« There is a sight I hoped I would never see »

4 FÉVRIER 2020

« Is Your Majesty willing to take the oath ?

-I am willing…

-Will you maintain and preserve inviolably ?

-‘Inviolably’, it means you make a promise you can never break, a very sacred promise indeed…

You have to anoint me, otherwise, I can’t be King. Do you understand ? When the holy oil touches me, I am transformed, brought into direct contact with the divine, forever changed, bound to God. It is the most important part of the entire ceremony.

-Be thy hands, anointed, with holy oil.

Be thy breast, anointed, with holy oil.

Be thy head, anointed, with holy oil.

As kings, priests and prophets were anointed. »

George VI portant la couronne :

« That’s very heavy indeed.

-Five pounds, sir.

-Not to mention the symbolic weight, hm ?

There’s a sight I hoped I’d never see. »

Elizabeth II portant la couronne :

« It’s not as easy as it looks.

-That’s exactly what the King said.

-I remember.

Do you suppose I could borrow it for a couple of days ? Just to practice.

-Borrow it, ma’am ? From whom ? If it’s not yours, whose is it ? »

The Crown, saison 1, épisode 5

On pourrait penser que George VI et sa fille sont des privilégiés parmi les plus privilégiés : ils portent une couronne, vivent à Buckingham Palace et dirigent le monde. Probable que beaucoup de nos connaissances et amis pensent que nous sommes les plus privilégiés des privilégiés : nous avons un travail, une sécurité financière, une famille, des loisirs et voyageons de temps à autre. Probable que beaucoup de mes lecteurs pensent que je suis la plus privilégiée des privilégiés : j’écris, je prends des photos, je voyage, je publie…

Pourquoi donc nous sentons-nous régulièrement si misérables, seuls et malchanceux ? Ce que nous désirons a tendance à devenir ce saint graal inatteignable, gardé par une armée de Croisés entoilés dans le temps, poussiéreux, croulants sous les sombres grimoires au fin fond d’une obscure grotte humide et oubliée…

Ce que nous désirons a tendance à devenir ce saint graal inatteignable…

Certains veulent plus que tout la gloire et ne la trouvent jamais, d’autres l’ont toujours fuie et doivent vivre avec cette compagne capricieuse. Quoi qu’il en soit, nous cherchons tous un sens à cette existence mortelle coincée entre deux brouillards : l’avant et l’après. Et puis arrive ce jour où le sens de notre voyage, autrefois hasardeux, se manifeste sous nos yeux écarquillés. Cela n’avait rien à voir avec ce que nous imaginions. C’est comme s’éveiller costumé des pieds à la tête dans la mauvaise pièce, dans le mauvais acte, dans la mauvaise scène…

C’est probablement ce qu’a ressenti le pauvre Bertie le jour de l’abdication de son frère aîné Edouard VIII, ou « le tapageur David », comme j’aime à le nommer. « There’s a sight I hoped I’d never see » déclare Bertie en se regardant dans un miroir de Buckingham Palace, écrasé par le poids de cette imposante couronne, quelques jours avant son onction.

J’aime le destin de Bertie et d’Elizabeth, car ce n’est pas un conte de fées, mais plutôt la vie qui emporte par flux et reflux, une nation qui supplie celui qui ne rêvait que d’une vie très simple, très discrète et très retirée d’avancer en pleine lumière et de la conduire dans une guerre aussi brutale qu’inattendue.

Alors bien sûr, je vous l’accorde, on peut en vouloir à son frère, à sa famille, au monde entier, à Dieu même d’avoir à changer ses plans, à renoncer, à abdiquer sa volonté, à s’adapter, et pour finir, à accepter… On se sent tout désarticulé comme un pantin qui a perdu l’usage de ses membres et qui gesticule sur une scène féroce.

La couronne est bien trop lourde, les responsabilités écrasantes et on finit par ne plus se reconnaître dans cette vie trop grande, comme un étranger qu’on observerait des coulisses, avec méfiance : « It’s not as easy as it looks ». Privilégié ou maudit ? C’est à vous de me le dire…

Peut-être bien que la royauté ne s’achète pas, ne se marchande pas, elle se découvre et s’acquiert au moment où l’on s’y attend le moins. Réfléchissons quelques instants : si Edouard VIII, Wallis Simpson et leurs sympathies pour le Fuhrer n’avaient pas abdiqué avant le couronnement, le destin des Iles britanniques, de l’Europe et d’une certaine façon, du monde n’aurait jamais été le même.

Je suis de ceux qui pensent que rien n’arrive par hasard. Et si la situation maritale de Wallis avait été une bénédiction pour la préservation et la résistance d’un peuple farouchement libre et indépendant ? Sage est celui qui a déclaré que l’Histoire tourne sur de tout petits gonds. Nul doute qu’il en est de même pour nos histoires individuelles, minuscules, insignifiantes : un choix, une rencontre qui s’ajoutent à d’autres choix et à d’autres rencontres, qui mis bout à bout deviennent notre tapisserie de Bayeux brodée en fils d’or très fins.

