meilleur, chacun épargnant à l’autre ses préoccupations bassement matérielles.

Ne pourrait-on considérer cette relation comme idéale ? Aller, venir, répéter le cérémonial de la séparation déchirante et du dernier baiser aux pieds de l’avion ou d’un éléphant, vivre à nouveau les retrouvailles délicieuses et inattendues en rentrant du champ. Ne garder, en somme, que le nectar d’une romance et de son éternel recommencement, sans les contrariétés qui épaississent et tuent la magie des premiers instants.

Pourtant les mois, les années passent et Karen finit par en demander plus à Denys. Elle se sent plus seule qu’autrefois et cette instabilité si étourdissante finit par lui peser. Denys n’est pas là pour se battre avec elle quand il s’agit de sauver la ferme des flammes, il est parti, il est au volant de sa jeep, magnifique d’intrépidité et de force à l’état brute ; il appartient au Kenya, nouvelle espèce rare et sublime au milieu des lions et des éléphants.

Mesdames, nous sommes bien d’accord, ce que nous aimons tant chez Denys, c’est qu’il est un homme, un vrai ! Il a passé l’épreuve de nos rayons X et il faut bien le reconnaître, il est en tête de course ! Il ne vit pas chez papa et maman, il ne passe pas ses nuits devant les écrans des jeux vidéos, il gagne sa vie et ne demande pas d’argent, il entretient sa musculature et son brushing et surtout, il sait comment survivre dans la Nature.

Denys pourrait :

  • vous fournir à la seule force de ses bras du gibier matin, midi et soir – sorry pour les Végétaliennes –
  • faire ronronner la jeep sur la piste infinie,
  • tracer une nouvelle route jusqu’à la tanière des lions,
  • élever l’avion et vous-même au-dessus des nuages
  • monter votre tente,
  • accorder le gramophone à vos pas de danse – danse qu’il maîtrise et guide, bien sûr –
  • et surtout vous écouter à genoux, avec admiration, raconter des histoires que vous inventez en sondant la profondeur de ses yeux.

Ah ! Vous avez décroché de mon article, fermé les yeux et dépeint en vous-mêmes cette vision d’un autre monde. Eh oui, ça nous change du : « Chérie, ça te dit un petit kebab ? une petite ligue des champions ? une petite partie de Fortnite ? »

Ne préférons-nous pas parfois qu’il ne nous promette rien – si ce n’est de revenir de temps en temps – que de s’engager pour nous coller à la peau, nous envahir, nous dilapider, nous agacer encore et encore ?

Alors, moi, Lise, je me pose une question : est-ce qu’il finit par nous agacer parce que la routine rouille tout – le robinet qu’il ne répare jamais, les caresses qu’il finit par réserver exclusivement à son nouvel Iphone 11, la valse de mariage oubliée au fond du placard et enfermée dans le vieux 33 tours rayé et crincrin ? Ou bien nous agace-t-il parce que nous avons mal choisi dès le départ ?

Terrifiée à l’idée de rester seule à jamais, ne l’auriez-vous pas choisi après le chagrin du grand amour, par défaut, par coup de foudre hormonal, pour faire plaisir à tout le monde, portée par la frénésie juvénile d’organiser enfin votre mariage et plus jamais celui des autres copines de lycée ?

Karen lance avec désespoir à Denys : « J’aimerais quelqu’un qui, enfin, m’appartiendrait ». Il n’en faut pas plus pour faire prendre la poudre d’escampette à tous les Indiana Jones, Finch Hatton, Knightley, Thornton, Rochester et Darcy (« Darcy » of course, je n’ai pas pu m’empêcher) de la terre, les vrais hommes quoi…

Il rentre à peine dans votre vie et vous voulez déjà qu’il vous appartienne comme un animal de compagnie, un paratonnerre, un gros ours en peluche qui ne vous laissera pas les bras ballants dans votre immense lit et votre abyssal besoin d’être aimée, écoutée et protégée.

Un gros ours en peluche qui ne vous laissera pas les bras ballants dans votre immense lit et votre abyssal besoin d’être aimée, écoutée et protégée

Je ne fustige pas ce besoin, il est réel, viscéral, coincé dans nos tripes. C’est bien la pompe de toutes nos larmes, le siège de toutes nos frustrations et probablement, une part de notre « malédiction » comme l’a si bien formulé une de mes amies, brillante auteure, Nadège Éros. Elle appelle cela « la malédiction d’Ève » énoncée dans Genèse 3 : 16. « Il dit à la femme: J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. »

Tout un programme, n’est-ce pas ? Je ne prétends pas tout comprendre, mais ce dont je suis sûre c’est que notre ADN contient cette tendance naturelle à attendrir notre cœur pour l’homme. La féminité, c’est la douceur, la tendresse, les antennes émotionnelles nous permettant de sentir les besoins des autres avant les nôtres. Autrement, il n’y aurait aucun enfant sur cette terre, car aucune femme ne supporterait les douleurs d’un deuxième accouchement, le tracas d’un deuxième programme de croissance, l’épanchement de l’âme sur le souffle et les larmes d’un deuxième et si fragile être humain.

Que font les hommes de tous nos désirs qui se portent vers eux ?

Une fois encore, plusieurs réactions possibles, plusieurs profils :

  1. Cette bouffée de tendresse les effraie : nous les avons regardés trop intensément, écrit trop de messages en quelques jours, serrés trop fort dans les bras au moment de se quitter sur le quai. Ils décident de faire les Morts… On finit par croire qu’ils ont changé de téléphone, de continent, ou comme j’aime à la dire de tanière (en réalité Mesdames, l’ours est tout simplement retourné à la caverne et continue de prospecter sur Meetic, de tchatter avec dix blondes en même temps, sans même sortir son gros orteil de sa paillasse pour aller à la rencontre des dites femelles).
  1. Tant d’attachement précoce les attire : vous croyez avoir trouvé the One ! Il répond à vos messages dans la minute, il exprime beaucoup ses sentiments, donne l’impression de lire en vous comme dans un livre ouvert. C’est le beau gosse sensible des films de noël qui porte votre sapin avec le sourire, d’un seul bras de préférence, sans perdre son superbe brushing qui a coûté une tendinite à la maquilleuse/coiffeuse du plateau de tournage. Mais enfin réveillez-vous, le beau gosse du sapin au sourire Colgate n’existe pas dans la vraie vie !!! C’est une pure création des studios ciné et celui qui lui prête son corps dans la vraie vie reste un homme, un vrai, rendu plus « pétillant » par l’assaisonnement habituel : égoïsme + maladresse. Le numéro 2 dans la vie réelle vit généralement encore au-dessus du garage de papa et maman à qui il verse une obole annuelle – en fait il s’agit généralement du cadeau de noël. En creusant vous comprendrez bien vite que le numéro 2 a une relation assez fusionnelle avec sa maman, d’où son hypersensibilité et son épanchement d’âme. Peu viril, attendez-vous à porter à sa place le sapin de noël et à clouer seule le parquet de la maison dont vous rembourserez à 80% le prêt, 20% pour son honneur, tout de même. Le numéro 2 finit par dépendre totalement de vous, tout comme il n’a cessé de dépendre de maman depuis la grossesse (pour peu que cette dernière soit « castratrice », c’est mort, les filles) : « fuyez, pauvre [folles] », comme dirait Gandalf !
  1. Tant de dévotion vous attire : vous n’avez rien tenté, rien décidé, c’est lui qui vous embarque dans une folle croisière/lune de miel/noce d’or. Vous ne savez plus, il va tellement vite que chaque minute devient une année et chaque heure une décennie. Tout se précipite au rythme effréné de sa passion et vous vous immergez avec délice dans cette vague d’amour qui vous soulève et vous dépose sur une plage paradisiaque. Le numéro 3 – qui est, bien évidemment, émotionnellement instable, mais n’ira jamais consulter – sait appuyer sur tous les boutons de votre « malédiction » originelle, probablement amplifiée par une blessure d’abandon qui noie toutes vos peurs inavouées. Une fois que le numéro 3 entre dans votre vie, vous ne savez plus comment vivre sans lui, respirer à côté de lui, aimer après lui. Il le sent, il renifle votre âme et la manipule pour assouvir ses besoins égoïstes et colmater les fissures de sa vie personnelle bien souvent minable, chaotique, en plein naufrage. Le bateau prend l’eau de toutes parts, mais il vous fait croire que c’est pour voguer plus vite vers les Bahamas tant promis. Prestidigitateur du néant, il finit par ralentir sa propre passion, réelle ou feinte ? Et vous quittez en chaloupe le naufrage, bien sonnées et égratinées, décidées à vous asseoir sur le rocher d’un rivage désert pendant au moins une bonne dizaine d’années pour mieux voir la tempête arriver et les marins se noyer.

