N’importe où…

17 SEPTEMBRE 2020

Un jour, j’ai traversé une gare de péage. Posté devant la borne se trouvait un homme seul qui avait réussi à faire tenir tout son univers dans un vieux sac à dos. Il élevait un bout de carton sur lequel était inscrit « N’importe où ». C’était bien la première fois que je voyais une telle destination. Il n’y avait ni ville, ni direction, ni point cardinal, non, il était prêt à aller n’importe où pourvu qu’on le prenne quelques heures, quelques jours dans une voiture.

Je me suis dit, alors, que nous sommes nombreux à tendre ce même carton ramolli par la pluie, desséché par le soleil avec pour seul désir « N’importe où ».

Autrefois, nous savions exactement ce que nous voulions et où nous souhaitions nous rendre, mais aujourd’hui, tout est différent, tout est brouillé, tout est noyé dans un brouillard épais d’où il nous semble impossible de sortir.

Je me suis arrêtée quelques instants et j’ai considéré cet homme. Il n’était pas aussi désespéré que je l’aurais cru, non, il était simplement sans attache, sans ancre, sans port. Peut-être avait-il connu ce luxe dans sa vie d’avant, mais il était évident que cela n’était plus qu’un très lointain souvenir. Puisqu’il n’avait plus rien, n’importe où était aussi bien qu’ici et probablement meilleur que ce tourbillon d’automobiles qui était devenu sa musique de fond.

J’ai pensé que moi aussi j’avais été semblable à cet homme il y a quelques années. J’étais prête à aller n’importe où plutôt qu’attendre ici et voir ma vie défiler dans la même et écrasante monotonie. Je fuyais mon passé, qui j’avais été et la personne qu’on voulait que je devienne. Lorsqu’on est ainsi cerné, l’inconnu devient le seul horizon d’attente respirable.

Cependant, je sais, par expérience, que « N’importe où » n’est pas un projet viable à long terme. Cet homme a peut-être été « ramassé » par quelque conducteur charitable avant la fin de la journée, ou bien a décidé de marcher à pied derrière la glissière de sécurité pendant quelques heures. Il n’en demeure pas moins que le « frisson » du « N’importe où » finit par s’éteindre comme la citrouille de Halloween lorsque l’aube pointe le bout de son nez. Que reste-t-il ?

Il ne reste rien quand on reconnaît qu’on n’a rien désiré de précis, mais qu’on a plutôt laissé les autres choisir et désirer à notre place. Il est une vérité inscrite dans l’Univers : « N’importe où » ne mène absolument nulle part et ne peut rien construire en nous. Cela ne peut guère porter le nom de « quête », c’est l’abdication de notre volonté, vous vous souvenez ? le seul bien que nous possédons réellement ici-bas.

Je crois bien que 2020, cette année de la Peur, finira par multiplier les auto-stoppeurs de la vie brandissant la pancarte « N’importe où » à chaque gare de péage, de triage, à chaque choix douloureux auquel personne ne peut échapper.

En effet, la foule semble aimer qu’on choisisse pour elle, qu’on définisse, qu’on délimite, qu’on interdise pour elle : « bâillonnez-moi, certes, mais surtout protégez-moi… ». Voici que s’approche la terrible conséquence d’une telle délégation : si on remet entre les mains des puissants les clefs de notre volonté comme le firent les six bourgeois de Calais au roi Édouard III, qu’adviendra-t-il de nos désirs profonds ? Si notre vie ne s’articule plus qu’autour de ce qu’on a le droit de faire et la liste de ce qu’on ne peut plus faire, je crains que nous ne finissions par opter pour le « N’importe où ».

Peut-être que « N’importe où » est aussi un remède aux vides que nous portons tous en nous-mêmes. C’est insupportable de se pencher pour percer la profondeur d’un puits vide et sans fond. On connaît tous cette sensation atroce et vertigineuse qui accompagne la première découverte d’un puits vide. Comment dire ? C’est l’effet terrifiant d’un escalier qu’on a gravi dans le noir, pourtant on croit qu’il reste encore une ultime marche, on répète une dernière fois le mouvement, on lève la jambe et celle-ci dégringole les vapeurs de ténèbres pour retomber mollement sur le palier qu’on avait déjà, sans le savoir, atteint.

Je crois que cette expérience très désagréable est à peu près similaire à celle du trou noir interne : ce vide qui a aspiré toute notre énergie et n’a abouti à rien du tout, en tout cas, rien de ce qu’on escomptait et nous voilà au sommet de l’escalier les bras ballants, les yeux hagards, la voix glacée, picotés de part et d’autre du corps par un malaise diffus, mais bien réel.

Comment en arrive-t-on là ? On décroche le job de ses rêves, toute notre vie y passe, on finit par obtenir la récompense, la promotion tant espérée pour enfin se rendre compte que cette « réussite » ne comble rien et pas du tout ce vide qu’on redoutait tant. On se jette corps et âme dans une relation, on donne tout pour en faire une véritable idylle, puis on s’essouffle, car l’autre donne peu ou pas grand chose en retour et cette fusion originelle censée colmater les vides de notre âme se fissure doucement. C’est la mère qui ne laisse jamais grandir et partir ses enfants par peur du vide amer de sa maison, de son cœur, de son mariage. C’est la fille qui se nie pour recréer la famille parfaite que l’adversité et la maladie ont gommée bien trop tôt et pour tout le monde…

La vérité est que nous sommes tous des « sales gosses » s’agitant en haut du toboggan pour ne pas avoir à le descendre. Nous chérissons pieusement nos illusions tant qu’elles nous préservent du vertige d’une vérité trop longtemps enfouie et niée. Nous irions n’importe où plutôt qu’en nous-mêmes et avec n’importe qui plutôt qu’avec notre maître intérieur.

Si nos manques, nos vides, nos expériences douloureuses sont la conséquence de cette vie dans un monde si imparfait et parfois si insatisfaisant, alors personne ne peut y échapper. C’est la destination qui explique le chemin à rebours et pointe du doigt les Signes contenus dans le Langage du Monde :

« N’oublie pas que ton cœur est là où se trouve ton trésor. Et que ton trésor doit absolument être trouvé pour que tout ce que tu as découvert en chemin puisse avoir un sens. »

L’Alchimiste, Paulo Coelho

J’apprends à lâcher un peu plus chaque jour mes certitudes, mes illusions, tout ce que je voudrais voir figer et acquis une bonne fois pour toutes, mais que l’Univers ne peut qu’agiter, transformer, sublimer comme toute matière friable.

Au cours de mes méditations, je finis souvent par concentrer ma vie en un grain de sable unique, si fragile, si anonyme, il glisse sur une plage immense au milieu d’autres grains et d’autres vies tout aussi précieuses que lui. Nos possibilités sont immenses, mais elles ne peuvent éclore que s’il existe une Vision.

J’ai appris à développer la vision de ma destination, ce désir véritable qui donne du sens à tout ce que j’ai vécu, qui échappe à l’absurdité du monde des hommes et qui rattrape ma jambe maladroite dérapant dans le vide d’une ultime marche imaginaire. Cette Vision tant chérie illumine et gonfle d’eau les puits vides. Voilà le miracle de la Foi…

LISE

LISE

C’est alors que j’ai écouté le Silence…

6 AOÛT 2020

«  Il resta assis calmement à écouter le silence. Il s’aperçut que durant la majeure partie de sa vie, il n’avait jamais vraiment écouté quelqu’un ou quelque chose. Le bruissement du vent, le crépitement de la pluie et le chant de l’eau courant dans les ruisseaux avaient sans doute toujours été là, mais il ne les avait jamais réellement entendus… »

Robert Fisher, Le Chevalier à l’armure rouillée

On pense être revenus plus ou moins à l’essentiel après trois mois de confinement, de silence forcé, de solitude nécessaire. Puis, on se rend compte, il faut bien le reconnaître, qu’on n’a pas vraiment côtoyé le Silence, ou plutôt qu’on l’a vite étouffé à travers cette solidarité planétaire, sociale et virtuelle.

Quand notre libération conditionnelle a été proclamée, nous sommes sortis férocement de nos murs épais et par trop familiers et nous nous sommes plongés avidement, voracement dans un bain de foule, de sociabilité, d’amis, de famille. Nous avons fui le Silence et il s’en est allé pour habiter les temples et les âmes plus réceptives ; vous savez bien, ces âmes fragiles, sensibles, inspirées par les dieux qui sont entre deux rives, celle des mortels et celle des éternels.

Je sais, par expérience, qu’il n’a jamais été aussi difficile d’accueillir le Silence, de se laisser instruire par ce grand maître sans mots qu’à notre époque frénétique. On peut bien nous confiner pendant des semaines, tous les moyens sont bons pour enfermer sur le balcon ce vieil encombrant muet, ce Silence stupide qui nous rappelle la vacuité de toute existence épicurienne. Il suffit de nous connecter aux autres, aux « branchés » du moment, à nos chaînes favorites, au monstre à trois têtes de l’électronique et le Silence s’évapore comme s’il n’avait jamais existé…

Voilà qu’un jour, une tragédie s’abat sur nous. C’était imprévu. Nous n’étions pas préparés. Nous ne l’avons pas vu venir ! comme dirait l’autre. Guerre, deuil, maladie, chômage, divorce, sévices, dépression, etc. Les amis du moment s’éteignent au rythme des engins connectés qui nous tombent des mains dans notre effarement indescriptible. Nous sommes coincés tout de bon, parfois physiquement, parfois émotionnellement, parfois les deux. Aveugles dans ce trou noir à la forte puissance magnétique, notre univers et nous-mêmes sommes aspirés dans ce voyage sans retour vers l’inconnu, vers la lumière de la Vérité que nous cherchions autrefois, puis avons oubliée au détour d’une pause bien méritée qui s’avère avoir duré des années…

Nul besoin de vous dire quel fut mon trou noir à moi, ni même combien de temps je fus aspirée telle Alice au pays des merveilles dans ce tourbillon à la fois court et sans fin. Seul compte mon cheminement vers la Vérité. Une amie m’a écrit un jour que nous sommes tous un peu comme ce chevalier de Robert Fisher coincés dans une armure qui nous a protégés pendant des décennies. C’était l’armure de la bravoure, de la compassion, du don de soi, du sacrifice, du « je vais te sauver même de toi-même ». Nous étions tellement persuadés qu’à force d’exploits et de sauvetages on finirait bien par nous décerner quelques trophées qui valideraient notre existence, qui nous révèleraient enfin qui nous sommes et pourquoi/pour quoi nous vivons.