Certes, nous pouvons refuser l’appel ou la passerelle vers une vie bien différente de celle que nous avons concoctée toute notre enfance, mais peut-être passerons-nous à côté de notre destin, de notre couronnement, de notre onction, de notre royauté. Nous bâtissons des terriers bien solides quand notre Maître nous a créés pour voler.

Nous bâtissons des terriers bien solides quand notre Maître nous a créés pour voler.

Allons-nous accepter d’être « transformés pour toujours » ? Ou bien préférons-nous nous carapater avant même de soupeser la couronne ?

Je suis convaincue qu’une fois passée et consommée la jouissance de récupérer sa liberté, de fuir, de renverser un destin royal, « David le tapageur » a pleuré beaucoup et longtemps. De petits gonds qui l’éloignaient à jamais de la couronne et de l’onction, une boîte vide, quelques souvenirs épars, un exil éternel et des fêtes sans fin pour oublier tout ce qu’on a perdu.

Laissez-moi vous dire que nous sommes tellement plus que nos peurs et nos rêves inachevés. C’est de la poudre de magicien qui nous étouffe et envahit l’espace un moment, mais rappelez-vous, ce n’est rien d’autre que de la poudre. Ce qui avait tellement d’importance hier repose sur le sol inerte le lendemain. Cependant, il arrive que cette poudre stagnante nous aveugle tant et tant qu’on tourne les gonds de notre Légende Personnelle à tâtons, espérant trouver de l’air frais sur le mauvais chemin.

J’ai décidé de lâcher le passé, cessant ainsi et définitivement je l’espère, de me rouler dans les draps de ma mélancolie aigre-douce qui réécrit l’histoire à son avantage, avec de la poudre de magicien, mais sans aucune vérité ni consistance.

Puis, j’ai décidé de décoller mon front de la vitre colorée de l’avenir. Quand j’aurai ça, je serai heureuse, quand je vivrai là, je serai comblée, quand je trouverai le bon numéro, je serai aimée. Foutaises ! Passer sa vie à attendre de vivre c’est comme rester coincé dans un « no men’s land » croulant sous les gaz et s’étouffer à force de rêves niaiseux, vaporeux et boueux.

Passer sa vie à attendre de vivre c’est comme rester coincé dans un « no men’s land »

Je l’ai déjà dit, et cette sagesse ne vient pas de moi, mais le seul bien que nous possédons est le temps présent. C’est merveilleux de le considérer, de l’aimer et de l’employer. On devient peu à peu conscients de ce monde bien réel sous nos pieds : l’herbe fraîchement coupée, le rire contagieux d’un enfant, les embruns qui frôlent le visage, l’énergie contenue dans le corps, l’amour qu’on reçoit et la vie dans chaque pétale…

Lise, Lise, qu’est-ce qui te ferait du bien maintenant ? Maintenant, je veux rire et danser avec Cary Grant tout en savourant une mousse au chocolat. Maintenant, je suis bien vivante et heureuse et c’est tout ce qui compte…

« Borrow it, ma’am ? From whom ? If it’s not yours, whose is it ? »

Je n’emprunte pas le Temps, je n’attends pas qu’il vienne à moi, c’est mon bien le plus précieux, il tourne si vite sur ses petits gonds et il y a tant à faire. La vie en pleine conscience, voilà un défi de taille !

Chers amis, le présent c’est bien le seul courant d’air qui puisse nous transformer. Il est possible de le fuir toute sa vie, mais à quelle fin ? Je refuse de perdre une minute de plus à attendre, à avoir peur, à repousser l’échéance. Certes, ce poids est lourd et combien de fois n’ai-je pas souhaité ne jamais voir « that sight » ? Mais voilà, si on ne change pas, si on n’endosse pas la couronne, on risque de mourir à soi-même et de passer sa vie en exil. Le royaume du Tartare ou les Limbes ne sont pas tout à fait le lieu idéal pour une Croisière à durée indéterminée

Si on ne change pas, si on n’endosse pas la couronne, on risque de mourir à soi-même et de passer sa vie en exil…

SOLITUDE FACE A LA MER

7 JANVIER 2020

« Women need solitude in order to find again the true essence of themselves » Anne Morrow Lindbergh

1er janvier. 0H01. Temps des résolutions.

Vos oreilles ont-elles bourdonné de « Bonne année ! » ? « Alors tes résolutions 2020 » ? Vous affichez un sourire béat, vous serrez les dents pour attraper quelques désirs enfouis, pas trop égoïstes, pas trop idéalistes, pas trop banals et vous marmonnez « je voudrais… je voudrais… partir en voyage… acheter une maison… avoir une promotion… faire du saut à l’élastique… perdre du poids… faire plus de sport… me vouer à une cause humanitaire… trouver l’amour, le grand, le vrai… je voudrais… »

S’en suit l’interminable liste de « goals » ou buts et la conviction que cette année est la nôtre, celle où tout devient possible, car les astres seront sans aucun doute en notre faveur ! Autrefois, on griffonnait ses buts dans le coin d’un vieux cahier qu’on rangeait sous le sommier pour bien vite oublier qu’on s’était promis d’arrêter le chocolat. Aujourd’hui l’ère est à l’esprit communautaire. Quelques heures après avoir dressé la rétrospective FB des douze derniers mois, on se lance dans le selfie fever et la liste de courses personnalisée. Alors pas question d’oublier ses buts cette année ! Vos 600 amis virtuels sauront bien vous le rappeler…

Pourquoi s’atteler à cette maudite liste ?