Pessimiste Lise aujourd’hui ? – Moi ? jamais, voyons !

Reconnaissons notre tendresse, protégeons-la, comme nous le ferions d’un nouveau-né. Notre tendresse n’est pas à répartir dans le monde entier, notre âme n’est pas à dévoiler dès le premier rancard, non ? Si vous êtes comme moi, vous comprendrez ce que je veux dire.

Combien de fois ne me suis-je pas promis en rentrant d’un « rendez-vous galant » (la formule est heureuse, mais le contenu parfois moins funky et rarement glamour) que plus jamais je ne m’attendrirais aux récits bien creux de mon homme pour deux heures qui a décidé de me ravir les oreilles de son enfance oliver-twistienne, je traduis « Dis, j’ai souffert, non ? », suivi de « Dis, je souffre encore aujourd’hui, hein ? » et couronné du « Dis, je sens qu’avec toi, je vais moins souffrir demain, on parie ? ».

Non, non et non !!! Je ne suis pas Mère Teresa. On n’a pas encore fait de gosses et tu veux déjà en être un. Mec, tu me regardes bien ? GAME OVER… Cette formule je suis sûre qu’il la comprendra vu son maniement de l’anglais grâce aux jeux vidéos, mille fois meilleure que « Tu es un gars sympathique, vraiment, et je ne doute pas qu’il se trouve une fille sur la Terre prête à accueillir ta douleur et à la porter – comme tout le reste d’ailleurs, hum-hum – mais moi je suis trop égoïste, je pourrais te faire encore plus souffrir… ». Soyons claires, les girls, au bout des six premiers mots, il a décroché le gus.

Alors, n’hésitez pas le « G.O. », c’est parfait, sans ambiguïté, ça leur parle aux mecs, ça claque contre le front comme le râteau ! Surtout quand le gus pour deux heures poussera un rot – sursaut attendrissant de la petite enfance – en sortant du restaurant et constatera : « Mais, c’est que tu m’as coûté cher ! » et je n’ai même pas pris le dessert ! Du véridique mon article, pas de fake stories, les copines. D’ailleurs si vous en avez d’autres de cet ordre, déballez, déballez, qu’on se marre un bon coup ! Et avec ça on se cotisera pour publier le Manuel des rendez-vous galants pour les Nuls ou Comment sortir de la Caverne – 11e édition revue et corrigée par Lise.

J’ai une confession à faire. J’ai fréquenté de près les types 1, 2 et 3 évoqués précédemment et mon constat est le suivant : le numéro 1 est quand même le meilleur candidat, c’est Denys Finch Hatton. Il ne reste pas forcément coincé dans sa caverne, il aime parcourir le monde, travailler de toutes ses forces et prendre soin d’une femme. Seulement, il finit toujours par peser la femme et sa liberté dans la balance. C’est très difficile pour lui de décider. Tant qu’il est seul et sur les routes, il ne dépend de personne, ne blesse personne et ne manque à personne. C’est ce fameux prix à payer du baroudeur, dont Denys parle à Karen : « Je veux bien payer le prix pour cela, et me retrouver seul parfois, ou mourir seul s’il le faut. Je trouve cela normal. »

Tant qu’il est seul et sur les routes, il ne dépend de personne, ne blesse personne et ne manque à personne

Mais quand on aime le baroudeur, quand on a vu son âme baigner ses yeux, son sourire accompagner vos paroles, ses mains hisser un hamac entre deux arbres, ses bras étendre sa veste tout-terrain sur vos épaules frissonnantes, sa voix vous parler d’un monde de silence et de signes traversé en moto sans rien que la route vierge devant soi, comme il est difficile de rompre la « malédiction » ! Vous n’avez qu’une envie, c’est d’attraper ce papillon de nuit et de l’enfermer dans votre boudoir, ou plutôt d’arponner ses ailes et vous laisser porter au gré du vent vers de nouvelles étendues sauvages.

Denys n’emporte Karen avec lui que quelques heures pour percer le secret de la savane africaine et du monde à ses côtés, dans son cockpit. Quelques heures, un grain de sable dans les heures et les mois de son absence capricieuse. Quelques heures, c’est tout ce qu’il a à lui offrir sans se sentir envahi. La chaleur d’un soleil de fin d’été qui inonde le hamac de fortune et baigne mon corps, une conversation bientôt éteinte, c’est tout ce qu’il a pu m’offrir. Puis, tout comme Denys, il est parti et je suis restée à l’attendre, tout comme Karen.

Ironie de la vie, non ? Pourquoi faut-il que ce qui soulève notre âme ne dure qu’un battement de cils ? Il ne m’a jamais appartenu et vouloir l’enfermer dans la cage dorée de mes rêves, ne serait-ce pas justement ne pas l’aimer ? Karen Blixen déclare sur la tombe prématurée de Denys :

« Sage est le garçon qui craignant les chimères s’éloigne à pas furtifs d’une gloire éphémère.

Même si des lauriers couronnent ce virtuose, ils se faneront plus tôt que la rose.

Désormais, tu ne feras plus route auprès des vainqueurs coûte que coûte.

Ceux que la célébrité dépasse et dont le nom meurt quand ils trépassent.

Ton front toujours ceint de lauriers fascinera ceux que la mort a conviés.

Tes mèches s’efforceront de retenir cette couronne plus précaire qu’un rire.

Reprends maintenant l’âme de Denys George Finch Hatton que tu partageas avec nous.

Il nous apporta la joie et fut notre bien-aimé.

Il ne fut pas à nous. Il ne fut pas à moi. »

Mon ultime conseil et après j’en aurai fini pour aujourd’hui, pour ce soir, le voici : ne traquez pas cet oiseau rare et libre, aimez-le dans le clarté du frais matin, remplissez vos vides de l’amour inconditionnel de l’Univers et priez-le qu’il vous ramène votre homme de son exil.

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Il est fort possible que vous soyez justement l’oasis dans le désert d’un berger intrépide, son puits de Jacob, l’Âme du monde, « Mektoub » (son destin), sa Légende personnelle…

« Mektoub », se dit-il. […] Et le jeune homme resta un long moment assis à côté du puits, comprenant qu’un jour le levant avait laissé sur son visage le parfum de cette femme, et qu’il l’aimait avant même de savoir qu’elle existait. Et que l’amour qu’il avait pour elle lui ferait découvrir tous les secrets du monde.

Paulo Coelho, L’Alchimiste.

« AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE »

21 septembre 2019

Quel noble message que celui apposé au fronton du Panthéon !

Dominant avec aplomb la rue Soufflot et le jardin du Luxembourg, le Panthéon érigé sur la montagne Sainte-Geneviève aux heures sombres de la Révolution se tient immobile pour contempler la « patrie reconnaissante ».

Tombeau des grands hommes qui ont œuvré pour la nation et de quelques grandes femmes arrachées à l’obscurité dans laquelle sont confinées tant d’autres…

Le Panthéon réunit les plus féroces ennemis : Rousseau et Voltaire se font face pour l’éternité après s’être affrontés violemment pendant des décennies. Il me suffit de coller l’oreille contre la froide sépulture de Voltaire pour l’entendre encore rire aux dépens de son vieil ami, le promeneur solitaire d’Ermenonville qui continue de bercer les visiteurs de mièvres confessions.

J’aime la simplicité toute calcaire de la crypte funéraire. Un nom et deux dates grattés sur le caveau dans la pâle clarté s’échappant de l’ouverture grillagée. Aucun des Illustres n’est placé au-dessus des autres et aucun n’est oublié, comme le prouve la plaque dédiée aux Justes silencieux qui ont préservé l’humanité de la France et sauvé des vies pendant une période noire de tant de compromis et de trahisons.

Aucun des Illustres n’est placé au-dessus des autres et aucun n’est oublié

C’est en remontant de la crypte que j’ai été prise au piège par les Révolutionnaires en rage ameutant la foule indécise, le poing dressé, les chevaux cabrés et le regard fiévreux. Je me suis rapidement éloignée pour contempler les majestueuses représentations de Jeanne, Sainte-Geneviève, Saint-Louis, Charlemagne, Clovis, chacun touché par la Grâce à un moment déterminant de son existence pour le bien de tout un peuple.

Le mot « panthéon » signifie en grec « pour tous les dieux ». La triple coupole – nul besoin de vous rappeler combien je suis fascinée par les coupoles – la grande nef, la mosaïque de l’abside, tout semble conduire le visiteur à la paix d’un autel et au murmure des prières s’échappant des corps à genoux sur le marbre froid ou le front appuyé contre le bois verni des bancs vides.

