Ô la Nation apprenante !

3 AVRIL 2020

Confinement : semaine 3

Cette crise sanitaire a rapproché les parents, leurs enfants ou « apprenants » du personnel appreneur, ou pas

En l’An de grâce 2020, les enseignants, qui sont passés par toutes les dénominations éducatives et républicaines possibles, anciennement « hussards de la République », puis éducateurs, sont affublés du titre de « personnel appreneur », tous au service d’une grande et unique cause : faire apprendre la Nation, sauver les apprenants de l’obscurantisme des salles de jeux vidéos dans les combles de la maison familiale.

Nul besoin de le répéter, cela fait moult saisons que l’enseignant n’enseigne plus rien, non, il éduque, c’est là toute la subtilité du langage.

AGENTS VIRTUELS

Alors pour redonner un peu de courage aux appreneurs en herbe, également nommés « agents » dans la grande maison de l’Éducation nationale – mon interprétation flatteuse de cette nouvelle périphrase éducative, c’est « agent » comme « agents secrets », les Men in Black du XXIe siècle ; mon interprétation plus réaliste, c’est qu’au nom de l’égalité sociale ou encore politique de nivellement par le bas, on a cédé aux plaintes des agents de maintenance et de nettoyage du collège pour appeler tout le monde pareil, allez hop ! en un clic, Marie découvre sur son rapport d’inspection, qu’après cinq années d’études et dix ans d’enseignement, elle n’est plus qu’un agent du service public qui garde des mouflets, et encore que vingt heures par semaine, faut pas pousser quand même !

Bref, je disais que nos appreneurs/agents sont réconfortés par la déclaration de leur cher ministre qui assure que cette situation inédite rapprochera considérablement les familles apprenantes (il faut bien le dire, les parents sont dans les devoirs jusqu’au cou…) du personnel appreneur. Tissons des liens à distance, tissons… Le point positif, c’est que les classes virtuelles ont considérablement réduit les agressions physiques à l’encontre des professeurs.

La campagne politique est simple : plus on répète, plus on crée des spots TV sous l’égide « Nation apprenante », plus on finit par croire que tout le monde est bien en train d’apprendre quelque chose.

C’est ainsi qu’on secoue quelques appreneurs névrosés des quartiers chauds de la capitale pour faire la pose, faire risette devant la caméra. Jamais leurs cours ne se sont aussi bien passés, normal, ils n’ont plus d’apprenants, enfin ils supposent qu’il y a quand même quelques péquenauds qui reproduisent devant la télé, tous les midis, vers 14h, leurs cartes mentales – « fais un soleil de mots » – si habilement tracées sur le TBI dernier cri ! (remarque en passant, comme ça : le niveau de la Nation apprenante n’a jamais été aussi bas…)

On apprend, on apprend, on apprend…

CLASSE VIRTUELLE

Classe virtuelle de fortune : il doit bien rester vingt minutes d’apprentissage une fois les réglages, coupures, entrées, sorties, avec ou sans casques gérés par l’appreneur dépassé (ouais, disons que c’est la dose de savoir habituellement dispensée en classe physique, une fois les règles de politesse, sanctions, punitions, exclusions, « on se tait » bien distribués).

Côté enseignants : le savoir dispensé à distance frôle le surmenage, le harcèlement et la dépression. Cloués sur une chaise de fortune, les appreneurs tapent et tapent les déroulés de séance, les consignes idiotes, les synthèses en PJ, des pages et des pages d’exercices…

Quand ils ont fini tout ça, sans compter leurs heures, bien sûr, ils attendent les retours des apprenants, leurs évaluations, leurs petites dictées aménagées, leurs QCM bien rodés… Ils prient pour que les apprenants daignent leur envoyer un message poli « Cher… Veuillez… Merci… Cordia… » ; impossible d’achever, les enseignants reçoivent une cascade de messages anonymes et ressortent la loupe, les tests ADN, que sais-je encore, pour identifier les auteurs de ces chefs d’œuvre. Rien. Aucune marque de politesse, aucune signature. Rien.

Les apprenants ont adopté la maxime de Descartes :

« Je pense, donc je suis »

Sauf que, en l’occurrence, ils pensent rarement et ne savent pas grand chose, donc… Non, non, je n’irai pas jusque là, croyez-moi !

Si encore il ne s’agissait que de « Monsieur, a-t-il reçu ma lettre anonyme ? », on s’en tirerait plutôt bien. Car il existe pire que le vide sidéral, eh oui, j’ai nommé les messages agressifs !

ÉCHANGES VIRTUELS

Marie, l’appreneur, se connecte sur l’ENT et que découvre-t-elle ? Trente messages d’apprenants :

« Madame, notre fille (ah oui, parce que ce sont les parents de l’apprenant qui prennent les commandes) s’est donné beaucoup de mal pour réaliser votre exercice et vous lui avez mis un « non noté » (traduction : rien, même pas une petite bulle, rien, le vide, aucune sanction). Nous vous demandons (ça y est, on devient un tantinet directif) de revoir votre position (eh mec ! c’est un exercice bidon qui demande trente secondes d’intense réflexion, ta merveille ne va pas rater son concours d’entrée à Normal Sup’ – parce que les parents considèrent toujours que leur moi miniature est le génie du siècle). Nous (eh voilà, c’est le « nous » de royauté du style « Nous Louis désigné par Dieu comme son unique représentant… ») attendons un retour dans la journée » (Marie n’est même plus « agent », c’est carrément une « domestique » des de quelque chose). Signé par les deux parents pour bien impressionner.

(Pour le bien de la communauté, les fautes d’orthographe ont été enlevées de cette pièce de bravoure parentale.)

Comme si ça ne suffisait pas, Marie reçoit des ordres de ses supérieurs, de la conseillère d’éducation : elle doit répondre, prendre contact, se connecter, s’organiser, corriger, noter (mais bien noter), bref être bienveillante ! La Bienveillance érigée en qualité morale est ce beau vernis écaillé dont on enduit tout le personnel appreneur, plutôt deux fois qu’une, pour que les balles parentales ricochent ou mieux soient absorbées. On plie l’échine, on plie, on plie et c’est clair que Marie a des collègues plus mobiles, plus bienveillants, plus adaptables qu’elle, des vrais couteaux suisses qui filent droit !

COLLÈGUES VIRTUELS

On aurait pu croire que le confinement aurait libéré les appreneurs d’au moins une chose : le ronronnement insipide de leurs chers collègues- couteaux suisses en salle des profs. Mais non et encore non !

Au sommet de cette pyramide vertigineuse, on divise pour mieux régner et on programme dans la Matrix les bons petits soldats qui vont fliquer leurs collègues non bienveillants, non travailleurs, non coopératifs.

Comme si ça ne suffisait pas, les enseignants sont détestés des parents et du grand public, canalisés par la main nourricière qui les agite comme des pantins et enfin épiés par leurs pairs.

Tous bien branchés et connectés à la Matrix rebaptisée « Bienveillance » (pour avoir l’air moins stalinienne), les appreneurs appliquent, appliquent tout ce que leur demande, au moins autant que les apprenants se fichent éperdument de ce qu’on leur répète et demande.

Derrière la majorité des appreneurs, vous avez un agent masqué qui vérifie que vous appliquez le programme, au moins autant que lui, sinon plus. On aurait cru que le confinement aurait anéanti les agents de la Matrix, eh bien non !

Exemple :

Un professeur principal demande à Marie pour les besoins pédagogiques de la classe : quelle était ta dernière évaluation ? quel élève l’a faite ? veux-tu t’inscrire dans le calendrier des classes virtuelles ? si oui, quand ? as-tu contacté les parents ? Et ce n’est que le début de l’interrogatoire virtuel.

Les appreneurs ont bien intégré le programme et sont prêts à dénoncer tous les divergents qui traînent, cachés sous le maquillage du professeur lambda.

Nul besoin pour les créateur du programme « Bienveillance » de former leurs agents infiltrés (ça y est ! on la tient l’explication de la nouvelle appellation d’ « agent » sur le rapport de Marie), ils agissent d’eux-mêmes, enquêtent eux-mêmes, débusquent les récalcitrants eux-mêmes et neutralisent eux-mêmes les divergents qui mettent en péril la mascarade du programme, parce que, oui, tout est toujours une question d’argent et d’économie d’argent dans la Matrix-Éduc !