Par tradition ? Par enthousiasme frénétique ? Par peur d’un silence douteux sur la plateforme tournante du net ? Ne serait-il pas préférable de se fixer un but à la fois, semaine après semaine, mois après mois, nous fiant uniquement à notre voix intérieure ? Il est rare que la vie rentre dans une liste toute faite et encore plus rare que notre année se déroule telle que nous l’avons imaginée en janvier.

Il n’y a pas de plus belles résolutions que celle d’accepter le changement et ses cadeaux déposés sur la plage et charriés par la marée de la vie. Plonger dans les eaux profondes jusqu’à mi-cuisses abandonnant la rive familière, puis nager et nager vers les Îles sous le vent. Il faut bien plus de courage pour ajuster les voiles que pour s’infliger une liste de bonne conduite censée corriger tous nos retards et écarts.

Il me semble que la liste des résolutions est parfois notre liste de cadeaux envoyée trop tard au Père Noël. On a enchaîné le Black Friday, les promotions de Noël et on s’achemine à toute bringue vers les soldes d’Hiver. Sept jours après avoir proclamé nos buts à la face du monde, nous sombrons dans les achats compulsifs qui nous consolent de nos échecs et plus généralement de notre procrastination endémique freinant la moindre tentative d’envisager le but n°1. Faute d’action concrète vers un but encore impalpable, on achète, on accumule les objets, les vêtements, les chaussures. Essayer nous donne l’illusion de devenir. Acheter nous donne l’illusion de contrôler. Posséder nous donne l’illusion de nous remplir. Et quand le produit devient trop familier, il ne peut plus dissimuler le vide qui nous ronge, il faut alors le remplacer, le dupliquer, acheter encore et encore.

La société de consommation exploite nos gouffres intérieurs et troque nos désirs profonds contre des envies futiles. Coupés de la Création qui seule peut régénérer l’âme humaine, nous nous contentons de batteries externes éternellement vides et défaillantes. Je suis sûre que tout comme moi vous avez déjà senti cette insatisfaction latente jamais résorbée et vous aussi, vous avez bricolé pour déraciner ce mal de l’âme.

La société de consommation exploite nos gouffres intérieurs et troque nos désirs profonds contre des envies futiles.

On imagine toutes sortes de placebo : le parfum Lancôme de Julia Roberts, la robe Gucci d’Amal Clooney, le sac à main Vuitton de Céline Dion et le pendentif Swarovski de Miranda Kerr. L’objet nous fait rêver à la vie que d’autres tellement plus connus et tellement plus fortunés ont ; quant à eux, l’objet porté le temps d’un flash et d’un sourire cache leurs démons.

Cette année 2020, je suis retournée à la source… J’ai pris ma voiture, roulé pendant deux délicieuses heures et rejoint la côte. Tout était silencieux et pur. Aucun touriste, aucun surfer, des locaux et quelques « paumés » comme moi qui venaient chercher la paix du grand large.

La marée était basse, les bouchots se dressaient face au couchant, invariables depuis l’été, depuis des années. Droits dans leurs bottes de glaise, les bouchots regardent toujours vers l’horizon, jamais vers la plage et ses dunes, ils cherchent la lumière du soleil, ils respirent le temps que la marée remonte et qu’ils soient à nouveau submergés dans un bain salé et ce, pour plusieurs heures.

J’étais exactement comme les bouchots cet après-midi de janvier. J’ai cessé de regarder en arrière, j’ai ôté mes baskets, posé mon sac-à-dos et j’ai traversé des rangées et des rangées de bouchots déjà secs sous l’effet du vent du Nord. J’ai posé mes mains sur ces grands pieux enfantés par Neptune pour me dresser, j’ai appuyé mon front contre les coques encore fermées, j’ai respiré l’air iodé et j’ai arrêté le temps.

Les mensonges, l’artificialité et l’anxiété que génèrent notre monde ont quitté mon corps, emportés par les vagues douces et cadensées et en échange, mes pieds ont absorbé la vie. La vie cachée de l’Ancien Monde, quand l’Homme était relié à la Création dans son écrin de verdure communément appelé « Jardin »…

Pourquoi l’Homme est-il parti ? Pourquoi ? ai-je demandé à la Mer. Quelle folie l’a poussé hors du Jardin luxuriant, divin où tout le bonheur était à portée de main ? C’est alors que j’ai remarqué les empreintes fraîches des goélands dans le sable humide. Eux aussi ont accepté de perdre l’Eden pour toujours, du moins pour quelques siècles.

« Comment se fait-il… que la chose la plus difficile au monde soit de convaincre un oiseau qu’il est libre et qu’il peut s’en convaincre aisément s’il consacre une partie de son temps à s’y exercer ? » s’exclame Jonathan Livingstone le goéland.

Les goélands ne nous voient qu’en modèles réduits, en pointillés, en taches insignifiantes. Comment pourraient-ils se croire menacés par nos gros sabots ? La clef de leur bonheur, c’est qu’ils naissent en se sachant libres, ils naissent entre le ciel et la terre et ne comptent pas redescendre aussitôt.