Je vous ai déjà parlé de mon acharnement passé à préparer, passer, repréparer, repasser l’agrégation, de mes nombreuses joutes littéraires et linguistiques pour l’obtenir, de mes échecs cuisants suivis des jours à pleurer, se vautrer, gober le premier film romantique réconfortant qui passait par là, puis repleurer, se revautrer, regober, et ainsi de suite. J’étais persuadée que ma vie était un pur gâchis, que jamais je ne serais heureuse sans ce fichu concours de l’excellence, que jamais on ne me regarderait, que jamais, que sais-je encore. Bref, j’étais anéantie…

Il est certain que cette mésaventure purement académique découvre un schéma ou cercle vicieux propre à tout désir humain non satisfait. Je pourrais l’appliquer à toutes les femmes seules qui désirent désespérément un mari et des enfants, à toutes les autres qui ont le mari, mais pas les enfants, à toutes celles qui ont le mari et les enfants, mais pas l’autre enfant, à ces autres qui ont le mari, les enfants, mais l’un d’entre eux est malade et peut-être ne s’en sortira-t-il jamais, à celles qui ont tout perdu à l’apogée de leur bonheur, à celles qui ont de l’extérieur mais dans la gangrène des sévices domestiques cachés, à celles qui n’ont plus d’espoir et sillonnent le monde pour trouver la force de continuer de vivre, à celles qui se sont perdues dans les bras d’hommes consommateurs et pilleurs, à celles qui n’ont plus que quelques mois à vivre, à celles qui ne veulent plus vivre, à celles qui pleurent et meurtrissent leurs bras sur le carrelage d’une froide salle de bain les jours de tourmente et ont cessé de voir la lumière…

Pourquoi la vie semble-t-elle parfois si injuste ? Pourquoi le sol où j’ai été plantée est-il si aride et si vide ? Se débattre dans ces questions lancinantes ne fait que prolonger la douleur et entretenir ce sentiment néfaste d’apitoiement sur soi. C’est la vie, c’est comme ça qu’on apprend et qu’on grandit. Sans les blessures, il n’y aurait nulle guérison. Et sans la guérison, il n’y aurait pas de Dieu. Nous ne serions alors que des créatures contingentes sans passé, sans présent et sans avenir, sans espoir, donc. Sans cette opposition si universelle et si caractéristique de tous les âges de l’humanité et de tous les êtres vivants, il n’y aurait jamais de place faite au Silence.

Je l’ai longtemps redouté et repoussé. Je parlais sans arrêt et je me noyais dans les paroles des autres, persuadée que ce bruit de fond persisterait jusqu’à la fin des temps. Je croyais tout savoir et tout comprendre mieux que les autres. Je me trompais. Être humain, c’est justement ne rien savoir. Quand on ne sait rien, on s’agenouille et on demande. Tout le reste n’est que prétention, demi-vérités et fausses croyances.

J’ai décidé de faire comme le Chevalier à l’armure rouillée. Je me suis assise dans la grande salle froide et obscure du Château du Silence posté sur le Chemin de la Vérité et j’ai cessé de parler pour la première fois de ma vie. J’ai inspiré, expiré, inspiré, expiré pendant des heures, des jours, des mois, et c’est alors que mon Maître s’est approché de moi. En réalité, ce Maître jusqu’alors inconnu était en moi, il me parlait par les vibrations de son silence tant redouté. Sa voix chaude et si familière dans ma poitrine ressemblait étrangement au va-et-vient de la mer caressant le sable de mon âme.

Le Silence m’a conduite aux portes du monde lumineux de l’Invisible qui a laissé échapper quelques vérités cachées au monde bruyant et bavard. Et dans les replis de mon âme, j’ai vu qui j’avais été, qui j’étais et qui je pouvais être. Cette délicieuse ivresse a envahi mon corps et élevé mon esprit. L’humain a tendance à se considérer au-dessus des autres créations et pourtant, il en sait si peu face aux éléments et aux êtres vivants purs qui battent au rythme des vies consacrées, données et écloses. Perchée sur le rocher d’une crique déserte, le dos baigné par un soleil de fin d’après-midi, les pieds glissant sur l’eau fraîche et transparente qui s’avançait, puis reculait, s’étirait, puis s’évanouissait, j’ai compris que je ne savais rien. Tout est illusion. Pourtant, ce rocher, ce soleil, cette mer savaient, eux. Ils savaient ce qu’ils devaient faire, quand ils devaient le faire et comment le faire, parce qu’ils connaissaient le nom et l’amour de Celui qui les avait créés.

Pourquoi douter de desseins éminemment bons ? Pourquoi remplacer cette sagesse souveraine par notre hubris capricieux ? Je crois que ces trous noirs de notre existence sont magnétisés pour nous forcer à lâcher nos vaines prétentions, nos rancœurs, nos insatisfactions, notre orgueil, nos jugements sur les autres, le monde, nous-mêmes. Tous ces parasites que nous portons malgré nous s’accrochent à la paroi tandis que nous continuons de tomber jusqu’au plus profond des silences.

« […] il se sentait seul maintenant, assis dans cette pièce qui ressemblait à une tombe. Sa propre souffrance, sa propre solitude, le submergèrent. […] Il pleura si longtemps que ses larmes débordèrent par les trous de sa visière et mouillèrent le tapis sur lequel il était assis. Elles coulèrent vers la cheminée et éteignirent le feu. La pièce tout entière finit par être inondée et le chevalier aurait failli se noyer si une autre porte n’était apparue dans le mur juste à ce moment-là. »

Robert Fisher, Le Chevalier à l’armure rouillée

Il faut des larmes et du silence pour que l’armure rouillée finisse par se détacher et tomber sur le bord du Chemin de la Vérité. Je crois que nous ne pouvons pas sauver les autres, pas même nous-mêmes, quand on y réfléchit bien, en tout cas pas seuls. Le Silence nous permet d’entendre notre voix intérieure, la voix de Dieu, qui finira par nous conter l’histoire de la vie à la lumière d’une torche de connaissance oubliée.

Je continue de gravir mon chemin rocailleux et solitaire. Il me suffit de reconnaître que je ne sais rien pour que de nouvelles vérités me soient murmurées à la pointe d’une falaise venteuse, dans le creux d’une vague saline, dans la fraîcheur d’une forêt vieillissante ou bien sur le moelleux d’un tapis de méditation improvisé. Telle est la loi de l’Amour inconditionnel qui régit l’univers…

LISE

« Every morning I walked the circumference of the island at sunrise, and walked it again at sunset. The rest of the time, I just sat and watched. Watched my thoughts, watched my emotions, watched the fishermen.

The Yogic sages say that all the pain of a human life is caused by words, as is all the joy. We create words to define our experience and those words bring attendant emotions that jerk us around like dogs on a leash.

We get seduced by our own mantras […] and we become monuments to them.

To stop talking for a while, then, is to attempt to strip away the power of words, to stop choking ourselves with words, to liberate ourselves from our suffocating mantras.

It took me a while to drop into true silence. […]

Then everything started coming up. […[

I knew that I needed to do this and that I needed to do it alone… »

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love

DÉSIRS ET RESPONSABILITÉ

7 JUILLET 2020

On pense, à tort, aujourd’hui qu’on doit fuir les contrariétés, contourner les obstacles, doper les échecs pour qu’ils ne soient aux yeux des autres que des réussites et assimiler la douleur à une horrible punaise qu’il faut écraser séance tenante. Seulement, on le sait tous, la punaise écrasée, ça pue, c’est le cas de le dire ! Quelle solution nous reste-t-il ? Febreze bien sûr ! On asperge, on asperge, on revisite les quatre saisons de Vivaldi version « aérosols » et on finit par croire qu’on est bien assis dans un champ de coquelicots !

Si la vie était aussi simple qu’une séance « insecticides » et « produits ménagers », ça serait un vrai jeu d’enfants, non ? D’un côté, on fuit toute forme de contrainte et on se drogue au gaz hilarant d’une vie réussie sous contrôle et de l’autre, on se noie dans l’étalage des traumatismes intimes, à croire que le plus célèbre est le champion des écorchés. Où s’en est allée toute la pudeur du monde ? Je vous le demande…

Du fake à l’obscène, il n’y a qu’un pas… Mais pourquoi un tel grand écart ? En vérité, dans un cas comme dans l’autre, on rejette le taux « trauma » inhérent à chaque existence humaine, on orchestre des procès familiaux posthumes ou à huis clos, on cherche des coupables et on finit par les trouver !

Je suis pour la responsabilité individuelle : il est bien sûr nécessaire de démêler le vrai du faux. Qu’est-ce que j’ai subi ? Pourquoi m’a-t-on décerné le meilleur rôle de « coupable », « victime », « vengeur » toutes ces années ? Comment en suis-je arrivé(e) à faire de ma vie une mission sauvetage-famille ? La responsabilité nous rend la vue et nous conduit à la vérité de l’Univers.

Cependant, il me semble dangereux d’arrêter un tel parcours à : « c’est la faute de tes parents », « ta vie est fichue », « ça n’aurait pas dû se passer comme ça », « c’est injuste »… On dégringole peu à peu la pente abrupte de l’Absurde sur laquelle Beckett aimait tant nous pousser. Autrefois, on dévalait comme des tonneaux la pente de la culpabilité, du mal-être et de la tristesse, aujourd’hui, on sombre au pas de course dans un ravin de colère et d’amertume sans nom. Quelque chose ne change pas : notre étiquette de « victime » ou d’agneau à l’abattoir, si vous préférez.

Savoir doit conduire au choix de la responsabilité. Reprendre les rennes de sa vie dans la pleine conscience de qui nous sommes, de ce qu’on accepte et n’accepte plus, de ce qu’on désire là, maintenant, tout de suite, nous rend pleinement libres. L’apprentissage de la liberté dans la responsabilité est tellement grisant !

Pourtant, je sais également combien la responsabilité peut s’arracher dans la douleur et les larmes, car il est tellement plus aisé de la jeter dans les bras de quelqu’un d’autre en espérant qu’il fera le travail à notre place et nous amènera les solutions sur un plateau d’argent. Être responsable à chaque instant, à chaque minute est épuisant d’une certaine façon, comme le serait toute conduite d’une locomotive dans un manège déraillant à cent à l’heure.

Je ne sais pas pourquoi la vie est parfois si difficile, pourquoi il existe tant de souffrances, pourquoi nos familles sont si dysfonctionnelles malgré tous les efforts qu’on fait pour que ça colle d’une façon ou d’une autre, pourquoi les relations homme/femme sont si fragiles et précaires. Nul doute que la co-dépendance est un fléau qui remplace la responsabilité et assemble les individus dans une toile d’araignée inextricable. La mère, le père, l’enfant, la sœur, le frère, plus personne ne sait distinguer ce qu’il/elle ressent de ce que l’autre ressent, tout est sujet à la tristesse et à la colère, tout devient montagne infranchissable et éclairs zébrant le ciel pesant.

Cependant, j’ai bien acquis une certitude : jamais aucun autre siècle n’a été tant victime de mensonges, d’oasis de bonheur, d’égoïsme destructeur. Je m’explique. Pensons-nous réellement que le mariage est un long fleuve tranquille jamais à sec, jamais acide, jamais invasif ? J’oubliais. Ma…quoi ? Mais enfin, c’est le siècle de l’union libre ! Merci Mai 68 ! Remarque : jamais les individus n’ont été plus prisonniers de leur liberté sexuelle. Ils s’écorchent, écorchent les autres et donnent vie à des écorchés en devenir (quand ils ne les font pas disparaître à coup d’avortement, très « responsable » le coup de l’avortement, quand on y pense).

Les femmes et les hommes d’aujourd’hui ont totalement intégré le dicton « brûler la chandelle par les deux bouts », mais bon quand on a tout brûlé, que reste-t-il ? Osons les mots, les brûleurs de chandelles sont des (auto)destructeurs dans l’âme. Ils pensent : « plus on consume/consomme, plus on est heureux », admettons que c’est très étrange comme maxime ! Bientôt il n’y aura plus rien à consommer sur la planète, chez l’autre, en soi et on verra alors distinctement ce vide sidéral dans lequel on a plongé il y a bien bien longtemps.

Il suffirait qu’un instant, un seul, on attrape notre Responsabilité si précieuse pour que la terre recommence à tourner rond. Vous voulez savoir si vous êtes déjà tombé nez à nez avec votre Responsabilité, posez-vous les questions suivantes :

Qui suis-je réellement ?

Je connais mes besoins, vraiment ?

Quelles blessures de la vie je porte encore aujourd’hui ?