Allez ! n’oubliez pas de lire pendant les vacances de Pâques ! Certains diront : « Encore une belle occasion de laisser ces fainéants d’appreneurs au repos ! ». Repos ? Confinement ? La crise va-t-elle vraiment rapprocher les appreneurs des apprenants et de leurs parents ? Réponse : mettez des bonnes notes, des compétences vertes, tartiner à la Bienveillance, pas trop de notes parce que

1)trop de réclamations

2)elles ne compteront pas dans le trimestre pour encore plus de bienveillance.

La Crise, c’est comme un kung-fu dans Matrix : on voit enfin qui est agent et qui ne l’est pas, qui a du talent et qui n’en a pas, qui est bon et qui est pourri. Alors oui, on est en train d’apprendre, la Nation est apprenante, on fait le tri dans le vrai et le prétendu, on apprend à désapprendre, pour…

Seule une poignée se débranche de la Matrix. Voilà la seule vérité.

« Remember, all I’m offering is the truth. Nothing more. »

What truth ?

« That you are a slave. Like everyone else, you were born into bondage, born into a prison that you cannot smell or taste or touch. A prison for your mind. »

MORPHEUS

DEUIL

17 MARS 2020

Why is all this stuff coming up again now ?

I know what they would say, all the old-timers at this Ashram. They would say this is perfectly normal, that everyone goes through this, that intense meditation brings everything up, that you’re just clearing out all your residual demons… but I’m in such an emotional state I can’t stand it and I don’t want to hear anyone’s hippie theories. I recognize that everything is coming up, thank you very much. Like vomit it’s coming up.

Somehow I manage to fall asleep again, lucky me, and I have another dream. No snakes this time, but a rangy, evil dog who chases me and says, « I will kill you. I will kill you and eat you ! »

I wake up crying and shaking. I don’t want to disturb my roommates, so I go hide in the bathroom. The bathroom, always the bathroom ! Heaven help me, but there I am in a bathroom again, in the middle of the night again, weeping my heart out on the floor in loneliness. Oh, cold world – I have grown so weary of and all your horrible bathrooms.

When the crying doesn’t stop, I go get myself a notebook and a pen (last refuge of a scoundrel) and I sit once more beside the toilet. I open to a blank page and scrawl my now-familiar plea of desperation :

« I NEED YOUR HELP. »

Then a long exhale of relief comes as, in my own handwriting, my own constant friend (who is it ?) commences loyally to my own rescue :

« I’m right here. It’s OK. I love you. I will never leave you… »

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love (2006)

« BATHROOM SERIES »

Vous connaissez vous aussi ces épisodes larmoyants que je nommerai désormais les bathroom series. J’avoue que je ne comprends pas non plus pourquoi ces lieux étriqués deviennent l’habitacle de nos drames intimes, le déversoir de nos passions incontrôlables et le refuge de notre âme qui menace de s’enfuir dans les ténèbres.

On représente Judy Garland allongée sur le sol, aux pieds de la baignoire, sanglotant après un show raté à Londres dans son biopic Judy récemment sorti au cinéma. Son homme du moment, Mickey Deans, la sermonne derrière la porte, mais elle n’entend qu’un vague murmure, car ses oreilles bourdonnent de sa douleur qui l’étouffe depuis des années.

Nous connaissons toutes nos heures sombres. Nulle n’est épargnée. Je pense que lorsque les murs invisibles de notre vie semblent s’effrondrer, nous cherchons refuge dans un lieu plus étroit que nous pouvons appréhender, alors même que tout le reste nous échappe. La salle de bain est le sanctuaire de l’intime, ce que nous ne montrons à personne et qui, éclairé à la lumière tranchante tombant du miroir, ne peut être ni nié ni caché.

« I NEED YOUR HELP »

Cette supplication de Liz Gilbert m’est tout à fait familière. C’est une réalité partagée par toutes celles qui acceptent la fin de quelque chose et le début de l’inconnu. Cette zone intermédiaire qui rapproche deux univers si étrangers, l’Avant et l’Après, je l’appelle : « la zone du deuil ».

Je suis tellement frustrée que cette période enveloppée dans les voiles sombres de la veuve soit si mal définie et comprise. Il faut que vous perdiez l’homme de votre vie, un parent, un enfant, que sais-je encore, pour qu’on vous accorde le statut de « veuve ».

Autrefois, les veuves étaient des marginales : celles à qui il manque quelque chose, celles qui ne sont plus tout à fait entières, les femmes émotionnellement et matériellement amputées, les inclassables. Alors, pour ne pas être totalement mises au ban de la société, les veuves faisaient vœu de porter le noir pendant des mois, une année, des années, toute une vie…

Le noir qui teignait leurs robes, leurs chapeaux et leurs voiles accentuait la blancheur diaphane de leur visage : elles étaient l’incarnation de la douleur et le rappel que la mort menace tout être humain. Mais c’est également le noir qui protégeait les veuves des moqueries et insultes habituelles. Souvent, elles perdaient presque tout leur confort matériel, mais il leur restait la dignité.

J’en déduis qu’être veuve, c’est perdre quelqu’un pour toujours, et donc, nécessairement, perdre sa vie d’avant pour entrer dans une zone floue qui n’existe pas dans nos sociétés bien huilées. On se définit toujours par ce qu’on fait, ce qu’on possède, où et avec qui l’on vit. On peut ainsi se définir autant par l’abondance que par la perte.

Mais qu’en est-il de nous autres qui nous définissons autrement ? Celles qui se définissent par ce qu’elles sont et ne sont plus ? « I need your help », je ne sais plus qui je suis, ni même ce que je veux, je ne sais plus, avant je croyais savoir, mais c’est fini, commence mon deuil…

L’ART DE PERDRE

Peu d’individus acceptent ce dépouillement existentiel. Ils se réconfortent et calment leurs angoisses en tapotant les murs de leur nouvelle maison, la carrosserie brillante de leur voiture et l’épaule de leur enfant. Ils ont, donc ils sont… Ils ne sont pas voués au néant parce qu’ils se sont matérialisés dans ce qu’ils croient leur appartenir.

La vérité est que nous ne possédons rien sur cette terre, pas même nous-mêmes. Nous voyageons année après année, mais rien ne nous appartient. Nous empruntons une maison, une voiture, l’amour d’un enfant sorti de nous, mais tout cela appartient à la Vie, à la Création, tout comme nous-mêmes.

Pratiquons enfin « l’art de perdre » dont parle Alice Howland atteinte d’Alzheimer précoce (Still Alice, 2015) : elle qui ne peut rien garder dans l’avenir de son passé, ne peut rien vivre d’autre que le présent et dans ce présent où vit sa conscience fugace, elle fait déjà le deuil de ce qu’elle oubliera fatalement.

Si nous perdions quelqu’un, ce serait plus facile pour les autres de reconnaître notre douleur. Mais tant que nous ne portons pas l’épais voile du deuil, rien n’a changé pour eux. Alors nous sommes seules à savoir que nous sommes temporairement amputées de quelqu’un qui a beaucoup compté, d’un homme qui était la jauge et le contrepoids de nous-mêmes.

Il est parti, nous l’avons abandonné au passé, cependant, il n’est pas mort, donc nous ne sommes pas en deuil. Ces circonstances sont probablement les deuils les plus douloureux que nous puissions connaître. Difficile de lutter contre le souvenir d’un vivant !

« CLEARING OUT »

La langue anglaise a le génie d’ajouter après les verbes ces prépositions kinesthésiques quasiment intraduisibles : « to clear out ». Le travail de deuil consiste à sortir et jeter hors de soi, donc « to clear out » ou extirper, nos vieux démons bien enracinés.

Nous avons besoin, comme le rappelle ce bon Richard from Texas à Liz Gilbert, de rencontrer certaines personnes avec qui nous vivons tout un tas d’expériences pour secouer ici et là nos bons vieux démons endormis avant de les faire sortir pour de bon.

Il y a cet homme, en particulier, qui est notre miroir grossissant, celui qui titille nos démons blessés jusqu’à les faire rugir. Ça y est ! Il les a libérés, nos Titans enchaînés dans les enfers d’Hadès sont bel et bien remontés à la surface, plus rapidement qu’Orphée, et ils vont tout ravager !

Si cet homme est notre catalyseur, il n’est pas destiné à rester à nos côtés, non, nos Titans en colère vont bien vite le chasser. Mais voilà, notre homme a tout réveillé et aucune marche arrière n’est possible. On se retrouve à vomir nos démons sur le tapis de la salle de bain, seules, la nuit…

DOUBLE DEUIL

Le deuil a commencé et mon cœur est lourd et froid comme une tombe. Comme Liz Gilbert, je n’ai pas compris ce qu’il m’arrivait et pourquoi à moi et pas aux autres. J’avais la gorge continuellement serrée et je m’obstinais à garder le front haut comme les veuves d’autrefois.