J’ai cherché l’autel sous la coupole, mais à la place j’y ai trouvé La Convention nationale et ses révolutionnaires enragés.

J’ai cherché l’autel sous la coupole, mais à la place j’y ai trouvé La Convention nationale et ses révolutionnaires enragés qui m’avaient effrayée quelques minutes plus tôt. C’est après l’enterrement de Victor Hugo en 1885 que le mobilier religieux va être banni du Panthéon. Quelle ironie de rendre hommage au créateur de Jean Valjean, ce porteur de chandeliers célestes touché par la Grâce et racheté par une vie d’amour, en chassant de son dernier séjour tout ce qui relie à Dieu et donc à l’âme même de ses œuvres !

Assise sur le marbre froid de la grande nef, j’ai levé les yeux, mais je n’y ai trouvé que l’orgueil des hommes, la Révolution et ses crimes déguisés sous les traits d’une Marianne jeune, belle, pure et libre. Je me suis alors relevée et j’ai jeté un dernier regard tout autour de moi : les statues de Diderot, de Mirabeau, des généraux révolutionnaires, des publicistes de la Restauration m’écrasaient…

Des siècles de mensonges étalés à la vue de tous, le culte de l’homme substitué au culte de Dieu, la religion républicaine ayant déraciné le culte de l’âme, la Raison triomphante étranglant la Foi. Comme vous pouvez l’imaginer, je me suis emmêlé les pieds dans le Pendule de Foucault qui bat dans la nef pour démontrer la rotation de la Terre et symboliser ainsi notre toute-puissance au sein de l’Univers, aimanter que nous sommes par l’attraction terrestre, ou comme j’aime à le penser, notre nombril qui rationalise beaucoup et prie peu.

Je ne veux pas faire les directeurs de conscience rétrogrades, mais simplement nous rappeler que nous sommes aussi un peuple de clochers qui a fui Dieu pour le Progrès, oubliant ainsi que la véritable lumière se trouve le dos dans l’herbe humide et le regard attaché aux luminaires célestes et non dans les applaudissements tempétueux de nos semblables.

Nous sommes aussi un peuple de clochers qui a fui Dieu pour le Progrès.

Amoureuse de la démocratie et de la liberté des peuples, je ne comprends pas pourquoi 1789 a pensé inconciliables le gouvernement du peuple par le peuple et celui de l’âme par la foi religieuse. Pourquoi avoir tué les prêtres, pillé les églises, profané les tombes des rois à St Denis, noyé femmes et enfants et brulé le cœur chrétien sur l’autel de la Révolution ? Il y a une terrible omertà qui perdure encore au XXIe siècle : la nation, les historiens, les enseignants refusent de dire les crimes de 1789, fustigent toute religion et volent la chrétienté.

J’applaudirais tout édifice dédié à la République et fait à son image, mais je suis indignée qu’on fasse irruption dans une basilique pour en arracher la croix, détruire l’autel et traîner l’orgue à l’extérieur.

En descendant les marches et en photographiant le parvis du Panthéon, je n’ai entendu nulle musique, nulle plainte mystique, seulement les pas précipités et hagards des visiteurs et la gloire toute sèche des hommes. J’y ai repensé quelques semaines plus tard quand, contemplant la pâle silhouette d’une religieuse à genoux dans un recoin de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, j’ai écrit une courte prière à la suite de tant d’autres. Un concentré de foi, de rêves et d’amour laissé à Dieu, prolongement d’une main tremblante et d’une voix intérieure insistante.

J’ai entendu l’orgue plaintif du Panthéon, il cherchait un tabernacle où demeurer :

« Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. » (Matthieu 8 : 20)

Alors j’ai pleuré et fait de la place dans mon cœur pour le chant de l’orgue, avant que, un jour, il ne remplisse la Terre…

Copyright : photos@lisepaty

La Grotte Chauvet

21 AOÛT 2019

« L’homme préhistorique fut inventé avant d’avoir été découvert et la préhistoire imaginaire d’antan influence encore aujourd’hui la vision de nos premiers ancêtres. »

Wictor Stoczkowski

Une telle déclaration prend tout son sens lorsqu’on pénètre dans la grotte Chauvet. On s’y rend avec des idées préconçues et clichés en tout genre d’hommes chevelus vociférant et peignant les parois des grottes les soirs de pleine lune. On se dit qu’au mieux ces gribouillis révèlent une « sensibilité préhistorique », au pire un enfant de cinq ans pourrait les inventer.

Bien que la grotte Chauvet 2 ne soit qu’une réplique de l’originale placée sous haute surveillance pour éviter toute dégradation humaine, l’illusion est totale. Je déambule dans les galeries obscures et moites, saisie par ce tour de magie scientifique presque parfait.

Je ne suis pas sous terre, c’est un autre monde, vieux, très vieux qui s’ouvre à moi, comme si mon corps du XXIe siècle avait pu se dissoudre dans le temps et glisser dans une strate oubliée. Les os, crânes, traces et couches d’ours sont imprimés dans la roche ou bien disséminés sur le chemin qui semble bien mener aux entrailles de l’humanité.

Je ne suis pas sous terre, c’est un autre monde, vieux, très vieux qui s’ouvre à moi…

Des hommes ont-ils pu coexister avec ces bêtes superbes ? La grotte n’appartient ni à l’homme ni à l’ours, ils y viennent au moment opportun et repartent après avoir fait le ménage pour leur colocataire de l’hiver ou du printemps. Une telle harmonie dans la Création relève du miracle… Les hommes et les ours ont-ils pu vivre côte à côte ?

Nous qui sommes nés aux heures sombres de la barbarie, de l’extinction des espèces et des guerres sans fin, nous ne pouvons qu’ouvrir grand les yeux quand l’empreinte d’un Aurignacien s’est enfoncée dans le sol moite, figée dans le temps, discrète signature de l’humain.

On m’indique un lieu de rassemblement pour les Aurignaciens où des pierres, des crânes d’ours sont disposés avec précaution. La guide tergiverse : lieu de discussion ? de rites ? de culte ? Je regarde tout autour de moi, saisie par une pensée fugace : et si cette grotte tout entière était un lieu saint que nos galoches du XXI siècle, notre curiosité insatiable et notre nature consommatrice viennent troubler ?

Un temple cerclé de roches et cadenassé par le Temps qui a été profané après des siècles de repos. Tombeau des ours et sanctuaire des hommes que l’Ardèche a jalousement caché dans ses entrailles pendant des siècles.

https://pontdarc-ardeche.fr/fr/incontournables-ardeche/la-caverne-du-pont-darc/lhistoire-de-la-decouverte-de-la-grotte-chauvet

Un temple cerclé de roches et cadenassé par le Temps…

Puis le regard glisse sur les parois de la grotte, tel un lézard impétueux, se raccroche aux stalactites dégoulinants et s’élance d’un coin à l’autre fiévreusement, croyant être le premier explorateur à faire irruption ici. J’ai eu l’impression d’être minuscule, à genoux, devant la grandeur et le génie de ces peintures rupestres.

Il ne s’agissait pas de délires enfantins ou bien d’une identité grattée à tous les coins et recoins de la grotte, mais bien plus d’un art conceptuel et à la fois très simple, un chant de la Création, comme j’aime l’appeler…

Un artiste aurignacien a utilisé la forme de la roche pour y intégrer une figure animale, son corps à demi tracé par la matière est achevé en « un coup de crayon ». Un art qui se passe de toile, un art qui jaillit des profondeurs de la grotte, un art poreux et solide, un art qui se parfait dans les ténèbres, grattant, raclant, traçant, combinant…

Comme j’aurais voulu être la première à dresser ma bougie contre ces parois pour dépoussiérer ces âmes froides coincées dans la roche depuis des siècles ! Nous reprenons notre parcours vers la fresque la plus époustouflante : lions, mammouths, rhinocéros, chevaux, rennes s’élançant dans une course folle en quatre dimensions – si l’on en croit les traits ajoutés pour retranscrire le mouvement des bêtes. Ils s’enfoncent dans les creux de la grotte, s’arrêtent pour toiser un autre animal et repartent, grouillant sur la roche humide, communiquant l’urgence de vivre et la flamme d’une quête à jamais dissimulée aux visiteurs.

