PONTS ET RIVES

29 DÉCEMBRE 2020

Certaines villes, comme Venise, s’articulent autour de ponts. Si on y regarde d’un peu plus près, Venise n’existerait pas sans ses multiples ponts. Ce que j’aime à Venise c’est cette impression délicieuse que le plus beau, le plus insolite se trouve encore au-delà du prochain pont, que je peux continuer de pousser, indéfiniment, l’aventure plus loin et encore plus loin, jusqu’à tomber nez à nez sur un touriste impatient qui ne se contente pas de traverser en flânant, non, il veut trouver au plus vite tel quartier, telle place, tel magasin, et moi, avec mon sourire béat d’enfant au matin de Noël, je le gêne, bien évidemment !

Cette année étrange – oui, parce que je ne trouve pas d’autre adjectif pour la décrire, j’ai entendu « année pourrie », « année foutue », « année de m*** » et autres dénominations optimistes – cette année, dis-je, j’ai appris à traverser de nouveaux ponts. C’est bête, n’est-ce pas ? La réalité est que je traversais très peu de ponts avant mars 2020. Je tournais dans ma cage à hamster « travail, obligations, factures, travail… », vous avez deviné la suite. Je ne vivais pas réellement, je survivais en prévenant toutes les catastrophes qui pourraient bien me tomber dessus, mais que « Super Lise » retiendrait dans les airs, en mode Jedi, à la seule force de ses bras.

Puis, le temps, subitement s’est arrêté. Tout s’est arrêté. Nous nous sommes arrêtés et nous avons fait le bilan de ce qui comptait vraiment et de ce qui était bien réel. La liste était considérablement plus courte que celle de mes missions de sauvetage passées. Je me suis rendu compte – et ça a fait du bien à mon pauvre orgueil – que je ne contrôlais rien, que je ne pouvais sauver personne, que j’étais terriblement vulnérable.

Je crois que c’est ce jour-là que j’ai commencé à traverser des ponts physiques et spirituels. Tout d’abord, il y avait ce pont au-dessus des écluses, non loin de chez moi. Vous allez rire, mais je n’avais jamais osé le traverser avant le confinement. Il faut dire que je ne prenais jamais le temps de quitter mon appartement et de flâner au bord de l’eau. Je me pensais condamner à une productivité forcenée qui me vidait de toute énergie et de toute joie.

Je suis sortie quotidiennement pour ne pas perdre la raison au printemps dernier et oui, je suis allée au-delà du kilomètre règlementaire, j’ai enfin traversé ce pont, puis le suivant que j’affectionne tout particulièrement avec son petit côté « port de pêcheurs vintage » et enfin un troisième plus moderne tout en courbes et élégant comme j’aime.

Plus les jours passaient, plus je marchais et plus je retrouvais l’émerveillement qui m’avait saisie à Venise. La vie ne s’arrêtait pas, la vie continuait, traversait, ondulait et s’étendait à perte de vue. Une beauté, jusque-là cachée, s’accrochait à mes semelles et je l’absorbais en moi dans un puits de paix méconnu.

J’ai alors compris pourquoi les hommes étaient des bâtisseurs de ponts. Les hommes, les femmes étaient faits pour traverser d’une rive à l’autre, d’une rive à l’autre et pas pour rester coincés sur le bout de terre sèche qu’on leur aurait attribué. Nous sommes des constructeurs de ponts et des navigateurs parce qu’au-delà de nos certitudes si rassurantes, il existe une multiplicité de vérités à déterrer sur nous-mêmes, sur les autres et sur le monde.

Parfois nous pensons qu’en nous collant les uns contre les autres sur la rive familière, nous oublierons un temps les questions qui nous serrent la gorge et le vide qui menace de nous engloutir. Partager notre temps avec ces autres, famille, amis, collègues, ne fait que reculer l’échéance : il faudra bien bâtir et traverser ce pont pour savoir qui  nous sommes. Plus nous chassons cette réalité, plus nous faisons de tours de manège et plus nous gaspillons notre temps et notre énergie.

J’aimerais vous rassurer, mais non, traverser les ponts est terriblement inconfortable et perturbant. Il y aura l’effroi, la peur de ne pas pouvoir revenir, retourner en arrière et nous coincer dans le troupeau que nous connaissons par cœur et qui nous étouffe. Puis viendra les interrogations : qu’est-ce que je vais trouver de l’autre côté du pont ? en ai-je vraiment envie ? et si je me trompais de pont ? et si le pont s’écroulait brutalement ? Ces doutes qui peuvent vous rendre malade s’accompagneront de regards en arrière et votre troupeau tendant les bras, criant, hurlant pour vous rappeler au bercail.

Vous finirez par vous immobiliser en plein milieu du pont pour pleurer et vous battre avec cette culpabilité plus acide que du vinaigre : « tu ne vas quand même pas les abandonner ? », « ils ne s’en remettront jamais ! », « comment penses-tu survivre sans eux ? », « tu es folle, c’est clair, on le savait déjà, mais là, c’est évident », « personne ne te suivra sur l’autre rive, il faudra tout recommencer et réapprendre à vivre ».

Puis, on fait ce pas, on franchit une étape vertigineuse où aucun retour en arrière n’est possible. Peu à peu, on est bien plus proche de l’autre rive que de l’ancienne, les appels qui nous retenaient sont imperceptibles, tout au plus un vague bruit de fond. Les joues rouges, le pouls qui tape dans les tempes, les vapeurs glacées que nous inspirons et expirons telles des mantras apaisantes, la main qui se tend et s’accroche à l’inconnu, à l’autre rive, aux questions qui nous tiraillaient et qui vont enfin trouver des réponses.

Je crois que ce qui donne toute sa noblesse à l’humanité est cette force du phœnix : la capacité infinie de renaître de ses cendres, de traverser un nouveau pont pour trouver ou retrouver un sens à sa vie. J’aime chacune de mes renaissances et elles sont toutes nécessaires. Autrefois, je voyais la vie comme une direction, une chance, une prestation de funambule et la moindre chute comme le GAME OVER désespérant, le glas de mon indignité.

Je sais que cette prétention à la perfection immédiate et absolue n’est qu’une illusion, la fumée qui piège la funambule au sommet du chapiteau, qui aveugle le spectateur et qui est sournoisement activée par le prestidigitateur embusqué sous la toile rougeâtre de sa tente. Notre époque tout entière est un réseau, un cirque planétaire, nous jouant des tours et des tours qui finissent par nous faire croire que la famille parfaite existe et qu’ils sont tous accordés en pyjamas carottés Gifi pour Noël sans aucune dispute, aucune frustration, aucun loupé, aucun fiasco culinaire…

Mais ce n’est qu’un simple et puissant tour de magie signé « photo retouchée pour réseaux sociaux ». La vie ne s’immobilise pas derrière un objectif avec filtre anti-rides, anti-rougeurs, anti-boutons, non, la vie est en perpétuelle mutation pour nous pousser à bâtir les ponts qui nous rapprocheront un peu plus de notre vérité et donc de notre centre intérieur, l’équilibre, le ch’i du guerrier de lumière…

Je finis toujours ma promenade que j’ai rebaptisée « confinement 500ième prise » par le pont incurvé, moderne, fiable, ergonomique. Je m’arrête à mi-parcours et je m’appuie contre la balustrade pour contempler les ponts précédents, le chemin, la ville au loin. C’est à ce moment-là qu’un sentiment de liberté envoûtant m’enveloppe des pieds à la tête. Je ne sens plus le poids des restrictions, des contrôles, du masque qui pend sous mon nez. Je suis le capitaine de mon âme comme disait Mandela et personne ne peut traverser ces ponts à ma place, personne.

Je ne suis pas Taoïste, je pratique le yoga et la méditation, certes, mais cela ne fait pas de moi un maître de Kung-fu. Je sais que la circulation des énergies est une réalité, c’est le fluide entre toutes les Créations qui est à l’origine de la vie, qui passe de moi à l’arbre et de l’arbre à la terre, et de la terre à l’eau… Ces énergies sont des réponses, elles sont en moi, comme une source intérieure qui ne se tarit pas et qui accueille la voix du divin. Je forme des ponts dans le cours de ce flot intérieur pour aller à la rencontre de Dieu et de moi-même.

LISE

Les Nymphéas, Monet

27 OCTOBRE 2020

Je suis passée plusieurs fois aux Tuileries, avec des amis, seule, en été, en hiver, le cœur léger, l’appréhension au ventre avant un rendez-vous décisif, sans rien penser en particulier, juste pour respirer Paris d’un peu plus près.

Je savais que l’Orangerie et ses trésors seraient à découvrir un jour, mais pour l’instant, je ne faisais que passer à côté, probablement que je n’y étais pas préparée, que je n’aurais pas encore compris ce que Monet et Clemenceau avaient à me dire.

Enfin c’est arrivé. Je suis rentrée dans ce temple de la méditation au centre d’un des îlots routiers les plus fréquentés. Clemenceau savait, après l’Armistice, que Paris avait besoin de son sanctuaire nautique cachant des nénuphars d’une grande pureté.

Monet a conçu ces pans immenses de Nymphéas arrachés à sa retraite normande comme « l’illusion d’un tout sans fin, d’une onde sans horizon et sans rivage. » Je crois bien que c’est la première fois que j’ai vu une « peinture, sans dessin et sans bords » (Louis Gillet). Pourtant, j’ai parcouru des kilomètres de peintures au Louvres, au Met de New York, à DC, Ottawa, Montréal, Naples, mais jamais je n’ai vu un tel bijou artistique.

Chaque salle formée autour d’un puits de lumière généreux est une immersion dans le bleu de Monet, dans l’âme de Monet, dans la vie de Monet. Peu à peu, le visiteur comprend qu’il n’y a plus de ciel, plus d’horizon, presque plus de perspective ni de points de repère stables permettant de s’orienter, mais des limites ouvertement arbitraires entre l’espace réel et l’espace pictural…

Les jours longs, tourmentés, fugaces, heureux, paisibles et insaisissables dans la maison colorée de Giverny sont devenus des murs entiers tournant à l’infini autour de mon corps paralysé et fasciné par une telle beauté. J’ai fini par m’asseoir, le menton appuyé sur les mains tremblantes pour absorber les yeux écarquillés la Grâce que Monet m’offrait des décennies après s’être battu avec ses pinceaux secs.

