C’est alors que j’ai écouté le Silence…

6 AOÛT 2020

«  Il resta assis calmement à écouter le silence. Il s’aperçut que durant la majeure partie de sa vie, il n’avait jamais vraiment écouté quelqu’un ou quelque chose. Le bruissement du vent, le crépitement de la pluie et le chant de l’eau courant dans les ruisseaux avaient sans doute toujours été là, mais il ne les avait jamais réellement entendus… »

Robert Fisher, Le Chevalier à l’armure rouillée

On pense être revenus plus ou moins à l’essentiel après trois mois de confinement, de silence forcé, de solitude nécessaire. Puis, on se rend compte, il faut bien le reconnaître, qu’on n’a pas vraiment côtoyé le Silence, ou plutôt qu’on l’a vite étouffé à travers cette solidarité planétaire, sociale et virtuelle.

Quand notre libération conditionnelle a été proclamée, nous sommes sortis férocement de nos murs épais et par trop familiers et nous nous sommes plongés avidement, voracement dans un bain de foule, de sociabilité, d’amis, de famille. Nous avons fui le Silence et il s’en est allé pour habiter les temples et les âmes plus réceptives ; vous savez bien, ces âmes fragiles, sensibles, inspirées par les dieux qui sont entre deux rives, celle des mortels et celle des éternels.

Je sais, par expérience, qu’il n’a jamais été aussi difficile d’accueillir le Silence, de se laisser instruire par ce grand maître sans mots qu’à notre époque frénétique. On peut bien nous confiner pendant des semaines, tous les moyens sont bons pour enfermer sur le balcon ce vieil encombrant muet, ce Silence stupide qui nous rappelle la vacuité de toute existence épicurienne. Il suffit de nous connecter aux autres, aux « branchés » du moment, à nos chaînes favorites, au monstre à trois têtes de l’électronique et le Silence s’évapore comme s’il n’avait jamais existé…

Voilà qu’un jour, une tragédie s’abat sur nous. C’était imprévu. Nous n’étions pas préparés. Nous ne l’avons pas vu venir ! comme dirait l’autre. Guerre, deuil, maladie, chômage, divorce, sévices, dépression, etc. Les amis du moment s’éteignent au rythme des engins connectés qui nous tombent des mains dans notre effarement indescriptible. Nous sommes coincés tout de bon, parfois physiquement, parfois émotionnellement, parfois les deux. Aveugles dans ce trou noir à la forte puissance magnétique, notre univers et nous-mêmes sommes aspirés dans ce voyage sans retour vers l’inconnu, vers la lumière de la Vérité que nous cherchions autrefois, puis avons oubliée au détour d’une pause bien méritée qui s’avère avoir duré des années…

Nul besoin de vous dire quel fut mon trou noir à moi, ni même combien de temps je fus aspirée telle Alice au pays des merveilles dans ce tourbillon à la fois court et sans fin. Seul compte mon cheminement vers la Vérité. Une amie m’a écrit un jour que nous sommes tous un peu comme ce chevalier de Robert Fisher coincés dans une armure qui nous a protégés pendant des décennies. C’était l’armure de la bravoure, de la compassion, du don de soi, du sacrifice, du « je vais te sauver même de toi-même ». Nous étions tellement persuadés qu’à force d’exploits et de sauvetages on finirait bien par nous décerner quelques trophées qui valideraient notre existence, qui nous révèleraient enfin qui nous sommes et pourquoi/pour quoi nous vivons.

Je vous ai déjà parlé de mon acharnement passé à préparer, passer, repréparer, repasser l’agrégation, de mes nombreuses joutes littéraires et linguistiques pour l’obtenir, de mes échecs cuisants suivis des jours à pleurer, se vautrer, gober le premier film romantique réconfortant qui passait par là, puis repleurer, se revautrer, regober, et ainsi de suite. J’étais persuadée que ma vie était un pur gâchis, que jamais je ne serais heureuse sans ce fichu concours de l’excellence, que jamais on ne me regarderait, que jamais, que sais-je encore. Bref, j’étais anéantie…

Il est certain que cette mésaventure purement académique découvre un schéma ou cercle vicieux propre à tout désir humain non satisfait. Je pourrais l’appliquer à toutes les femmes seules qui désirent désespérément un mari et des enfants, à toutes les autres qui ont le mari, mais pas les enfants, à toutes celles qui ont le mari et les enfants, mais pas l’autre enfant, à ces autres qui ont le mari, les enfants, mais l’un d’entre eux est malade et peut-être ne s’en sortira-t-il jamais, à celles qui ont tout perdu à l’apogée de leur bonheur, à celles qui ont de l’extérieur mais dans la gangrène des sévices domestiques cachés, à celles qui n’ont plus d’espoir et sillonnent le monde pour trouver la force de continuer de vivre, à celles qui se sont perdues dans les bras d’hommes consommateurs et pilleurs, à celles qui n’ont plus que quelques mois à vivre, à celles qui ne veulent plus vivre, à celles qui pleurent et meurtrissent leurs bras sur le carrelage d’une froide salle de bain les jours de tourmente et ont cessé de voir la lumière…

Pourquoi la vie semble-t-elle parfois si injuste ? Pourquoi le sol où j’ai été plantée est-il si aride et si vide ? Se débattre dans ces questions lancinantes ne fait que prolonger la douleur et entretenir ce sentiment néfaste d’apitoiement sur soi. C’est la vie, c’est comme ça qu’on apprend et qu’on grandit. Sans les blessures, il n’y aurait nulle guérison. Et sans la guérison, il n’y aurait pas de Dieu. Nous ne serions alors que des créatures contingentes sans passé, sans présent et sans avenir, sans espoir, donc. Sans cette opposition si universelle et si caractéristique de tous les âges de l’humanité et de tous les êtres vivants, il n’y aurait jamais de place faite au Silence.