On nous apprend que la souffrance doit être combattue par la volonté, que pleurer et s’écouter est une faiblesse et qu’enfin, on doit tous jouer à « comme si de rien n’était » sans broncher. Pas étonnant qu’on finisse sept nuits par semaine penchées sur la baignoire, attendant une réponse et priant pour attraper au vol une lueur d’espoir.

-Your problem is, you just can’t let this one go. It’s over. […] You’re like a dog at the dump, baby – you’re just lickin’ at an empty tin can, trying to get more nutrition out of it. And if you’re not careful, that can’s gonna get stuck on your snout forever and make your life miserable. So drop it. [Richard from Texas]

-But I love him. [Liz]

-So love him.

-But I miss him.

-So miss him. Send him some love and light every time you think about him, and then drop it.

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love (2006)

Aujourd’hui, je vois le deuil comme une chance unique de découvrir la femme que nous sommes et ce que nous attendons réellement de la vie. Nous sommes si nombreuses à vivre des années et parfois toute une vie sur « pilote automatique », choisissant et aimant à partir de fausses croyances sur nous-mêmes et de blessures inavouées. Tout est alors biaisé, tout sonne faux et, le temps passant, rien ne nous rend heureuses.

Le deuil de l’homme qui nous a désertées par la mort, la lâcheté ou la violence, c’est avant tout le deuil de ce faux-self que nous avons collé à notre âme, comme la bride étouffe le cheval sauvage. Faire le deuil, c’est embrasser la solitude qui seule peut enfanter Dieu…

« I’M RIGHT HERE. IT’S OK. »

Vous avez probablement l’impression, comme moi, que personne n’a jamais considéré et même accepté de considérer votre deuil. On vous a trouvées « bizarres » dès les premiers signes de changement, « fermées » quand tout d’un coup on s’intéressait à votre douleur et « hostiles » quand on ne cessait de répéter que votre ex n’était qu’un pauvre nase et vous, par extension, bêtes et naïves de n’avoir rien vu (je l’accorde, c’est le silence pesant que je verbalise ainsi et qui suit inévitablement le « quel pauvre nul ton ex ! »).

À choisir, je vote pour l’indifférence plutôt que pour les constats étroits et stériles sur mon « homme d’avant ». Pourquoi rougir et ruminer une relation qui devait manifestement faire partie de votre plan de vie ? Plus longtemps vous laissez les autres vous rappeler ce qu’ils considèrent être vos « mauvais choix », plus lointaine sera la guérison du deuil.

Brandissez votre voile noir comme un drapeau de « cessez le feu » et faites taire pour de bon vos fâcheux ! Ils ne savent pas vous accorder de la compassion, c’est un fait, par conséquent, ils n’ont tout simplement rien à dire, aucune voix au chapitre.

Ne craignez pas d’être seules un temps, quelques années ; vous savez bien que le deuil peut être long pour certaines et que s’engager rapidement dans une nouvelle relation vous conduira au même type d’homme, au même mur, jusqu’à agrandir démesurément votre blessure. Le temps vient à bout de tout, m’a-t-on dit. Voilà une grande leçon à retenir.

If you clear out all that space in your mind that you’re using right now to obsess about this guy, you’ll have a vacuum there, an open spot – a doorway. And guess what the universe will do with that doorway ? It will rush in – God will rush in – and fill you with more love than you ever dreamed. So stop using David to block that door. LET IT GO. [Richard from Texas]

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love (2006)

J’ai une confession à faire : je suis carrément fan du fameux Richard from Texas. Quelle clairvoyance ! Quelle leçon de vie ! Ces pages m’ont changée et cette autobiographie initiatique de Liz Gilbert est en train de me changer. « Let it go », c’est bien ce que je me répète chaque matin, c’est la phrase-clef de tout deuil et de tout changement durable.

Lâchez prise, cessez de ruminer éternellement le passé qui a tendance à déformer votre histoire pour la rendre plus accablante ou séduisante selon votre humeur de la soirée, enterrez le souvenir de votre homme pour de bon et faites place à la Grâce.

Je suis reconnaissante que mon deuil ait ouvert une porte dont je ne soupçonnais pas l’existence. J’ai arraché les ronces ensorcelées à mains nues et je me suis moi-même réveillée d’un long sommeil. Il m’arrive de penser encore à lui, je ferme les yeux et suivant le conseil de Richard je lui envoie de l’amour et de la lumière avant de le laisser partir « for good ». Comme pour me remercier d’avoir fait la paix avec lui, l’Univers insuffle par ma porte (dégagée et toujours ouverte) tout l’amour que mon âme est capable de contenir et je souris, un grand et beau sourire à Dieu et à moi-même, il est rare que d’autres y prêtent attention, mais qu’importe.

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FEMMES ET SIXIÈME SENS

8 MARS 2020

« I am every woman, it’s all in me… » chantait Whitney Houston.

Dimanche 8 mars : WOMEN’S DAY ! Let’s go girls !!!

Je suis honorée de me tenir parmi la grande et belle assemblée des femmes à travers le monde et de répéter encore et encore que vous êtes merveilleuses, créatives, belles, uniques et tendres.

Quand j’observe la lutte des Suffragettes au début du siècle dernier, je note une vérité :

Les femmes sont capables d’unité et de fraternité à toute épreuve.

Plus elles sont malmenées, ignorées et rabaissées, plus elles se serrent les coudes et crient à la liberté. Nous qui avons été privées si longtemps de nom, d’identité propre, de respect et de voix, nous courons sans réfléchir au secours de ceux qui sont menacés, affaiblis et blessés.

J’ai comparé cette cohésion féminine presque tacite à celle des hommes qui se rassemblent pour défendre une quelconque cause. La fraternité et la tempérance sont si fragiles parmi les hommes ! Dès que l’opposition frappe, eux qui avaient autrefois prêté allégeance finissent pas se détourner du noble but au profit d’intérêts personnels. On montre les poings, on se brouille, on trahit et le rêve est anéanti.

La femme possède ce don inné de comprendre autrui, car elle est autant elle-même que les autres. Elle est une mère avant même d’enfanter par cette intuition admirable qui la pousse à « capter » les émotions et l’histoire des autres femmes et à les intégrer à son propre système émotionnel. L’espace de quelques instants, de quelques heures, la femme a « tout en elle » de sa voisine et c’est ainsi qu’elle peut lui donner des conseils, des larmes, de la compassion, bref de quoi rassasier son âme brisée.

Que serait le monde sans cette sensibilité féminine ?

Je la conçois comme un Sixième Sens à part entière, le cœur qui fait battre l’univers, tourner les cycles de la vie, éclore le nouvel humain et fonctionner Mère Nature…

Aujourd’hui, je célèbre ce Sixième Sens que le monde moderne est en train d’étouffer dans l’égalitarisme forcené et la confusion des genres. Je crains que nous femmes du XXIe siècle livrions le mauvais combat jusqu’à tuer ce Sixième Sens qui régule toute la Création depuis les origines. Que se passera-t-il ensuite ? Où irons vivre nos filles ?

I. À NOS FILLES

Je vous vois tous les jours, je travaille avec vous et pour vous et je crois en vous plus que jamais. Vous avez la chance de pouvoir développer votre intellect, vos dons et vos capacités au service de l’humanité. Cette formation est nécessaire pour que vous fassiez le tri dans les traditions de vos mères, gardiez ce qui est sain et bon pour votre vie de femme et délaissiez ce qui est dégradant, rabaissant et stérile.

Les « grands penseurs » d’aujourd’hui veulent vous faire croire que tout ce qui appartient au passé est périmé, obsolète et honteux. Ne les laissez pas vous forcer à couper les ponts avec vos mères ! Vous avez besoin et vos filles auront besoin de la sagesse des femmes du passé pour ne pas se perdre dans les pièges de la philosophie moderne.

On veut vous faire croire que le corps de la femme est tout pour l’homme et que rien d’autre ne compte. On vous insuffle la haine de vous-mêmes au moment où vous vous transformez en femmes ; on vous coupe de votre essence, la véritable fémininité dont vos mères avaient le secret.