Est-ce que j’utilise l’autre (mon conjoint, mes enfants) pour noyer mes propres blessures ?

Est-ce que je sais être heureux(se) dans la solitude la plus complète ?

Qu’est-ce que je désire au fond de moi, là, maintenant, tout de suite ?

Qu’est-ce qui a une vraie valeur ? Qu’est-ce qui n’en a pas ?

Suis-je lucide dans mes relations aux autres ? Ou bien est-ce que je préfère jeter sur eux le poids de ma honte ?

Est-ce que je sais me projeter et étudier les conséquences de mes choix avant de passer à l’action ?

Qu’est-ce que je dois et devrai toujours respecter ?

Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à trouver le bonheur ? D’ailleurs, qu’est-ce que c’est le bonheur ?

Suis-je connecté(e) avec mon âme et mon corps ?

Quelle est ma place dans le monde ? Quelle est sa destinée ?

J’aime me poser ces questions très régulièrement. Cet entretien avec moi-même est si important pour rééquilibrer et retravailler ma trajectoire. La course folle à l’aveugle ne nous conduit bien souvent qu’à courir dans le brouillard. Courir pour courir, je ne vois pas trop l’intérêt, moi la « grande » sportive ! J’ai longtemps assimiler l’existence humaine à mon arrivée à la Gare du Nord (Paris). Tout le monde court, se presse et me presse suivant des lignes diagonales invisibles. Si je veux survivre et éviter de me faire écraser, bousculer, voler, je dois marcher plus vite que les autres, ne regarder personne dans les yeux, ne pas réfléchir, juste courir, descendre pour attraper la première ligne de métro que j’aperçois, parce que c’est ce que tout le monde fait, non ?

Tout le monde couche avec tout le monde, tout le monde colle son enfant devant les écrans H24, tout le monde s’amuse et obéit à la loi du Plaisir, tout le monde accepte la corruption, tout le monde écrase les autres pour réussir professionnellement, tout le monde court avant que la mort ne les attrape, personne ne n’appesantit sur la possibilité d’une vie spirituelle, si la loi du plus grand nombre est la seule valable, allons-y les gars !

Qu’en est-il de ma Responsabilité ? Je la vends contre un plat de lentilles sans sourciller, parce que c’est bien ce que tout le monde fait, non ? N’existe-t-il pas pire prison que la perte de son droit d’aînesse contre un vague délice des sens ? Des forces obscures nous ont liés par ce que nous avions de plus divin et que nous avons cédé contre un oasis à bas prix. Le jeune berger de Coelho aurait pu arrêter sa quête à la boutique de cristaux qui lui promettait opulence, renom, facilité. Il a bien failli oublier le rêve qu’il avait fait, le trésor au pied des pyramides, la femme aimée qu’il ne connaissait pas encore pour un bonheur factice :

« Il avait travaillé toute une année pour réaliser un rêve, et ce rêve, de minute en minute, perdait peu à peu de son importance. Peut-être parce que ce n’était pas son rêve, en fin de compte. »

Paulo Coelho, L’Alchimiste

Le Confinement m’a appris une grande vérité : nourrir de faux désirs, c’est-à-dire des désirs qui ne sont pas les miens, que je ne portais pas aux origines finit par me faire oublier qui je suis réellement et pourquoi je suis venue sur terre. Le monde nous pousse à désirer, désirer, désirer, mais ce ne sont que des désirs à durée limitée qui ne conduisent pas loin, voire nulle part. Les années passent et nous finissons par accepter d’oublier qui nous sommes et ce que nous avons longtemps désiré pour quelques plats de lentilles bien réconfortants ! Nous avançons dans la forêt fantastique, comme Bastien, en quête de pouvoir et de reconnaissance jusqu’à nous perdre complètement :

« L’emblème te donne un grand pouvoir, il exauce tous tes désirs, mais en même temps il t’enlève quelque chose : le souvenir de ton univers. »

Michael Ende, L’Histoire sans fin

Je me suis promenée en forêt récemment. Au bout de mon chemin, j’ai découvert avec stupéfaction un immense arbre déraciné, tombé, mort au milieu des fougères et de ses frères qui eux avaient tenu bon au milieu de la tempête. J’ai ressenti la tristesse infinie de cet arbre. Lui qui jadis touchait les nuages et dominait tout le bois était allongé, terrassé, anéanti par un vent du Nord qu’il n’avait ni prévu, ni jamais ressenti pendant toutes ses décennies d’opulence. J’ai touché l’écorce froide et sèche, la sève avait cessé de couler depuis plusieurs jours, les animaux qui s’y réfugiaient avaient fui, tout était triste et seulement triste. J’ai rêvé pouvoir insuffler dans ce bois craquelé et vide un peu de ma vie, c’est-à-dire de cet amour de l’Univers qui remplit chaque créature vivante. Une voix m’a murmuré que je ne pouvais pas sauver l’arbre, mais que je pouvais me rappeler de toujours nourrir ma sève, mon essence, mes désirs pour que rien n’arrache mes racines prématurément, pour ne pas grimper trop haut et tomber, pour ne pas courir plus vite que je n’ai de force, pour ne pas oublier d’où je venais. Je crois que beaucoup vont tomber et qu’il n’y aura personne pour retenir leurs branches et leurs racines, car ils sont les seuls maîtres de ce qu’ils alimentent et abritent sous l’écorce…

Nous sommes ce que nous choisissons de nourrir en nous et nous devenons ce que nous désirons.

LISE

MAÎTRE ET CRAPAUDS

22 MAI 2020

DÉCONFINEMENT ?

« Lorsque le Maître a quitté le temple, les crapauds sont prêts à l’envahir. »

Proverbe tibétain

Les Tibétains représentent souvent la Conscience sous les contours d’un temple de marbre qui doit être préservé du marécage nauséabond qu’est le Monde. On pourrait penser que peu de périodes ont produit autant de crapauds visqueux que les guerres et les crises sanitaires. Si nous sommes en guerre, c’est bien contre une intériorisation encore inconsciente des injonctions qui pèsent sur nous.

Jean-Jacques Crèvecoeur a récemment expliqué que le plus grand drame de cette crise sanitaire est d’avoir injecté le virus de la peur dans nos veines. Aussi rapide qu’un poison ordinaire, la Peur, causée par les injonctions contradictoires qui ont inondé nos écrans, s’est distillée dans le sang et a commencé à paralyser le cœur.

Concrètement, la peur est une réaction physique extrême causée par la poussée d’adrénaline qui monte en l’humain face au danger imminent. Prévue pour nous faire décamper dès qu’un prédateur de la savane nous attaque, la peur est une émotion régulatrice et brève qui protège le corps et le mental contre une agression extérieure qui pourrait s’avérer néfaste.

Au fil des siècles, les dirigeants totalitaires, les puissants qui ne voient le monde que comme le terrain de jeu de leur argent placé en bourse, les narcissiques et autres manipulateurs ou « ratés au gros ego » comme j’aime à les appeler ont utilisé la peur pour contrôler les foules tapageuses. Que ce soit à l’échelle d’un peuple, d’une nation, d’une ville ou d’une maison, le manipulateur politique ou domestique plante la semence de la peur dans l’âme de ceux, celle ou celui qu’il veut soumettre pour tout simplement en tirer quelque chose.

Il m’est impossible de vous dire si la manipulation était un mal pour un bien, c’est-à-dire, on va tous crever si ça continue, personne ne respecte les gestes barrières, les hôpitaux sont plein à craquer, on va donc déclarer la loi martiale rendue acceptable uniquement si les individus ont suffisamment peur, enfermer les malades effectifs et les malades potentiels chez eux pour tous les protéger des autres et d’eux-mêmes.

Ou bien si, selon la théorie complotiste, la crise est rapidement devenue un test sociétal pour savoir jusqu’où l’humain peut être contraint, emprisonné, annihilé lorsqu’il est plongé dans l’état de sidération dont parle Crèvecoeur et au service, sans le savoir, des intérêts mercantiles des puissants, des entreprises pharmaceutiques, des hommes politiques.

Le monde sidéré a obéi par peur de crever là, maintenant, tout de suite. Le monde sidéré a obéi parce que privé de sa conscience, de son temple toujours en quête de vérité, il a laissé les crapauds l’envahir peu à peu, comme une marée grise et boueuse non identifiée.

« Oui, oui, tout va bien… le pays fera face, le pays se relèvera, le pays fournira, le pays solidaire et responsable vaincra ! »

Alors pourquoi, égraine-t-on chaque soir le nombre de morts en France, en Italie, aux États-Unis ? Le chiffre n’est pas assez volumineux, alors on aime ajouter le décompte des morts en seulement 24h. Sidération… Terreur… Les Hunger Games de Panem ont commencé, mais cette fois-ci nous sommes tous tirés au sort, tous maquillés, tous pucés et tous propulsés dans l’arène virtuelle de la 5G rebaptisée « guerre bactériologique ».

Je ne sais pas vous, mais moi, mon confinement avait un vague goût de « Katniss Everdeen coincée et sanglée en haut de son arbre », attendant l’eau, le remède de ses bienfaiteurs fortunés et priant pour survivre aux gaz asphyxiants, aux attaques des autres tributs et surtout à la durée indéterminée de ces jeux mortels.

Au début, deux semaines, puis quatre, puis huit et aujourd’hui on m’a fait descendre de mon arbre, en clair on m’a « déconfinée », mais je ne sais toujours pas si les Hunger Games sont finis, ou bien si une 2e/3e/6e vague (le numéro dépend de la chaîne télévisée) va me submerger ; si mon voisin de caisse va me transpercer pour un pot de glace Ben and Jerry’s au éclats de beurre de cacahuète (le dernier du rayon des congelés) ; si un flic va me demander mon autorisation de sortie signée de moi à moi et me mettre en taule pour avoir dépasser l’heure indiquée ; en bref, si mon casier judiciaire va être teinté à tout jamais de cette désobéissance criminelle qui consiste à vouloir plonger mes pieds dans le sable chaud alors que la mer est à 130 bornes !

En définitif, je n’ai pas retiré mon harnachement de Katniss, parce que j’ai bien senti qu’à tout moment on (c’est-à-dire le Président Snow ou son clone) pourrait me demander de remonter dans l’arbre en attendant de me faire empoisonner, contaminer, tuer…

« Si nous ne sortons pas du confinement mental, même après le déconfinement physique, nous sommes emprisonnés et prêts à accepter n’importe quoi […] une fois que notre conscience a quitté le corps, les crapauds nous envahissent, c’est-à-dire tout ce qu’on nous force à faire […] La clef de notre prison se trouve à l’intérieur et nous devons sortir de notre sidération pour la trouver, sinon nous serons prêts à accepter n’importe quoi collectivement… »

Jean-Jacques Crèvecoeur

Il n’existe pas de pire prison que celle de notre esprit, car une fois que les barreaux sont installés, il est très difficile de les voir avec lucidité, et donc encore plus compliqué de les démanteler, de tourner la clef et de réduire cette cellule en cendres. Je suis en colère de me considérer en ce moment en simple liberté conditionnelle, de ne plus être sûre que demain on ne va pas tout me reprendre, de ne plus savoir qui croire, de sentir la peur gagner mes tripes quand je pense à ces jours d’isolement endurés on ne sait comment, de voir les sourires de l’humanité disparaître sous des masques chirurgicaux…

Ai-je tort de penser que cette pandémie de la peur et de l’enfermement est plus dangereuse et plus préoccupante qu’aucun autre virus s’attaquant au corps ? Comment a-t-on pu en arriver là ? Nous ne pensons plus aujourd’hui aux bénéfices de cette retraite anticipée dans nos pénates, à tout ce qu’on peut faire quand on est seul chez soi, à cette technologie qui rend les apéritifs et tea times virtuels possibles ; non, on pense plutôt à tout ce qui a disparu de notre quotidien, à ces contacts physiques indispensables à la survie, comme le savent si bien les nourrissons, qui sont aujourd’hui synonymes de « contamination », « danger », « mort ».