« Nous sommes libres d’aller où bon nous semble et d’être ce que nous sommes » ajoute Jonathan Livingstone.

J’ai regardé, ébouie, ces oiseaux de mer chatouillant le couchant et j’ai compris que moi aussi je suis entre les deux. Née dans ce monde, bien souvent enfoncée dans le sable jusqu’aux genoux, j’aspire au divin et à une réalité invisible à l’oeil nu. Je suis persuadée qu’il y a tellement plus que cette lumière artificielle qui nous fait croître de travers comme les plants de basilics dans les galeries souterraines de Naples. Il existe une lumière pure faite sur mesure pour notre âme affamée et repue des néons détraqués de nos fourmilières suréquipées.

Etourdie par tant de clarté, je me suis assise sur le banc de fortune qui abritait d’autres moules endormies. J’ai fermé les yeux longtemps, j’ai pleuré aussi d’être si faible face à tel déchaînement du destin qui avait reflué récemment devant ma porte. On se demande pourquoi de vieilles blessures se réouvrent brutalement, pourquoi « tous nos vieux ennemis », comme dirait Cyrano, se liguent pour nous barrer la route alors qu’on commence à peine à voler.

Nous avons tous connu nos heures sombres, le corps recroquevillé et le front collé contre le fond de la baignoire, nous avons tous vomi notre douleur et maudit la vie parfois si injuste, nous avons craint de ne pas passer la nuit, d’être absorbés par nos flots de larmes amères et de ne plus jamais nous relever. C’est alors que nous avons trouvé l’entre-deux, la lumière originelle et le vent de l’Est assez fort pour nous porter.

« La seule différence est qu’ils ont commencé à comprendre ce qu’ils sont vraiment et […] à mettre en œuvre les moyens que la Nature leur a accordés » lance Jonathan Livingstone.

Mais oui ! Bien sûr Jonathan ! Je comprends enfin…

Pourquoi « tous nos vieux ennemis » cesseraient-ils brutalement de nous retenir par la cheville ? Nous avons creusé et creusé pour sortir nos pieds de la fourmilière, nous courons hors d’haleine sur la plage, nous nous roulons dans les vagues avec frénésie et puis nous commençons à nous éloigner, notre talon rebondit sur la vague et hop ! On nous attrape !

« Voyons, reviens ! Il y a encore des galeries à consolider. Tiens, voici ta lampe frontale ! N’y va pas ! Tu vas te perdre et nous ne serons pas là pour te sauver. Nous avons besoin de toi, tu travailles dix fois plus vite que toute la colonie réunie et tu sais toujours là où il faut aller. »

La libération vaut bien quelques larmes. Il est probable que si on ne nous retenait pas une dernière fois par le talon, nous n’aurions jamais la force nécessaire pour rebondir dans l’immensité vierge et gonfler nos voiles à peine dépliées. Remercions « tous nos vieux ennemis », qui nous attendent encore sur les dunes, de nous avoir précipités dans cet entre-deux délicieux où la lumière abonde et révèle tout.

« Alors tes résolutions ? »

Je retourne à la source de toutes choses, à mon Eden encore invisible, à ma plage immaculée, au soleil de janvier trop longtemps caché derrière les nuages. Je nourris les coques de mes larmes salées, je lave mes pieds sur le rivage, je recueille la vie dans mon sein et je regarde en arrière une dernière fois pour découvrir mes ailes d’Albatros qui m’empêchaient, jadis, de marcher…

Je retourne à la source de toutes choses, à mon Eden encore invisible, à ma plage immaculée… LISE

Le Temps du Silence

13 DÉCEMBRE 2019

« Elle poursuivit comme si personne ne manquait. Comme si le calme était revenu dans son âme… »

Alice FERNEY, L’Élégance des veuves (1995)

Les femmes, les hommes, les enfants du siècle passé ont cultivé le Silence. Certes, ils ont traversé des guerres mondiales, le chaos politique, l’insécurité économique, mais ils vous en disent peu ou pas. Nos grands-parents et leurs parents ne se plaignaient jamais, ne se révoltaient même pas à l’idée d’avoir failli tout perdre, et peut-être perdu, et ce stoïcisme est si frappant qu’on se demande s’ils n’étaient pas perdus quelque part sur un coin de la banquise de l’Antarctique pendant que les troupes ennemies défilaient dans Paris.

Le danger était partout et le monde a changé si vite et si brutalement chaque décennie du XXe siècle qu’il n’est pas imaginable que nos ancêtres aient supporté l’incertitude, la violence et la mort sans sourciller, sans aucun dommage émotionnel et psychologique.

Adèle Bloch Bauer et son mari

Nous qui assistons à un déballage quotidien et malaisant des émotions de notre prochain sur les réseaux sociaux ne pouvons comprendre le Temps du Silence. Depuis l’assassinat de Kennedy, la mort de Diana, nous ne sommes que déballage émotionnel, larmes, effusions. Nous ne semblons jamais guérir de nos traumatismes, nous claquons un argent fou chez les psychologues, hypnotiseurs et psychanalystes (loin de moi l’idée de remettre en cause les compétences de ces professionnels) pour parler, déballer, sangloter…

Je m’interroge simplement : comment avons-nous pu passer du Silence pieux et des yeux secs aux Thérapies assourdissantes que nous faisons encore et encore avec nous-mêmes, c’est-à-dire sur notre mur, dans notre story, assistés par nos compatissants followers et accompagnés d’un torrent de larmes ?