A celui qui déclarait en 1909 : « les nerfs surmenés par le travail se seraient détendus là, selon l’exemple reposant de ces eaux stagnantes, et, à qui l’eût habitée, cette pièce aurait offert l’asile d’une méditation paisible au centre d’un aquarium fleuri… », je joignais mon souffle de vie et la paume des mains sur la surface rugueuse des vieilles toiles.

J’ai longtemps cherché une création qui révèlerait le plus fidèlement possible les mouvements imperceptibles de l’âme humaine. Comment mettre des mots, des formes et des couleurs sur ce qui est en perpétuel changement, sur ce qui pleure et rit sans transition, sur ce qui aime puis s’empourpre, sur ce qui s’élève et se détruit… Je sais bien que moi-même je ne fais qu’effleurer sous mes mots les flux colorés et bouillonnants de la conscience.

J’ignorais alors que Les Nymphéas m’attendaient sans me bousculer, sans s’impatienter pour révéler ce que j’avais si longtemps imaginé. Monet m’a montré ma colère dans le rouge sang des roseaux, ma joie dans le jaune incandescent du ciel de fin d’été, ma tristesse dans le gris du saule-pleureur grimaçant, ma peur dans le bleu sombre de l’eau stagnant au pied des nénuphars et ma paix dans ce bleu limpide mouillant la surface de l’eau des canaux.

Monet s’était acharné des heures et des heures dans ses jardins de Giverny, seul dans sa barque, sur ses ponts, au rez-de-chaussée glacé de la vieille ferme devenue maison pour attraper son âme, toute son âme créative, insatisfaite et indomptable glissant sur le miroir des étangs verdâtres et s’accrochant aux arbustes riants, mais refusant de poser pour son maître-peintre.

Un jour, Monet s’était trouvé vainqueur. L’âme avait plié et accepté de couvrir de son ombre sublime la toile rugueuse, de quitter le créateur pour habiter la création. Monet ne pouvait plus mourir, il était immortel et partout dans l’Orangerie, il était devant moi et il me montrait de son vieux doigt noueux et taché de peinture à l’huile ce qu’était la vie, la naissance, l’art et la mort.

J’aurais voulu ne jamais quitter Les Nymphéas et leur jardinier prodigieux : « Et, à fleur d’eau, dans la tiédeur de la nappe dormante doucement chauffée, des Nymphéas ouvraient leurs étoiles roses » (Emile Zola). Fleur des Nymphes qui nous rappelle que chaque nuit est une petite mort et chaque matin une renaissance inespérée.

J’ai pensé alors que ma vie n’avait pas été aussi chaotique. Combien de fois avais-je appris à renaître de mes cendres après un crépuscule inquiet ? Combien de lumière avais-je absorbée avant d’en manquer ? Combien d’heures avais-je créé avant d’oser parler ?

Monet savait que nous aurions tous besoin d’une eau limpide et toute puissante où plonger notre visage sans y tomber tout à fait. On craint beaucoup de contempler son âme par peur d’y trouver un monstre hideux qui aurait supplanter l’innocence jeunesse. Si Oscar Wilde nous a appris quelque chose c’est bien qu’il vaut mieux regarder son portrait intérieur régulièrement et apporter les coups de pinceau nécessaires plutôt que la laisser s’emparer de nous, bien cachée derrière le rideau de brocart usé d’une tour déserte.

J’ai trouvé quelques lieux de paix dans ce monde qui sont la pendule de mon âme. Le Temps s’écoule trop vite pour certains, pas assez pour d’autres, mais la vérité commune à nous autres mortels, c’est qu’il s’écoule quoi qu’on en dise. Tout change en permanence, et nous aussi devons changer si nous ne voulons pas sombrer.

Monet lui-même a montré que son jardin, ses étangs, ses nymphéas changeaient constamment au rythme de son âme et sous les glissements de la lumière.

Rien ne nous interdit d’arracher un moment à la mort du jour et de le recréer encore et encore sous nos doigts créateurs que Dieu a modelés pour qu’ils modèlent un jour le monde…

N’importe où…

17 SEPTEMBRE 2020

Un jour, j’ai traversé une gare de péage. Posté devant la borne se trouvait un homme seul qui avait réussi à faire tenir tout son univers dans un vieux sac à dos. Il élevait un bout de carton sur lequel était inscrit « N’importe où ». C’était bien la première fois que je voyais une telle destination. Il n’y avait ni ville, ni direction, ni point cardinal, non, il était prêt à aller n’importe où pourvu qu’on le prenne quelques heures, quelques jours dans une voiture.

Je me suis dit, alors, que nous sommes nombreux à tendre ce même carton ramolli par la pluie, desséché par le soleil avec pour seul désir « N’importe où ».

Autrefois, nous savions exactement ce que nous voulions et où nous souhaitions nous rendre, mais aujourd’hui, tout est différent, tout est brouillé, tout est noyé dans un brouillard épais d’où il nous semble impossible de sortir.

Je me suis arrêtée quelques instants et j’ai considéré cet homme. Il n’était pas aussi désespéré que je l’aurais cru, non, il était simplement sans attache, sans ancre, sans port. Peut-être avait-il connu ce luxe dans sa vie d’avant, mais il était évident que cela n’était plus qu’un très lointain souvenir. Puisqu’il n’avait plus rien, n’importe où était aussi bien qu’ici et probablement meilleur que ce tourbillon d’automobiles qui était devenu sa musique de fond.

J’ai pensé que moi aussi j’avais été semblable à cet homme il y a quelques années. J’étais prête à aller n’importe où plutôt qu’attendre ici et voir ma vie défiler dans la même et écrasante monotonie. Je fuyais mon passé, qui j’avais été et la personne qu’on voulait que je devienne. Lorsqu’on est ainsi cerné, l’inconnu devient le seul horizon d’attente respirable.

Cependant, je sais, par expérience, que « N’importe où » n’est pas un projet viable à long terme. Cet homme a peut-être été « ramassé » par quelque conducteur charitable avant la fin de la journée, ou bien a décidé de marcher à pied derrière la glissière de sécurité pendant quelques heures. Il n’en demeure pas moins que le « frisson » du « N’importe où » finit par s’éteindre comme la citrouille de Halloween lorsque l’aube pointe le bout de son nez. Que reste-t-il ?

Il ne reste rien quand on reconnaît qu’on n’a rien désiré de précis, mais qu’on a plutôt laissé les autres choisir et désirer à notre place. Il est une vérité inscrite dans l’Univers : « N’importe où » ne mène absolument nulle part et ne peut rien construire en nous. Cela ne peut guère porter le nom de « quête », c’est l’abdication de notre volonté, vous vous souvenez ? le seul bien que nous possédons réellement ici-bas.

Je crois bien que 2020, cette année de la Peur, finira par multiplier les auto-stoppeurs de la vie brandissant la pancarte « N’importe où » à chaque gare de péage, de triage, à chaque choix douloureux auquel personne ne peut échapper.

En effet, la foule semble aimer qu’on choisisse pour elle, qu’on définisse, qu’on délimite, qu’on interdise pour elle : « bâillonnez-moi, certes, mais surtout protégez-moi… ». Voici que s’approche la terrible conséquence d’une telle délégation : si on remet entre les mains des puissants les clefs de notre volonté comme le firent les six bourgeois de Calais au roi Édouard III, qu’adviendra-t-il de nos désirs profonds ? Si notre vie ne s’articule plus qu’autour de ce qu’on a le droit de faire et la liste de ce qu’on ne peut plus faire, je crains que nous ne finissions par opter pour le « N’importe où ».

Peut-être que « N’importe où » est aussi un remède aux vides que nous portons tous en nous-mêmes. C’est insupportable de se pencher pour percer la profondeur d’un puits vide et sans fond. On connaît tous cette sensation atroce et vertigineuse qui accompagne la première découverte d’un puits vide. Comment dire ? C’est l’effet terrifiant d’un escalier qu’on a gravi dans le noir, pourtant on croit qu’il reste encore une ultime marche, on répète une dernière fois le mouvement, on lève la jambe et celle-ci dégringole les vapeurs de ténèbres pour retomber mollement sur le palier qu’on avait déjà, sans le savoir, atteint.

Je crois que cette expérience très désagréable est à peu près similaire à celle du trou noir interne : ce vide qui a aspiré toute notre énergie et n’a abouti à rien du tout, en tout cas, rien de ce qu’on escomptait et nous voilà au sommet de l’escalier les bras ballants, les yeux hagards, la voix glacée, picotés de part et d’autre du corps par un malaise diffus, mais bien réel.

Comment en arrive-t-on là ? On décroche le job de ses rêves, toute notre vie y passe, on finit par obtenir la récompense, la promotion tant espérée pour enfin se rendre compte que cette « réussite » ne comble rien et pas du tout ce vide qu’on redoutait tant. On se jette corps et âme dans une relation, on donne tout pour en faire une véritable idylle, puis on s’essouffle, car l’autre donne peu ou pas grand chose en retour et cette fusion originelle censée colmater les vides de notre âme se fissure doucement. C’est la mère qui ne laisse jamais grandir et partir ses enfants par peur du vide amer de sa maison, de son cœur, de son mariage. C’est la fille qui se nie pour recréer la famille parfaite que l’adversité et la maladie ont gommée bien trop tôt et pour tout le monde…

La vérité est que nous sommes tous des « sales gosses » s’agitant en haut du toboggan pour ne pas avoir à le descendre. Nous chérissons pieusement nos illusions tant qu’elles nous préservent du vertige d’une vérité trop longtemps enfouie et niée. Nous irions n’importe où plutôt qu’en nous-mêmes et avec n’importe qui plutôt qu’avec notre maître intérieur.