« Oui il fallait protéger la ‘vie nue’ dont parle Giorgio Agamben. Oui il y a d’admirables héros du quotidien qui ont pris soin de cette vie nue, et l’ont sauvée parfois. Mais comme il nous en a averti, et Michel Foucault avec lui, on ne peut pas, sous peine de renier notre humanité, choisir la préservation de cette vie nue «toute seule», de cette vie biologique au détriment de ce qui en fait une existence humaine en lui donnant son sens, son prix, sa grandeur : partager ses moments décisifs, naissance, maladie, vieillissement, mort ; respecter tout ce que j’ai appelé le sacré, la dignité, la liberté. C’est cet équilibre dans les valeurs que nous avons manifestement perdu, dont nous avons été manifestement incapables. Nous avons voulu sauver la vie mais nous l’avons, à l’inverse, coupée de tous les liens qui la nourrissent, vidée de toutes les significations qui la font grandir. Cesser d’exister pour rester en vie ? Cette contradiction est accablante. »

Le philosophe Abdennour Bidar

Moi je connais d’autres crapauds qui sont revenus envahir le temple de notre âme : dans un halo de puanteur, sortis tout droit des égouts du passé, ces crapauds-là sont bien tenaces, bien visqueux, très résistants à tous les ménages de printemps régulièrement et méticuleusement entrepris dans notre esprit et dans notre corps, ce sont les crapauds de nos blessures, traumatismes, faiblesses, handicaps…

C’est ce que nous sommes venus apprendre, régler, guérir sur terre, comme le diraient les maîtres de méditation.

« Nous sommes tous des survivants »

m’a confié il y a bien des années mon professeur d’université. Je ne comprenais pas alors ce qu’il voulait dire, mais aujourd’hui, je sais. Nous essayons tous de survivre à nos cataclysmes physiques, planétaires, émotionnels. Nous avons tous quelque chose qui est brisé en nous et demande désespérément d’être réparé. Or, nous ne savons pas le temps qu’il faudra pour que cette guérison soit effective, ni même si elle sera jamais complète dans cette vie.

Comment peut-on demander à des survivants qui s’accrochent à la rive de lâcher les vieilles branches usées pour sombrer sous des lames de fond puissantes ? C’est comme si on programmait notre mort individuelle et collective, par peur de mourir contaminés. Depuis quand refusons-nous tant les règles même sur lesquelles repose le socle de la vie – la naissance, la vie, la mort – que l’aliénation devient notre seule option ? Comment peut-on survivre dans la non-vie et le silence d’une ville fantôme ?

La crise sanitaire a oublié que nous étions déjà en train de survivre quand elle a prononcé mondialement une sentence de « distanciation », « confinement », « surveillance », « vaccination » ; autant de litotes pour ne pas prononcer la froide réalité : « condamnation ». Nous sommes condamnés à accepter l’avènement d’une triste dystopie qui n’a rien de fictionnelle : la mort de l’humain pour maintenir la vie physique sous contrôle étatique.

Puis, j’ai découvert une autre grande vérité qui signe la rébellion de mon âme humaniste. J’ai foi en l’humain qui va se réveiller, peut-être pas chez tout le monde, mais au moins chez ceux qui ont reconnu les crapauds dans leur temple intérieur et sont en train de les chasser, les vieux et les jeunes, tous sans exception ne cesseront d’être repoussés pour reconquérir le marbre des prières.

Il y a quelques jours, je déambulais dans une ville s’éveillant d’un long coma et je trouvais une porte ouverte. Ce n’était pas mon église, ce n’était même pas ma « confession religieuse », mais c’était un lieu de culte. Je m’étais sentie si orpheline de mes lieux habituels abritant le Sacré et fermés pour cause sanitaire. Je n’avais même pas accès à un bout de plage ou de mer pour communier avec la Création. Rien, si ce n’est la prison de l’esprit avec ses souvenirs douloureux entêtants.

L’église était vide et lumineuse grâce à cette pierre blanche brute, sans artifice, comme je l’aime. J’ai pris mon temps, tout mon temps pour déchiffrer les vitraux et diverses fresques. C’est alors que la statue de Jeanne m’est apparue dans un flot de lumière colorée au bleu et or du vitrail la représentant à Orléans. Jeanne de Domrémy, Jeanne la pastourelle, Jeanne la martyre. Son visage ferme, paisible et éclatant m’a rappelé que rien n’est jamais perdu, il y a toujours, toujours de l’espoir en ce monde.

Nous nous sentons insignifiants, battus à tout vent, prisonniers de notre propre pays, mais Jeanne nous rappelle que l’appel peut venir quand on s’y attend le moins et que cet appel peut changer le monde. La pastourelle en territoire occupé et hostile est devenue le chef des armées d’une nation bientôt libre. Jeanne savait que la clef de notre prison est et sera toujours en nous-mêmes. Quand l’esclave dit : « Assez » et rompt ses liens, le maître meurt…

Inspirée par la foi de Jeanne, je me suis agenouillée et j’ai prié longtemps pour mon pays, nos libertés, ma famille, mes amis, la guérison que nous attendons tous. Puis, dans les derniers rayons de cette chaude journée filtrés par les vitraux éclatants tombant sur mon prie-dieu, une paix m’a envahie. Ce sentiment n’avait rien d’humain, il était infusé par une instance autre que certains appellent « supérieure » et je pouvais le sentir dans les pierres et le ciment appliqués jour après jour, année après année par ces bâtisseurs d’églises, de basiliques et de cathédrales des temps anciens.

Il est un autre gouvernement, une autre instance, aujourd’hui invisible pour nos yeux mortels qui régit toutes les créations par la loi physique de l’amour et de la foi, certes elle n’a pas encore été découverte, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas réel. La crise sanitaire nous aura au moins prouvé une chose : dans la confusion des mensonges et mesures plus radicales et insensées les unes que les autres, nous décidons de rechercher une réalité autre. C’est là que repose la vie de l’âme, aux confins d’une vérité non rationnelle, non reconnue, non visible et sur le sol d’un temple de marbre lavé de prières et de larmes…

LISE

Je t’aime un peu, pas du tout, à la folie…

27 AVRIL 2020

CONFINEMENT : SEMAINE 7

« Many women in Herat may survive coronavirus but won’t survive the lockdown »

Marzia Akbari

(psychologue dans la ville d’Herat en Afghanistan)

Assises dans notre canapé, en plein zapping, on tombe malencontreusement sur un reportage Arte qui parle de ces femmes mariées de force à treize ans, violées, agressées, battues, engrossées, insultées et cachées derrière la porte imprenable d’une habitation sans nom, dans un pays dont la première syllabe nous fait frissonner et on se précipite sur la télécommande pour basculer sur un autre programme, quelque chose de plus sucré, de plus funky. On pousse un soupir de soulagement et on pense toutes : « Heureusement, je suis née en France, en Europe, heureusement… ».

Puis, nous parcourons le journal Le Monde et apprenons que, sur une période d’une semaine, les signalements de violences conjugales ont augmenté de 30% depuis le début du confinement. En France ? Non jamais !

Je crois que le confinement peut révéler le meilleur comme le pire chez nous autres humains.

INTROSPECTION

Pour ceux qui, comme moi, aiment se prêter à l’introspection quotidienne, le confinement offre le temps, beaucoup de temps pour penser, faire le point et ne garder que ce qui a le plus d’importance dans la vie. Le bonheur est devenu quelque chose qu’on doit arracher aux lois et restrictions étouffantes qui dictent et uniformisent le quotidien de chacun. Alors, on n’a plus le temps de s’accrocher à des vieilles guéguerres, d’inutiles rancunes, des jalousies toxiques, bref tout ce qui dérobe les quelques instants parfaits qui oxygènent l’âme.

STAGNATION

À côté des amoureux de l’introspection, on trouve les « stagnants ». La crise ne les rend ni meilleurs ni pires, non, ils ne changent pas. Les stagnants ont une forte capacité de survie, car ils ne se posent pas trop de questions sur eux-mêmes, sur la suite, sur la vie. Ils poursuivent leur route comme elle a commencé avec le même flegmatisme légendaire. Ils sont capables d’avaler une quantité astronomique de séries et d’émissions en tous genres, histoire de faire passer le temps. Ils ne se lancent jamais dans des combats perdus d’avance, ils attendent, confiants dans leur bonne étoile que le ras de marée va prendre fin, demain, un jour, qui sait ?

VIOLENCE

Enfin, cohabitent avec les yogis et les stagnants, les « violents ». Ceux-là, personne n’aime en parler, on préfère les oublier, voire les nier. Les violents étaient considérés par les grands penseurs grecs comme la première et grande menace de la société. La catharsis n’a pas bien opéré sur eux. On a eu beau les coller au premier rang de l’orchestre et maintenir leur tête pour qu’ils gobent et expient leurs passions meurtrières à travers le déchaînement fou d’un Néron, d’une Hermione ou encore d’une Médée sur scène, rien n’y fait. Ils sont « possédés » par une colère originelle qui ne faiblit pas et ils détruisent tout sur leur passage.

LA VIOLENCE TUE PLUS VITE QUE LE VIRUS

Si je vous disais que la société a commencé à mourir bien avant l’arrivée du Covid, me croiriez-vous ?

Quand je constate qu’il existe bon nombre de pays où les femmes sont encore traitées comme des marchandises qu’on vend en mariage à des hommes odieux qui ont plus du double de leur âge ; que la violence physique et le viol sont monnaie courante dans les pays rongés par la guerre et la corruption ; qu’on frappe femmes et enfants sous l’effet de la drogue, de l’alcool, de la folie dans les nations dites « éclairées » ; qu’on vend le corps de la femme en marketing à consommer tout de suite et à volonté sur les chaînes TV, les réseaux et sites web ; qu’on prend note distraitement d’une plainte pour violence, abus et manipulation psychologiques déposée par une femme dite « névrosée » (c’est tellement plus commode), je me demande quand on donnera un nom et un vaccin à ce fléau.

Aujourd’hui, permettez-moi de dire que ce fléau à un nom : c’est la Mort, la mort de l’humanité programmée dans nos sociétés si friandes de statistiques. Quand on accepte la violence comme une nouvelle forme d’amour passionnel dans les films et séries à la mode, quand le bourreau devient un héros, quand la violence est le moteur de l’entreprise du jeu vidéo, quand les enfants naissent dans des foyers explosés, vides et toxiques, quand les femmes courent sans réfléchir pour devenir des « gros durs », quand on exploite son corps et celui de l’autre comme une pure machine du désir, quand le caprice est devenu l’éthique et l’écran la seule relation humaine, je ne m’étonne plus que l’humain soit en voie d’extinction.

Oh ! Je sais bien, on va me rire au nez ou pire me détester et m’insulter (toujours très courageux les commentaires orduriers anonymes) pour ces propos alarmistes. Et si le virus qui ravage la planète n’était qu’une manifestation extérieure d’une société malade et pourrie de l’intérieur ?

LA LOI DU SILENCE

Chères amies, rien ne vous oblige à suivre le schéma destructeur que le monde vous tend comme la seule voie « à la mode » ! Personne ne vous tient écrasées sous la coupole d’un homme violent et foncièrement faible, si ce n’est votre peur d’être seules, votre peur de parler, votre peur d’exister. Personne ne peut être votre meilleure amie à part vous-mêmes.