Avons-nous trop caché et trop contenu ? Notre corps hérité de nos ancêtres se venge-t-il de toutes les larmes salées qui ont été refoulées ? Ceux qui sont morts appuient-ils leur front contre le nôtre dans l’Invisible de leur dimension nous suppliant de pleurer tout ce qu’ils se sont interdits ?

Certains avanceraient que la génération des Millennials montre une faible capacité à supporter les épreuves de la vie, les retards, les insatisfactions. Ils vivent dans l’instant, le monde virtuel, l’expression sans filtre de soi, les selfies à outrance et les cadeaux compensatoires des parents qui n’ont plus le temps de les voir grandir. Je crois qu’ils parlent beaucoup et montrent beaucoup d’eux-mêmes parce qu’aucune génération n’a jamais été aussi seule et mal aimée. De fait, ils ne savent pas trouver les mots justes et mesurés pour dire qui ils sont et ce qu’ils ressentent. Ils s’expriment, certes, mais sont bien incapables d’analyser leur dire et leur malaise.

Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Pour peu que leurs parents étaient très occupés, très au travail, très absents et très collés à leur écran, quel qu’il soit, personne ne leur a appris le Langage. Cela me rappelle deux couples attendant leur commande, assis nonchalamment dans le MacDonald. Je ne suis pas loin et j’observe « en double » la même scène. Le père est penché sur son Iphone, littéralement absorbé par l’écran lumineux, la mère sur le sien, ou bien s’agitant au comptoir, l’enfant dans la poussette gazouille, gémit, s’exprime, veut communiquer, mais personne ne lui répond, ou bien on lui aboie dessus.

Puis l’enfant grandit, il pleure encore, ce sont des caprices, des plaies non identifiées, une trop grande solitude, mais ses parents le croient en sécurité dans sa chambre où le monde et ses prédateurs rentrent et sortent par l’écran de son téléphone, de son ordinateur, de sa tablette. Il est ultra « connecté », il a bien retenu sa leçon, mais il est incapable de dire qui il est et ce qu’il ressent véritablement. Alors pour oublier ce grand vide dans lequel il perd pied, il publie beaucoup, il like beaucoup, il a besoin de dire qu’il aime les autres et de lire qu’on le suit et qu’on l’aime, que son existence ne passe pas inaperçue aux yeux des autres, 600 amis virtuels toujours connectés tout aussi déboussolés que lui…

C’est alors que le thérapeute intervient. Trouble du comportement, insomnies, alimentation chaotique, phobie scolaire, instinct de persécution, violence dans la Cour de récréation, hyperactivité, dys-quelque chose… On va le faire parler et l’écouter, on va lui apprendre la communication saine, on va essayer de le « stabiliser » et d’en faire un adulte pas trop amoché.

Notre société a ouvert la boîte de Pandore de l’Ego. Le Temps du Silence est bien révolu et les anti-dépresseurs fonctionnent à plein régime. Pourquoi ? Nous ne subissons aucune arrestation, aucune guerre des tranchées, aucun couvre-feu, aucune déportation et pourtant, nulle génération n’a été plus malade que la nôtre.

Vous objecterez : « Oui, mais avant, on ne le disait pas, on n’en parlait pas, on vivait avec… » Je vous l’accorde. Pas encore bombardés par les fictions hollywoodiennes éprises de couples parfaits et de l’amour qui triomphe toujours, se consomme avec le premier venu, se renouvelle sans cesse et justifie toutes les trahisons et pulsions égoïstes, nos ancêtres savaient très tôt que la vie est juxtaposée à la mort et que les quelques joies sont « très vite effacées par d’inoubliables chagrins » (Marcel Pagnol). Vous lisiez cette sagesse des Anciens dans le couffin vide de votre plus jeune frère qui n’avait pas survécu à sa première semaine sur terre, sur la médaille tachée de votre père mort au front en quatorze, à la clôture du champ désormais interdit vendu au rabais par votre mère, veuve à vingt ans. On vous avait pétri dans cette sagesse du « rien ne dure jamais » et la souffrance était ainsi votre héritage, votre dot, sans que jamais on n’en parle.

Maria Altmann devant le portrait de sa tante Adèle.

On ne savait pas parler de la vie, on ne pouvait que la vivre et la traîner dans les plis de sa robe, de sa chemise, robe et chemise cent fois reprisées et à jamais portées. On vivait par imitation, sans se plaindre, sans formuler la moindre frustration, à moins de passer pour une originale, une fragile. On vivait trop content de ne pas être mort prématurément et on taisait ce fourmillement intérieur qui pourrait bien encombrer le corps tout entier tendu dans les gros travaux, la moisson, l’élevage des bêtes, la mine, l’usine, l’enfantement périlleux…

« Dis, grand-mère, comment ta mère, comment ta belle-mère ont supporté de perdre leur mari à la guerre, leur enfant à la naissance ? Qu’est-ce qu’elles ressentaient ? Ont-elles pleuré ? Ont-elles surmonté leurs blessures ? Que disait-on d’elles au village ? Avaient-elles le corps abimé par la vie ? »

Rien, elle ne sait rien. « Tu sais, on ne parlait pas de ces choses-là. Elle est morte à quarante ans et personne n’en a jamais parlé. »

Rien, je ne sais rien. Ces visages à jamais voilés, à peine reconnaissables dans le coin d’une vieille photo prise de très loin. Un regard indéchiffrable et impassible, des rides, certes, mais c’est un parchemin illisible.