Mes filles, n’acceptez pas de vous voir comme un objet de consommation et rien d’autre. Ne donnez pas votre corps pour être validées par les hommes. Ne vendez pas votre corps sur les réseaux sociaux. C’est un marché pervers qui vous détruira. Personne ne parle de cette prostitution moderne : la pédo-pornographie. Elle empoisonnera votre vie adulte lentement mais sûrement. Elle vous empêchera de connaître le grand amour.

Visez l’excellence, l’intelligence, la compétence. La véritable beauté, c’est celle qui façonne le corps de l’intérieur, telle une flamme continue qui irradie l’esprit, pénètre la chair et s’échappe par les yeux.

Audrey Hepburn l’a bien dit :

II. À NOS FEMMES

Vous vous êtes magistralement saisies de cette liberté chérie qu’on avait si longtemps refusée à vos mères et vous en avez fait du rêve, de la création, de la sécurité matérielle, de l’indépendance, de la force brute.

Tout le monde s’accorde à dire que vous étudiez longtemps et plus brillamment que vos frères. Vous savez très vite ce que vous voulez et ce que vous ne voulez pas et vous le dites haut et fort. On n’a jamais eu autant besoin de vos voix sincères et justes qui font avancer l’égalité et le respect de vos sœurs.

Votre intérieur est un havre de paix, car vous savez être organisées, efficaces, équilibrées. Vous avez les idées claires, le courage qui ne faiblit pas, l’élégance qui conduit la civilisation vers l’excellence et le dévouement qui vous dédouble et démultiplie à l’infini en psychologue, cuisinière, bricoleuse, femme d’affaire, voyageuse intrépide, éducatrice, infirmière, artiste, etc.

Prudence cependant ! Le monde moderne vous fait croire que la reconnaissance s’arrache à coup de biceps, de dureté et de testosterone. Vous avez fini par croire qu’il faut être un gros dur, un mec à part entière, un Iron Man sans faille, sans larme et sans peur pour être respectées et considérées. Vous avez tendance à prendre les commandes dans le boulot et dans le foyer et votre homme s’est enfui à toute jambe (sauf si c’est un faiblard qui compte sur votre côté « bonhomme » fort prononcé pour finir son éducation, voire lui donner la tété).

Certes, votre carrière bat son plein, mais votre vie amoureuse est un désastre amer et douloureux qui mouille vos oreillers en soie chaque nuit. On vous a convaincues que vous deviez garder le contrôle et les hommes à distance pour ne pas descendre sous le top 5 du classement « working-wonder women ». Les hommes forts et fiables ne peuvent rien pour vous et n’ont aucune place dans votre vie et vous n’y comprenez rien, surtout quand vous les voyez se tourner vers ces « autres » pommées, médiocres qui ne peuvent pas ouvrir un pot de confiture sans crier « Help ! ».

« Women, they have minds, and they have souls, as well as just hearts. And they’ve got ambition, and they’ve got talent, as well as just beauty. I’m so sick of people saying that love is just all a woman is fit for. I’m so sick of it ! But I’m so lonely ! »

Little Women (2019)

Ne cherchez pas à devenir un « bonhomme », un vrai ! Qui vous le demande ? Qui veut d’un mec égoïste, égocentrique et vulgaire en plus ? Personne. Votre course à la reconnaissance pourrait bien vous coûter votre Sixième Sens si précieux. Nous femmes avons besoin des hommes pour créer la vie et changer le monde et ils n’ont pas besoin de notre mépris et de nos exigences irraisonnables.

Si nous souhaitons retrouver un équilibre des genres dans notre société et sauver nos familles, commençons par cesser de nous travestir en ce que nous ne sommes pas, stoppons la guerre des sexes qui a trop souvent un goût de revanche et cessons de mesurer la réussite à la possession et à la domination au détriment de l’Être.

III. À NOS MÈRES

Vous avez tendance à vous taire par honte. Honte des choix courageux et désintéressés que vous avez faits et que la société a labellisés : « sans travail, sans statut, sans accomplissements ».

Vous pensez que votre temps est dépassé et que votre sagesse a un goût rance.

Vous admirez vos filles, les « working girls » stimulées par la compétitivité du monde moderne et constatez dans le silence de votre nid vide que vous n’avez peut-être rien fait de bien toutes ces années de couches, de repas brûlés, de taxi scolaire, de nettoyages javellisés…

Cet éternel recommencement a cassé vos ongles roses de jeune fille, refermé les rêves dans la vieille malle du grenier et ôté le sel de votre amour romanesque d’antan. Aujourd’hui, assises à la façon de Mathilde Loisel, le regard perdu dans l’aujourd’hui morose et l’hier éreintant vous cherchez un sens à tout cela.

Vous vous sentez inutiles et remisées comme une pièce de collection rangée avant l’heure, et peut-être vidées de ne toujours pas savoir qui vous êtes, ce que vous aimez faire et n’aimez pas, les dons que vous possédez, si vous avez bien fait et assez fait pour vos filles, si les erreurs seront pardonnées, si vous êtes suffisantes, si vous êtes aimées par votre mari qui n’a pas appris à dire ces choses.

Vous pensez beaucoup, trop et longtemps dans votre maison vide et vous ne trouvez pas les réponses qui réchaufferaient votre âme et vous rassureraient enfin. Projetées dans la vie matrimoniale avant même de savoir ce que signifiait « être femme », vous avez remis vos peines, vos attentes et vos interrogations à plus tard, année après année, et aujourd’hui elles explosent dans votre cerveau. C’est le feu d’artifice de la jeune fille dans le corps de la femme fatiguée, une association improbable !

Laissez-moi vous dire, chères mères :

Vous avez bien fait, toujours bien fait et personne ne viendra vous dire le contraire. Vous avez été et fait assez pour les autres, il est temps de penser à VOUS. Oui, vous m’avez bien entendue : « à VOUS ! Et à personne d’autre… »

J’ai un secret à vous confier : plus vous serez heureuses, plus vous vivrez en vous-mêmes et par vous-mêmes, plus vos filles reviendront vers vous avec leurs questions de femmes. Elles auront besoin de votre paix de mères pour y puiser le Sixième Sens que le monde leur refuse.

Ne méprisez pas d’avoir été les « sans…quelque chose » aux yeux des hommes aveugles. Toutes ces années n’ont pas été vaines, vous avez trouvé le Sixième Sens sur lequel repose le monde, le cœur de l’humanité et il est en train de s’éteindre. À toutes les questions qui tourbillonnent dans votre tête et que votre compagnon de tant d’années est incapable de lire derrière les larmes de la vieillesse, l’Univers si bon et si aimant a une réponse à offrir. Mais il faut marcher longtemps et dans le silence des marées pour entendre ces réponses cachées.

Je crois que ce murmure de Dieu repose dans les coquillages vides que les gens pressés écrasent sous leurs pieds. Je crois qu’il faut retourner à la source, chères mères, pour sortir de votre cœur las le Sixième Sens des femmes. Vous l’avez porté en vous toutes ces années et vous l’avez ignoré…

IV. À VOUS TOUTES

Le 8 mars touche à sa fin, le temps presse, il faut conclure.

Récemment, j’ai compris qu’être femme ne se mesure pas à ce que nous portons, à ce que nous possédons, à ceux que nous attirons et à ce qu’on dit de nous. Être femme, c’est avant tout « ÊTRE », trouver sa place dans le cosmos, reconnaître son Sixième Sens et l’utiliser pour bénir le monde.

J’ai fondamentalement besoin de la sagesse et de l’amour des Mères pour nourrir ma sagesse et mon amour et les transmettre à mes Filles. Vous me direz que je ne suis pas mère. Non, c’est vrai, je ne le suis pas au sens propre. Je n’ai pas encore donné la vie et je ne peux que difficilement comprendre cette expérience prodigieuse.

Mais je suis Mère, par ce Sixième Sens dont on m’a dotée avant même de naître. Enfant, j’étais mère à l’école quand j’allais systématiquement écouter ceux qui étaient rejetés et terriblement seuls ; adolescente, j’étais mère au lycée quand je refusais de rire à des plaisanteries dégradant la femme et sa sexualité ; jeune adulte, j’étais mère à l’université quand je dévorais les œuvres écrites par des femmes et répétais haut et fort que les femmes avaient besoin de leur « chambre à soi » pour écrire et créer ; adulte, je suis mère partout où je vais, chaque fois que je répète à mes nièces et aux adolescentes que leur voix est unique et indispensable, aux femmes que leur corps n’est pas un objet de consommation, que la liberté sexuelle n’est pas une liberté, mais un asservissement et que le Sixième Sens de la femme n’est pas à troquer contre un plat de lentilles aussi appétissant soit-il…

Je suis mère chaque fois que j’écris, car créer, c’est laisser la vie nous traverser.