Imaginez un court instant que vous vous regardiez à distance. Observez cette femme immobile et muette sous les paroles tranchantes et destructrices d’un connard, un vrai. N’auriez-vous pas envie de vous précipiter pour arracher cette femme aux griffes de ce minable pervers ? Vous feriez tout pour trouver à cette femme un travail, un logement, un psychologue, un avocat, un parent.

Cette femme, c’est vous et cet ami providentiel, c’est également vous. Vous seules pouvaient décider de dire « Non ! », « Ça suffit », puis de partir pour de bon, sans jeter un regard en arrière. Je sais combien notre société est lente et dysfonctionnelle pour ce qui est de protéger l’humain des maltraitances physiques et psychologiques. La loi du silence est partout de mise.

L’AMOUR DE L’UNIVERS

Mais je connais également cette grande vérité :

« Quand tu veux quelque chose, tout l’Univers conspire à te permettre de réaliser ton désir. »

Paulo Coelho, L’Alchimiste (1988)

L’univers peut bien s’être réduit à votre pupille noire, si noire, brouillée de larmes aigres et chaudes, rien n’est encore perdu. Lui qui a promis qu’Il « essuiera toutes larmes de leurs yeux, et la mort ne sera plus ; et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni travail ; car les premières choses sont passées » (Apocalypse 21 : 4) conspirera à votre délivrance…

J’ai entendu vos plaintes, j’ai pleuré avec vous, j’ai prié pour vous et de cette lutte est sortie Starry, Starry Night, mon roman, ma voix et la vôtre. Si le confinement resserre et cimente les murs de votre prison domestique, soyez pour vous-mêmes cette amie qui tend la main tout le jour, qui donne de l’amour à chaque inspiration, qui réduit la cellule en cendre et qui croit à votre guérison.

Mon roman parle de vous et pour vous. Quand bien même vous ne pourriez plus briser votre miroir de désolation, relever votre corps ramassé sur le tapis d’une salle de bain sordide, dire « assez ! » et partir, je serais là tout près de vous, à vous répéter que vous êtes tellement plus que ce que vous croyez être aujourd’hui, que vous n’êtes pas seules, non jamais.

« Pourtant, elle continue de l’attendre, affamée de son amour qu’il reporte indéfiniment au lendemain.

Il dit qu’elle l’a trahi en parlant de l’argent à ses parents, il dit qu’il ne veut plus rien d’elle, il dit qu’elle n’est qu’une enfant. Il l’a dit une fois par la bouche et il le respire continuellement par les yeux. Elle est méprisable, elle n’est rien tant qu’il n’a pas décidé qu’elle est assez punie. Il la punit par ses silences, il l’ignore, il s’enferme dans sa chambre pendant des heures jusqu’à ce qu’elle comprenne la leçon. Et cela dure depuis des jours. »

Lise Paty, Starry, Starry Night (2019)

STARRY, STARRY NIGHT

Il est temps de parler, il est temps d’en parler…

Il est temps d’affirmer que le dicton pseudo-amoureux « Je t’aime un peu, pas du tout, à la folie » n’est qu’un odieux mensonge. Nous femmes croyons longtemps et à tort que le seul amour qui existe soit celui de l’homme dit « providentiel », celui qu’il daigne nous donner entre deux contrariétés, entre deux mots et gestes violents et nous restons là pendues à ses oscillations émotionnelles. La maltraitance fonctionne tant qu’elle fait vibrer la mélodie plaintive de nos cordes intérieures : c’est un air vaguement familier, une rengaine qui nous assourdit depuis l’enfance et qui a enveloppé notre cœur d’épaisses ténèbres.

Pourquoi cela nous arrive-t-il à nous ? Qu’est-ce qu’on a bien pu faire pour mériter ça, hein ? Rien du tout. C’est ce monde malade qui a produit des bourreaux incurables qui ont reniflé notre désespoir pour y planter leurs crocs empoisonnés. Au début, le bourreau dit nous aimer à la folie, puis un peu moins et parfois pas du tout. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a fait ? Rien. C’est lui qui n’aime rien d’autre que lui-même. Éternellement vide, il s’est branché sur notre cœur déjà bien abîmé pour pomper, pomper le sang, l’oxygène, la vie… Plus il se sent fort, plus nous mourons. Oui c’est bien cela la maltraitance et moi, je l’ai en horreur !

Cependant, je suis lucide ; aujourd’hui, je n’ai aucun pouvoir pour vous libérer de votre prison domestique. Vous seules détenez les clefs. Je sais que ça sera difficile, je ne vais pas vous mentir, vous allez encore et beaucoup pleurer, mais demain le soleil brillera de nouveau.

Un soir, il y a quelques années, allongée dans l’herbe humide, je me suis perdue dans un ciel étoilé et j’ai prié pour ma délivrance, pour la vôtre, pour celle de toutes les femmes. J’ai découvert l’Amour de l’Univers dont parle Paulo Coelho : cet Amour crée, donne, guérit, sauve. C’est le premier amour à rechercher avant celui de tout homme imparfait. Seul cet Amour ramène à la vie un cœur brisé et mourant.

« Donne-moi un cœur nouveau, un cœur tendre, un cœur de femme… »

N’est-ce pas ce que la Samaritaine, Marthe et sa sœur Marie, Marie de Magdala, la femme adultère, la femme affligée d’une perte de sang et toutes les autres ont demandé au Christ quand elles sont allées à sa rencontre ? Il les a toutes guéries, aimées et sauvées. Il fera de même pour vous.

Laissez-moi glisser sous la porte de votre habitation sans nom mon espoir, mon roman, pour que vous teniez un jour de plus, puis encore un autre, avant de retrouver l’air chaud et parfumé de l’été, libres, sous un ciel étoilé ou au bord d’une plage désertée.

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Starry, Starry Night est disponible en version papier et e-book sur le site de mon éditeur :

Starry, Starry Night

sur Amazon :

sur la Fnac :

https://livre.fnac.com/a13681093/Lise-Paty-Starry-starry-night

sur Cultura :

https://www.cultura.com/starry-starry-night-9791032630464.html

FEMMES ET SIXIÈME SENS

8 MARS 2020

« I am every woman, it’s all in me… » chantait Whitney Houston.

Dimanche 8 mars : WOMEN’S DAY ! Let’s go girls !!!

Je suis honorée de me tenir parmi la grande et belle assemblée des femmes à travers le monde et de répéter encore et encore que vous êtes merveilleuses, créatives, belles, uniques et tendres.

Quand j’observe la lutte des Suffragettes au début du siècle dernier, je note une vérité :

Les femmes sont capables d’unité et de fraternité à toute épreuve.

Plus elles sont malmenées, ignorées et rabaissées, plus elles se serrent les coudes et crient à la liberté. Nous qui avons été privées si longtemps de nom, d’identité propre, de respect et de voix, nous courons sans réfléchir au secours de ceux qui sont menacés, affaiblis et blessés.

J’ai comparé cette cohésion féminine presque tacite à celle des hommes qui se rassemblent pour défendre une quelconque cause. La fraternité et la tempérance sont si fragiles parmi les hommes ! Dès que l’opposition frappe, eux qui avaient autrefois prêté allégeance finissent pas se détourner du noble but au profit d’intérêts personnels. On montre les poings, on se brouille, on trahit et le rêve est anéanti.

La femme possède ce don inné de comprendre autrui, car elle est autant elle-même que les autres. Elle est une mère avant même d’enfanter par cette intuition admirable qui la pousse à « capter » les émotions et l’histoire des autres femmes et à les intégrer à son propre système émotionnel. L’espace de quelques instants, de quelques heures, la femme a « tout en elle » de sa voisine et c’est ainsi qu’elle peut lui donner des conseils, des larmes, de la compassion, bref de quoi rassasier son âme brisée.

Que serait le monde sans cette sensibilité féminine ?

Je la conçois comme un Sixième Sens à part entière, le cœur qui fait battre l’univers, tourner les cycles de la vie, éclore le nouvel humain et fonctionner Mère Nature…

Aujourd’hui, je célèbre ce Sixième Sens que le monde moderne est en train d’étouffer dans l’égalitarisme forcené et la confusion des genres. Je crains que nous femmes du XXIe siècle livrions le mauvais combat jusqu’à tuer ce Sixième Sens qui régule toute la Création depuis les origines. Que se passera-t-il ensuite ? Où irons vivre nos filles ?

I. À NOS FILLES

Je vous vois tous les jours, je travaille avec vous et pour vous et je crois en vous plus que jamais. Vous avez la chance de pouvoir développer votre intellect, vos dons et vos capacités au service de l’humanité. Cette formation est nécessaire pour que vous fassiez le tri dans les traditions de vos mères, gardiez ce qui est sain et bon pour votre vie de femme et délaissiez ce qui est dégradant, rabaissant et stérile.

Les « grands penseurs » d’aujourd’hui veulent vous faire croire que tout ce qui appartient au passé est périmé, obsolète et honteux. Ne les laissez pas vous forcer à couper les ponts avec vos mères ! Vous avez besoin et vos filles auront besoin de la sagesse des femmes du passé pour ne pas se perdre dans les pièges de la philosophie moderne.

On veut vous faire croire que le corps de la femme est tout pour l’homme et que rien d’autre ne compte. On vous insuffle la haine de vous-mêmes au moment où vous vous transformez en femmes ; on vous coupe de votre essence, la véritable fémininité dont vos mères avaient le secret.

Mes filles, n’acceptez pas de vous voir comme un objet de consommation et rien d’autre. Ne donnez pas votre corps pour être validées par les hommes. Ne vendez pas votre corps sur les réseaux sociaux. C’est un marché pervers qui vous détruira. Personne ne parle de cette prostitution moderne : la pédo-pornographie. Elle empoisonnera votre vie adulte lentement mais sûrement. Elle vous empêchera de connaître le grand amour.

Visez l’excellence, l’intelligence, la compétence. La véritable beauté, c’est celle qui façonne le corps de l’intérieur, telle une flamme continue qui irradie l’esprit, pénètre la chair et s’échappe par les yeux.

Audrey Hepburn l’a bien dit :

II. À NOS FEMMES

Vous vous êtes magistralement saisies de cette liberté chérie qu’on avait si longtemps refusée à vos mères et vous en avez fait du rêve, de la création, de la sécurité matérielle, de l’indépendance, de la force brute.

Tout le monde s’accorde à dire que vous étudiez longtemps et plus brillamment que vos frères. Vous savez très vite ce que vous voulez et ce que vous ne voulez pas et vous le dites haut et fort. On n’a jamais eu autant besoin de vos voix sincères et justes qui font avancer l’égalité et le respect de vos sœurs.

Votre intérieur est un havre de paix, car vous savez être organisées, efficaces, équilibrées. Vous avez les idées claires, le courage qui ne faiblit pas, l’élégance qui conduit la civilisation vers l’excellence et le dévouement qui vous dédouble et démultiplie à l’infini en psychologue, cuisinière, bricoleuse, femme d’affaire, voyageuse intrépide, éducatrice, infirmière, artiste, etc.

Prudence cependant ! Le monde moderne vous fait croire que la reconnaissance s’arrache à coup de biceps, de dureté et de testosterone. Vous avez fini par croire qu’il faut être un gros dur, un mec à part entière, un Iron Man sans faille, sans larme et sans peur pour être respectées et considérées. Vous avez tendance à prendre les commandes dans le boulot et dans le foyer et votre homme s’est enfui à toute jambe (sauf si c’est un faiblard qui compte sur votre côté « bonhomme » fort prononcé pour finir son éducation, voire lui donner la tété).