Si nos manques, nos vides, nos expériences douloureuses sont la conséquence de cette vie dans un monde si imparfait et parfois si insatisfaisant, alors personne ne peut y échapper. C’est la destination qui explique le chemin à rebours et pointe du doigt les Signes contenus dans le Langage du Monde :

« N’oublie pas que ton cœur est là où se trouve ton trésor. Et que ton trésor doit absolument être trouvé pour que tout ce que tu as découvert en chemin puisse avoir un sens. »

L’Alchimiste, Paulo Coelho

J’apprends à lâcher un peu plus chaque jour mes certitudes, mes illusions, tout ce que je voudrais voir figer et acquis une bonne fois pour toutes, mais que l’Univers ne peut qu’agiter, transformer, sublimer comme toute matière friable.

Au cours de mes méditations, je finis souvent par concentrer ma vie en un grain de sable unique, si fragile, si anonyme, il glisse sur une plage immense au milieu d’autres grains et d’autres vies tout aussi précieuses que lui. Nos possibilités sont immenses, mais elles ne peuvent éclore que s’il existe une Vision.

J’ai appris à développer la vision de ma destination, ce désir véritable qui donne du sens à tout ce que j’ai vécu, qui échappe à l’absurdité du monde des hommes et qui rattrape ma jambe maladroite dérapant dans le vide d’une ultime marche imaginaire. Cette Vision tant chérie illumine et gonfle d’eau les puits vides. Voilà le miracle de la Foi…

LISE

LISE

C’est alors que j’ai écouté le Silence…

6 AOÛT 2020

«  Il resta assis calmement à écouter le silence. Il s’aperçut que durant la majeure partie de sa vie, il n’avait jamais vraiment écouté quelqu’un ou quelque chose. Le bruissement du vent, le crépitement de la pluie et le chant de l’eau courant dans les ruisseaux avaient sans doute toujours été là, mais il ne les avait jamais réellement entendus… »

Robert Fisher, Le Chevalier à l’armure rouillée

On pense être revenus plus ou moins à l’essentiel après trois mois de confinement, de silence forcé, de solitude nécessaire. Puis, on se rend compte, il faut bien le reconnaître, qu’on n’a pas vraiment côtoyé le Silence, ou plutôt qu’on l’a vite étouffé à travers cette solidarité planétaire, sociale et virtuelle.

Quand notre libération conditionnelle a été proclamée, nous sommes sortis férocement de nos murs épais et par trop familiers et nous nous sommes plongés avidement, voracement dans un bain de foule, de sociabilité, d’amis, de famille. Nous avons fui le Silence et il s’en est allé pour habiter les temples et les âmes plus réceptives ; vous savez bien, ces âmes fragiles, sensibles, inspirées par les dieux qui sont entre deux rives, celle des mortels et celle des éternels.

Je sais, par expérience, qu’il n’a jamais été aussi difficile d’accueillir le Silence, de se laisser instruire par ce grand maître sans mots qu’à notre époque frénétique. On peut bien nous confiner pendant des semaines, tous les moyens sont bons pour enfermer sur le balcon ce vieil encombrant muet, ce Silence stupide qui nous rappelle la vacuité de toute existence épicurienne. Il suffit de nous connecter aux autres, aux « branchés » du moment, à nos chaînes favorites, au monstre à trois têtes de l’électronique et le Silence s’évapore comme s’il n’avait jamais existé…

Voilà qu’un jour, une tragédie s’abat sur nous. C’était imprévu. Nous n’étions pas préparés. Nous ne l’avons pas vu venir ! comme dirait l’autre. Guerre, deuil, maladie, chômage, divorce, sévices, dépression, etc. Les amis du moment s’éteignent au rythme des engins connectés qui nous tombent des mains dans notre effarement indescriptible. Nous sommes coincés tout de bon, parfois physiquement, parfois émotionnellement, parfois les deux. Aveugles dans ce trou noir à la forte puissance magnétique, notre univers et nous-mêmes sommes aspirés dans ce voyage sans retour vers l’inconnu, vers la lumière de la Vérité que nous cherchions autrefois, puis avons oubliée au détour d’une pause bien méritée qui s’avère avoir duré des années…

Nul besoin de vous dire quel fut mon trou noir à moi, ni même combien de temps je fus aspirée telle Alice au pays des merveilles dans ce tourbillon à la fois court et sans fin. Seul compte mon cheminement vers la Vérité. Une amie m’a écrit un jour que nous sommes tous un peu comme ce chevalier de Robert Fisher coincés dans une armure qui nous a protégés pendant des décennies. C’était l’armure de la bravoure, de la compassion, du don de soi, du sacrifice, du « je vais te sauver même de toi-même ». Nous étions tellement persuadés qu’à force d’exploits et de sauvetages on finirait bien par nous décerner quelques trophées qui valideraient notre existence, qui nous révèleraient enfin qui nous sommes et pourquoi/pour quoi nous vivons.

Je vous ai déjà parlé de mon acharnement passé à préparer, passer, repréparer, repasser l’agrégation, de mes nombreuses joutes littéraires et linguistiques pour l’obtenir, de mes échecs cuisants suivis des jours à pleurer, se vautrer, gober le premier film romantique réconfortant qui passait par là, puis repleurer, se revautrer, regober, et ainsi de suite. J’étais persuadée que ma vie était un pur gâchis, que jamais je ne serais heureuse sans ce fichu concours de l’excellence, que jamais on ne me regarderait, que jamais, que sais-je encore. Bref, j’étais anéantie…

Il est certain que cette mésaventure purement académique découvre un schéma ou cercle vicieux propre à tout désir humain non satisfait. Je pourrais l’appliquer à toutes les femmes seules qui désirent désespérément un mari et des enfants, à toutes les autres qui ont le mari, mais pas les enfants, à toutes celles qui ont le mari et les enfants, mais pas l’autre enfant, à ces autres qui ont le mari, les enfants, mais l’un d’entre eux est malade et peut-être ne s’en sortira-t-il jamais, à celles qui ont tout perdu à l’apogée de leur bonheur, à celles qui ont de l’extérieur mais dans la gangrène des sévices domestiques cachés, à celles qui n’ont plus d’espoir et sillonnent le monde pour trouver la force de continuer de vivre, à celles qui se sont perdues dans les bras d’hommes consommateurs et pilleurs, à celles qui n’ont plus que quelques mois à vivre, à celles qui ne veulent plus vivre, à celles qui pleurent et meurtrissent leurs bras sur le carrelage d’une froide salle de bain les jours de tourmente et ont cessé de voir la lumière…

Pourquoi la vie semble-t-elle parfois si injuste ? Pourquoi le sol où j’ai été plantée est-il si aride et si vide ? Se débattre dans ces questions lancinantes ne fait que prolonger la douleur et entretenir ce sentiment néfaste d’apitoiement sur soi. C’est la vie, c’est comme ça qu’on apprend et qu’on grandit. Sans les blessures, il n’y aurait nulle guérison. Et sans la guérison, il n’y aurait pas de Dieu. Nous ne serions alors que des créatures contingentes sans passé, sans présent et sans avenir, sans espoir, donc. Sans cette opposition si universelle et si caractéristique de tous les âges de l’humanité et de tous les êtres vivants, il n’y aurait jamais de place faite au Silence.

Je l’ai longtemps redouté et repoussé. Je parlais sans arrêt et je me noyais dans les paroles des autres, persuadée que ce bruit de fond persisterait jusqu’à la fin des temps. Je croyais tout savoir et tout comprendre mieux que les autres. Je me trompais. Être humain, c’est justement ne rien savoir. Quand on ne sait rien, on s’agenouille et on demande. Tout le reste n’est que prétention, demi-vérités et fausses croyances.

J’ai décidé de faire comme le Chevalier à l’armure rouillée. Je me suis assise dans la grande salle froide et obscure du Château du Silence posté sur le Chemin de la Vérité et j’ai cessé de parler pour la première fois de ma vie. J’ai inspiré, expiré, inspiré, expiré pendant des heures, des jours, des mois, et c’est alors que mon Maître s’est approché de moi. En réalité, ce Maître jusqu’alors inconnu était en moi, il me parlait par les vibrations de son silence tant redouté. Sa voix chaude et si familière dans ma poitrine ressemblait étrangement au va-et-vient de la mer caressant le sable de mon âme.

Le Silence m’a conduite aux portes du monde lumineux de l’Invisible qui a laissé échapper quelques vérités cachées au monde bruyant et bavard. Et dans les replis de mon âme, j’ai vu qui j’avais été, qui j’étais et qui je pouvais être. Cette délicieuse ivresse a envahi mon corps et élevé mon esprit. L’humain a tendance à se considérer au-dessus des autres créations et pourtant, il en sait si peu face aux éléments et aux êtres vivants purs qui battent au rythme des vies consacrées, données et écloses. Perchée sur le rocher d’une crique déserte, le dos baigné par un soleil de fin d’après-midi, les pieds glissant sur l’eau fraîche et transparente qui s’avançait, puis reculait, s’étirait, puis s’évanouissait, j’ai compris que je ne savais rien. Tout est illusion. Pourtant, ce rocher, ce soleil, cette mer savaient, eux. Ils savaient ce qu’ils devaient faire, quand ils devaient le faire et comment le faire, parce qu’ils connaissaient le nom et l’amour de Celui qui les avait créés.

Pourquoi douter de desseins éminemment bons ? Pourquoi remplacer cette sagesse souveraine par notre hubris capricieux ? Je crois que ces trous noirs de notre existence sont magnétisés pour nous forcer à lâcher nos vaines prétentions, nos rancœurs, nos insatisfactions, notre orgueil, nos jugements sur les autres, le monde, nous-mêmes. Tous ces parasites que nous portons malgré nous s’accrochent à la paroi tandis que nous continuons de tomber jusqu’au plus profond des silences.