Je ne sais rien de ce Temps du Silence. Ces femmes n’ont rien écrit et rien dit. Leur vie est passée comme un rêve. Leur souffrance reste à jamais cachée dans leurs entrailles. Petits bouts de femmes jamais courbés, jamais désespérés, jamais inoccupés. Il est probable que la fatigue ne s’est fait sentir qu’au moment de partir, la main sur le comptoir et les yeux hagards, sans rien à dire, sans blessure à confesser, sans regret, peut-être soulagées d’avoir atteint le port où l’âme pourrait enfin se déplier et s’étendre dans la douce chaleur d’un été immobile.

J’oserais vous dire que je porte ces petits bouts de femmes en moi, sans le savoir, sans identifier ce qui vient d’elles et ce qui est de moi, ce que la vie nous a dédié et ce qui nous rapproche. Je ne pourrais même pas vous dire ce qui les rappelle dans mes traits et ma silhouette. Mais je serais tentée de penser qu’elles m’ont soufflé sur le berceau cette résilience à toute épreuve qui m’incite à « poursuivre comme si personne ne manquait, comme si le calme était revenu dans mon âme ». Alors quand j’éclate en sanglots et ris aux larmes, c’est mon cadeau à ces petits bouts de femmes, ce trop plein d’émotions qu’elles ont emportées prématurément avec elles, ce lien du sang qui n’est autre que l’onde de la joie et de la souffrance qui nous réunit.

Enfin, je me rappelle ce Temps du Silence et j’essaie de le retrouver quelquefois. Je m’exile, loin de mon univers connecté, je pars seule dans cette brèche imperceptible de l’Autrefois. Je fais silence, je vide mon esprit, les pieds clapotant à la surface d’une eau vierge et très douce et dans mon silence, je les entends, mes petits bouts de femmes, je les retrouve et nous parlons de tout ce dont seules les femmes ont le secret, de l’amour, de la vie, des larmes, des joies fragiles, du nourrisson chaud contre la poitrine, de l’homme insaisissable et si nécessaire. Lise note alors tout ce que ces petits bouts de femmes lui disent et elles ont beaucoup à dire, croyez-moi !

« Quelque chose que sans un pli, sans une tache, j’emporte malgré vous… mon panache »

8 JUILLET 2019

Traversant un couloir sombre, on voit sur les murs des peintures de navires, de généraux vendéens, des phrases en lettres lumineuses :

« Combattu souvent, battu parfois, abattu jamais »

« Je ne reviendrai ici que mort ou victorieux »

C’est le Théâtre des Géants. 

Rêve de démesure, de grandeur, de panache.

C’est pour lui que Philippe de Villiers a créé le Puy du fou. Il l’a rêvé, l’a attendu et l’a fait sortir de terre après des années de travail.

Un plateau tournant où les décors défilent devant vos yeux, habités par des acteurs qui semblent parfois irréels, comme endormis dans le temps ou échoués sur une île oubliée.

Napoléon parqué à Sainte-Hélène appelle Athanase, imaginant un destin différent pour lui et son pays s’il avait été secondé par un tel homme.

Mais François Athanase Charette de la Contrie n’est pas homme à se marchander pour la cause d’un autre. Il n’obéit qu’à son cœur, à son Roi et à son Dieu.

Porteur de la Liberté, Athanase chemine sur des mers parfois hostiles pour secourir les révolutionnaires du Nouveau Monde.

Il revient dans son pays et découvre que la Révolution s’est habillée en Tyrannie et l’Égalité en Génocide.

Le peuple souffre, sa région saigne et la foi meurt. Athanase guide les fourches et les piques dans le Bocage vendéen…

Il est difficile de décrire la gamme des émotions saisissant le spectateur tout au long du « Dernier Panache ». C’est plus qu’un spectacle grandeur nature, c’est un spectacle de Géants qui nous immerge à 360 degrés dans la trajectoire admirable de Charette.

Subtile association du film et des décors « percés », nous voguons vers Sainte-Hélène puis cherchons Athanase dans cette coque de bateau ouverte au rythme effréné du violon de l’Amazone qui éveille en nous une épopée de vie enfouie depuis l’enfance.

Ironie de l’Histoire, celui que la Révolution a tant voulu oublier n’a jamais été aussi vivant qu’au Théâtre des Géants. Il vogue, il marche, il danse, il combat, il tombe. Athanase nous rappelle tout ce qu’il y a de bon, de noble et d’admirable dans l’être humain.

Athanase nous rappelle tout ce qu’il y a de bon, de noble et d’admirable dans l’être humain.