Certes, votre carrière bat son plein, mais votre vie amoureuse est un désastre amer et douloureux qui mouille vos oreillers en soie chaque nuit. On vous a convaincues que vous deviez garder le contrôle et les hommes à distance pour ne pas descendre sous le top 5 du classement « working-wonder women ». Les hommes forts et fiables ne peuvent rien pour vous et n’ont aucune place dans votre vie et vous n’y comprenez rien, surtout quand vous les voyez se tourner vers ces « autres » pommées, médiocres qui ne peuvent pas ouvrir un pot de confiture sans crier « Help ! ».

« Women, they have minds, and they have souls, as well as just hearts. And they’ve got ambition, and they’ve got talent, as well as just beauty. I’m so sick of people saying that love is just all a woman is fit for. I’m so sick of it ! But I’m so lonely ! »

Little Women (2019)

Ne cherchez pas à devenir un « bonhomme », un vrai ! Qui vous le demande ? Qui veut d’un mec égoïste, égocentrique et vulgaire en plus ? Personne. Votre course à la reconnaissance pourrait bien vous coûter votre Sixième Sens si précieux. Nous femmes avons besoin des hommes pour créer la vie et changer le monde et ils n’ont pas besoin de notre mépris et de nos exigences irraisonnables.

Si nous souhaitons retrouver un équilibre des genres dans notre société et sauver nos familles, commençons par cesser de nous travestir en ce que nous ne sommes pas, stoppons la guerre des sexes qui a trop souvent un goût de revanche et cessons de mesurer la réussite à la possession et à la domination au détriment de l’Être.

III. À NOS MÈRES

Vous avez tendance à vous taire par honte. Honte des choix courageux et désintéressés que vous avez faits et que la société a labellisés : « sans travail, sans statut, sans accomplissements ».

Vous pensez que votre temps est dépassé et que votre sagesse a un goût rance.

Vous admirez vos filles, les « working girls » stimulées par la compétitivité du monde moderne et constatez dans le silence de votre nid vide que vous n’avez peut-être rien fait de bien toutes ces années de couches, de repas brûlés, de taxi scolaire, de nettoyages javellisés…

Cet éternel recommencement a cassé vos ongles roses de jeune fille, refermé les rêves dans la vieille malle du grenier et ôté le sel de votre amour romanesque d’antan. Aujourd’hui, assises à la façon de Mathilde Loisel, le regard perdu dans l’aujourd’hui morose et l’hier éreintant vous cherchez un sens à tout cela.

Vous vous sentez inutiles et remisées comme une pièce de collection rangée avant l’heure, et peut-être vidées de ne toujours pas savoir qui vous êtes, ce que vous aimez faire et n’aimez pas, les dons que vous possédez, si vous avez bien fait et assez fait pour vos filles, si les erreurs seront pardonnées, si vous êtes suffisantes, si vous êtes aimées par votre mari qui n’a pas appris à dire ces choses.

Vous pensez beaucoup, trop et longtemps dans votre maison vide et vous ne trouvez pas les réponses qui réchaufferaient votre âme et vous rassureraient enfin. Projetées dans la vie matrimoniale avant même de savoir ce que signifiait « être femme », vous avez remis vos peines, vos attentes et vos interrogations à plus tard, année après année, et aujourd’hui elles explosent dans votre cerveau. C’est le feu d’artifice de la jeune fille dans le corps de la femme fatiguée, une association improbable !

Laissez-moi vous dire, chères mères :

Vous avez bien fait, toujours bien fait et personne ne viendra vous dire le contraire. Vous avez été et fait assez pour les autres, il est temps de penser à VOUS. Oui, vous m’avez bien entendue : « à VOUS ! Et à personne d’autre… »

J’ai un secret à vous confier : plus vous serez heureuses, plus vous vivrez en vous-mêmes et par vous-mêmes, plus vos filles reviendront vers vous avec leurs questions de femmes. Elles auront besoin de votre paix de mères pour y puiser le Sixième Sens que le monde leur refuse.

Ne méprisez pas d’avoir été les « sans…quelque chose » aux yeux des hommes aveugles. Toutes ces années n’ont pas été vaines, vous avez trouvé le Sixième Sens sur lequel repose le monde, le cœur de l’humanité et il est en train de s’éteindre. À toutes les questions qui tourbillonnent dans votre tête et que votre compagnon de tant d’années est incapable de lire derrière les larmes de la vieillesse, l’Univers si bon et si aimant a une réponse à offrir. Mais il faut marcher longtemps et dans le silence des marées pour entendre ces réponses cachées.

Je crois que ce murmure de Dieu repose dans les coquillages vides que les gens pressés écrasent sous leurs pieds. Je crois qu’il faut retourner à la source, chères mères, pour sortir de votre cœur las le Sixième Sens des femmes. Vous l’avez porté en vous toutes ces années et vous l’avez ignoré…

IV. À VOUS TOUTES

Le 8 mars touche à sa fin, le temps presse, il faut conclure.

Récemment, j’ai compris qu’être femme ne se mesure pas à ce que nous portons, à ce que nous possédons, à ceux que nous attirons et à ce qu’on dit de nous. Être femme, c’est avant tout « ÊTRE », trouver sa place dans le cosmos, reconnaître son Sixième Sens et l’utiliser pour bénir le monde.

J’ai fondamentalement besoin de la sagesse et de l’amour des Mères pour nourrir ma sagesse et mon amour et les transmettre à mes Filles. Vous me direz que je ne suis pas mère. Non, c’est vrai, je ne le suis pas au sens propre. Je n’ai pas encore donné la vie et je ne peux que difficilement comprendre cette expérience prodigieuse.

Mais je suis Mère, par ce Sixième Sens dont on m’a dotée avant même de naître. Enfant, j’étais mère à l’école quand j’allais systématiquement écouter ceux qui étaient rejetés et terriblement seuls ; adolescente, j’étais mère au lycée quand je refusais de rire à des plaisanteries dégradant la femme et sa sexualité ; jeune adulte, j’étais mère à l’université quand je dévorais les œuvres écrites par des femmes et répétais haut et fort que les femmes avaient besoin de leur « chambre à soi » pour écrire et créer ; adulte, je suis mère partout où je vais, chaque fois que je répète à mes nièces et aux adolescentes que leur voix est unique et indispensable, aux femmes que leur corps n’est pas un objet de consommation, que la liberté sexuelle n’est pas une liberté, mais un asservissement et que le Sixième Sens de la femme n’est pas à troquer contre un plat de lentilles aussi appétissant soit-il…

Je suis mère chaque fois que j’écris, car créer, c’est laisser la vie nous traverser.

LISE

« Your children don’t have to come from you. They go through you. »

Collateral Beauty (2016)

Le Temps du Silence

13 DÉCEMBRE 2019

« Elle poursuivit comme si personne ne manquait. Comme si le calme était revenu dans son âme… »

Alice FERNEY, L’Élégance des veuves (1995)

Les femmes, les hommes, les enfants du siècle passé ont cultivé le Silence. Certes, ils ont traversé des guerres mondiales, le chaos politique, l’insécurité économique, mais ils vous en disent peu ou pas. Nos grands-parents et leurs parents ne se plaignaient jamais, ne se révoltaient même pas à l’idée d’avoir failli tout perdre, et peut-être perdu, et ce stoïcisme est si frappant qu’on se demande s’ils n’étaient pas perdus quelque part sur un coin de la banquise de l’Antarctique pendant que les troupes ennemies défilaient dans Paris.

Le danger était partout et le monde a changé si vite et si brutalement chaque décennie du XXe siècle qu’il n’est pas imaginable que nos ancêtres aient supporté l’incertitude, la violence et la mort sans sourciller, sans aucun dommage émotionnel et psychologique.

Adèle Bloch Bauer et son mari

Nous qui assistons à un déballage quotidien et malaisant des émotions de notre prochain sur les réseaux sociaux ne pouvons comprendre le Temps du Silence. Depuis l’assassinat de Kennedy, la mort de Diana, nous ne sommes que déballage émotionnel, larmes, effusions. Nous ne semblons jamais guérir de nos traumatismes, nous claquons un argent fou chez les psychologues, hypnotiseurs et psychanalystes (loin de moi l’idée de remettre en cause les compétences de ces professionnels) pour parler, déballer, sangloter…

Je m’interroge simplement : comment avons-nous pu passer du Silence pieux et des yeux secs aux Thérapies assourdissantes que nous faisons encore et encore avec nous-mêmes, c’est-à-dire sur notre mur, dans notre story, assistés par nos compatissants followers et accompagnés d’un torrent de larmes ?

Avons-nous trop caché et trop contenu ? Notre corps hérité de nos ancêtres se venge-t-il de toutes les larmes salées qui ont été refoulées ? Ceux qui sont morts appuient-ils leur front contre le nôtre dans l’Invisible de leur dimension nous suppliant de pleurer tout ce qu’ils se sont interdits ?

Certains avanceraient que la génération des Millennials montre une faible capacité à supporter les épreuves de la vie, les retards, les insatisfactions. Ils vivent dans l’instant, le monde virtuel, l’expression sans filtre de soi, les selfies à outrance et les cadeaux compensatoires des parents qui n’ont plus le temps de les voir grandir. Je crois qu’ils parlent beaucoup et montrent beaucoup d’eux-mêmes parce qu’aucune génération n’a jamais été aussi seule et mal aimée. De fait, ils ne savent pas trouver les mots justes et mesurés pour dire qui ils sont et ce qu’ils ressentent. Ils s’expriment, certes, mais sont bien incapables d’analyser leur dire et leur malaise.

Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Pour peu que leurs parents étaient très occupés, très au travail, très absents et très collés à leur écran, quel qu’il soit, personne ne leur a appris le Langage. Cela me rappelle deux couples attendant leur commande, assis nonchalamment dans le MacDonald. Je ne suis pas loin et j’observe « en double » la même scène. Le père est penché sur son Iphone, littéralement absorbé par l’écran lumineux, la mère sur le sien, ou bien s’agitant au comptoir, l’enfant dans la poussette gazouille, gémit, s’exprime, veut communiquer, mais personne ne lui répond, ou bien on lui aboie dessus.

Puis l’enfant grandit, il pleure encore, ce sont des caprices, des plaies non identifiées, une trop grande solitude, mais ses parents le croient en sécurité dans sa chambre où le monde et ses prédateurs rentrent et sortent par l’écran de son téléphone, de son ordinateur, de sa tablette. Il est ultra « connecté », il a bien retenu sa leçon, mais il est incapable de dire qui il est et ce qu’il ressent véritablement. Alors pour oublier ce grand vide dans lequel il perd pied, il publie beaucoup, il like beaucoup, il a besoin de dire qu’il aime les autres et de lire qu’on le suit et qu’on l’aime, que son existence ne passe pas inaperçue aux yeux des autres, 600 amis virtuels toujours connectés tout aussi déboussolés que lui…

C’est alors que le thérapeute intervient. Trouble du comportement, insomnies, alimentation chaotique, phobie scolaire, instinct de persécution, violence dans la Cour de récréation, hyperactivité, dys-quelque chose… On va le faire parler et l’écouter, on va lui apprendre la communication saine, on va essayer de le « stabiliser » et d’en faire un adulte pas trop amoché.