« […] il se sentait seul maintenant, assis dans cette pièce qui ressemblait à une tombe. Sa propre souffrance, sa propre solitude, le submergèrent. […] Il pleura si longtemps que ses larmes débordèrent par les trous de sa visière et mouillèrent le tapis sur lequel il était assis. Elles coulèrent vers la cheminée et éteignirent le feu. La pièce tout entière finit par être inondée et le chevalier aurait failli se noyer si une autre porte n’était apparue dans le mur juste à ce moment-là. »

Robert Fisher, Le Chevalier à l’armure rouillée

Il faut des larmes et du silence pour que l’armure rouillée finisse par se détacher et tomber sur le bord du Chemin de la Vérité. Je crois que nous ne pouvons pas sauver les autres, pas même nous-mêmes, quand on y réfléchit bien, en tout cas pas seuls. Le Silence nous permet d’entendre notre voix intérieure, la voix de Dieu, qui finira par nous conter l’histoire de la vie à la lumière d’une torche de connaissance oubliée.

Je continue de gravir mon chemin rocailleux et solitaire. Il me suffit de reconnaître que je ne sais rien pour que de nouvelles vérités me soient murmurées à la pointe d’une falaise venteuse, dans le creux d’une vague saline, dans la fraîcheur d’une forêt vieillissante ou bien sur le moelleux d’un tapis de méditation improvisé. Telle est la loi de l’Amour inconditionnel qui régit l’univers…

LISE

« Every morning I walked the circumference of the island at sunrise, and walked it again at sunset. The rest of the time, I just sat and watched. Watched my thoughts, watched my emotions, watched the fishermen.

The Yogic sages say that all the pain of a human life is caused by words, as is all the joy. We create words to define our experience and those words bring attendant emotions that jerk us around like dogs on a leash.

We get seduced by our own mantras […] and we become monuments to them.

To stop talking for a while, then, is to attempt to strip away the power of words, to stop choking ourselves with words, to liberate ourselves from our suffocating mantras.

It took me a while to drop into true silence. […]

Then everything started coming up. […[

I knew that I needed to do this and that I needed to do it alone… »

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love

DÉSIRS ET RESPONSABILITÉ

7 JUILLET 2020

On pense, à tort, aujourd’hui qu’on doit fuir les contrariétés, contourner les obstacles, doper les échecs pour qu’ils ne soient aux yeux des autres que des réussites et assimiler la douleur à une horrible punaise qu’il faut écraser séance tenante. Seulement, on le sait tous, la punaise écrasée, ça pue, c’est le cas de le dire ! Quelle solution nous reste-t-il ? Febreze bien sûr ! On asperge, on asperge, on revisite les quatre saisons de Vivaldi version « aérosols » et on finit par croire qu’on est bien assis dans un champ de coquelicots !

Si la vie était aussi simple qu’une séance « insecticides » et « produits ménagers », ça serait un vrai jeu d’enfants, non ? D’un côté, on fuit toute forme de contrainte et on se drogue au gaz hilarant d’une vie réussie sous contrôle et de l’autre, on se noie dans l’étalage des traumatismes intimes, à croire que le plus célèbre est le champion des écorchés. Où s’en est allée toute la pudeur du monde ? Je vous le demande…

Du fake à l’obscène, il n’y a qu’un pas… Mais pourquoi un tel grand écart ? En vérité, dans un cas comme dans l’autre, on rejette le taux « trauma » inhérent à chaque existence humaine, on orchestre des procès familiaux posthumes ou à huis clos, on cherche des coupables et on finit par les trouver !

Je suis pour la responsabilité individuelle : il est bien sûr nécessaire de démêler le vrai du faux. Qu’est-ce que j’ai subi ? Pourquoi m’a-t-on décerné le meilleur rôle de « coupable », « victime », « vengeur » toutes ces années ? Comment en suis-je arrivé(e) à faire de ma vie une mission sauvetage-famille ? La responsabilité nous rend la vue et nous conduit à la vérité de l’Univers.

Cependant, il me semble dangereux d’arrêter un tel parcours à : « c’est la faute de tes parents », « ta vie est fichue », « ça n’aurait pas dû se passer comme ça », « c’est injuste »… On dégringole peu à peu la pente abrupte de l’Absurde sur laquelle Beckett aimait tant nous pousser. Autrefois, on dévalait comme des tonneaux la pente de la culpabilité, du mal-être et de la tristesse, aujourd’hui, on sombre au pas de course dans un ravin de colère et d’amertume sans nom. Quelque chose ne change pas : notre étiquette de « victime » ou d’agneau à l’abattoir, si vous préférez.

Savoir doit conduire au choix de la responsabilité. Reprendre les rennes de sa vie dans la pleine conscience de qui nous sommes, de ce qu’on accepte et n’accepte plus, de ce qu’on désire là, maintenant, tout de suite, nous rend pleinement libres. L’apprentissage de la liberté dans la responsabilité est tellement grisant !

Pourtant, je sais également combien la responsabilité peut s’arracher dans la douleur et les larmes, car il est tellement plus aisé de la jeter dans les bras de quelqu’un d’autre en espérant qu’il fera le travail à notre place et nous amènera les solutions sur un plateau d’argent. Être responsable à chaque instant, à chaque minute est épuisant d’une certaine façon, comme le serait toute conduite d’une locomotive dans un manège déraillant à cent à l’heure.

Je ne sais pas pourquoi la vie est parfois si difficile, pourquoi il existe tant de souffrances, pourquoi nos familles sont si dysfonctionnelles malgré tous les efforts qu’on fait pour que ça colle d’une façon ou d’une autre, pourquoi les relations homme/femme sont si fragiles et précaires. Nul doute que la co-dépendance est un fléau qui remplace la responsabilité et assemble les individus dans une toile d’araignée inextricable. La mère, le père, l’enfant, la sœur, le frère, plus personne ne sait distinguer ce qu’il/elle ressent de ce que l’autre ressent, tout est sujet à la tristesse et à la colère, tout devient montagne infranchissable et éclairs zébrant le ciel pesant.

Cependant, j’ai bien acquis une certitude : jamais aucun autre siècle n’a été tant victime de mensonges, d’oasis de bonheur, d’égoïsme destructeur. Je m’explique. Pensons-nous réellement que le mariage est un long fleuve tranquille jamais à sec, jamais acide, jamais invasif ? J’oubliais. Ma…quoi ? Mais enfin, c’est le siècle de l’union libre ! Merci Mai 68 ! Remarque : jamais les individus n’ont été plus prisonniers de leur liberté sexuelle. Ils s’écorchent, écorchent les autres et donnent vie à des écorchés en devenir (quand ils ne les font pas disparaître à coup d’avortement, très « responsable » le coup de l’avortement, quand on y pense).

Les femmes et les hommes d’aujourd’hui ont totalement intégré le dicton « brûler la chandelle par les deux bouts », mais bon quand on a tout brûlé, que reste-t-il ? Osons les mots, les brûleurs de chandelles sont des (auto)destructeurs dans l’âme. Ils pensent : « plus on consume/consomme, plus on est heureux », admettons que c’est très étrange comme maxime ! Bientôt il n’y aura plus rien à consommer sur la planète, chez l’autre, en soi et on verra alors distinctement ce vide sidéral dans lequel on a plongé il y a bien bien longtemps.

Il suffirait qu’un instant, un seul, on attrape notre Responsabilité si précieuse pour que la terre recommence à tourner rond. Vous voulez savoir si vous êtes déjà tombé nez à nez avec votre Responsabilité, posez-vous les questions suivantes :

Qui suis-je réellement ?

Je connais mes besoins, vraiment ?

Quelles blessures de la vie je porte encore aujourd’hui ?

Est-ce que j’utilise l’autre (mon conjoint, mes enfants) pour noyer mes propres blessures ?

Est-ce que je sais être heureux(se) dans la solitude la plus complète ?

Qu’est-ce que je désire au fond de moi, là, maintenant, tout de suite ?

Qu’est-ce qui a une vraie valeur ? Qu’est-ce qui n’en a pas ?

Suis-je lucide dans mes relations aux autres ? Ou bien est-ce que je préfère jeter sur eux le poids de ma honte ?

Est-ce que je sais me projeter et étudier les conséquences de mes choix avant de passer à l’action ?

Qu’est-ce que je dois et devrai toujours respecter ?

Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à trouver le bonheur ? D’ailleurs, qu’est-ce que c’est le bonheur ?

Suis-je connecté(e) avec mon âme et mon corps ?

Quelle est ma place dans le monde ? Quelle est sa destinée ?

J’aime me poser ces questions très régulièrement. Cet entretien avec moi-même est si important pour rééquilibrer et retravailler ma trajectoire. La course folle à l’aveugle ne nous conduit bien souvent qu’à courir dans le brouillard. Courir pour courir, je ne vois pas trop l’intérêt, moi la « grande » sportive ! J’ai longtemps assimiler l’existence humaine à mon arrivée à la Gare du Nord (Paris). Tout le monde court, se presse et me presse suivant des lignes diagonales invisibles. Si je veux survivre et éviter de me faire écraser, bousculer, voler, je dois marcher plus vite que les autres, ne regarder personne dans les yeux, ne pas réfléchir, juste courir, descendre pour attraper la première ligne de métro que j’aperçois, parce que c’est ce que tout le monde fait, non ?

Tout le monde couche avec tout le monde, tout le monde colle son enfant devant les écrans H24, tout le monde s’amuse et obéit à la loi du Plaisir, tout le monde accepte la corruption, tout le monde écrase les autres pour réussir professionnellement, tout le monde court avant que la mort ne les attrape, personne ne n’appesantit sur la possibilité d’une vie spirituelle, si la loi du plus grand nombre est la seule valable, allons-y les gars !