Un sage a dit : « La perfection n’est jamais dans les hommes, mais parfois dans leurs intentions ».

La perfection n’est ni dans Charette, ni dans son plus grand mécène (Philippe De Villiers), mais dans leur Panache.

Cette plume blanche que le général de Marine porte pour ne jamais « abdiquer l’honneur d’être une cible » (comme le déclare la voix ferme et profonde d’Alexis Victor, doublure d’Athanase).

Il y a du génie à oser faire preuve de Panache, à accepter d’être une cible mouvante quand on pourrait rester tranquillement au coin du feu, chez soi, en attendant que l’Histoire décide pour nous.

Athanase nous fait sortir de notre apathie. Non, tout n’est pas acceptable ! Non, tout ne se vaut pas ! Il n’y a de combat perdu que celui qu’on refuse de mener. 

« Rien ne se perd jamais » dit-il dans un souffle.

Le Panache de De Villiers a été de contrer tous ces Historiens qui refusent de dire la vérité sur le Génocide vendéen. Dignes héritiers de Robespierre qui déclara à la Convention que la Révolution devait survivre intacte et sans tache dans le sang et le silence de la Vendée. L’Histoire protège les colonnes infernales du général Turreau – extrémité de toute situation de crise – et continue de traîner dans la boue les vils croyants de Vendée – renégats d’un monde primitif – cachant ses crimes sous le drapeau tricolore.

« Rien ne se perd jamais… »

La plume immaculée du Panache ne vit certes pas longtemps – une course dans la forêt de la Chabotterie, les branches griffant le visage, balles ensanglantant l’indomptable Charette – mais elle élève la vérité au-dessus des marécages du compromis et du mensonge.

Alors que les paroles de Soljenitsyne s’impriment dans le Théâtre des Géants pour conclure l’épopée des cordes sensibles de l’Amazone éternelle : « les Français seront de plus en plus nombreux à mieux comprendre, à mieux estimer, à garder avec fierté dans leur mémoire la résistance et le sacrifice de la Vendée », les spectateurs se taisent, écarquillent les yeux, essuient des larmes, s’enfoncent un peu plus dans leur fauteuil, balaient une dernière fois du regard les peintures immenses projetées de part et d’autre :

Cathelineau, le « Saint de l’Anjou »
La Rochejaquelein, l’ « Achille de la Vendée »
Bonchamps, l’ « immortel »
Stofflet, « l’irréductible guerrier lorrain »
D’Elbée, le général « Providence »
Lescure, le « Saint du Poitou »

Charette, le « Roi de la Vendée »

Athanase, Athanase…

Le Panache renaît de ses cendres.

On aiguise la plume blanche sur laquelle on s’était assis en rentrant, on la lisse lentement, lentement et avec dévotion. Le courage renaît, la barbarie recule, car il n’y a rien que le peuple français aime tant que les causes perdues, les Cyrano, les Charette, les Jean Moulin…

Le Panache renaît de ses cendres.

Périmée ou date approximative ?

28 juin 2019

J’ai entendu dire que plus le vin vieillit meilleur il est. Je croyais naïvement que cela s’appliquait également aux êtres humains. Plus ils vieillissent, meilleurs ils sont. Plus sages, plus avertis, plus raffinés, plus courageux, plus aguerris, plus beaux, car les traits comme le caractère cessent de se mouler sur ceux des autres pour prendre leur forme définitive et unique.

Cependant, il semble que certains hommes considèrent la femme comme pourvue d’une « date de péremption », dissimulée sous sa chevelure, dans le cou. Passée la trentaine, ils évoquent le vieillissement des cellules, la diminution de sa fertilité et ses habitudes de « vieille fille ».

Sur le marché de l’amour, la femme trentenaire est rapidement concurrencée par les « petites jeunes » aux fossettes, nez retroussé et yeux écarquillés de l’enfance. La « femme-enfant » ne fait pas peur à l’homme, car il sent qu’il peut la protéger de tout et l’aiguiller sur tout. Il sent qu’elle ne vivra que pour lui et qu’elle n’aura d’habitudes que les siennes.

Qu’adviendra-t-il de la femme dite « périmée » ?

On peut me faire la remarque vingt fois, les gars, je ne peux pas remonter le temps et me convertir en femme-enfant ! Ou bien me suggérez-vous une petite, mais nécessaire, mise à jour ? Mieux une réinitialisation ou un reformatage ? Faut-il que je gomme de ma mémoire et de mon corps toutes les expériences de l’âge adulte ?

Un jour, j’ai croisé une connaissance dans l’ascenseur, c’était le jour de son anniversaire et nous avons disserté sur le temps qui passe, la difficulté pour certains d’ajouter une année au compteur, etc. Elle m’a déclaré ce qui suit : « Pour moi, prendre de l’âge n’a jamais été un problème. J’ai aimé chaque période de ma vie et j’ai toujours été fière de ce que j’avais accompli. J’aime chaque année supplémentaire. J’ai beaucoup appris. »

Il existe une date pour notre naissance et une autre pour notre mort.

Nous pouvons lutter encore et encore, grincer des dents, tirer la couverture pour couvrir notre visage et vivre dans un non-temps, cela ne nous appartient pas.