L’urgence de vivre et la flamme d’une quête à jamais dissimulée aux visiteurs…

Les Aurignaciens avaient un tel respect pour la nature, les bêtes, la vie en général que leur art excluait l’humain. Cet égocentrisme qui gangrène notre société moderne. Nous sommes devenus si aveugles aux autres et aux animaux nobles qui peuplent cette planète que nous tatouons nos murs virtuels de notre sourire par tous les temps et en tous les lieux. Et parce que nous ne voyons plus que nous, nous nous accordons le droit de satisfaire tous nos besoins égoïstes et contre-nature. Voulez-vous un bébé sur commande ? parfait physiquement ? performant intellectuellement ? et pondu exactement à la période désirée, ni trop tôt, ni trop tard ? Ramassez le premier gus que vous rencontrez et il vous donnera la vie dans une ou plusieurs éprouvettes…

GrotteChauvet@lisepaty

Alors je me retourne une dernière fois vers la grotte qui dans ses ténèbres protectrices préserve la lumière d’une humanité éteinte, l’âme silencieuse de ces artistes prodigieux qui ont créé sans signer, vécu sans ôter. Je crois que chaque animal gravé dans la roche calcaire d’Ardèche a d’abord été une proie traquée, tuée et mangée. Je crois que pour chaque vie prise, l’Aurignacien a créé une sépulture éternelle, un dessin indélébile arraché au néant, un chant immortel accompagnant l’âme de l’autre côté du Styx. Puis la roche effondrée a roulé devant l’entrée et nous avons oublié…

GrotteChauvet et PontDeL'Arc @lisepaty

Puis la roche effondrée a roulé devant l’entrée et nous avons oublié…

L’AVENTURE DANS UNE BOITE…

29 juillet 2019

Il arrive qu’on franchisse des océans, qu’on escalade des falaises, qu’on mette les voiles vers des îles mystérieuses en quête d’une grande et belle aventure. C’est délicieux de partir, de satisfaire ce fourmillement irrépressible dans les pieds, de se nourrir de cette ivresse de vivre que le quotidien a tendance à abrutir et à assécher.

Mais il arrive aussi qu’une petite aventure, un rien du tout, une parenthèse inattendue se présente devant votre porte sous la forme d’une Wonderbox déposée un matin par la cigogne des vacances.

Et vous voilà embarqué(e) pour rejoindre en train la capitale, Paris, la ville lumière…

Vous arrivez au 16 bis avenue Parmentier, dans le 11e arrondissement : c’est la Parenthèse bien-être. Cet institut se trouve au fond d’une cour, inondé par la lumière naturelle d’un toit de verre et bercé par une atmosphère calme au sein d’une ville bourdonnante.

Vous ôtez vos chaussures, signe d’une « reconnexion » bien nécessaire et si rare avec le corps. Vos pieds s’enfoncent alors dans les tapis épais et grimpent les marches qui vous conduisent aux lits de modelage shiatsu. C’est une symphonie de rideaux et de voiles blancs qui débutent jusqu’à ce qu’on vous conduise dans votre espace bien-être.

Le mot « shiatsu » signifie en japonais « pression des doigts ». Art du massage et de la détente pratiqué en Asie depuis des dizaines de siècles pour étirer et presser le corps entier.

Si vous n’aimez pas vous faire « patrouiller », le lit shiatsu aux pierres de jade chaudes est pour vous ! C’est dans le respect de votre intimité qu’on vous laisse vous allonger tout habillé(e), car à la Parenthèse bien-être comme chez MacDo, le mot d’ordre est « Venez comme vous êtes ».

On vous proposera, bien entendu, des formules plus complètes : quarante-cinq minutes de lit shiatsu, suivies d’un massage aux huiles bio, de soins du visage menés par une professionnelle, de séances de luminothérapie. De quoi vous requinquer après des heures, des semaines, des mois de métro-boulot-dodo au cours desquels vous avez à peine vu la lumière du jour.

Vous regretterez probablement que les MP3 dédiés aux musiques relaxantes posés à côté des lits shiatsu ne fonctionnent pas, mais on vous conseillera alors d’utiliser votre propre playlist « Relaxation » sur Spotify, YouTube, etc. pour rendre l’expérience « shiatsu » plus complète et fuir le silence pesant de l’institut.

C’est alors que dans votre espace étroit de détente, caché(e) par trois rideaux, vous laissez les vagues de pierres de jade automatisées vous traverser des pieds à la tête. Vous vous élevez et retombez encore et encore, poussé(e) par une force tenace qui vous incite à lâcher prise. Les nœuds dans le dos que vous refusiez de défaire se brisent brutalement, puis, vos lourds fardeaux, vos tensions s’apaisent ou bien vous quittent tout simplement.

Vous finissez par croire que vous êtes allongé(e) sur le sable chaud d’une plage déserte, baigné(e) par le soleil à son zénith, les yeux clos et le corps reformé sous la pression des pierres et galets que la mer charrie à son rythme. Mon conseil, le voici : acceptez d’éteindre les pensées envahissantes qui planifient et replanifient votre journée, faites le vide, concentrez-vous sur ces sensations si nouvelles, entrez dans cette musique paisible ou ces échos de la nature, laissez les anxiétés accumulées dans le dos, les jambes, les pieds s’échapper et renouez avec votre existence concrète – la présence d’un corps sensible et sensé.

Laissez les anxiétés accumulées dans le dos, les jambes, les pieds s’échapper et renouez avec votre existence concrète – la présence d’un corps sensible et sensé.

Il arrivera qu’on vous oublie dans ce cortège de rideaux, telle la Belle de Cocteau prisonnière d’un château ensorcelé, et que vous cherchiez la sortie – avec moins de difficultés, j’en conviens – pour respirer le parfum capiteux de la rose jalousement gardée par la Bête ou de l’encens regrettablement absent dans l’institut.

La Belle et la Bête de Jean Cocteau

Et si, par malchance, vous avez opté pour la formule minimum du lit shiatsu, on oubliera de vous proposer une tisane bio que je vous conseille de réclamer sans vergogne, puisque le site de la Parenthèse bien-être vous la propose pour toute prestation.

Une fois à l’air libre, vous jugerez des bienfaits du lit shiatsu et de l’apaisement qui a gagné votre corps, tant on vous a laissé(e) généreusement ou négligemment avec vous-même.

Paris foisonne d’activités et de découvertes insolites. Me voilà longeant les quais de la Seine pour rejoindre l’Hôtel de Ville et plus précisément la rue Pernelle, numéro 8, 4e arrondissement.

Apprentis, amoureux des saveurs, experts du couteau et créateurs de sauces : L’Atelier des Chefs est votre laboratoire gustatif !

On vous propose différents ateliers adaptés à votre passion, votre temps et votre dextérité. Pour ma part, j’ai choisi un cours de cuisine d’une heure suivi d’une dégustation. Attention ! La réservation est à faire bien à l’avance sur le site https://www.atelierdeschefs.fr/ selon vos disponibilités, vos envies et l’adresse que vous préférez. L’Atelier des chefs existe dans plusieurs grandes villes et compte différents centres à Paris (4e, 8e, 9e, 15e arrondissements, etc.).

C’est avec la passion de la planche à découper que je me suis lancée dans le Menu Express : tartare de veau du soleil levant accompagné d’un carpaccio de tomates et fondant au chocolat servi sur son lit de salsa de fraises, tomates, pastèque et basilic.

Mes papilles s’éveillaient à la lecture du menu et mes yeux brillaient quand j’ai passé la porte d’entrée pour rejoindre les apprentis cuisiniers de la soirée. Lavage des mains, tablier blanc et brèves salutations. Le chef nous accueille dans sa cuisine avec assurance et bienveillance.

Tout est prêt : chacun choisit son plan de travail pourvu d’une planche à découper, de deux couteaux et des légumes, fruits et autres aliments qui vont être travaillés sous le regard attentif du chef. À L’Atelier des chefs, tout est calibré, millimétré, classé pour faciliter les actions timides des apprentis.

Nous avons commencé par le fondant au chocolat. Vous me direz : rien de plus simple ! Tout le monde sait faire un fondant ! Cuisson au micro-onde pour les plus pressés ! Malheureux ! Le chef ne tarde pas à nous montrer que chaque geste compte, chaque mélange est réfléchi et chaque seconde présage du succès ou de l’échec de la recette. Les apprentis ont bien du mal à se lancer, alors les plus habitués prennent les devants pour couper le beurre et réaliser le bain-marie. Peu à peu, le groupe se détend et s’active autour des casseroles sous l’impulsion du chef qui ne cesse de répéter que c’est en faisant, en sentant, en se « mouillant » – c’est le cas de le dire – qu’on apprend.