Je l’ai longtemps redouté et repoussé. Je parlais sans arrêt et je me noyais dans les paroles des autres, persuadée que ce bruit de fond persisterait jusqu’à la fin des temps. Je croyais tout savoir et tout comprendre mieux que les autres. Je me trompais. Être humain, c’est justement ne rien savoir. Quand on ne sait rien, on s’agenouille et on demande. Tout le reste n’est que prétention, demi-vérités et fausses croyances.

J’ai décidé de faire comme le Chevalier à l’armure rouillée. Je me suis assise dans la grande salle froide et obscure du Château du Silence posté sur le Chemin de la Vérité et j’ai cessé de parler pour la première fois de ma vie. J’ai inspiré, expiré, inspiré, expiré pendant des heures, des jours, des mois, et c’est alors que mon Maître s’est approché de moi. En réalité, ce Maître jusqu’alors inconnu était en moi, il me parlait par les vibrations de son silence tant redouté. Sa voix chaude et si familière dans ma poitrine ressemblait étrangement au va-et-vient de la mer caressant le sable de mon âme.

Le Silence m’a conduite aux portes du monde lumineux de l’Invisible qui a laissé échapper quelques vérités cachées au monde bruyant et bavard. Et dans les replis de mon âme, j’ai vu qui j’avais été, qui j’étais et qui je pouvais être. Cette délicieuse ivresse a envahi mon corps et élevé mon esprit. L’humain a tendance à se considérer au-dessus des autres créations et pourtant, il en sait si peu face aux éléments et aux êtres vivants purs qui battent au rythme des vies consacrées, données et écloses. Perchée sur le rocher d’une crique déserte, le dos baigné par un soleil de fin d’après-midi, les pieds glissant sur l’eau fraîche et transparente qui s’avançait, puis reculait, s’étirait, puis s’évanouissait, j’ai compris que je ne savais rien. Tout est illusion. Pourtant, ce rocher, ce soleil, cette mer savaient, eux. Ils savaient ce qu’ils devaient faire, quand ils devaient le faire et comment le faire, parce qu’ils connaissaient le nom et l’amour de Celui qui les avait créés.

Pourquoi douter de desseins éminemment bons ? Pourquoi remplacer cette sagesse souveraine par notre hubris capricieux ? Je crois que ces trous noirs de notre existence sont magnétisés pour nous forcer à lâcher nos vaines prétentions, nos rancœurs, nos insatisfactions, notre orgueil, nos jugements sur les autres, le monde, nous-mêmes. Tous ces parasites que nous portons malgré nous s’accrochent à la paroi tandis que nous continuons de tomber jusqu’au plus profond des silences.

« […] il se sentait seul maintenant, assis dans cette pièce qui ressemblait à une tombe. Sa propre souffrance, sa propre solitude, le submergèrent. […] Il pleura si longtemps que ses larmes débordèrent par les trous de sa visière et mouillèrent le tapis sur lequel il était assis. Elles coulèrent vers la cheminée et éteignirent le feu. La pièce tout entière finit par être inondée et le chevalier aurait failli se noyer si une autre porte n’était apparue dans le mur juste à ce moment-là. »

Robert Fisher, Le Chevalier à l’armure rouillée

Il faut des larmes et du silence pour que l’armure rouillée finisse par se détacher et tomber sur le bord du Chemin de la Vérité. Je crois que nous ne pouvons pas sauver les autres, pas même nous-mêmes, quand on y réfléchit bien, en tout cas pas seuls. Le Silence nous permet d’entendre notre voix intérieure, la voix de Dieu, qui finira par nous conter l’histoire de la vie à la lumière d’une torche de connaissance oubliée.

Je continue de gravir mon chemin rocailleux et solitaire. Il me suffit de reconnaître que je ne sais rien pour que de nouvelles vérités me soient murmurées à la pointe d’une falaise venteuse, dans le creux d’une vague saline, dans la fraîcheur d’une forêt vieillissante ou bien sur le moelleux d’un tapis de méditation improvisé. Telle est la loi de l’Amour inconditionnel qui régit l’univers…

LISE

« Every morning I walked the circumference of the island at sunrise, and walked it again at sunset. The rest of the time, I just sat and watched. Watched my thoughts, watched my emotions, watched the fishermen.

The Yogic sages say that all the pain of a human life is caused by words, as is all the joy. We create words to define our experience and those words bring attendant emotions that jerk us around like dogs on a leash.

We get seduced by our own mantras […] and we become monuments to them.

To stop talking for a while, then, is to attempt to strip away the power of words, to stop choking ourselves with words, to liberate ourselves from our suffocating mantras.

It took me a while to drop into true silence. […]

Then everything started coming up. […[

I knew that I needed to do this and that I needed to do it alone… »

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love

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