Qu’en est-il de ma Responsabilité ? Je la vends contre un plat de lentilles sans sourciller, parce que c’est bien ce que tout le monde fait, non ? N’existe-t-il pas pire prison que la perte de son droit d’aînesse contre un vague délice des sens ? Des forces obscures nous ont liés par ce que nous avions de plus divin et que nous avons cédé contre un oasis à bas prix. Le jeune berger de Coelho aurait pu arrêter sa quête à la boutique de cristaux qui lui promettait opulence, renom, facilité. Il a bien failli oublier le rêve qu’il avait fait, le trésor au pied des pyramides, la femme aimée qu’il ne connaissait pas encore pour un bonheur factice :

« Il avait travaillé toute une année pour réaliser un rêve, et ce rêve, de minute en minute, perdait peu à peu de son importance. Peut-être parce que ce n’était pas son rêve, en fin de compte. »

Paulo Coelho, L’Alchimiste

Le Confinement m’a appris une grande vérité : nourrir de faux désirs, c’est-à-dire des désirs qui ne sont pas les miens, que je ne portais pas aux origines finit par me faire oublier qui je suis réellement et pourquoi je suis venue sur terre. Le monde nous pousse à désirer, désirer, désirer, mais ce ne sont que des désirs à durée limitée qui ne conduisent pas loin, voire nulle part. Les années passent et nous finissons par accepter d’oublier qui nous sommes et ce que nous avons longtemps désiré pour quelques plats de lentilles bien réconfortants ! Nous avançons dans la forêt fantastique, comme Bastien, en quête de pouvoir et de reconnaissance jusqu’à nous perdre complètement :

« L’emblème te donne un grand pouvoir, il exauce tous tes désirs, mais en même temps il t’enlève quelque chose : le souvenir de ton univers. »

Michael Ende, L’Histoire sans fin

Je me suis promenée en forêt récemment. Au bout de mon chemin, j’ai découvert avec stupéfaction un immense arbre déraciné, tombé, mort au milieu des fougères et de ses frères qui eux avaient tenu bon au milieu de la tempête. J’ai ressenti la tristesse infinie de cet arbre. Lui qui jadis touchait les nuages et dominait tout le bois était allongé, terrassé, anéanti par un vent du Nord qu’il n’avait ni prévu, ni jamais ressenti pendant toutes ses décennies d’opulence. J’ai touché l’écorce froide et sèche, la sève avait cessé de couler depuis plusieurs jours, les animaux qui s’y réfugiaient avaient fui, tout était triste et seulement triste. J’ai rêvé pouvoir insuffler dans ce bois craquelé et vide un peu de ma vie, c’est-à-dire de cet amour de l’Univers qui remplit chaque créature vivante. Une voix m’a murmuré que je ne pouvais pas sauver l’arbre, mais que je pouvais me rappeler de toujours nourrir ma sève, mon essence, mes désirs pour que rien n’arrache mes racines prématurément, pour ne pas grimper trop haut et tomber, pour ne pas courir plus vite que je n’ai de force, pour ne pas oublier d’où je venais. Je crois que beaucoup vont tomber et qu’il n’y aura personne pour retenir leurs branches et leurs racines, car ils sont les seuls maîtres de ce qu’ils alimentent et abritent sous l’écorce…

Nous sommes ce que nous choisissons de nourrir en nous et nous devenons ce que nous désirons.

LISE

DIFFICILE D’ÊTRE FEMME

18 JUIN 2020

« C’est difficile d’être une femme au XXIème siècle… On nous a appris à être indépendantes, polyvalentes et brillantes. Nous sommes des vraies femmes, « libérées » au bon sens du terme, mais il y a encore du machisme. C’est difficile avec les hommes. Soit ils nous contrôlent, soit ils sont faibles. En bref, ils sont décevants… »

J’entends souvent ce discours et ces interrogations chez mes amies et connaissances. Jamais la femme n’a été plus perdue qu’au siècle de sa « libération ». Étonnant, non ?

Avez-vous remarqué le nombre de femmes « libérées » désespérément larguées, désespérément seules ? La femme est devenue cet atome flottant dans l’univers, dilaté et errant, navire sans ancre, sans port, sans homme. Moi aussi je pensais comme ces femmes autrefois, j’étais fière de mon indépendance, de mon cynisme, de mon non-conformisme au modèle traditionnel de toutes mes cousines mariées à la ribambelle et casées à qui mieux mieux.

Je me disais « Pouah ! Les couches sales qui traînent sur le rebord de la baignoire ! Ça craint ! Moi ? Prendre la température des gosses ? Jamais ! ». Bref, vous l’aurez compris, j’étais bienheureuse dans mon célibat 4****. À moi les soirées popcorn et comédies romantiques ! À moi la gym et les abdos quatre fois par jour (comme si je prévenais les rondeurs d’une future hypothétique grossesse ou bien neutralisais les pots de Ben and Jerry gobés devant le sourire béat de Keanu Reaves une fois qu’il retrouve enfin sa Kate perdue dans le temps avec qui il communique via une boîte aux lettres magique – concept franchement niais quand on y réfléchit) !

J’appartiens à cette génération de femmes qui ont baigné dans la romance fabriquée par les studios Hollywood, Bollywood, Neuneuwood et donc je n’ai jamais rien appris de l’amour véritable qui se construit année après année avec un homme normal, ouais, pas romantique en fait, un homme du monde réel, quoi ! Mais voilà je me suis noyée, comme tant d’autres, dans le miel trafiqué à forte teneur en sucre industriel et 0% de ce que les bei-beilles butinent, pensant qu’un jour ma vie pourrait ressembler à ça !

Of course, un gars qui grimpe à l’échelle d’un immeuble en brique de Brooklyn avec des fleurs sous le bras ou dans la bouche, ça court les rues ! Ou bien le type genre Duc made in Hugh Jackman qui débarque du XIXe siècle pour griller des tartines sur votre plateau petit déjeuner tout préparé et se lever quand vous quittez la pièce, j’y crois, à force de me mordre les lèvres, il va bien tomber d’une faille spatiotemporelle ! Tout est réglé en 1h40 de film, alors vous finissez par vous dire que sur une moyenne de dix ans, il y a bien un homme romantique qui va vous proposer quelque chose, non ? Sauf qu’il y a le type respectueux, travailleur, responsable et timide qui travaille dans le même bureau que vous, mais qui n’a aucune chance, et ouais, pas assez beau, pas assez entreprenant, le best friend à vie et encore !

S’il ne s’agissait que de scénarios bas de gamme et irréalistes, passons, mais il y a les dix bonnes minutes où le romantique dévore les joues de l’ingénue, la nuit où elle abandonne toute retenue et hop, c’est une maîtresse ! Rassurez-vous, all is right, il y aura une petite dispute, mais ils finiront par se rabibocher et peut-être songer à un enfant ou deux, enfin, quand ils auront épuisé la case « amusements et voyages haut de gamme », la case « chien de compagnie ou mini bébé » et désireront un mini-moi pour leur survivre.

Nous, les femmes du XXIe siècle, nous sommes perdues à force de mensonges commercialisés, de cures de jouvence, de quêtes effrénées de ce qui fait vibrer, de gars d’une nuit, de surconsommation du corps. Nous nous sommes perdues dans les vaines promesses et dans l’oppression des faibles hommes qui se déguisent en champions du romantisme pour nous appâter, avant de consommer notre corps, le temple de la vie, et de nous larguer avec d’autres vies minuscules qui n’ont rien demandé de tout ça, qui n’ont pas choisi d’être enfants de quinzaine, orphelins mais pas sur le papier, victimes de notre égoïsme légendaire.

Nous n’avons pas pensé, non, nous palpitions à l’appel du romantisme et des nuits torrides que le siècle de la libération et de l’avortement nous offrait sans caution. Nous avons voulu tâter un peu de cette vie d’amours libres autrefois réservée aux hommes. Nous avons appris la consommation et nous avons oublié peu à peu le miracle de la procréation. Quant à celles qui ont répondu tôt à l’appel de la vertu, de la fidélité et de la maternité, nous les avons reléguées au rang des « sans emplois », des rien du tout, des anti working women, des faibles…

C’est alors que les Cieux ont pleuré, longtemps et silencieusement, ils se sont penchés sur les berceaux vides, les lits du plaisir et les enfants apeurés dans le noir qui découvrent le nouvel appartement de Maman, le nouveau copain de Maman, le nouveau weekend chez Maman, la gorge serrée, ces enfants peuvent à peine respirer et ils se demandent pourquoi ils ne se sentent plus en sécurité nulle part, mais seuls, désespérément seuls…

Les Cieux ont pleuré, la Création a gémi et a voulu voiler sa face à tout jamais pour ne plus voir le monde des hommes se prostituer et se détruire, ces femmes et ces hommes qui devaient les gouverner et leur montrer la voie, désormais perdus, errants, solitaires, sans racines ni rameaux, habitant une douleur infinie et sombre.

J’appelle à une libération de la femme, non pas à une libération-mutation qui fait des femmes les hommes durs de demain, non, j’appelle à une libération du mensonge, des compromis, de l’exploitation du corps sous toutes ses formes, de la sexualité sans responsabilité, sans promesse, sans amour, sans vertu, du mépris et de l’anéantissement de l’homme si différent et si complémentaire.

Il n’est difficile d’être femme que le jour où l’on ne sait plus qui on est, qui on aime et ce en quoi on croit…

LISE

MAÎTRE ET CRAPAUDS

22 MAI 2020

DÉCONFINEMENT ?

« Lorsque le Maître a quitté le temple, les crapauds sont prêts à l’envahir. »

Proverbe tibétain

Les Tibétains représentent souvent la Conscience sous les contours d’un temple de marbre qui doit être préservé du marécage nauséabond qu’est le Monde. On pourrait penser que peu de périodes ont produit autant de crapauds visqueux que les guerres et les crises sanitaires. Si nous sommes en guerre, c’est bien contre une intériorisation encore inconsciente des injonctions qui pèsent sur nous.

Jean-Jacques Crèvecoeur a récemment expliqué que le plus grand drame de cette crise sanitaire est d’avoir injecté le virus de la peur dans nos veines. Aussi rapide qu’un poison ordinaire, la Peur, causée par les injonctions contradictoires qui ont inondé nos écrans, s’est distillée dans le sang et a commencé à paralyser le cœur.