Le Grand Restaurant de Jacques Besnard

Puis, nous voilà attelés au taillage des légumes. Démonstration et consignes précises du chef qui coupe avec aisance et rapidité tomate, champignon, asperge, oignons, gingembre et veau. Moi qui croyais être experte dans l’art du couteau, je me rends compte que je ne l’ai jamais tenu correctement jusqu’à ce jour ! Le chef passe, complimente, ajuste les manipulations encore hésitantes et fait quelques plaisanteries.

C’est dans un concert de pastèque, fraises, basilic que la salsa accompagnant le fondant est réalisée pleine de couleur, de vie et de fraîcheur estivale.

La cuisine a le don de rapprocher les êtres humains et de faire tomber les barrières de la timidité, car les apprentis ont tous en commun cet amour de la nourriture raffinée et du travail bien fait. Le chef nous plonge dans l’art de la sauce balsamique qui donnera toute sa saveur au tartare de veau. Chacun goûte, donne son avis et mélange vigoureusement.

Nous voilà enfin arrivés à l’étape déterminante du dressage et je me rends compte que le chef ne compte pas ses heures, voilà deux heures que nous cuisinons sans relâche. Chacun exprime sa créativité en faisant dérouler les tomates qui vont tapisser l’assiette. Une main tient fermement l’emporte-pièce et l’autre y dépose le veau cru finement assaisonné, puis les pousses de soja, les asperges.

Tout à coup, le chef sort un sel parfumé aux épices et nous propose d’en répandre sur le tartare. Je ferme les yeux en respirant le contenu du bocal et je retrouve en un instant l’Asie, l’Inde, l’Amérique latine dans mes narines. Madeleine de Proust inattendue. Saveur de la vie et des voyages qui fait de ma création culinaire une fuite loin des jours grisâtres, ternes, gagnés par l’agueusie…

L’heure de la dégustation sonne et nous portons fièrement notre assiette jusqu’à la table dressée dans l’entrée de L’Atelier des chefs. Satisfaits de notre agilité culinaire, emportés par l’ivresse de la cuisine et fort joyeux, nous prenons une bouchée, puis une autre, pendant que le chef finit le dressage des fondants au chocolat.

La langue se délit par la magie gustative et nous découvrons nos vies respectives, notre passion mutuelle pour l’art culinaire qui fait de cette vie, non plus un amas de labeurs, mais de saveurs. J’apprends que quatre « apprentis cuisiniers » travaillent dans la même entreprise et viennent régulièrement à L’Atelier des chefs au milieu d’une journée de travail pour s’adonner à une heure de cuisine ou en soirée pour se détendre et nouer des liens amicaux.

La cuisine rapproche et humanise une société qui divise et maltraite l’être humain. Si la cuisine parle à l’âme et donne le sourire, c’est particulièrement vrai à L’Atelier des chefs, à condition que vous soyez bien disposé(e), ouvert(e) d’esprit et de papilles. Car, je dois dire que deux de nos comparses étaient peu bavards, peu gourmands et peu satisfaits de leur production gustative. Si on veut garder la ligne et la distance, je conseille plutôt une séance en salle de sport, même si le dialogue avec les muscles me semble moins palpitant !

La cuisine rapproche et humanise une société qui divise et maltraite l’être humain.

Copyright : photographies@lisepaty

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À QUOI TU PENSES ?

10 juin 2019

– À quoi tu penses Jimmy ?

– Je traverse la rue qui me conduit à l’école et Maman me tient fermement le bras pour ne pas que je dévie de ma trajectoire. C’est dur pour moi ! J’ai peur d’y aller. Chaque matin j’ai la gorge serrée et j’arrive à peine à avaler les céréales qui flottent à la surface du bol. Et puis, quand je suis dehors, je regarde les arbres, les nouvelles couleurs des feuilles, je sens le vent sur mon visage, parfois la poussière rentre dans mes yeux et je me mets à hurler parce que ça brûle, ça fait pleurer, ça ne devrait pas rentrer comme ça dans mon corps…

Maman ne comprend pas, elle essaie de hurler plus fort que moi pour me faire taire, elle regarde les enfants au loin, elle m’attrape par la nuque, elle me tient fort pour que je cesse de bouger. Et moi j’ai encore plus peur, je me débats, je voudrais m’enfuir loin d’ici. Elle approche la tête de la mienne et crie dans mes oreilles : « Pourquoi tu ne veux pas aller à l’école ? Pourquoi ? Pourquoi ? ».

C’est comme ça tout le temps… Je crois qu’elle ne m’aime pas, je crois qu’elle a peur de moi. Mais c’est moi qui suis le plus terrifié. Je ne parle jamais, je n’y arrive pas, je ne sais pas comment dire ce que j’ai dans la tête. Parfois, j’ai l’impression qu’il y a plein de gros bleus dans mon corps, invisibles, gonflés et ça m’étouffe. J’ai mal de l’intérieur et il n’y a pas de mots pour ça. D’ailleurs, personne ne me demande si j’ai mal, on croit que je ne ressens rien, que je ne vois rien, que je ne dis rien.

Copyright : LisePaty

– À quoi tu penses Lucie ?

– Je ne pense pas, je ne pense plus, vous savez. Je me réveille et je fais toujours les mêmes choses, parce que si je fais quelque chose de nouveau, je me sens oppressée, comme s’il manquait de l’air à mes poumons. J’ai l’impression que je vais disparaître dans l’imprévu, je me noie dans la nouveauté, je préfère retourner me coucher en attendant une autre journée.

Je me pèse le matin dès que je me réveille, toujours la même heure. J’ai aussi un ruban pour mesurer mon tour de taille, mes cuisses, ma poitrine… Au cas où, vous savez, au cas où j’aurais pris quelques grammes. Puis, je mange, enfin ce que je peux manger et ce qui ne me fera pas grossir. Parfois, je vomis. La première fois, c’était horrible, mais j’y suis habituée maintenant. Je sais que ça peut paraître bizarre, ça me soulage, sinon je me sens contaminée, grosse, repoussante.

Quand je marche dans la rue, je baisse les yeux, je ne supporte pas qu’on me regarde. J’ai peur de tout, de la vie, des autres, de moi. Alors pour moi, si je contrôle mon corps, ce que je mange, ce que je fais, je garde la tête hors de l’eau, je ne me noie pas encore.

Maman est partie avec un autre homme quand j’étais petite. J’ai toujours pensé que c’était peut-être parce que je n’étais pas assez jolie, je pleurais trop, ça la fatiguait. Il fallait toujours me forcer à manger, j’étais distraite et capricieuse. Je sais que c’est idiot, voyez-vous, il m’arrive de penser que si je garde un corps parfait, elle finira par revenir. C’est bête, je le sais bien.

Vous croyez que j’ai peur d’être à nouveau abandonnée ? Oui, je suis terrorisée, j’ai peur, ça me gangrène. J’attends quelqu’un qui ne reviendra pas et je n’arrive pas à me raisonner.

Copyright : LisePaty

– À quoi tu penses Lizzie ?

– Je pense à lui, tout le temps, tout le temps. Je rêve qu’il va revenir et tout me prendre. Il m’a tout pris, vous savez ? Tout. Ma dignité, mon argent, mon libre arbitre, mes valeurs, ma lucidité. Je suis partie dans un sursaut de bon sens et il veut me faire payer, encore et encore.

Il ne supporte pas que j’aie osé choisir sans le consulter, sans un regard en arrière. Alors, une fois par an ou plus, il m’envoie un message en me rappelant notre incroyable histoire d’amour, il me dit qu’il est là et qu’il m’attend. Et moi quand je reçois ça, croyant l’avoir enterré, je suis prise de malaise. Vous savez, c’est comme si on me plaçait tout en haut d’un toboggan, d’un gouffre plutôt, et qu’on me poussait violemment dans le vide, prétendant ne pas m’entendre hurler de terreur. Et je tombe et tombe, je vois déjà ma mort, mais il n’y a aucune branche à laquelle me raccrocher. J’ai l’impression qu’il me dit : « Je t’aurai, tu sais, ce n’est qu’une question de temps ! »

Comme si ce n’était pas suffisant, on me demande régulièrement si je vais bientôt « me caser » et me fixer quelque part. Alors, on me dit que je suis trop difficile. C’est pourtant si facile le bonheur ! Ils ne savent rien et ils conseillent. Leur vie de couple semble plus rasoir que palpitante et ils pensent avoir la clef du bonheur. Je voudrais les faire taire en leur vomissant ma douleur ? Je tourne les talons. À quoi bon ?

Copyright : LisePaty

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J’ai entendu dire que si nous considérions chaque personne que nous rencontrons comme traversant de grandes épreuves, nous aurions rarement tort. Je me demande encore pourquoi certains ont le temps d’empoisonner la vie des autres par leur envie, leur bassesse, leur mauvaise langue s’ils connaissent eux-mêmes des difficultés.

