NAPLES OU « LA VILLE DES 500 COUPOLES »

6 août 2019

Je suis fascinée par les villes à coupoles…

Je me demande ce qui a poussé les femmes et les hommes de ces villes à faire sortir de terre une coupole, une autre, encore une autre, comme un appel à Dieu, un désir irrépressible de reproduire à taille humaine la voûte céleste et à y épancher son âme.

En arrivant à Venise, je me suis faufilée dans l’Église San Simeone Piccolo surmontée d’un dôme verdâtre et dressée sur son portique romain. Elle s’élève devant le canal, cachant une crypte vieille de mille ans où reposent ceux qui sont morts et oubliés et les peintures d’un chemin de croix courant sur les murs et luttant contre les ténèbres et l’humidité. Ma bougie glissait le long des parois et dans les cavités à la recherche d’une histoire, de vies qui expliqueraient la mienne, de messages tronqués en latin qui délivreraient une sagesse pour les vivants.

Mais partout la Mort, encore et toujours, comme seule issue et unique sens donné à la vie. La Mort qui délivre, la Mort qu’on attend avec impatience, la Mort qu’on appelle dans le silence des pierres creuses et les larmes roulant sur les murs froids et emportant avec elles les couleurs des fresques christiques.

Quel sens y aurait-il de ne vivre que pour attendre avec frénésie la Mort ?

La veille, je me promenais dans Naples en quête d’une glace Mennella qui a le don, soit dit en passant, de délester l’âme de tant de fardeaux inutiles. Comme à mon habitude, je pénétrai dans une des cinq-cents église de la cité parthénopéenne. À ma grande surprise, l’église Santa Maria di Costantinopoli était vide et très silencieuse en cette fin de matinée. On entendait des voix monacales chantant des « Alléluia » alors que je m’avançais, émerveillée, dans la nef.

C’est alors que je remarquai un homme assis au premier rang, la tête penchée, l’esprit absorbé par sa prière. Moi, debout, à quelques mètres derrière lui, j’observai ce napolitain pieux et mon regard s’éleva de l’autel à la blanche coupole que perçait la lumière ici et là.

J’ignore si c’est la composition assez épurée de la Constantinopoli, le marbre polychrome de l’autel, le plafond de bois à caissons dorés et la blancheur toute sainte des murs, colonnes et pilastres ; les peintures religieuses colorées et lumineuses ; la solitude et le silence de ce lieu ; les chœurs monastiques s’élevant dans l’abside ; ou bien la dévotion de cet homme qui ramenèrent mon âme au divin.

La Constantinopoli n’était pas habitée par la Mort si palpable dans la crypte de San Simeone Piccolo. J’y ai senti la vie dans toute sa complexité, ses déchirements et ses interrogations. L’homme a prié longtemps et j’ai fini par m’asseoir au premier rang à sa droite face à l’autel. J’ai posé mon appareil photo et attendu quelques instants. Ce ne sont pas des mots qui se sont bousculés aux portes de mon esprit, mais plusieurs pensées, quelques désirs, des souvenirs. Puis, ces molécules de vie intérieure ont fui mon enveloppe corporelle pour grimper tant bien que mal jusqu’au sommet de la coupole et s’évader par les ouvertures latérales.

Le napolitain si pieux et moi-même n’étions pas si distincts en cet instant. Certes, nos vies sont différentes, notre passé, nos drames, nos aspirations, cependant, nous étions lui et moi à la recherche de Dieu. Cette paix de l’âme et cet amour transcendant que tout être humain appelle une fois dans sa vie, que ce soit dans une église, dans un bois, au sommet d’une montagne ou bien recroquevillé sur le tapis de la salle de bain au creux d’une nuit sans sommeil, comme dirait Elizabeth Gilbert.