Notre société a ouvert la boîte de Pandore de l’Ego. Le Temps du Silence est bien révolu et les anti-dépresseurs fonctionnent à plein régime. Pourquoi ? Nous ne subissons aucune arrestation, aucune guerre des tranchées, aucun couvre-feu, aucune déportation et pourtant, nulle génération n’a été plus malade que la nôtre.

Vous objecterez : « Oui, mais avant, on ne le disait pas, on n’en parlait pas, on vivait avec… » Je vous l’accorde. Pas encore bombardés par les fictions hollywoodiennes éprises de couples parfaits et de l’amour qui triomphe toujours, se consomme avec le premier venu, se renouvelle sans cesse et justifie toutes les trahisons et pulsions égoïstes, nos ancêtres savaient très tôt que la vie est juxtaposée à la mort et que les quelques joies sont « très vite effacées par d’inoubliables chagrins » (Marcel Pagnol). Vous lisiez cette sagesse des Anciens dans le couffin vide de votre plus jeune frère qui n’avait pas survécu à sa première semaine sur terre, sur la médaille tachée de votre père mort au front en quatorze, à la clôture du champ désormais interdit vendu au rabais par votre mère, veuve à vingt ans. On vous avait pétri dans cette sagesse du « rien ne dure jamais » et la souffrance était ainsi votre héritage, votre dot, sans que jamais on n’en parle.

Maria Altmann devant le portrait de sa tante Adèle.

On ne savait pas parler de la vie, on ne pouvait que la vivre et la traîner dans les plis de sa robe, de sa chemise, robe et chemise cent fois reprisées et à jamais portées. On vivait par imitation, sans se plaindre, sans formuler la moindre frustration, à moins de passer pour une originale, une fragile. On vivait trop content de ne pas être mort prématurément et on taisait ce fourmillement intérieur qui pourrait bien encombrer le corps tout entier tendu dans les gros travaux, la moisson, l’élevage des bêtes, la mine, l’usine, l’enfantement périlleux…

« Dis, grand-mère, comment ta mère, comment ta belle-mère ont supporté de perdre leur mari à la guerre, leur enfant à la naissance ? Qu’est-ce qu’elles ressentaient ? Ont-elles pleuré ? Ont-elles surmonté leurs blessures ? Que disait-on d’elles au village ? Avaient-elles le corps abimé par la vie ? »

Rien, elle ne sait rien. « Tu sais, on ne parlait pas de ces choses-là. Elle est morte à quarante ans et personne n’en a jamais parlé. »

Rien, je ne sais rien. Ces visages à jamais voilés, à peine reconnaissables dans le coin d’une vieille photo prise de très loin. Un regard indéchiffrable et impassible, des rides, certes, mais c’est un parchemin illisible.

Je ne sais rien de ce Temps du Silence. Ces femmes n’ont rien écrit et rien dit. Leur vie est passée comme un rêve. Leur souffrance reste à jamais cachée dans leurs entrailles. Petits bouts de femmes jamais courbés, jamais désespérés, jamais inoccupés. Il est probable que la fatigue ne s’est fait sentir qu’au moment de partir, la main sur le comptoir et les yeux hagards, sans rien à dire, sans blessure à confesser, sans regret, peut-être soulagées d’avoir atteint le port où l’âme pourrait enfin se déplier et s’étendre dans la douce chaleur d’un été immobile.

J’oserais vous dire que je porte ces petits bouts de femmes en moi, sans le savoir, sans identifier ce qui vient d’elles et ce qui est de moi, ce que la vie nous a dédié et ce qui nous rapproche. Je ne pourrais même pas vous dire ce qui les rappelle dans mes traits et ma silhouette. Mais je serais tentée de penser qu’elles m’ont soufflé sur le berceau cette résilience à toute épreuve qui m’incite à « poursuivre comme si personne ne manquait, comme si le calme était revenu dans mon âme ». Alors quand j’éclate en sanglots et ris aux larmes, c’est mon cadeau à ces petits bouts de femmes, ce trop plein d’émotions qu’elles ont emportées prématurément avec elles, ce lien du sang qui n’est autre que l’onde de la joie et de la souffrance qui nous réunit.

Enfin, je me rappelle ce Temps du Silence et j’essaie de le retrouver quelquefois. Je m’exile, loin de mon univers connecté, je pars seule dans cette brèche imperceptible de l’Autrefois. Je fais silence, je vide mon esprit, les pieds clapotant à la surface d’une eau vierge et très douce et dans mon silence, je les entends, mes petits bouts de femmes, je les retrouve et nous parlons de tout ce dont seules les femmes ont le secret, de l’amour, de la vie, des larmes, des joies fragiles, du nourrisson chaud contre la poitrine, de l’homme insaisissable et si nécessaire. Lise note alors tout ce que ces petits bouts de femmes lui disent et elles ont beaucoup à dire, croyez-moi !

« AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE »

21 septembre 2019

Quel noble message que celui apposé au fronton du Panthéon !

Dominant avec aplomb la rue Soufflot et le jardin du Luxembourg, le Panthéon érigé sur la montagne Sainte-Geneviève aux heures sombres de la Révolution se tient immobile pour contempler la « patrie reconnaissante ».

Tombeau des grands hommes qui ont œuvré pour la nation et de quelques grandes femmes arrachées à l’obscurité dans laquelle sont confinées tant d’autres…

Le Panthéon réunit les plus féroces ennemis : Rousseau et Voltaire se font face pour l’éternité après s’être affrontés violemment pendant des décennies. Il me suffit de coller l’oreille contre la froide sépulture de Voltaire pour l’entendre encore rire aux dépens de son vieil ami, le promeneur solitaire d’Ermenonville qui continue de bercer les visiteurs de mièvres confessions.

J’aime la simplicité toute calcaire de la crypte funéraire. Un nom et deux dates grattés sur le caveau dans la pâle clarté s’échappant de l’ouverture grillagée. Aucun des Illustres n’est placé au-dessus des autres et aucun n’est oublié, comme le prouve la plaque dédiée aux Justes silencieux qui ont préservé l’humanité de la France et sauvé des vies pendant une période noire de tant de compromis et de trahisons.

Aucun des Illustres n’est placé au-dessus des autres et aucun n’est oublié

C’est en remontant de la crypte que j’ai été prise au piège par les Révolutionnaires en rage ameutant la foule indécise, le poing dressé, les chevaux cabrés et le regard fiévreux. Je me suis rapidement éloignée pour contempler les majestueuses représentations de Jeanne, Sainte-Geneviève, Saint-Louis, Charlemagne, Clovis, chacun touché par la Grâce à un moment déterminant de son existence pour le bien de tout un peuple.

Le mot « panthéon » signifie en grec « pour tous les dieux ». La triple coupole – nul besoin de vous rappeler combien je suis fascinée par les coupoles – la grande nef, la mosaïque de l’abside, tout semble conduire le visiteur à la paix d’un autel et au murmure des prières s’échappant des corps à genoux sur le marbre froid ou le front appuyé contre le bois verni des bancs vides.

J’ai cherché l’autel sous la coupole, mais à la place j’y ai trouvé La Convention nationale et ses révolutionnaires enragés.

J’ai cherché l’autel sous la coupole, mais à la place j’y ai trouvé La Convention nationale et ses révolutionnaires enragés qui m’avaient effrayée quelques minutes plus tôt. C’est après l’enterrement de Victor Hugo en 1885 que le mobilier religieux va être banni du Panthéon. Quelle ironie de rendre hommage au créateur de Jean Valjean, ce porteur de chandeliers célestes touché par la Grâce et racheté par une vie d’amour, en chassant de son dernier séjour tout ce qui relie à Dieu et donc à l’âme même de ses œuvres !

Assise sur le marbre froid de la grande nef, j’ai levé les yeux, mais je n’y ai trouvé que l’orgueil des hommes, la Révolution et ses crimes déguisés sous les traits d’une Marianne jeune, belle, pure et libre. Je me suis alors relevée et j’ai jeté un dernier regard tout autour de moi : les statues de Diderot, de Mirabeau, des généraux révolutionnaires, des publicistes de la Restauration m’écrasaient…

Des siècles de mensonges étalés à la vue de tous, le culte de l’homme substitué au culte de Dieu, la religion républicaine ayant déraciné le culte de l’âme, la Raison triomphante étranglant la Foi. Comme vous pouvez l’imaginer, je me suis emmêlé les pieds dans le Pendule de Foucault qui bat dans la nef pour démontrer la rotation de la Terre et symboliser ainsi notre toute-puissance au sein de l’Univers, aimanter que nous sommes par l’attraction terrestre, ou comme j’aime à le penser, notre nombril qui rationalise beaucoup et prie peu.

Je ne veux pas faire les directeurs de conscience rétrogrades, mais simplement nous rappeler que nous sommes aussi un peuple de clochers qui a fui Dieu pour le Progrès, oubliant ainsi que la véritable lumière se trouve le dos dans l’herbe humide et le regard attaché aux luminaires célestes et non dans les applaudissements tempétueux de nos semblables.

Nous sommes aussi un peuple de clochers qui a fui Dieu pour le Progrès.

Amoureuse de la démocratie et de la liberté des peuples, je ne comprends pas pourquoi 1789 a pensé inconciliables le gouvernement du peuple par le peuple et celui de l’âme par la foi religieuse. Pourquoi avoir tué les prêtres, pillé les églises, profané les tombes des rois à St Denis, noyé femmes et enfants et brulé le cœur chrétien sur l’autel de la Révolution ? Il y a une terrible omertà qui perdure encore au XXIe siècle : la nation, les historiens, les enseignants refusent de dire les crimes de 1789, fustigent toute religion et volent la chrétienté.

J’applaudirais tout édifice dédié à la République et fait à son image, mais je suis indignée qu’on fasse irruption dans une basilique pour en arracher la croix, détruire l’autel et traîner l’orgue à l’extérieur.

En descendant les marches et en photographiant le parvis du Panthéon, je n’ai entendu nulle musique, nulle plainte mystique, seulement les pas précipités et hagards des visiteurs et la gloire toute sèche des hommes. J’y ai repensé quelques semaines plus tard quand, contemplant la pâle silhouette d’une religieuse à genoux dans un recoin de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, j’ai écrit une courte prière à la suite de tant d’autres. Un concentré de foi, de rêves et d’amour laissé à Dieu, prolongement d’une main tremblante et d’une voix intérieure insistante.

J’ai entendu l’orgue plaintif du Panthéon, il cherchait un tabernacle où demeurer :

« Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. » (Matthieu 8 : 20)

Alors j’ai pleuré et fait de la place dans mon cœur pour le chant de l’orgue, avant que, un jour, il ne remplisse la Terre…

Copyright : photos@lisepaty

La Grotte Chauvet

21 AOÛT 2019

« L’homme préhistorique fut inventé avant d’avoir été découvert et la préhistoire imaginaire d’antan influence encore aujourd’hui la vision de nos premiers ancêtres. »

Wictor Stoczkowski

Une telle déclaration prend tout son sens lorsqu’on pénètre dans la grotte Chauvet. On s’y rend avec des idées préconçues et clichés en tout genre d’hommes chevelus vociférant et peignant les parois des grottes les soirs de pleine lune. On se dit qu’au mieux ces gribouillis révèlent une « sensibilité préhistorique », au pire un enfant de cinq ans pourrait les inventer.

Bien que la grotte Chauvet 2 ne soit qu’une réplique de l’originale placée sous haute surveillance pour éviter toute dégradation humaine, l’illusion est totale. Je déambule dans les galeries obscures et moites, saisie par ce tour de magie scientifique presque parfait.