LISE

« Your children don’t have to come from you. They go through you. »

Collateral Beauty (2016)

« There is a sight I hoped I would never see »

4 FÉVRIER 2020

« Is Your Majesty willing to take the oath ?

-I am willing…

-Will you maintain and preserve inviolably ?

-‘Inviolably’, it means you make a promise you can never break, a very sacred promise indeed…

You have to anoint me, otherwise, I can’t be King. Do you understand ? When the holy oil touches me, I am transformed, brought into direct contact with the divine, forever changed, bound to God. It is the most important part of the entire ceremony.

-Be thy hands, anointed, with holy oil.

Be thy breast, anointed, with holy oil.

Be thy head, anointed, with holy oil.

As kings, priests and prophets were anointed. »

George VI portant la couronne :

« That’s very heavy indeed.

-Five pounds, sir.

-Not to mention the symbolic weight, hm ?

There’s a sight I hoped I’d never see. »

Elizabeth II portant la couronne :

« It’s not as easy as it looks.

-That’s exactly what the King said.

-I remember.

Do you suppose I could borrow it for a couple of days ? Just to practice.

-Borrow it, ma’am ? From whom ? If it’s not yours, whose is it ? »

The Crown, saison 1, épisode 5

On pourrait penser que George VI et sa fille sont des privilégiés parmi les plus privilégiés : ils portent une couronne, vivent à Buckingham Palace et dirigent le monde. Probable que beaucoup de nos connaissances et amis pensent que nous sommes les plus privilégiés des privilégiés : nous avons un travail, une sécurité financière, une famille, des loisirs et voyageons de temps à autre. Probable que beaucoup de mes lecteurs pensent que je suis la plus privilégiée des privilégiés : j’écris, je prends des photos, je voyage, je publie…

Pourquoi donc nous sentons-nous régulièrement si misérables, seuls et malchanceux ? Ce que nous désirons a tendance à devenir ce saint graal inatteignable, gardé par une armée de Croisés entoilés dans le temps, poussiéreux, croulants sous les sombres grimoires au fin fond d’une obscure grotte humide et oubliée…

Ce que nous désirons a tendance à devenir ce saint graal inatteignable…

Certains veulent plus que tout la gloire et ne la trouvent jamais, d’autres l’ont toujours fuie et doivent vivre avec cette compagne capricieuse. Quoi qu’il en soit, nous cherchons tous un sens à cette existence mortelle coincée entre deux brouillards : l’avant et l’après. Et puis arrive ce jour où le sens de notre voyage, autrefois hasardeux, se manifeste sous nos yeux écarquillés. Cela n’avait rien à voir avec ce que nous imaginions. C’est comme s’éveiller costumé des pieds à la tête dans la mauvaise pièce, dans le mauvais acte, dans la mauvaise scène…

C’est probablement ce qu’a ressenti le pauvre Bertie le jour de l’abdication de son frère aîné Edouard VIII, ou « le tapageur David », comme j’aime à le nommer. « There’s a sight I hoped I’d never see » déclare Bertie en se regardant dans un miroir de Buckingham Palace, écrasé par le poids de cette imposante couronne, quelques jours avant son onction.

J’aime le destin de Bertie et d’Elizabeth, car ce n’est pas un conte de fées, mais plutôt la vie qui emporte par flux et reflux, une nation qui supplie celui qui ne rêvait que d’une vie très simple, très discrète et très retirée d’avancer en pleine lumière et de la conduire dans une guerre aussi brutale qu’inattendue.

Alors bien sûr, je vous l’accorde, on peut en vouloir à son frère, à sa famille, au monde entier, à Dieu même d’avoir à changer ses plans, à renoncer, à abdiquer sa volonté, à s’adapter, et pour finir, à accepter… On se sent tout désarticulé comme un pantin qui a perdu l’usage de ses membres et qui gesticule sur une scène féroce.

La couronne est bien trop lourde, les responsabilités écrasantes et on finit par ne plus se reconnaître dans cette vie trop grande, comme un étranger qu’on observerait des coulisses, avec méfiance : « It’s not as easy as it looks ». Privilégié ou maudit ? C’est à vous de me le dire…

Peut-être bien que la royauté ne s’achète pas, ne se marchande pas, elle se découvre et s’acquiert au moment où l’on s’y attend le moins. Réfléchissons quelques instants : si Edouard VIII, Wallis Simpson et leurs sympathies pour le Fuhrer n’avaient pas abdiqué avant le couronnement, le destin des Iles britanniques, de l’Europe et d’une certaine façon, du monde n’aurait jamais été le même.

Je suis de ceux qui pensent que rien n’arrive par hasard. Et si la situation maritale de Wallis avait été une bénédiction pour la préservation et la résistance d’un peuple farouchement libre et indépendant ? Sage est celui qui a déclaré que l’Histoire tourne sur de tout petits gonds. Nul doute qu’il en est de même pour nos histoires individuelles, minuscules, insignifiantes : un choix, une rencontre qui s’ajoutent à d’autres choix et à d’autres rencontres, qui mis bout à bout deviennent notre tapisserie de Bayeux brodée en fils d’or très fins.

Certes, nous pouvons refuser l’appel ou la passerelle vers une vie bien différente de celle que nous avons concoctée toute notre enfance, mais peut-être passerons-nous à côté de notre destin, de notre couronnement, de notre onction, de notre royauté. Nous bâtissons des terriers bien solides quand notre Maître nous a créés pour voler.

Nous bâtissons des terriers bien solides quand notre Maître nous a créés pour voler.

Allons-nous accepter d’être « transformés pour toujours » ? Ou bien préférons-nous nous carapater avant même de soupeser la couronne ?

Je suis convaincue qu’une fois passée et consommée la jouissance de récupérer sa liberté, de fuir, de renverser un destin royal, « David le tapageur » a pleuré beaucoup et longtemps. De petits gonds qui l’éloignaient à jamais de la couronne et de l’onction, une boîte vide, quelques souvenirs épars, un exil éternel et des fêtes sans fin pour oublier tout ce qu’on a perdu.

Laissez-moi vous dire que nous sommes tellement plus que nos peurs et nos rêves inachevés. C’est de la poudre de magicien qui nous étouffe et envahit l’espace un moment, mais rappelez-vous, ce n’est rien d’autre que de la poudre. Ce qui avait tellement d’importance hier repose sur le sol inerte le lendemain. Cependant, il arrive que cette poudre stagnante nous aveugle tant et tant qu’on tourne les gonds de notre Légende Personnelle à tâtons, espérant trouver de l’air frais sur le mauvais chemin.

J’ai décidé de lâcher le passé, cessant ainsi et définitivement je l’espère, de me rouler dans les draps de ma mélancolie aigre-douce qui réécrit l’histoire à son avantage, avec de la poudre de magicien, mais sans aucune vérité ni consistance.

Puis, j’ai décidé de décoller mon front de la vitre colorée de l’avenir. Quand j’aurai ça, je serai heureuse, quand je vivrai là, je serai comblée, quand je trouverai le bon numéro, je serai aimée. Foutaises ! Passer sa vie à attendre de vivre c’est comme rester coincé dans un « no men’s land » croulant sous les gaz et s’étouffer à force de rêves niaiseux, vaporeux et boueux.

Passer sa vie à attendre de vivre c’est comme rester coincé dans un « no men’s land »

Je l’ai déjà dit, et cette sagesse ne vient pas de moi, mais le seul bien que nous possédons est le temps présent. C’est merveilleux de le considérer, de l’aimer et de l’employer. On devient peu à peu conscients de ce monde bien réel sous nos pieds : l’herbe fraîchement coupée, le rire contagieux d’un enfant, les embruns qui frôlent le visage, l’énergie contenue dans le corps, l’amour qu’on reçoit et la vie dans chaque pétale…

Lise, Lise, qu’est-ce qui te ferait du bien maintenant ? Maintenant, je veux rire et danser avec Cary Grant tout en savourant une mousse au chocolat. Maintenant, je suis bien vivante et heureuse et c’est tout ce qui compte…

« Borrow it, ma’am ? From whom ? If it’s not yours, whose is it ? »

Je n’emprunte pas le Temps, je n’attends pas qu’il vienne à moi, c’est mon bien le plus précieux, il tourne si vite sur ses petits gonds et il y a tant à faire. La vie en pleine conscience, voilà un défi de taille !