Mon constat est le suivant : les hommes qui fuient les femmes de leur âge ou légèrement plus âgées ont peur d’eux-mêmes. Refusant de grandir et de devenir des hommes, ils pensent qu’en valsant avec la femme-enfant, ils finiront par oublier qu’ils ont quitté le Pays imaginaire pour de bon et qu’il n’est plus temps de jouer aux Cow-boys et aux Indiens !

« s’ils placent une date de péremption sur la femme mature, ils ont l’impression de contrôler le temps et leur éternelle jeunesse. » 

Alors s’ils placent une date de péremption sur la femme mature (parce qu’ils ne voient pas l’intérêt de prêter attention à celle que les autres semblent délaisser), ils ont l’impression de contrôler le temps et leur éternelle jeunesse. Moi je serais d’avis de souffler dans leurs narines un peu de poussière de fée pour les voir s’envoler loin, très loin, avec leur arc, leurs flèches et leurs oreilles pointues.

Une femme n’aurait-elle plus le droit de vieillir ? A l’image de ces actrices hollywoodiennes mises au rencard à la cinquantaine (sauf si le botox a fait son effet et rétracté les rides au coin des yeux et de la bouche sans trop bousiller la beauté originelle) quand les acteurs bien musclés et virils ont droit de jouer dans des grosses productions tant qu’ils ne clapsent pas et s’engagent à faire quelques séjours réguliers en désintox.

Il existe une porte de sortie pour ces actrices vieillissantes : les publicités lumineuses des produits anti-rides ! Alors, bien sûr, on vous promet un résultat époustouflant dès la première utilisation en oubliant de préciser en tout petits caractères en bas du spot TV que le visage d’Andy MacDowell a été lissé sur le billard de la chirurgie esthétique, puis sur Photoshop (pour les imperfections restantes).

On ment à toutes ces jeunes filles et femmes qui rejettent leur corps, leurs imperfections, leurs donuts, leur nez, leurs cheveux, leurs rides et leurs taches de rousseur comme incompatibles avec la notion de « beauté ».

Arrêtons les scientifiques dans leurs recherches sur le clonage ! Cela fait bien longtemps que le cinéma, la publicité, les entreprises pharmaceutiques ont réussi à cloner les êtres humains de l’intérieur. Des Irina Shayk sont en cours de fabrication, eh oui ! Femmes en série qui se rejettent, se divisent en elles-mêmes, blessent leur âme et vendent leur corps restructuré au plus offrant qui ne verra plus de date approximative ou périmée dans cette enveloppe sans âge, parfaite, désirable pour l’ego masculin.

« Cela fait bien longtemps que le cinéma, la publicité, les entreprises pharmaceutiques ont réussi à cloner les êtres humains de l’intérieur »

Enfin, cette femme est souillée, perdue, mourante quand il l’abandonne pour une autre plus blonde, plus pulpeuse, plus jeune ou bien celle que je nomme « le clone d’autrefois ». Autant de femmes qui ont perdu leur voix…

J’ai rencontré bien des femmes âgées qui avaient survécu à la maladie, au deuil, aux fardeaux de la vie. Elles étaient belles, vraiment belles. Leurs mains noueuses déformées par l’arthrose témoignaient des heures passées à travailler, à cuisiner, à laver, à porter. Les rides au coin des yeux rappelaient les éclats de rires prolongés indéfiniment et les larmes qui coulaient silencieusement dans les sillons de l’adversité et finissaient par imprégner l’oreiller. La peau froissée autour des lèvres, c’était la robe du sourire donné envers et contre tout aux siens, aux ennemis, aux ombres destructrices. Les cheveux fins et blancs devenaient des fils conduisant aux pensées vivaces, à la peur de tout perdre, aux contractions de l’accouchement, aux prières longues et nocturnes pour les enfants en retard ou bien perdus. Les pieds lourds et douloureux dessinaient des chemins souvent parcourus dans la solitude et l’incertitude, l’ultime effort pour se lever du lit quand la maladie physique ou mentale emprisonne le corps et l’âme dans une chambre blanche, et puis, un sursaut de vigueur, les pieds conduisent le corps vers la guérison, un jardin fleuri de roses rouges. Le dos courbé me faisait imaginer l’enfant porté en rentrant d’une longue promenade, les courses hissées à bout de bras, les lits faits dans une symphonie de lavande et de plis parfaits, le sac à dos rempli de goûters porté toute la journée jusqu’au sommet de la montagne et la chaleur de l’homme qui se penche sur la femme et demande sa douceur.

Le corps de ces femmes avait une histoire, une belle histoire, une grande histoire, écrite dans l’anonymat et le silence. Quand j’admire tout ce qu’elles ont accompli, ces femmes me répondent : « Oh ! Je n’ai rien fait d’extraordinaire… J’ai veillé sur ma famille. J’ai aimé et cela m’a comblée. J’ai fait ce que toute femme aurait fait à ma place. »

« Le corps de ces femmes avait une histoire, une belle histoire, une grande histoire, écrite dans l’anonymat et le silence »

Quelles grandes âmes ! Elle ne sont pas périmées, parce qu’elles sont seules, fatiguées et malades, elles sont raffinées. Leur sainteté est leur éternité…