Je ne suis pas sous terre, c’est un autre monde, vieux, très vieux qui s’ouvre à moi, comme si mon corps du XXIe siècle avait pu se dissoudre dans le temps et glisser dans une strate oubliée. Les os, crânes, traces et couches d’ours sont imprimés dans la roche ou bien disséminés sur le chemin qui semble bien mener aux entrailles de l’humanité.

Je ne suis pas sous terre, c’est un autre monde, vieux, très vieux qui s’ouvre à moi…

Des hommes ont-ils pu coexister avec ces bêtes superbes ? La grotte n’appartient ni à l’homme ni à l’ours, ils y viennent au moment opportun et repartent après avoir fait le ménage pour leur colocataire de l’hiver ou du printemps. Une telle harmonie dans la Création relève du miracle… Les hommes et les ours ont-ils pu vivre côte à côte ?

Nous qui sommes nés aux heures sombres de la barbarie, de l’extinction des espèces et des guerres sans fin, nous ne pouvons qu’ouvrir grand les yeux quand l’empreinte d’un Aurignacien s’est enfoncée dans le sol moite, figée dans le temps, discrète signature de l’humain.

On m’indique un lieu de rassemblement pour les Aurignaciens où des pierres, des crânes d’ours sont disposés avec précaution. La guide tergiverse : lieu de discussion ? de rites ? de culte ? Je regarde tout autour de moi, saisie par une pensée fugace : et si cette grotte tout entière était un lieu saint que nos galoches du XXI siècle, notre curiosité insatiable et notre nature consommatrice viennent troubler ?

Un temple cerclé de roches et cadenassé par le Temps qui a été profané après des siècles de repos. Tombeau des ours et sanctuaire des hommes que l’Ardèche a jalousement caché dans ses entrailles pendant des siècles.

https://pontdarc-ardeche.fr/fr/incontournables-ardeche/la-caverne-du-pont-darc/lhistoire-de-la-decouverte-de-la-grotte-chauvet

Un temple cerclé de roches et cadenassé par le Temps…

Puis le regard glisse sur les parois de la grotte, tel un lézard impétueux, se raccroche aux stalactites dégoulinants et s’élance d’un coin à l’autre fiévreusement, croyant être le premier explorateur à faire irruption ici. J’ai eu l’impression d’être minuscule, à genoux, devant la grandeur et le génie de ces peintures rupestres.

Il ne s’agissait pas de délires enfantins ou bien d’une identité grattée à tous les coins et recoins de la grotte, mais bien plus d’un art conceptuel et à la fois très simple, un chant de la Création, comme j’aime l’appeler…

Un artiste aurignacien a utilisé la forme de la roche pour y intégrer une figure animale, son corps à demi tracé par la matière est achevé en « un coup de crayon ». Un art qui se passe de toile, un art qui jaillit des profondeurs de la grotte, un art poreux et solide, un art qui se parfait dans les ténèbres, grattant, raclant, traçant, combinant…

Comme j’aurais voulu être la première à dresser ma bougie contre ces parois pour dépoussiérer ces âmes froides coincées dans la roche depuis des siècles ! Nous reprenons notre parcours vers la fresque la plus époustouflante : lions, mammouths, rhinocéros, chevaux, rennes s’élançant dans une course folle en quatre dimensions – si l’on en croit les traits ajoutés pour retranscrire le mouvement des bêtes. Ils s’enfoncent dans les creux de la grotte, s’arrêtent pour toiser un autre animal et repartent, grouillant sur la roche humide, communiquant l’urgence de vivre et la flamme d’une quête à jamais dissimulée aux visiteurs.

L’urgence de vivre et la flamme d’une quête à jamais dissimulée aux visiteurs…

Les Aurignaciens avaient un tel respect pour la nature, les bêtes, la vie en général que leur art excluait l’humain. Cet égocentrisme qui gangrène notre société moderne. Nous sommes devenus si aveugles aux autres et aux animaux nobles qui peuplent cette planète que nous tatouons nos murs virtuels de notre sourire par tous les temps et en tous les lieux. Et parce que nous ne voyons plus que nous, nous nous accordons le droit de satisfaire tous nos besoins égoïstes et contre-nature. Voulez-vous un bébé sur commande ? parfait physiquement ? performant intellectuellement ? et pondu exactement à la période désirée, ni trop tôt, ni trop tard ? Ramassez le premier gus que vous rencontrez et il vous donnera la vie dans une ou plusieurs éprouvettes…

GrotteChauvet@lisepaty

Alors je me retourne une dernière fois vers la grotte qui dans ses ténèbres protectrices préserve la lumière d’une humanité éteinte, l’âme silencieuse de ces artistes prodigieux qui ont créé sans signer, vécu sans ôter. Je crois que chaque animal gravé dans la roche calcaire d’Ardèche a d’abord été une proie traquée, tuée et mangée. Je crois que pour chaque vie prise, l’Aurignacien a créé une sépulture éternelle, un dessin indélébile arraché au néant, un chant immortel accompagnant l’âme de l’autre côté du Styx. Puis la roche effondrée a roulé devant l’entrée et nous avons oublié…

GrotteChauvet et PontDeL'Arc @lisepaty

Puis la roche effondrée a roulé devant l’entrée et nous avons oublié…

NAPLES OU « LA VILLE DES 500 COUPOLES »

6 août 2019

Je suis fascinée par les villes à coupoles…

Je me demande ce qui a poussé les femmes et les hommes de ces villes à faire sortir de terre une coupole, une autre, encore une autre, comme un appel à Dieu, un désir irrépressible de reproduire à taille humaine la voûte céleste et à y épancher son âme.

En arrivant à Venise, je me suis faufilée dans l’Église San Simeone Piccolo surmontée d’un dôme verdâtre et dressée sur son portique romain. Elle s’élève devant le canal, cachant une crypte vieille de mille ans où reposent ceux qui sont morts et oubliés et les peintures d’un chemin de croix courant sur les murs et luttant contre les ténèbres et l’humidité. Ma bougie glissait le long des parois et dans les cavités à la recherche d’une histoire, de vies qui expliqueraient la mienne, de messages tronqués en latin qui délivreraient une sagesse pour les vivants.

Mais partout la Mort, encore et toujours, comme seule issue et unique sens donné à la vie. La Mort qui délivre, la Mort qu’on attend avec impatience, la Mort qu’on appelle dans le silence des pierres creuses et les larmes roulant sur les murs froids et emportant avec elles les couleurs des fresques christiques.

Quel sens y aurait-il de ne vivre que pour attendre avec frénésie la Mort ?

La veille, je me promenais dans Naples en quête d’une glace Mennella qui a le don, soit dit en passant, de délester l’âme de tant de fardeaux inutiles. Comme à mon habitude, je pénétrai dans une des cinq-cents église de la cité parthénopéenne. À ma grande surprise, l’église Santa Maria di Costantinopoli était vide et très silencieuse en cette fin de matinée. On entendait des voix monacales chantant des « Alléluia » alors que je m’avançais, émerveillée, dans la nef.

C’est alors que je remarquai un homme assis au premier rang, la tête penchée, l’esprit absorbé par sa prière. Moi, debout, à quelques mètres derrière lui, j’observai ce napolitain pieux et mon regard s’éleva de l’autel à la blanche coupole que perçait la lumière ici et là.

J’ignore si c’est la composition assez épurée de la Constantinopoli, le marbre polychrome de l’autel, le plafond de bois à caissons dorés et la blancheur toute sainte des murs, colonnes et pilastres ; les peintures religieuses colorées et lumineuses ; la solitude et le silence de ce lieu ; les chœurs monastiques s’élevant dans l’abside ; ou bien la dévotion de cet homme qui ramenèrent mon âme au divin.

La Constantinopoli n’était pas habitée par la Mort si palpable dans la crypte de San Simeone Piccolo. J’y ai senti la vie dans toute sa complexité, ses déchirements et ses interrogations. L’homme a prié longtemps et j’ai fini par m’asseoir au premier rang à sa droite face à l’autel. J’ai posé mon appareil photo et attendu quelques instants. Ce ne sont pas des mots qui se sont bousculés aux portes de mon esprit, mais plusieurs pensées, quelques désirs, des souvenirs. Puis, ces molécules de vie intérieure ont fui mon enveloppe corporelle pour grimper tant bien que mal jusqu’au sommet de la coupole et s’évader par les ouvertures latérales.

Le napolitain si pieux et moi-même n’étions pas si distincts en cet instant. Certes, nos vies sont différentes, notre passé, nos drames, nos aspirations, cependant, nous étions lui et moi à la recherche de Dieu. Cette paix de l’âme et cet amour transcendant que tout être humain appelle une fois dans sa vie, que ce soit dans une église, dans un bois, au sommet d’une montagne ou bien recroquevillé sur le tapis de la salle de bain au creux d’une nuit sans sommeil, comme dirait Elizabeth Gilbert.

Je n’ai pas lu dans la coupole mon avenir, je n’ai pas été transportée au-delà de la couche terrestre, je n’ai pas vu d’êtres immortels et glorieux, mais une paix semblable à une poussière céleste est tombée de la vieille corniche et a nourri mon âme affamée. Je compris alors qu’il existe une vie spirituelle bien réelle à l’intérieur de nous et cette facette de notre âme est asséchée, ramassée dans un coin obscur, attendant que le manège de la société moderne nous fasse descendre, que le tournis disparaisse et que nous la considérions dans le silence d’une retraite.

Il faut parfois être pris de malaise, avoir l’impression de se noyer émotionnellement dans ce marasme moderne pour entendre sa voix intérieure qui gémit depuis des années tout au fond d’une cellule rouillée. Quand je l’ai libérée, elle m’a parlé de qui j’étais, d’où je venais et où je souhaitais aller. Allongée dans l’herbe humide d’une fin d’été, j’ai laissé ma voix intérieure s’élever vers les constellations de la coupole céleste. Une autre fois, elle se baladait parmi les blés murs et le foin parfumé au rythme de mon vélo. Parfois, elle s’est timidement enfouie dans le moelleux d’une couette contre laquelle mon front était posé. À la Constantinopoli, elle s’est mêlée à celle d’un homme inconnu dont j’ai à peine vu le visage et qui m’a appris la dévotion simple creusée dans le bois verni d’un banc et le marbre froid d’un autel.

Chateaubriand a écrit : « La poésie a été pour moi ce qu’est la prière, le plus beau et le plus intense des actes de la pensée, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de travail du jour. La poésie, c’est le chant intérieur. »

À Naples, les Grecs ont construit un viaduc souterrain pour alimenter la ville en eau et faire remonter à la surface les pierres de tuf volcanique qui formeraient plus tard les églises et les bâtiments. Soixante pour cent de la ville repose sur des galeries vides dans lesquelles l’eau circulait abondamment autrefois. Je pense à cette eau qui s’écoule en nous, cette eau que Chateaubriand appelle « poésie » ou « chant intérieur » et qui peut parfois stagner si notre puisatier intérieur ou « pozzaro » comme disent les Napolitains, ne vient pas nettoyer, écurer et contrôler régulièrement. Je crois que nous avons tous des puits que nous ne voulons surtout pas éclairer et vidanger, car il est tellement plus facile de se hisser sur la roche poreuse sans toucher l’eau stagnante, sans éclairage, pour passer à la galerie suivante et oublier ainsi que ces puits obscurs existent.

En tant que pozzaro expérimenté, je veux visiter chaque recoin de mon âme et m’habituer à l’eau froide et limpide qui s’écoule depuis la nuit des temps et me nourrit de ses « Alléluia » audacieux vers une source vive alimentant chaque fontaine, chaque maison, chaque église, chaque coupole à la surface…

Copyright : photos@lisepaty