Concrètement, la peur est une réaction physique extrême causée par la poussée d’adrénaline qui monte en l’humain face au danger imminent. Prévue pour nous faire décamper dès qu’un prédateur de la savane nous attaque, la peur est une émotion régulatrice et brève qui protège le corps et le mental contre une agression extérieure qui pourrait s’avérer néfaste.

Au fil des siècles, les dirigeants totalitaires, les puissants qui ne voient le monde que comme le terrain de jeu de leur argent placé en bourse, les narcissiques et autres manipulateurs ou « ratés au gros ego » comme j’aime à les appeler ont utilisé la peur pour contrôler les foules tapageuses. Que ce soit à l’échelle d’un peuple, d’une nation, d’une ville ou d’une maison, le manipulateur politique ou domestique plante la semence de la peur dans l’âme de ceux, celle ou celui qu’il veut soumettre pour tout simplement en tirer quelque chose.

Il m’est impossible de vous dire si la manipulation était un mal pour un bien, c’est-à-dire, on va tous crever si ça continue, personne ne respecte les gestes barrières, les hôpitaux sont plein à craquer, on va donc déclarer la loi martiale rendue acceptable uniquement si les individus ont suffisamment peur, enfermer les malades effectifs et les malades potentiels chez eux pour tous les protéger des autres et d’eux-mêmes.

Ou bien si, selon la théorie complotiste, la crise est rapidement devenue un test sociétal pour savoir jusqu’où l’humain peut être contraint, emprisonné, annihilé lorsqu’il est plongé dans l’état de sidération dont parle Crèvecoeur et au service, sans le savoir, des intérêts mercantiles des puissants, des entreprises pharmaceutiques, des hommes politiques.

Le monde sidéré a obéi par peur de crever là, maintenant, tout de suite. Le monde sidéré a obéi parce que privé de sa conscience, de son temple toujours en quête de vérité, il a laissé les crapauds l’envahir peu à peu, comme une marée grise et boueuse non identifiée.

« Oui, oui, tout va bien… le pays fera face, le pays se relèvera, le pays fournira, le pays solidaire et responsable vaincra ! »

Alors pourquoi, égraine-t-on chaque soir le nombre de morts en France, en Italie, aux États-Unis ? Le chiffre n’est pas assez volumineux, alors on aime ajouter le décompte des morts en seulement 24h. Sidération… Terreur… Les Hunger Games de Panem ont commencé, mais cette fois-ci nous sommes tous tirés au sort, tous maquillés, tous pucés et tous propulsés dans l’arène virtuelle de la 5G rebaptisée « guerre bactériologique ».

Je ne sais pas vous, mais moi, mon confinement avait un vague goût de « Katniss Everdeen coincée et sanglée en haut de son arbre », attendant l’eau, le remède de ses bienfaiteurs fortunés et priant pour survivre aux gaz asphyxiants, aux attaques des autres tributs et surtout à la durée indéterminée de ces jeux mortels.

Au début, deux semaines, puis quatre, puis huit et aujourd’hui on m’a fait descendre de mon arbre, en clair on m’a « déconfinée », mais je ne sais toujours pas si les Hunger Games sont finis, ou bien si une 2e/3e/6e vague (le numéro dépend de la chaîne télévisée) va me submerger ; si mon voisin de caisse va me transpercer pour un pot de glace Ben and Jerry’s au éclats de beurre de cacahuète (le dernier du rayon des congelés) ; si un flic va me demander mon autorisation de sortie signée de moi à moi et me mettre en taule pour avoir dépasser l’heure indiquée ; en bref, si mon casier judiciaire va être teinté à tout jamais de cette désobéissance criminelle qui consiste à vouloir plonger mes pieds dans le sable chaud alors que la mer est à 130 bornes !

En définitif, je n’ai pas retiré mon harnachement de Katniss, parce que j’ai bien senti qu’à tout moment on (c’est-à-dire le Président Snow ou son clone) pourrait me demander de remonter dans l’arbre en attendant de me faire empoisonner, contaminer, tuer…

« Si nous ne sortons pas du confinement mental, même après le déconfinement physique, nous sommes emprisonnés et prêts à accepter n’importe quoi […] une fois que notre conscience a quitté le corps, les crapauds nous envahissent, c’est-à-dire tout ce qu’on nous force à faire […] La clef de notre prison se trouve à l’intérieur et nous devons sortir de notre sidération pour la trouver, sinon nous serons prêts à accepter n’importe quoi collectivement… »

Jean-Jacques Crèvecoeur

Il n’existe pas de pire prison que celle de notre esprit, car une fois que les barreaux sont installés, il est très difficile de les voir avec lucidité, et donc encore plus compliqué de les démanteler, de tourner la clef et de réduire cette cellule en cendres. Je suis en colère de me considérer en ce moment en simple liberté conditionnelle, de ne plus être sûre que demain on ne va pas tout me reprendre, de ne plus savoir qui croire, de sentir la peur gagner mes tripes quand je pense à ces jours d’isolement endurés on ne sait comment, de voir les sourires de l’humanité disparaître sous des masques chirurgicaux…

Ai-je tort de penser que cette pandémie de la peur et de l’enfermement est plus dangereuse et plus préoccupante qu’aucun autre virus s’attaquant au corps ? Comment a-t-on pu en arriver là ? Nous ne pensons plus aujourd’hui aux bénéfices de cette retraite anticipée dans nos pénates, à tout ce qu’on peut faire quand on est seul chez soi, à cette technologie qui rend les apéritifs et tea times virtuels possibles ; non, on pense plutôt à tout ce qui a disparu de notre quotidien, à ces contacts physiques indispensables à la survie, comme le savent si bien les nourrissons, qui sont aujourd’hui synonymes de « contamination », « danger », « mort ».

« Oui il fallait protéger la ‘vie nue’ dont parle Giorgio Agamben. Oui il y a d’admirables héros du quotidien qui ont pris soin de cette vie nue, et l’ont sauvée parfois. Mais comme il nous en a averti, et Michel Foucault avec lui, on ne peut pas, sous peine de renier notre humanité, choisir la préservation de cette vie nue «toute seule», de cette vie biologique au détriment de ce qui en fait une existence humaine en lui donnant son sens, son prix, sa grandeur : partager ses moments décisifs, naissance, maladie, vieillissement, mort ; respecter tout ce que j’ai appelé le sacré, la dignité, la liberté. C’est cet équilibre dans les valeurs que nous avons manifestement perdu, dont nous avons été manifestement incapables. Nous avons voulu sauver la vie mais nous l’avons, à l’inverse, coupée de tous les liens qui la nourrissent, vidée de toutes les significations qui la font grandir. Cesser d’exister pour rester en vie ? Cette contradiction est accablante. »

Le philosophe Abdennour Bidar

Moi je connais d’autres crapauds qui sont revenus envahir le temple de notre âme : dans un halo de puanteur, sortis tout droit des égouts du passé, ces crapauds-là sont bien tenaces, bien visqueux, très résistants à tous les ménages de printemps régulièrement et méticuleusement entrepris dans notre esprit et dans notre corps, ce sont les crapauds de nos blessures, traumatismes, faiblesses, handicaps…

C’est ce que nous sommes venus apprendre, régler, guérir sur terre, comme le diraient les maîtres de méditation.

« Nous sommes tous des survivants »

m’a confié il y a bien des années mon professeur d’université. Je ne comprenais pas alors ce qu’il voulait dire, mais aujourd’hui, je sais. Nous essayons tous de survivre à nos cataclysmes physiques, planétaires, émotionnels. Nous avons tous quelque chose qui est brisé en nous et demande désespérément d’être réparé. Or, nous ne savons pas le temps qu’il faudra pour que cette guérison soit effective, ni même si elle sera jamais complète dans cette vie.

Comment peut-on demander à des survivants qui s’accrochent à la rive de lâcher les vieilles branches usées pour sombrer sous des lames de fond puissantes ? C’est comme si on programmait notre mort individuelle et collective, par peur de mourir contaminés. Depuis quand refusons-nous tant les règles même sur lesquelles repose le socle de la vie – la naissance, la vie, la mort – que l’aliénation devient notre seule option ? Comment peut-on survivre dans la non-vie et le silence d’une ville fantôme ?

La crise sanitaire a oublié que nous étions déjà en train de survivre quand elle a prononcé mondialement une sentence de « distanciation », « confinement », « surveillance », « vaccination » ; autant de litotes pour ne pas prononcer la froide réalité : « condamnation ». Nous sommes condamnés à accepter l’avènement d’une triste dystopie qui n’a rien de fictionnelle : la mort de l’humain pour maintenir la vie physique sous contrôle étatique.

Puis, j’ai découvert une autre grande vérité qui signe la rébellion de mon âme humaniste. J’ai foi en l’humain qui va se réveiller, peut-être pas chez tout le monde, mais au moins chez ceux qui ont reconnu les crapauds dans leur temple intérieur et sont en train de les chasser, les vieux et les jeunes, tous sans exception ne cesseront d’être repoussés pour reconquérir le marbre des prières.

Il y a quelques jours, je déambulais dans une ville s’éveillant d’un long coma et je trouvais une porte ouverte. Ce n’était pas mon église, ce n’était même pas ma « confession religieuse », mais c’était un lieu de culte. Je m’étais sentie si orpheline de mes lieux habituels abritant le Sacré et fermés pour cause sanitaire. Je n’avais même pas accès à un bout de plage ou de mer pour communier avec la Création. Rien, si ce n’est la prison de l’esprit avec ses souvenirs douloureux entêtants.