Chers amis, le présent c’est bien le seul courant d’air qui puisse nous transformer. Il est possible de le fuir toute sa vie, mais à quelle fin ? Je refuse de perdre une minute de plus à attendre, à avoir peur, à repousser l’échéance. Certes, ce poids est lourd et combien de fois n’ai-je pas souhaité ne jamais voir « that sight » ? Mais voilà, si on ne change pas, si on n’endosse pas la couronne, on risque de mourir à soi-même et de passer sa vie en exil. Le royaume du Tartare ou les Limbes ne sont pas tout à fait le lieu idéal pour une Croisière à durée indéterminée

Si on ne change pas, si on n’endosse pas la couronne, on risque de mourir à soi-même et de passer sa vie en exil…

SOLITUDE FACE A LA MER

7 JANVIER 2020

« Women need solitude in order to find again the true essence of themselves » Anne Morrow Lindbergh

1er janvier. 0H01. Temps des résolutions.

Vos oreilles ont-elles bourdonné de « Bonne année ! » ? « Alors tes résolutions 2020 » ? Vous affichez un sourire béat, vous serrez les dents pour attraper quelques désirs enfouis, pas trop égoïstes, pas trop idéalistes, pas trop banals et vous marmonnez « je voudrais… je voudrais… partir en voyage… acheter une maison… avoir une promotion… faire du saut à l’élastique… perdre du poids… faire plus de sport… me vouer à une cause humanitaire… trouver l’amour, le grand, le vrai… je voudrais… »

S’en suit l’interminable liste de « goals » ou buts et la conviction que cette année est la nôtre, celle où tout devient possible, car les astres seront sans aucun doute en notre faveur ! Autrefois, on griffonnait ses buts dans le coin d’un vieux cahier qu’on rangeait sous le sommier pour bien vite oublier qu’on s’était promis d’arrêter le chocolat. Aujourd’hui l’ère est à l’esprit communautaire. Quelques heures après avoir dressé la rétrospective FB des douze derniers mois, on se lance dans le selfie fever et la liste de courses personnalisée. Alors pas question d’oublier ses buts cette année ! Vos 600 amis virtuels sauront bien vous le rappeler…

Pourquoi s’atteler à cette maudite liste ?

Par tradition ? Par enthousiasme frénétique ? Par peur d’un silence douteux sur la plateforme tournante du net ? Ne serait-il pas préférable de se fixer un but à la fois, semaine après semaine, mois après mois, nous fiant uniquement à notre voix intérieure ? Il est rare que la vie rentre dans une liste toute faite et encore plus rare que notre année se déroule telle que nous l’avons imaginée en janvier.

Il n’y a pas de plus belles résolutions que celle d’accepter le changement et ses cadeaux déposés sur la plage et charriés par la marée de la vie. Plonger dans les eaux profondes jusqu’à mi-cuisses abandonnant la rive familière, puis nager et nager vers les Îles sous le vent. Il faut bien plus de courage pour ajuster les voiles que pour s’infliger une liste de bonne conduite censée corriger tous nos retards et écarts.

Il me semble que la liste des résolutions est parfois notre liste de cadeaux envoyée trop tard au Père Noël. On a enchaîné le Black Friday, les promotions de Noël et on s’achemine à toute bringue vers les soldes d’Hiver. Sept jours après avoir proclamé nos buts à la face du monde, nous sombrons dans les achats compulsifs qui nous consolent de nos échecs et plus généralement de notre procrastination endémique freinant la moindre tentative d’envisager le but n°1. Faute d’action concrète vers un but encore impalpable, on achète, on accumule les objets, les vêtements, les chaussures. Essayer nous donne l’illusion de devenir. Acheter nous donne l’illusion de contrôler. Posséder nous donne l’illusion de nous remplir. Et quand le produit devient trop familier, il ne peut plus dissimuler le vide qui nous ronge, il faut alors le remplacer, le dupliquer, acheter encore et encore.

La société de consommation exploite nos gouffres intérieurs et troque nos désirs profonds contre des envies futiles. Coupés de la Création qui seule peut régénérer l’âme humaine, nous nous contentons de batteries externes éternellement vides et défaillantes. Je suis sûre que tout comme moi vous avez déjà senti cette insatisfaction latente jamais résorbée et vous aussi, vous avez bricolé pour déraciner ce mal de l’âme.

La société de consommation exploite nos gouffres intérieurs et troque nos désirs profonds contre des envies futiles.

On imagine toutes sortes de placebo : le parfum Lancôme de Julia Roberts, la robe Gucci d’Amal Clooney, le sac à main Vuitton de Céline Dion et le pendentif Swarovski de Miranda Kerr. L’objet nous fait rêver à la vie que d’autres tellement plus connus et tellement plus fortunés ont ; quant à eux, l’objet porté le temps d’un flash et d’un sourire cache leurs démons.

Cette année 2020, je suis retournée à la source… J’ai pris ma voiture, roulé pendant deux délicieuses heures et rejoint la côte. Tout était silencieux et pur. Aucun touriste, aucun surfer, des locaux et quelques « paumés » comme moi qui venaient chercher la paix du grand large.

La marée était basse, les bouchots se dressaient face au couchant, invariables depuis l’été, depuis des années. Droits dans leurs bottes de glaise, les bouchots regardent toujours vers l’horizon, jamais vers la plage et ses dunes, ils cherchent la lumière du soleil, ils respirent le temps que la marée remonte et qu’ils soient à nouveau submergés dans un bain salé et ce, pour plusieurs heures.

J’étais exactement comme les bouchots cet après-midi de janvier. J’ai cessé de regarder en arrière, j’ai ôté mes baskets, posé mon sac-à-dos et j’ai traversé des rangées et des rangées de bouchots déjà secs sous l’effet du vent du Nord. J’ai posé mes mains sur ces grands pieux enfantés par Neptune pour me dresser, j’ai appuyé mon front contre les coques encore fermées, j’ai respiré l’air iodé et j’ai arrêté le temps.

Les mensonges, l’artificialité et l’anxiété que génèrent notre monde ont quitté mon corps, emportés par les vagues douces et cadensées et en échange, mes pieds ont absorbé la vie. La vie cachée de l’Ancien Monde, quand l’Homme était relié à la Création dans son écrin de verdure communément appelé « Jardin »…

Pourquoi l’Homme est-il parti ? Pourquoi ? ai-je demandé à la Mer. Quelle folie l’a poussé hors du Jardin luxuriant, divin où tout le bonheur était à portée de main ? C’est alors que j’ai remarqué les empreintes fraîches des goélands dans le sable humide. Eux aussi ont accepté de perdre l’Eden pour toujours, du moins pour quelques siècles.

« Comment se fait-il… que la chose la plus difficile au monde soit de convaincre un oiseau qu’il est libre et qu’il peut s’en convaincre aisément s’il consacre une partie de son temps à s’y exercer ? » s’exclame Jonathan Livingstone le goéland.

Les goélands ne nous voient qu’en modèles réduits, en pointillés, en taches insignifiantes. Comment pourraient-ils se croire menacés par nos gros sabots ? La clef de leur bonheur, c’est qu’ils naissent en se sachant libres, ils naissent entre le ciel et la terre et ne comptent pas redescendre aussitôt.

« Nous sommes libres d’aller où bon nous semble et d’être ce que nous sommes » ajoute Jonathan Livingstone.

J’ai regardé, ébouie, ces oiseaux de mer chatouillant le couchant et j’ai compris que moi aussi je suis entre les deux. Née dans ce monde, bien souvent enfoncée dans le sable jusqu’aux genoux, j’aspire au divin et à une réalité invisible à l’oeil nu. Je suis persuadée qu’il y a tellement plus que cette lumière artificielle qui nous fait croître de travers comme les plants de basilics dans les galeries souterraines de Naples. Il existe une lumière pure faite sur mesure pour notre âme affamée et repue des néons détraqués de nos fourmilières suréquipées.

Etourdie par tant de clarté, je me suis assise sur le banc de fortune qui abritait d’autres moules endormies. J’ai fermé les yeux longtemps, j’ai pleuré aussi d’être si faible face à tel déchaînement du destin qui avait reflué récemment devant ma porte. On se demande pourquoi de vieilles blessures se réouvrent brutalement, pourquoi « tous nos vieux ennemis », comme dirait Cyrano, se liguent pour nous barrer la route alors qu’on commence à peine à voler.