Je crois que la maladie, l’abandon, la solitude, l’angoisse peuvent éveiller en l’être humain les pires comme les meilleurs instincts. J’espère qu’on aura la sagesse d’offrir à nos semblables le repos et parfois le silence au lieu de nous agiter en tous sens pour donner des conseils jugés avisés. Décidons de retenir notre langue accusatrice si adonnée aux persiflages par peur de regarder en face nos propres blessures.

Quelle intolérance de refuser aux autres le besoin si humain d’être différents, de penser différemment, de trouver des solutions différentes ! Quel aveuglement de penser savoir mieux et tout ! Admettons une bonne fois pour toutes que nous ne sommes juges que de nous-mêmes et déjà avec maladresse.

Lorsqu’on appartient à un groupe bien soudé, on se croit fort. En réalité, on devient lâche, cette part de soi qu’on ne souhaiterait jamais voir en face. Et cela commence très tôt. Les enfants rient ouvertement ou dissimulés sous un sourire convenu d’un camarade différent physiquement, mentalement ou émotionnellement. On rit d’autant plus fort de l’handicap de l’autre que cela nous fait oublier notre propre fragilité, cachée sous les épaisses couches de la convention et du qu’en dira-t-on.

Je suis révoltée contre les autres et moi-même en pensant aux fois où j’ai cédé à la peur de penser à ma façon, d’être seule dans mes convictions, de perdre la protection d’un groupe (dans lequel bien souvent je ne me reconnais pas, alors pourquoi je m’entête ?).

Copyright : LisePaty

Si chaque jour, nous nous promettions d’être vrais avec nous-mêmes et avec les autres et d’accepter la souffrance inhérente à notre vie et à celle des autres, nous serions enfin libres et honnêtes. Peut-être alors arrêterions-nous de vivre la vie des autres et commencerions-nous à accepter la nôtre…

C’est ce que les yogis appellent « le centre ». Trouver son centre de vie, c’est accepter tout : les pensées fugaces, la lumière et les ténèbres en soi, les règles de l’existence, le passé, les peurs. Je rassemble tout et je l’expire, tel l’œil du cyclone, loin de moi, loin des autres. Il arrive alors que j’atteigne ma vérité dans le lâcher prise et que je la diffuse sur tous les fâcheux qui croisent ma route…

« Ruin is a gift »

28 avril 2019 

« Considérez que vous êtes une maison. Dieu vient restaurer cette maison. Au début, vous semblez comprendre ce qu’Il est en train de faire. Il nettoie les canalisations, bloque les fuites du toit et ainsi de suite. Vous saviez bien que cela devait être fait et donc vous n’êtes pas étonné. Mais voilà qu’Il cogne sur la maison, encore et encore, cela fait si mal et vous n’y comprenez rien. À quoi cela rime-t-il ? Voici la réponse : Il est en train de construire une maison bien différente de celle que vous aviez à l’esprit. Surgit une nouvelle aile ici, s’ajoute un étage là, grimpent les tours, s’étendent les cours. Vous pensiez qu’on vous arrangeait en un petit cottage bien convenable, alors qu’Il bâtit un palais. C’est ici qu’il veut vous rendre visite et habiter lui-même. »

C. S. LEWIS – traduction Lise Paty

Nous sommes tous fiévreux le jour où nous acquérons un terrain. On nous vend ce lopin de terre : la terre est grasse, les herbes hautes, les arbres vieux et immenses, un ruisseau traverse notre terrain et promet de nous garder de la sécheresse et de la faim. On se voit déjà tremper les pieds dans l’onde claire, pure, rafraîchissante, s’appuyer à l’ombre du vieux tronc noueux, prendre une poignée de terre noire et la répandre dans les airs pour bénir ce lieu qui nous appartient et respirer sur la véranda à la tombée d’un soir d’été l’odeur sucrée et fraîche de l’herbe qui s’endort sous un voile d’humidité.

Cette vision nous brûle les yeux, nous tendons le bras et tirons du néant ce rêve, ce joli cottage dont nous connaissons les plans par cœur.

Les années passent et nous découvrons avec stupeur que la terre est devenue sèche et stérile, le ruisseau a souvent débordé et saccagé notre petit potager, l’arbre s’est même abattu sur une aile de la maison un jour de grande tempête. Sur la véranda, le rocking chair grince et a fini par se briser à force de nous bercer soir après soir, ivres que nous étions de cette odeur de chlorophylle qui, enfants,  nous pénétrait les narines dans le jardin de notre grand-mère. L’âge a affaibli nos sens et nous ne sentons plus rien. Assis sur les planches pourries de la vieille véranda, les bras ballants, nous regardons autour de nous ce lopin de terre que nous avons si durement acquis, cultivé, assaini, construit et entretenu et qui tombe en ruine, malgré nous, malgré nos efforts, malgré notre volonté infaillible. Il nous échappe, il s’effondre et nous n’y pouvons rien…

Je vois mon cottage rose fané s’évanouir au cœur de l’été. Il y a ces jours où les portes de notre âme sont chahutées jusqu’à voler en éclats, les murs tremblent, les fenêtres se brisent en mille morceaux et notre chute est sans fin. Je tombe et semble aspirée par la tempête qui déracine l’arbre de mon jardin. Le ruisseau déborde et les larmes coulent. Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ?

Pourquoi Jeanne doit-elle enterrer son nouveau-né qui n’a respiré que quelques instants ? Pourquoi John et Mary n’auront-ils jamais d’enfant ? Ne vois-tu pas les poings qui se contractent sous le bureau du médecin ? Pourquoi Mattéo a-t-il un corps tout brisé qui l’empêchera de sentir le vent sur son visage et les battements de son cœur dans sa poitrine comme les autres enfants qui courent sur le terrain de foot ? Pourquoi Pierre descend-il les cinquante étages de son entreprise un carton sous le bras rempli d’heures, d’efforts, de plans de retraite anéantis parce qu’il ne fait plus l’affaire ? Pourquoi Grace doit-elle enterrer les siens le visage baigné de larmes après le bombardement de son village ? Pourquoi n’ont-ils pas été sauvés ? Pourquoi n’est-elle pas morte avec eux ?

Pourquoi Camille n’est-elle plus qu’une étrangère pour celle qui lui a donné la vie avant de perdre son passé et son identité dans le brouillard de la vieillesse ? Pourquoi Louna doit-elle choisir entre son père et sa mère ? Pourquoi le dressing est-il vide des robes chatoyantes de cette femme si belle qu’elle admirait, sa mère ? Pourquoi tout est-il réduit à moitié dans chaque pièce de la maison ? Pourquoi les sanglots lui serrent-ils la gorge quand la porte se referme, la maison est vendue et son enfance aussi ? Pourquoi Daniel et Susanne ne peuvent-ils pas soulager la souffrance de leur fille qui connaît des jours clairs et d’autres tellement plus sombres ? Ils veulent bien porter les ténèbres, mais ils ne peuvent rien faire, ils supplient mois après mois, mais la joie commence à s’éteindre et leur fille n’est plus leur fille…

Pourquoi n’arrêtes-tu pas ces hommes qui ravagent le cœur des femmes ? Ces patrons qui humilient, ces autres qui ignorent, ceux qui frappent mère et enfants, ceux qui les abandonnent, ceux qui emprisonnent et détruisent par les mots, ceux qui violent le corps et tuent l’âme… Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ?

Assise sur la balançoire de mon jardin plein de mauvaises herbes et la tête appuyée contre la corde verdâtre, je regarde mon cottage, je rentre en moi-même, je laisse le silence envahir mon âme et j’attends. Il faut rebâtir ta vie, il le faut… Tu mérites un palais, tu mérites le marbre et la source d’eau pure, tu mérites les pins chantant et embaumant l’air du soir, tu mérites le sable chaud et les vagues de la mer sur tes orteils, tu mérites les oliviers centenaires et les vignes chargées de fruits. Laisse-moi faire, regarde plus loin, avance-toi, vois mes plans et mon architecte.

Et tout en allant et venant au rythme de la balançoire, les pieds tendus puis repliés, je prends de la hauteur, beaucoup de hauteur. L’air frais du soir gonfle et dilate mes poumons, les derniers rayons de soleil tapent sur la vieille véranda et je le vois enfin, mon palais. Les lignes se dessinent, les parterres se colorent, le marbre m’éblouit.