L’église était vide et lumineuse grâce à cette pierre blanche brute, sans artifice, comme je l’aime. J’ai pris mon temps, tout mon temps pour déchiffrer les vitraux et diverses fresques. C’est alors que la statue de Jeanne m’est apparue dans un flot de lumière colorée au bleu et or du vitrail la représentant à Orléans. Jeanne de Domrémy, Jeanne la pastourelle, Jeanne la martyre. Son visage ferme, paisible et éclatant m’a rappelé que rien n’est jamais perdu, il y a toujours, toujours de l’espoir en ce monde.

Nous nous sentons insignifiants, battus à tout vent, prisonniers de notre propre pays, mais Jeanne nous rappelle que l’appel peut venir quand on s’y attend le moins et que cet appel peut changer le monde. La pastourelle en territoire occupé et hostile est devenue le chef des armées d’une nation bientôt libre. Jeanne savait que la clef de notre prison est et sera toujours en nous-mêmes. Quand l’esclave dit : « Assez » et rompt ses liens, le maître meurt…

Inspirée par la foi de Jeanne, je me suis agenouillée et j’ai prié longtemps pour mon pays, nos libertés, ma famille, mes amis, la guérison que nous attendons tous. Puis, dans les derniers rayons de cette chaude journée filtrés par les vitraux éclatants tombant sur mon prie-dieu, une paix m’a envahie. Ce sentiment n’avait rien d’humain, il était infusé par une instance autre que certains appellent « supérieure » et je pouvais le sentir dans les pierres et le ciment appliqués jour après jour, année après année par ces bâtisseurs d’églises, de basiliques et de cathédrales des temps anciens.

Il est un autre gouvernement, une autre instance, aujourd’hui invisible pour nos yeux mortels qui régit toutes les créations par la loi physique de l’amour et de la foi, certes elle n’a pas encore été découverte, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas réel. La crise sanitaire nous aura au moins prouvé une chose : dans la confusion des mensonges et mesures plus radicales et insensées les unes que les autres, nous décidons de rechercher une réalité autre. C’est là que repose la vie de l’âme, aux confins d’une vérité non rationnelle, non reconnue, non visible et sur le sol d’un temple de marbre lavé de prières et de larmes…

LISE

Je t’aime un peu, pas du tout, à la folie…

27 AVRIL 2020

CONFINEMENT : SEMAINE 7

« Many women in Herat may survive coronavirus but won’t survive the lockdown »

Marzia Akbari

(psychologue dans la ville d’Herat en Afghanistan)

Assises dans notre canapé, en plein zapping, on tombe malencontreusement sur un reportage Arte qui parle de ces femmes mariées de force à treize ans, violées, agressées, battues, engrossées, insultées et cachées derrière la porte imprenable d’une habitation sans nom, dans un pays dont la première syllabe nous fait frissonner et on se précipite sur la télécommande pour basculer sur un autre programme, quelque chose de plus sucré, de plus funky. On pousse un soupir de soulagement et on pense toutes : « Heureusement, je suis née en France, en Europe, heureusement… ».

Puis, nous parcourons le journal Le Monde et apprenons que, sur une période d’une semaine, les signalements de violences conjugales ont augmenté de 30% depuis le début du confinement. En France ? Non jamais !

Je crois que le confinement peut révéler le meilleur comme le pire chez nous autres humains.

INTROSPECTION

Pour ceux qui, comme moi, aiment se prêter à l’introspection quotidienne, le confinement offre le temps, beaucoup de temps pour penser, faire le point et ne garder que ce qui a le plus d’importance dans la vie. Le bonheur est devenu quelque chose qu’on doit arracher aux lois et restrictions étouffantes qui dictent et uniformisent le quotidien de chacun. Alors, on n’a plus le temps de s’accrocher à des vieilles guéguerres, d’inutiles rancunes, des jalousies toxiques, bref tout ce qui dérobe les quelques instants parfaits qui oxygènent l’âme.

STAGNATION

À côté des amoureux de l’introspection, on trouve les « stagnants ». La crise ne les rend ni meilleurs ni pires, non, ils ne changent pas. Les stagnants ont une forte capacité de survie, car ils ne se posent pas trop de questions sur eux-mêmes, sur la suite, sur la vie. Ils poursuivent leur route comme elle a commencé avec le même flegmatisme légendaire. Ils sont capables d’avaler une quantité astronomique de séries et d’émissions en tous genres, histoire de faire passer le temps. Ils ne se lancent jamais dans des combats perdus d’avance, ils attendent, confiants dans leur bonne étoile que le ras de marée va prendre fin, demain, un jour, qui sait ?

VIOLENCE

Enfin, cohabitent avec les yogis et les stagnants, les « violents ». Ceux-là, personne n’aime en parler, on préfère les oublier, voire les nier. Les violents étaient considérés par les grands penseurs grecs comme la première et grande menace de la société. La catharsis n’a pas bien opéré sur eux. On a eu beau les coller au premier rang de l’orchestre et maintenir leur tête pour qu’ils gobent et expient leurs passions meurtrières à travers le déchaînement fou d’un Néron, d’une Hermione ou encore d’une Médée sur scène, rien n’y fait. Ils sont « possédés » par une colère originelle qui ne faiblit pas et ils détruisent tout sur leur passage.

LA VIOLENCE TUE PLUS VITE QUE LE VIRUS

Si je vous disais que la société a commencé à mourir bien avant l’arrivée du Covid, me croiriez-vous ?

Quand je constate qu’il existe bon nombre de pays où les femmes sont encore traitées comme des marchandises qu’on vend en mariage à des hommes odieux qui ont plus du double de leur âge ; que la violence physique et le viol sont monnaie courante dans les pays rongés par la guerre et la corruption ; qu’on frappe femmes et enfants sous l’effet de la drogue, de l’alcool, de la folie dans les nations dites « éclairées » ; qu’on vend le corps de la femme en marketing à consommer tout de suite et à volonté sur les chaînes TV, les réseaux et sites web ; qu’on prend note distraitement d’une plainte pour violence, abus et manipulation psychologiques déposée par une femme dite « névrosée » (c’est tellement plus commode), je me demande quand on donnera un nom et un vaccin à ce fléau.

Aujourd’hui, permettez-moi de dire que ce fléau à un nom : c’est la Mort, la mort de l’humanité programmée dans nos sociétés si friandes de statistiques. Quand on accepte la violence comme une nouvelle forme d’amour passionnel dans les films et séries à la mode, quand le bourreau devient un héros, quand la violence est le moteur de l’entreprise du jeu vidéo, quand les enfants naissent dans des foyers explosés, vides et toxiques, quand les femmes courent sans réfléchir pour devenir des « gros durs », quand on exploite son corps et celui de l’autre comme une pure machine du désir, quand le caprice est devenu l’éthique et l’écran la seule relation humaine, je ne m’étonne plus que l’humain soit en voie d’extinction.

Oh ! Je sais bien, on va me rire au nez ou pire me détester et m’insulter (toujours très courageux les commentaires orduriers anonymes) pour ces propos alarmistes. Et si le virus qui ravage la planète n’était qu’une manifestation extérieure d’une société malade et pourrie de l’intérieur ?

LA LOI DU SILENCE

Chères amies, rien ne vous oblige à suivre le schéma destructeur que le monde vous tend comme la seule voie « à la mode » ! Personne ne vous tient écrasées sous la coupole d’un homme violent et foncièrement faible, si ce n’est votre peur d’être seules, votre peur de parler, votre peur d’exister. Personne ne peut être votre meilleure amie à part vous-mêmes.

Imaginez un court instant que vous vous regardiez à distance. Observez cette femme immobile et muette sous les paroles tranchantes et destructrices d’un connard, un vrai. N’auriez-vous pas envie de vous précipiter pour arracher cette femme aux griffes de ce minable pervers ? Vous feriez tout pour trouver à cette femme un travail, un logement, un psychologue, un avocat, un parent.

Cette femme, c’est vous et cet ami providentiel, c’est également vous. Vous seules pouvaient décider de dire « Non ! », « Ça suffit », puis de partir pour de bon, sans jeter un regard en arrière. Je sais combien notre société est lente et dysfonctionnelle pour ce qui est de protéger l’humain des maltraitances physiques et psychologiques. La loi du silence est partout de mise.

L’AMOUR DE L’UNIVERS

Mais je connais également cette grande vérité :

« Quand tu veux quelque chose, tout l’Univers conspire à te permettre de réaliser ton désir. »

Paulo Coelho, L’Alchimiste (1988)

L’univers peut bien s’être réduit à votre pupille noire, si noire, brouillée de larmes aigres et chaudes, rien n’est encore perdu. Lui qui a promis qu’Il « essuiera toutes larmes de leurs yeux, et la mort ne sera plus ; et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni travail ; car les premières choses sont passées » (Apocalypse 21 : 4) conspirera à votre délivrance…

J’ai entendu vos plaintes, j’ai pleuré avec vous, j’ai prié pour vous et de cette lutte est sortie Starry, Starry Night, mon roman, ma voix et la vôtre. Si le confinement resserre et cimente les murs de votre prison domestique, soyez pour vous-mêmes cette amie qui tend la main tout le jour, qui donne de l’amour à chaque inspiration, qui réduit la cellule en cendre et qui croit à votre guérison.

Mon roman parle de vous et pour vous. Quand bien même vous ne pourriez plus briser votre miroir de désolation, relever votre corps ramassé sur le tapis d’une salle de bain sordide, dire « assez ! » et partir, je serais là tout près de vous, à vous répéter que vous êtes tellement plus que ce que vous croyez être aujourd’hui, que vous n’êtes pas seules, non jamais.

« Pourtant, elle continue de l’attendre, affamée de son amour qu’il reporte indéfiniment au lendemain.