Je n’ai pas lu dans la coupole mon avenir, je n’ai pas été transportée au-delà de la couche terrestre, je n’ai pas vu d’êtres immortels et glorieux, mais une paix semblable à une poussière céleste est tombée de la vieille corniche et a nourri mon âme affamée. Je compris alors qu’il existe une vie spirituelle bien réelle à l’intérieur de nous et cette facette de notre âme est asséchée, ramassée dans un coin obscur, attendant que le manège de la société moderne nous fasse descendre, que le tournis disparaisse et que nous la considérions dans le silence d’une retraite.

Il faut parfois être pris de malaise, avoir l’impression de se noyer émotionnellement dans ce marasme moderne pour entendre sa voix intérieure qui gémit depuis des années tout au fond d’une cellule rouillée. Quand je l’ai libérée, elle m’a parlé de qui j’étais, d’où je venais et où je souhaitais aller. Allongée dans l’herbe humide d’une fin d’été, j’ai laissé ma voix intérieure s’élever vers les constellations de la coupole céleste. Une autre fois, elle se baladait parmi les blés murs et le foin parfumé au rythme de mon vélo. Parfois, elle s’est timidement enfouie dans le moelleux d’une couette contre laquelle mon front était posé. À la Constantinopoli, elle s’est mêlée à celle d’un homme inconnu dont j’ai à peine vu le visage et qui m’a appris la dévotion simple creusée dans le bois verni d’un banc et le marbre froid d’un autel.

Chateaubriand a écrit : « La poésie a été pour moi ce qu’est la prière, le plus beau et le plus intense des actes de la pensée, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de travail du jour. La poésie, c’est le chant intérieur. »

À Naples, les Grecs ont construit un viaduc souterrain pour alimenter la ville en eau et faire remonter à la surface les pierres de tuf volcanique qui formeraient plus tard les églises et les bâtiments. Soixante pour cent de la ville repose sur des galeries vides dans lesquelles l’eau circulait abondamment autrefois. Je pense à cette eau qui s’écoule en nous, cette eau que Chateaubriand appelle « poésie » ou « chant intérieur » et qui peut parfois stagner si notre puisatier intérieur ou « pozzaro » comme disent les Napolitains, ne vient pas nettoyer, écurer et contrôler régulièrement. Je crois que nous avons tous des puits que nous ne voulons surtout pas éclairer et vidanger, car il est tellement plus facile de se hisser sur la roche poreuse sans toucher l’eau stagnante, sans éclairage, pour passer à la galerie suivante et oublier ainsi que ces puits obscurs existent.

En tant que pozzaro expérimenté, je veux visiter chaque recoin de mon âme et m’habituer à l’eau froide et limpide qui s’écoule depuis la nuit des temps et me nourrit de ses « Alléluia » audacieux vers une source vive alimentant chaque fontaine, chaque maison, chaque église, chaque coupole à la surface…

Copyright : photos@lisepaty

« Quelque chose que sans un pli, sans une tache, j’emporte malgré vous… mon panache »

8 JUILLET 2019

Traversant un couloir sombre, on voit sur les murs des peintures de navires, de généraux vendéens, des phrases en lettres lumineuses :

« Combattu souvent, battu parfois, abattu jamais »

« Je ne reviendrai ici que mort ou victorieux »

C’est le Théâtre des Géants. 

Rêve de démesure, de grandeur, de panache.

C’est pour lui que Philippe de Villiers a créé le Puy du fou. Il l’a rêvé, l’a attendu et l’a fait sortir de terre après des années de travail.

Un plateau tournant où les décors défilent devant vos yeux, habités par des acteurs qui semblent parfois irréels, comme endormis dans le temps ou échoués sur une île oubliée.

Napoléon parqué à Sainte-Hélène appelle Athanase, imaginant un destin différent pour lui et son pays s’il avait été secondé par un tel homme.

Mais François Athanase Charette de la Contrie n’est pas homme à se marchander pour la cause d’un autre. Il n’obéit qu’à son cœur, à son Roi et à son Dieu.

Porteur de la Liberté, Athanase chemine sur des mers parfois hostiles pour secourir les révolutionnaires du Nouveau Monde.

Il revient dans son pays et découvre que la Révolution s’est habillée en Tyrannie et l’Égalité en Génocide.