Quand les murs de notre boudoir vibrent et se rétrécissent, quand les plus grandes douleurs nous irradient et que les cris de délivrance percent la voûte étoilée, rappelons-nous qu’Il est en train de faire de notre cottage un grand manoir aux fondations neuves et antisismiques et aux vastes fenêtres filtrant la lumière. Nous pouvons être tellement plus que ce que nous étions autrefois. Nous sommes tellement plus que nous ne le pensons, car notre cottage est racheté à grand prix !

Cessons de cimenter les murs de notre prison et de tourner sans fin dans notre cage à hamster. Il ne tient qu’à nous de quitter ceux et les lieux qui nous oppriment au lieu de nous convaincre que c’est la seule chose que nous méritons et qu’il vaut mieux ça plutôt que de concevoir de nouveaux plans, parfois si effrayants.

J’ignore pourquoi certains sont si abîmés par la vie et parfois dès le jardin de l’enfance. Je suis alors tentée de dire « Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ? » Mes plans sont si approximatifs, imparfaits, partiels et incomplets. Un corps brisé cache souvent une grande âme et peut-être ne renaît-on qu’une fois qu’on est à terre, les mains grattant le sol, les larmes nourrissant la graine de l’espérance qui va bientôt germer.

Je ne dis pas de cultiver la souffrance, je dis simplement qu’on laisse notre palais surgir des cendres qu’une fois qu’on a compris qu’Il manie bien mieux l’équerre et le crayon que nous-mêmes. Je crois que lui seul peut verser le baume doux et chaud dans les plaies de l’existence que nous avons enfouies longtemps et avec entêtement, jusqu’à ce que la peau écorchée devenue nacrée devienne marbre et révèle ce que nous sommes…

« Un ami m’a conduit en un lieu des plus fascinants l’autre jour. On l’appelle l’Augusteum. L’empereur Auguste l’a érigé pour y reposer une fois mort. Quand les barbares ont envahi la ville, ils l’ont saccagé comme tout le reste. L’illustre Auguste, premier grand empereur de Rome. Comment aurait-il pu imaginer que Rome, le centre de son univers, serait un jour en ruine ? C’est l’un des lieux les plus paisibles et solitaires de Rome. Au fil des siècles, la ville s’est développée tout autour de ce mausolée. On dirait une blessure si chère, un chagrin dont vous ne voulez pas vous débarrasser tant son pincement est encore délicieux. Nous voulons tous autant que nous sommes que les choses restent inchangées. Décidés à vivre dans la tristesse tant nous avons peur du changement, de ce que tout tombe en ruine. Puis, j’ai regardé tout autour de moi, ce lieu, le chaos qui y régnait et la façon dont il avait été aménagé, brûlé, pillé, avant de réussir à se redresser une fois encore. Alors je me suis senti rassurée. Ma vie n’avait pas été si chaotique finalement, c’est le monde qui l’est, et le piège consiste à s’y accrocher. Les ruines sont un don. Il faut être en ruine pour se transformer. »

ELIZABETH GILBERT – traduction Lise Paty

Vies croisées

15 avril 2019

Sam quitte son vieil appartement du boulevard Ornano qui sent le poulet rôti, le lait caillé au fond du biberon et les factures impayées. Elle claque la porte, essuie quelques larmes qui coulent négligemment de ses yeux fatigués masqués par un eye-liner grossier et roulent dans son cou, et avance d’un pas frénétique jusqu’à l’arrêt de métro.

Copyright : Arsene Mosca

Claire se penche et guette le taxi du balcon de son appartement du boulevard Saint-Germain. Il est à peine 7h du matin, mais Claire ne peut pas se permettre d’être en retard à l’hôpital. Elle attend ses résultats depuis onze jours et rêve chaque nuit que le mot « rémission » soit écrit en caractères gras tout en bas de ces données illisibles qui scannent chaque cellule et goutte de sang de son corps. Pierre, son mari, l’appelle de leur chambre à coucher. Elle va attraper froid, son rendez-vous n’est qu’à 11h ! Ce que Claire ne lui dit pas c’est qu’elle a froid depuis trente-six mois, alors que peut bien lui faire cette brise matinale !

Lise est tassée en boule au fond d’une chaise verte du Jardin du Luxembourg. Le regard fixe, elle semble prendre une photo mentale du palais du Sénat, engranger chaque pierre, chaque statue, chaque cheminée. Mais ses pensées errent bien loin de Paris et de cette chaise qui grince à chaque coup de vent. La voûte grisâtre écrase Lise qui frissonne. Il est trop tôt pour Paris, trop tôt pour penser à lui, trop tôt pour pleurer, trop tôt…

Copyright : Lise Paty

Lorsque Sam sort du métro, elle se précipite sans réfléchir sur le passage piéton. On l’a avertie que ses retards trop fréquents allaient lui coûter son poste si elle ne se reprenait pas. Elle a serré les poings, gardé le silence et baissé les yeux le temps que l’orage passe. Autrefois, elle aurait répliqué à cet homme visqueux, pris ses affaires et claqué la porte. Mais ça, c’était avant, avant qu’une petite vie si fragile ne dépende de la sienne.

Où s’en est allée la femme d’autrefois ? Celle qui arrachait les regards de tous les hommes sur son passage ? Celle qui était provocante, constamment amoureuse et éternellement recherchée ? Alors qu’elle traverse le passage piéton aussi insignifiante et minuscule qu’elle était, jadis, triomphante et jalousée, elle revoit ces hommes qui ont défilé dans sa vie.

Elle a moins de trente ans, mais elle est vieille de toutes ces histoires sans lendemain, de cet homme, père de son enfant, qui va et vient dans sa vie quand il se lasse de toutes les autres. À ce moment précis, elle a envie de hurler en tapant le bitume, mais c’est alors que le flot de ses pensées est interrompu par le klaxon étourdissant d’un taxi.

Elle relève la tête et croise le regard de la passagère. Une femme pâle et maigre enveloppée dans un lourd manteau, la tête prise dans un grand foulard noir, les yeux fatigués. Sam croise le regard de Claire et un court instant, elles partagent toutes deux la douleur d’être femme, le poids d’une vie qui semble farouchement dévier de brefs instants de bonheur vers une marée stagnante de solitude amère. Puis Sam rejoint le trottoir,  se rue dans l’immeuble où elle travaille et le taxi poursuit sa course jusqu’à l’hôpital…

Lise se décide enfin à quitter la froide chaise du jardin du Luxembourg pour revenir aux exigences de la vie. Elle marche à pas lents dans les allées, se recueille devant la statue de George Sand en songeant à L’Histoire de ma vie, l’histoire d’Aurore, sa vie amoureuse tapageuse et inconsciemment, elle associe Sand à une vieille connaissance.

Sam était une de ces filles qui éclipsait toutes les autres et bien entendu, la timide et rondouillette Lise. Sam savait y faire avec les garçons, pour sûr ! Elle savait sourire à l’un, murmurer aux oreilles de l’autre et danser avec un troisième. Et pendant cette même soirée, Lise et ses amies malchanceuses finissaient par prendre la forme des chaises inconfortables qu’elles occupaient.

Comme elle devait être heureuse Sam ! Nul doute qu’elle était adorée du matin au soir par un homme fort, bon, successful and so in love. Nul doute qu’elle partait aux Maldives dès qu’un brin de mélancolie pesait sur elle. Nul doute qu’elle avait deux enfants adorables qu’une nanny envoyait au lit lorsque Sam et son Kennedy dînaient en tête à tête. Quelle vie en comparaison de la sienne !

Copyright : Arsene Mosca

Il est probable que Lise n’aurait jamais reconnu la tant convoitée Sam ce matin-là sur le passage piéton de Saint-Sulpice. Il arrive qu’on rêve la vie des autres en trois dimensions pour se convaincre de la médiocrité de la sienne. Chaque femme rêve à un moment ou à un autre d’être une autre. Une autre qui posséderait tout ce dont elle est privée et qui serait tout ce qu’elle ne peut pas devenir.

La comparaison rend amère, la convoitise tue le miracle d’être en vie et d’avoir encore à vivre. Tout ment dans l’envie d’être autre. Peut-être Sam songe-t-elle parfois à Lise et envie-t-elle la réserve de celle qui a su ne pas devenir un objet de séduction, de vanité, de désir ? Peut-être Sam a-t-elle retrouvé une trace de Lise, une photo d’elle, seule, mais encore intacte?

Et puis une inspiration soudaine dissout les pensées brumeuses de Lise. Elle se rend à l’hôpital sans trop savoir pourquoi. Dans le parking elle croise la souffrance, la peur et même la colère sous les traits tirés et les fronts pâles des malades et de leurs proches.