Nous avons tous connu nos heures sombres, le corps recroquevillé et le front collé contre le fond de la baignoire, nous avons tous vomi notre douleur et maudit la vie parfois si injuste, nous avons craint de ne pas passer la nuit, d’être absorbés par nos flots de larmes amères et de ne plus jamais nous relever. C’est alors que nous avons trouvé l’entre-deux, la lumière originelle et le vent de l’Est assez fort pour nous porter.

« La seule différence est qu’ils ont commencé à comprendre ce qu’ils sont vraiment et […] à mettre en œuvre les moyens que la Nature leur a accordés » lance Jonathan Livingstone.

Mais oui ! Bien sûr Jonathan ! Je comprends enfin…

Pourquoi « tous nos vieux ennemis » cesseraient-ils brutalement de nous retenir par la cheville ? Nous avons creusé et creusé pour sortir nos pieds de la fourmilière, nous courons hors d’haleine sur la plage, nous nous roulons dans les vagues avec frénésie et puis nous commençons à nous éloigner, notre talon rebondit sur la vague et hop ! On nous attrape !

« Voyons, reviens ! Il y a encore des galeries à consolider. Tiens, voici ta lampe frontale ! N’y va pas ! Tu vas te perdre et nous ne serons pas là pour te sauver. Nous avons besoin de toi, tu travailles dix fois plus vite que toute la colonie réunie et tu sais toujours là où il faut aller. »

La libération vaut bien quelques larmes. Il est probable que si on ne nous retenait pas une dernière fois par le talon, nous n’aurions jamais la force nécessaire pour rebondir dans l’immensité vierge et gonfler nos voiles à peine dépliées. Remercions « tous nos vieux ennemis », qui nous attendent encore sur les dunes, de nous avoir précipités dans cet entre-deux délicieux où la lumière abonde et révèle tout.

« Alors tes résolutions ? »

Je retourne à la source de toutes choses, à mon Eden encore invisible, à ma plage immaculée, au soleil de janvier trop longtemps caché derrière les nuages. Je nourris les coques de mes larmes salées, je lave mes pieds sur le rivage, je recueille la vie dans mon sein et je regarde en arrière une dernière fois pour découvrir mes ailes d’Albatros qui m’empêchaient, jadis, de marcher…

Je retourne à la source de toutes choses, à mon Eden encore invisible, à ma plage immaculée… LISE

Le Temps du Silence

13 DÉCEMBRE 2019

« Elle poursuivit comme si personne ne manquait. Comme si le calme était revenu dans son âme… »

Alice FERNEY, L’Élégance des veuves (1995)

Les femmes, les hommes, les enfants du siècle passé ont cultivé le Silence. Certes, ils ont traversé des guerres mondiales, le chaos politique, l’insécurité économique, mais ils vous en disent peu ou pas. Nos grands-parents et leurs parents ne se plaignaient jamais, ne se révoltaient même pas à l’idée d’avoir failli tout perdre, et peut-être perdu, et ce stoïcisme est si frappant qu’on se demande s’ils n’étaient pas perdus quelque part sur un coin de la banquise de l’Antarctique pendant que les troupes ennemies défilaient dans Paris.

Le danger était partout et le monde a changé si vite et si brutalement chaque décennie du XXe siècle qu’il n’est pas imaginable que nos ancêtres aient supporté l’incertitude, la violence et la mort sans sourciller, sans aucun dommage émotionnel et psychologique.

Adèle Bloch Bauer et son mari

Nous qui assistons à un déballage quotidien et malaisant des émotions de notre prochain sur les réseaux sociaux ne pouvons comprendre le Temps du Silence. Depuis l’assassinat de Kennedy, la mort de Diana, nous ne sommes que déballage émotionnel, larmes, effusions. Nous ne semblons jamais guérir de nos traumatismes, nous claquons un argent fou chez les psychologues, hypnotiseurs et psychanalystes (loin de moi l’idée de remettre en cause les compétences de ces professionnels) pour parler, déballer, sangloter…

Je m’interroge simplement : comment avons-nous pu passer du Silence pieux et des yeux secs aux Thérapies assourdissantes que nous faisons encore et encore avec nous-mêmes, c’est-à-dire sur notre mur, dans notre story, assistés par nos compatissants followers et accompagnés d’un torrent de larmes ?

Avons-nous trop caché et trop contenu ? Notre corps hérité de nos ancêtres se venge-t-il de toutes les larmes salées qui ont été refoulées ? Ceux qui sont morts appuient-ils leur front contre le nôtre dans l’Invisible de leur dimension nous suppliant de pleurer tout ce qu’ils se sont interdits ?

Certains avanceraient que la génération des Millennials montre une faible capacité à supporter les épreuves de la vie, les retards, les insatisfactions. Ils vivent dans l’instant, le monde virtuel, l’expression sans filtre de soi, les selfies à outrance et les cadeaux compensatoires des parents qui n’ont plus le temps de les voir grandir. Je crois qu’ils parlent beaucoup et montrent beaucoup d’eux-mêmes parce qu’aucune génération n’a jamais été aussi seule et mal aimée. De fait, ils ne savent pas trouver les mots justes et mesurés pour dire qui ils sont et ce qu’ils ressentent. Ils s’expriment, certes, mais sont bien incapables d’analyser leur dire et leur malaise.

Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Pour peu que leurs parents étaient très occupés, très au travail, très absents et très collés à leur écran, quel qu’il soit, personne ne leur a appris le Langage. Cela me rappelle deux couples attendant leur commande, assis nonchalamment dans le MacDonald. Je ne suis pas loin et j’observe « en double » la même scène. Le père est penché sur son Iphone, littéralement absorbé par l’écran lumineux, la mère sur le sien, ou bien s’agitant au comptoir, l’enfant dans la poussette gazouille, gémit, s’exprime, veut communiquer, mais personne ne lui répond, ou bien on lui aboie dessus.

Puis l’enfant grandit, il pleure encore, ce sont des caprices, des plaies non identifiées, une trop grande solitude, mais ses parents le croient en sécurité dans sa chambre où le monde et ses prédateurs rentrent et sortent par l’écran de son téléphone, de son ordinateur, de sa tablette. Il est ultra « connecté », il a bien retenu sa leçon, mais il est incapable de dire qui il est et ce qu’il ressent véritablement. Alors pour oublier ce grand vide dans lequel il perd pied, il publie beaucoup, il like beaucoup, il a besoin de dire qu’il aime les autres et de lire qu’on le suit et qu’on l’aime, que son existence ne passe pas inaperçue aux yeux des autres, 600 amis virtuels toujours connectés tout aussi déboussolés que lui…

C’est alors que le thérapeute intervient. Trouble du comportement, insomnies, alimentation chaotique, phobie scolaire, instinct de persécution, violence dans la Cour de récréation, hyperactivité, dys-quelque chose… On va le faire parler et l’écouter, on va lui apprendre la communication saine, on va essayer de le « stabiliser » et d’en faire un adulte pas trop amoché.

Notre société a ouvert la boîte de Pandore de l’Ego. Le Temps du Silence est bien révolu et les anti-dépresseurs fonctionnent à plein régime. Pourquoi ? Nous ne subissons aucune arrestation, aucune guerre des tranchées, aucun couvre-feu, aucune déportation et pourtant, nulle génération n’a été plus malade que la nôtre.

Vous objecterez : « Oui, mais avant, on ne le disait pas, on n’en parlait pas, on vivait avec… » Je vous l’accorde. Pas encore bombardés par les fictions hollywoodiennes éprises de couples parfaits et de l’amour qui triomphe toujours, se consomme avec le premier venu, se renouvelle sans cesse et justifie toutes les trahisons et pulsions égoïstes, nos ancêtres savaient très tôt que la vie est juxtaposée à la mort et que les quelques joies sont « très vite effacées par d’inoubliables chagrins » (Marcel Pagnol). Vous lisiez cette sagesse des Anciens dans le couffin vide de votre plus jeune frère qui n’avait pas survécu à sa première semaine sur terre, sur la médaille tachée de votre père mort au front en quatorze, à la clôture du champ désormais interdit vendu au rabais par votre mère, veuve à vingt ans. On vous avait pétri dans cette sagesse du « rien ne dure jamais » et la souffrance était ainsi votre héritage, votre dot, sans que jamais on n’en parle.

Maria Altmann devant le portrait de sa tante Adèle.