Le peuple souffre, sa région saigne et la foi meurt. Athanase guide les fourches et les piques dans le Bocage vendéen…

Il est difficile de décrire la gamme des émotions saisissant le spectateur tout au long du « Dernier Panache ». C’est plus qu’un spectacle grandeur nature, c’est un spectacle de Géants qui nous immerge à 360 degrés dans la trajectoire admirable de Charette.

Subtile association du film et des décors « percés », nous voguons vers Sainte-Hélène puis cherchons Athanase dans cette coque de bateau ouverte au rythme effréné du violon de l’Amazone qui éveille en nous une épopée de vie enfouie depuis l’enfance.

Ironie de l’Histoire, celui que la Révolution a tant voulu oublier n’a jamais été aussi vivant qu’au Théâtre des Géants. Il vogue, il marche, il danse, il combat, il tombe. Athanase nous rappelle tout ce qu’il y a de bon, de noble et d’admirable dans l’être humain.

Athanase nous rappelle tout ce qu’il y a de bon, de noble et d’admirable dans l’être humain.

Un sage a dit : « La perfection n’est jamais dans les hommes, mais parfois dans leurs intentions ».

La perfection n’est ni dans Charette, ni dans son plus grand mécène (Philippe De Villiers), mais dans leur Panache.

Cette plume blanche que le général de Marine porte pour ne jamais « abdiquer l’honneur d’être une cible » (comme le déclare la voix ferme et profonde d’Alexis Victor, doublure d’Athanase).

Il y a du génie à oser faire preuve de Panache, à accepter d’être une cible mouvante quand on pourrait rester tranquillement au coin du feu, chez soi, en attendant que l’Histoire décide pour nous.

Athanase nous fait sortir de notre apathie. Non, tout n’est pas acceptable ! Non, tout ne se vaut pas ! Il n’y a de combat perdu que celui qu’on refuse de mener. 

« Rien ne se perd jamais » dit-il dans un souffle.

Le Panache de De Villiers a été de contrer tous ces Historiens qui refusent de dire la vérité sur le Génocide vendéen. Dignes héritiers de Robespierre qui déclara à la Convention que la Révolution devait survivre intacte et sans tache dans le sang et le silence de la Vendée. L’Histoire protège les colonnes infernales du général Turreau – extrémité de toute situation de crise – et continue de traîner dans la boue les vils croyants de Vendée – renégats d’un monde primitif – cachant ses crimes sous le drapeau tricolore.

« Rien ne se perd jamais… »

La plume immaculée du Panache ne vit certes pas longtemps – une course dans la forêt de la Chabotterie, les branches griffant le visage, balles ensanglantant l’indomptable Charette – mais elle élève la vérité au-dessus des marécages du compromis et du mensonge.

Alors que les paroles de Soljenitsyne s’impriment dans le Théâtre des Géants pour conclure l’épopée des cordes sensibles de l’Amazone éternelle : « les Français seront de plus en plus nombreux à mieux comprendre, à mieux estimer, à garder avec fierté dans leur mémoire la résistance et le sacrifice de la Vendée », les spectateurs se taisent, écarquillent les yeux, essuient des larmes, s’enfoncent un peu plus dans leur fauteuil, balaient une dernière fois du regard les peintures immenses projetées de part et d’autre :

Cathelineau, le « Saint de l’Anjou »
La Rochejaquelein, l’ « Achille de la Vendée »
Bonchamps, l’ « immortel »
Stofflet, « l’irréductible guerrier lorrain »
D’Elbée, le général « Providence »
Lescure, le « Saint du Poitou »

Charette, le « Roi de la Vendée »

Athanase, Athanase…

Le Panache renaît de ses cendres.

On aiguise la plume blanche sur laquelle on s’était assis en rentrant, on la lisse lentement, lentement et avec dévotion. Le courage renaît, la barbarie recule, car il n’y a rien que le peuple français aime tant que les causes perdues, les Cyrano, les Charette, les Jean Moulin…

Le Panache renaît de ses cendres.