Lise commence à faire de la place en elle-même, elle se dégage de son amertume si pesante tout à l’heure et éprouve de l’empathie pour ces autres qui sont si fatigués et qui ont tant lutté. Son regard s’arrête sur la femme au lourd manteau et au grand foulard noir couvrant la tête. Claire vacille en sortant de l’hôpital, la gorge prise de sanglots, les idées noires qui fusent et emprisonnent son esprit. Aucune rémission, aucun espoir, aucune chance de redevenir celle qu’elle était, aucune…

Au moment-même où elle lève le bras comme pour arracher son foulard noir et le piétiner, elle sent une main sur son épaule et elle entend une voix qui lui dit : « Avez-vous besoin d’aide, Madame ? Puis-je faire quelque chose pour vous ? » Claire se retourne lentement et découvre le visage souriant de Lise. Claire est sur le point de répondre « Non, je n’ai pas besoin d’aide, ça va aller », réponse qu’elle fait tout le temps et à tout le monde depuis trente-six mois, mais cette fois-ci elle réfléchit longuement. Voilà le deuxième visage bienveillant qu’elle croise depuis ce matin. Il y a eu cette femme distraite sur le passage piéton, puis ce regard vide, douloureux, hagard qui articulait ce que Claire ressentait en secret et maintenant cette autre femme qui attend patiemment d’être utile.

Claire fait oui de la tête et sans un mot Lise l’accompagne jusqu’à son taxi.

Copyright : Lise Paty

L’envieux veut tout expliquer, le compatissant se satisfait de peu de mots.

Le monde moderne nous divise et nous oppose laissant dans son sillage des rues froides et grises. Nous voulons tellement plaire et ressembler aux femmes préfabriquées de l’industrie du cinéma que nous regardons nos semblables avec défiance, mépris ou jalousie. Nous n’avons jamais autant de haine envers les autres que nous n’en avons envers nous-mêmes. Mais il arrive que des vies se croisent, des regards s’échangent et des mains se tendent un court instant, à contre-courant, tandis que nous poursuivons notre course effrénée, ombres noires et parallèles s’engouffrant dans des monstres de fer et des tours rectangulaires aux mille fenêtres.

Copyright : Lise Paty

Lâcher prise

13 février 2019

Confucius a déclaré : “Pour gravir une montagne, il faut commencer par le bas”.

Êtes-vous comme moi addict de la performance ? Vous voyez le sommet et vous fomentez tout un tas de plans pour atteindre le sommet plus vite que tout le monde.

Je crois que nous vivons à une époque de performances, de résultats effrénés et de rapidité défiant la vitesse lumière.

Nos smartphones sont envahis par les applications qui nous promettent des courses achetées avant même de les avoir sélectionnées, des calories brûlées avant même d’avoir posé sur le sol un seul pied, un relooking complet avant même de nous avoir jaugés et mesurés, des musées virtuels visités avant même d’avoir acheté un ticket d’entrée… Et la liste est longue.

Nous croyons sans cesse que la vague de la modernité va nous porter jusqu’au sommet sans avoir à supporter un seul gravier dans notre chaussure.

On nous répète haut et fort que le changement, c’est maintenant et on multiplie les ouvrages de bien-être, de perfectionnement individuel, les tutos YouTube et autres alarmes qui nous sortent de notre apathie quand nous n’avons pas fait notre musculation quotidienne.

On veut tout changer ou plutôt tout masquer par les artifices modernes, persuadés que nous sommes qu’alors nous serons désirables et désirés, admirables et admirés…

J’en retire une grande désolation. Vous savez, “désolation” au sens d’une place autrefois fortifiée mais laissée nue et déserte après le passage de mercenaires.

Nous sommes désolés et isolés dans ces programmes qui nous font miroiter le bonheur et l’acceptation, mais qui laissent parfois le goût amer de la dépression.

Je vois des femmes qui torturent leur corps du matin au soir pour éliminer la cellulite qui les empêche de se glisser dans la boîte de Barbie qu’on leur tend si généreusement.

Michel-Ange, Raphaël et tous les peintres de la Renaissance auraient une syncope s’ils devaient représenter les femmes squelettiques d’aujourd’hui et nul doute qu’ils passeraient à la Genuina et/ou à la Casa Infante de Naples pour leur faire avaler quelques mozzarellas et quelques glaces au lait de buffala avant de les faire poser.

En ce qui me concerne, j’ai trouvé une vérité profonde alors que je marchais sur le sable volcanique de Procida.

Il a fallu que je lâche le contrôle et cela s’est manifesté par la décision soudaine de retirer mes chaussures, mes chaussettes et de vivre cette expérience maritime plus complètement.

Je suis devenue imparfaite : j’ai enfoncé mes orteils dans le sable, j’ai laissé les vagues m’envahir et mouiller mon jean, j’ai accepté que le vent et les embruns me décoiffent et j’ai crié “Advienne que pourra”.

C’est alors que le miracle s’est produit : une paix a parcouru chaque parcelle de mon corps semblable à ces vagues qui vont et viennent sans se soucier des humains qu’elles éclaboussent.

Je n’ai pas eu besoin d’une application pour entendre cette voix qui me chuchotait : “Tu es complète, tu ne manques de rien pour être heureuse, tu es suffisante…”

Il ne tient qu’à vous de vivre un moment parfait dans votre imperfection quotidienne. Car si vous n’êtes pas parfaites et parfaits, c’est parce que vous n’êtes pas encore achevé(e)s.

Mais c’est normal, croyez-moi, c’est le processus programmé dans votre chair et dans votre âme. Comment pourriez-vous vous remplir de la Création si vous étiez déjà achevé(e)s à 30 ans, 60 ans, 90 ans?

Ma faiblesse est un don, grâce à elle, j’accepte de lâcher prise, d’accueillir la vérité et de transfuser en moi la divinité qui m’entoure.

Procida a été le lieu de ma guérison et aucune de mes applications, aucun de mes programmes sportifs n’avaient prévu que le 13 février à 15h je serais en état de recevoir la Grâce.

Confucius avait raison : chaque versant de la vie doit être gravi avant d’atteindre le sommet, mais si nous acceptons les cailloux dans nos souliers, la fatigue, la transpiration, les erreurs de parcours, en définitif, si nous lâchons prise, nous trouverons les points de vue et les crêtes où arrêter notre regard et nourrir notre âme avant de reprendre notre ascension…

Photos de Procida : Copyright@LisePaty

OLIVIERS IN ROMA

Alors que je me promenais dans un jardin à Rome, j’ai été fascinée par un olivier qui se tenait avec beaucoup de dignité au centre d’une petite cour pavée.

J’ai observé son tronc noueux : chaque ligne de vie était enlacée dans une autre et puis poursuivait sa route jusqu’à la terre qui la nourrit.

Savez-vous que le plus vieil olivier est sur terre depuis 3000 ans ?

En marchant autour de cet olivier, j’ai eu l’impression de voir un double de moi-même. Parfois, je crois porter en moi des siècles de vies humaines. Je me sens traversée par toutes ces existences muettes qui ont rendu possible la mienne.

Je suis cet olivier debout sur ce très vieux tronc de générations passées dont les veines s’entremêlent à l’infini et vont puiser dans la terre l’eau nécessaire à ma survie.

Si je parviens à faire naître le silence en moi, je peux entendre toutes ces voix du passé et je comprends alors que mon très vieux tronc vibre, s’émeut et s’attendrit.

En période de sécheresse, les feuilles de l’olivier se recroquevillent pour retenir autant d’eau que possible. Cette eau nourrira les racines pendant plusieurs semaines.

Ces feuilles ovales me fascinent…

Elles sont si fines, si parfaites, si épaisses, si solennelles. Beaucoup y voient le symbole de l’éternité.

Un jour, je parcourais le cimetière où est enterré mon grand-père maternel.

Bien sûr, il me manquait, bien sûr ce vide me pesait.

Mais ces sentiments ont laissé place à la certitude que je devais rétracter mes feuilles pour un temps afin de retenir l’eau dont il avait besoin pour traverser calmement la vallée de la mort.

Nous avions besoin l’un de l’autre et je savais que dans mes temps de sécheresse, il ferait remonter la sève de la délivrance jusqu’à ce qu’une pluie rafraîchissante tombe du ciel.

L’olivier est un microcosme de vie.

Les Anciens l’appelaient l’arbre des dieux.

S’il possède un cycle aussi parfait, ne pouvons-nous penser que l’être humain a été créé avec une matrice tout aussi stupéfiante ?

Rappelez-vous que vous êtes nourris et soutenus par plus de vies minuscules que vous ne pouvez l’imaginer.

Dites-vous que vous avez plus de 3000 ans à vivre.

Photos de Rome et de Colleville-sur-Mer : Copyright@LisePaty