On ne savait pas parler de la vie, on ne pouvait que la vivre et la traîner dans les plis de sa robe, de sa chemise, robe et chemise cent fois reprisées et à jamais portées. On vivait par imitation, sans se plaindre, sans formuler la moindre frustration, à moins de passer pour une originale, une fragile. On vivait trop content de ne pas être mort prématurément et on taisait ce fourmillement intérieur qui pourrait bien encombrer le corps tout entier tendu dans les gros travaux, la moisson, l’élevage des bêtes, la mine, l’usine, l’enfantement périlleux…

« Dis, grand-mère, comment ta mère, comment ta belle-mère ont supporté de perdre leur mari à la guerre, leur enfant à la naissance ? Qu’est-ce qu’elles ressentaient ? Ont-elles pleuré ? Ont-elles surmonté leurs blessures ? Que disait-on d’elles au village ? Avaient-elles le corps abimé par la vie ? »

Rien, elle ne sait rien. « Tu sais, on ne parlait pas de ces choses-là. Elle est morte à quarante ans et personne n’en a jamais parlé. »

Rien, je ne sais rien. Ces visages à jamais voilés, à peine reconnaissables dans le coin d’une vieille photo prise de très loin. Un regard indéchiffrable et impassible, des rides, certes, mais c’est un parchemin illisible.

Je ne sais rien de ce Temps du Silence. Ces femmes n’ont rien écrit et rien dit. Leur vie est passée comme un rêve. Leur souffrance reste à jamais cachée dans leurs entrailles. Petits bouts de femmes jamais courbés, jamais désespérés, jamais inoccupés. Il est probable que la fatigue ne s’est fait sentir qu’au moment de partir, la main sur le comptoir et les yeux hagards, sans rien à dire, sans blessure à confesser, sans regret, peut-être soulagées d’avoir atteint le port où l’âme pourrait enfin se déplier et s’étendre dans la douce chaleur d’un été immobile.

J’oserais vous dire que je porte ces petits bouts de femmes en moi, sans le savoir, sans identifier ce qui vient d’elles et ce qui est de moi, ce que la vie nous a dédié et ce qui nous rapproche. Je ne pourrais même pas vous dire ce qui les rappelle dans mes traits et ma silhouette. Mais je serais tentée de penser qu’elles m’ont soufflé sur le berceau cette résilience à toute épreuve qui m’incite à « poursuivre comme si personne ne manquait, comme si le calme était revenu dans mon âme ». Alors quand j’éclate en sanglots et ris aux larmes, c’est mon cadeau à ces petits bouts de femmes, ce trop plein d’émotions qu’elles ont emportées prématurément avec elles, ce lien du sang qui n’est autre que l’onde de la joie et de la souffrance qui nous réunit.

Enfin, je me rappelle ce Temps du Silence et j’essaie de le retrouver quelquefois. Je m’exile, loin de mon univers connecté, je pars seule dans cette brèche imperceptible de l’Autrefois. Je fais silence, je vide mon esprit, les pieds clapotant à la surface d’une eau vierge et très douce et dans mon silence, je les entends, mes petits bouts de femmes, je les retrouve et nous parlons de tout ce dont seules les femmes ont le secret, de l’amour, de la vie, des larmes, des joies fragiles, du nourrisson chaud contre la poitrine, de l’homme insaisissable et si nécessaire. Lise note alors tout ce que ces petits bouts de femmes lui disent et elles ont beaucoup à dire, croyez-moi !

« Quelque chose que sans un pli, sans une tache, j’emporte malgré vous… mon panache »

8 JUILLET 2019

Traversant un couloir sombre, on voit sur les murs des peintures de navires, de généraux vendéens, des phrases en lettres lumineuses :

« Combattu souvent, battu parfois, abattu jamais »

« Je ne reviendrai ici que mort ou victorieux »

C’est le Théâtre des Géants. 

Rêve de démesure, de grandeur, de panache.

C’est pour lui que Philippe de Villiers a créé le Puy du fou. Il l’a rêvé, l’a attendu et l’a fait sortir de terre après des années de travail.

Un plateau tournant où les décors défilent devant vos yeux, habités par des acteurs qui semblent parfois irréels, comme endormis dans le temps ou échoués sur une île oubliée.

Napoléon parqué à Sainte-Hélène appelle Athanase, imaginant un destin différent pour lui et son pays s’il avait été secondé par un tel homme.

Mais François Athanase Charette de la Contrie n’est pas homme à se marchander pour la cause d’un autre. Il n’obéit qu’à son cœur, à son Roi et à son Dieu.

Porteur de la Liberté, Athanase chemine sur des mers parfois hostiles pour secourir les révolutionnaires du Nouveau Monde.

Il revient dans son pays et découvre que la Révolution s’est habillée en Tyrannie et l’Égalité en Génocide.

Le peuple souffre, sa région saigne et la foi meurt. Athanase guide les fourches et les piques dans le Bocage vendéen…

Il est difficile de décrire la gamme des émotions saisissant le spectateur tout au long du « Dernier Panache ». C’est plus qu’un spectacle grandeur nature, c’est un spectacle de Géants qui nous immerge à 360 degrés dans la trajectoire admirable de Charette.

Subtile association du film et des décors « percés », nous voguons vers Sainte-Hélène puis cherchons Athanase dans cette coque de bateau ouverte au rythme effréné du violon de l’Amazone qui éveille en nous une épopée de vie enfouie depuis l’enfance.

Ironie de l’Histoire, celui que la Révolution a tant voulu oublier n’a jamais été aussi vivant qu’au Théâtre des Géants. Il vogue, il marche, il danse, il combat, il tombe. Athanase nous rappelle tout ce qu’il y a de bon, de noble et d’admirable dans l’être humain.

Athanase nous rappelle tout ce qu’il y a de bon, de noble et d’admirable dans l’être humain.

Un sage a dit : « La perfection n’est jamais dans les hommes, mais parfois dans leurs intentions ».

La perfection n’est ni dans Charette, ni dans son plus grand mécène (Philippe De Villiers), mais dans leur Panache.

Cette plume blanche que le général de Marine porte pour ne jamais « abdiquer l’honneur d’être une cible » (comme le déclare la voix ferme et profonde d’Alexis Victor, doublure d’Athanase).

Il y a du génie à oser faire preuve de Panache, à accepter d’être une cible mouvante quand on pourrait rester tranquillement au coin du feu, chez soi, en attendant que l’Histoire décide pour nous.

Athanase nous fait sortir de notre apathie. Non, tout n’est pas acceptable ! Non, tout ne se vaut pas ! Il n’y a de combat perdu que celui qu’on refuse de mener. 

« Rien ne se perd jamais » dit-il dans un souffle.

Le Panache de De Villiers a été de contrer tous ces Historiens qui refusent de dire la vérité sur le Génocide vendéen. Dignes héritiers de Robespierre qui déclara à la Convention que la Révolution devait survivre intacte et sans tache dans le sang et le silence de la Vendée. L’Histoire protège les colonnes infernales du général Turreau – extrémité de toute situation de crise – et continue de traîner dans la boue les vils croyants de Vendée – renégats d’un monde primitif – cachant ses crimes sous le drapeau tricolore.

« Rien ne se perd jamais… »

La plume immaculée du Panache ne vit certes pas longtemps – une course dans la forêt de la Chabotterie, les branches griffant le visage, balles ensanglantant l’indomptable Charette – mais elle élève la vérité au-dessus des marécages du compromis et du mensonge.

Alors que les paroles de Soljenitsyne s’impriment dans le Théâtre des Géants pour conclure l’épopée des cordes sensibles de l’Amazone éternelle : « les Français seront de plus en plus nombreux à mieux comprendre, à mieux estimer, à garder avec fierté dans leur mémoire la résistance et le sacrifice de la Vendée », les spectateurs se taisent, écarquillent les yeux, essuient des larmes, s’enfoncent un peu plus dans leur fauteuil, balaient une dernière fois du regard les peintures immenses projetées de part et d’autre :

Cathelineau, le « Saint de l’Anjou »
La Rochejaquelein, l’ « Achille de la Vendée »
Bonchamps, l’ « immortel »
Stofflet, « l’irréductible guerrier lorrain »
D’Elbée, le général « Providence »
Lescure, le « Saint du Poitou »

Charette, le « Roi de la Vendée »

Athanase, Athanase…

Le Panache renaît de ses cendres.

On aiguise la plume blanche sur laquelle on s’était assis en rentrant, on la lisse lentement, lentement et avec dévotion. Le courage renaît, la barbarie recule, car il n’y a rien que le peuple français aime tant que les causes perdues, les Cyrano, les Charette, les Jean Moulin…

Le Panache renaît de ses cendres.