Il dit qu’elle l’a trahi en parlant de l’argent à ses parents, il dit qu’il ne veut plus rien d’elle, il dit qu’elle n’est qu’une enfant. Il l’a dit une fois par la bouche et il le respire continuellement par les yeux. Elle est méprisable, elle n’est rien tant qu’il n’a pas décidé qu’elle est assez punie. Il la punit par ses silences, il l’ignore, il s’enferme dans sa chambre pendant des heures jusqu’à ce qu’elle comprenne la leçon. Et cela dure depuis des jours. »

Lise Paty, Starry, Starry Night (2019)

STARRY, STARRY NIGHT

Il est temps de parler, il est temps d’en parler…

Il est temps d’affirmer que le dicton pseudo-amoureux « Je t’aime un peu, pas du tout, à la folie » n’est qu’un odieux mensonge. Nous femmes croyons longtemps et à tort que le seul amour qui existe soit celui de l’homme dit « providentiel », celui qu’il daigne nous donner entre deux contrariétés, entre deux mots et gestes violents et nous restons là pendues à ses oscillations émotionnelles. La maltraitance fonctionne tant qu’elle fait vibrer la mélodie plaintive de nos cordes intérieures : c’est un air vaguement familier, une rengaine qui nous assourdit depuis l’enfance et qui a enveloppé notre cœur d’épaisses ténèbres.

Pourquoi cela nous arrive-t-il à nous ? Qu’est-ce qu’on a bien pu faire pour mériter ça, hein ? Rien du tout. C’est ce monde malade qui a produit des bourreaux incurables qui ont reniflé notre désespoir pour y planter leurs crocs empoisonnés. Au début, le bourreau dit nous aimer à la folie, puis un peu moins et parfois pas du tout. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a fait ? Rien. C’est lui qui n’aime rien d’autre que lui-même. Éternellement vide, il s’est branché sur notre cœur déjà bien abîmé pour pomper, pomper le sang, l’oxygène, la vie… Plus il se sent fort, plus nous mourons. Oui c’est bien cela la maltraitance et moi, je l’ai en horreur !

Cependant, je suis lucide ; aujourd’hui, je n’ai aucun pouvoir pour vous libérer de votre prison domestique. Vous seules détenez les clefs. Je sais que ça sera difficile, je ne vais pas vous mentir, vous allez encore et beaucoup pleurer, mais demain le soleil brillera de nouveau.

Un soir, il y a quelques années, allongée dans l’herbe humide, je me suis perdue dans un ciel étoilé et j’ai prié pour ma délivrance, pour la vôtre, pour celle de toutes les femmes. J’ai découvert l’Amour de l’Univers dont parle Paulo Coelho : cet Amour crée, donne, guérit, sauve. C’est le premier amour à rechercher avant celui de tout homme imparfait. Seul cet Amour ramène à la vie un cœur brisé et mourant.

« Donne-moi un cœur nouveau, un cœur tendre, un cœur de femme… »

N’est-ce pas ce que la Samaritaine, Marthe et sa sœur Marie, Marie de Magdala, la femme adultère, la femme affligée d’une perte de sang et toutes les autres ont demandé au Christ quand elles sont allées à sa rencontre ? Il les a toutes guéries, aimées et sauvées. Il fera de même pour vous.

Laissez-moi glisser sous la porte de votre habitation sans nom mon espoir, mon roman, pour que vous teniez un jour de plus, puis encore un autre, avant de retrouver l’air chaud et parfumé de l’été, libres, sous un ciel étoilé ou au bord d’une plage désertée.

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Starry, Starry Night est disponible en version papier et e-book sur le site de mon éditeur :

Starry, Starry Night

sur Amazon :

sur la Fnac :

https://livre.fnac.com/a13681093/Lise-Paty-Starry-starry-night

sur Cultura :

https://www.cultura.com/starry-starry-night-9791032630464.html

ET L’HOMME S’EN RETOURNA À LA CAVERNE…

16 AVRIL 2020

CONFINEMENT : SEMAINE 5

Ou quand la Caverne confortable est devenue une Prison blindée

On tient un bon titre pour lancer une allégorie de la condition humaine : Le Vieil Homme et la Mer disait Ernest Hemingway, aujourd’hui, je dirais plutôt L’Homme et la Caverne, et dans quelques semaines : Le Vieil Homme et la Caverne. De quoi s’agit-il ?

C’est une épopée très XXIe siècle : l’Homme habite sa caverne ou sa solitude par désir d’absolu, et surtout de silence… Non il ne se jette plus à la poursuite d’un monstre des mers de l’Ancien Monde pour remplir son estomac affamé ; non il ne choisit plus le Grand Bleu comme compagne fidèle et confidente de ses tourments ; non il n’est plus dans une barque mais une caverne ; non il ne chasse plus le mammifère marin mais bien la femme.

Vous l’aurez compris, l’Homme avec un grand H ce sont les hommes éternellement sur les sites de rencontre(s), mais éternellement célibataires, éternellement aux études, éternellement en formation, éternellement en CDD, éternellement instables, éternellement seuls… Eh oui, le mot est vif, ça fait mal, mais j’ai promis de ne dire que la vérité, toute la vérité et encore la vérité.

LE RETOUR À LA CAVERNE

Pour faire simple, je les appelle les Hommes des Cavernes, car ce sont ceux qui ont choisi délibérément de retourner à leurs chaînes après avoir été éclairés par le Savoir, l’Intelligence (du moins on l’espère), la Sagesse (la… quoi?), la Sociabilité présents à la surface. C’est théorique, parce que certains n’ont pas toujours la chance d’être bien et assez longtemps « éclairés ». Mais passons. Platon n’avait pas vu les hommes du XXIe siècle venir. Comment aurait-il pu imaginer qu’une armée de geeks (nouvelle dénomination pour « gnomes », oui, c’est plus smart) élaboreraient des cavités, des tunnels, des fourmilières bien solides et bien connectées pour fuir la lumière aveuglante du monde réel ?

La Renaissance et l’Humanisme ont éclairé et changé l’humanité et pourtant, nos petits bonshommes se sentent plus à leur aise dans les ténèbres des entrailles de la Terre, avec pour seule lumière, non plus le feu des premiers hommes (les plats préparés réchauffés, ça va quand même plus vite que la chasse et la pêche), mais l’écran tactile de ces engins électroniques.

confinÉ dans la caverne

Cependant, le confinement a bouleversé tous les paramètres de cette vie recluse bien huilée. L’Homme de la Caverne ne peut plus remonter à la surface quand la batterie du portable est déchargée, quand les désirs du corps se font sentir, quand il faut aller travailler (de temps en temps), quand un besoin fou de voyager solo lui prend, et ainsi de suite…

Il est bel et bien enchaîné à son trou infâme et glauque pour une durée indéterminée et tout à coup, l’Homme de la Caverne ne trouve plus son insouciance passée drôle, mais alors plus drôle du tout. Après avoir écoulé toutes les séries Netflix possibles (de préférence, les plus abrutissantes pour éviter de penser), l’Homme de la Caverne donnerait tout ce qu’il possède (ou possèdera, parce que là, tout de suite, il n’a pas grand chose) pour devenir le pêcheur d’Hemingway et partir ainsi à l’aventure sur les mers chaudes et froides, bref mourir avec panache et non pas en mode loqueteux.

L’Homme de la Caverne commence à tout jeter contre les parois humides de la grotte, il crie, il hurle, il pleure et il finit par comprendre que oui, enfin, c’est pas trop tôt la lucidité, il est SEUL, complètement seul et peut-être pour toujours (du moins pour les quatre, cinq, six… bon bon j’arrête… semaines).

Deux options se présentent à lui :

1)S’écorcher la main et repeindre son ballon de foot en Wilson (ben ouais, s’il a sauvé Tom Hanks de la folie et de la noyade, encore que… il devrait le sauver de la dépression

2)Éveiller Aurora de son hibernation, car quitte à pourrir dans la Caverne, mieux vaut pourrir à deux (c’est très charitable ça, hein ? Normal, c’est un homme, oups que je suis méchante!)

Qui est Aurora ? Vous ne connaissez pas ? Petite vidéo explicative ci-dessous.

Avant ça, « résumé » : alors, voilà, Jim Preston est réveillé 80 ou 90 ans trop tôt de son hibernation spatiale dû à un dysfonctionnement du vaisseau. Il fait voile avec d’autres terriens bien endormis, eux, vers une nouvelle planète-test, mais découvre avec horreur que maintenant qu’il ne peut plus faire « rompiche » dans sa capsule, il ne verra pas grand chose de cette nouvelle vie interstellaire. Il tient un an et trois mois (il est fort le gars) tout seul, il dort, il mange, il déprime, il dort, il… bon vous l’aurez compris. Et alors qu’il est à deux doigts de mettre fin à ses jours, il tombe sur le visage endormi d’Aurora, une femme brillante, belle… bref, la femme de ses rêves et déclic ! Il lutte contre lui-même, mais n’y tenant plus, il la sort de son hibernation et la condamne ainsi à vivre et à mourir avec lui au milieu de la galaxie.

CRISE SENTIMENTALE

Vous pensez que je délire avec mon allusion au film Passengers, n’est-ce pas ?

Eh bien non. Absolument pas. Plus les semaines passent, plus mes connaissances et amis hommes sont au comble du désespoir dans leur caverne, oups ! studio. Ils n’en peuvent plus. Leur grand rêve de liberté infinie, leur conception du mariage comme une prison dorée, leur égoïsme endémique, plus rien ne tient ! Ils sont prêts à réveiller/épousailler n’importe quelle fille demain, si seulement en bas du contrat de mariage est inscrite, en tout petits caractères, la mention :

« s’engage à descendre dans la Caverne pour une durée indéterminée et ce pour tous les confinements jusqu’à la fin des temps… »

Ça fait peur, hein ?

Le confinement nous embellit Mesdames. Je ne sais pas vous, mais moi, je suis passée de la nana trop intellectuelle, sur-qualifiée, trop passionnée, trop « bien » (ah cet adjectif-là, je me le suis tartiné des décennies et je n’ai jamais osé répondre au gus « c’est probablement parce que tu es trop… faible, nase… oui, enfin t’as compris l’idée) à la plus belle, délicieuse, douce des femmes.

L’Homme de la Caverne, il vaseline, il vaseline. J’ai ma théorie là-dessus : je le soupçonne d’avoir fait une liste d’adjectifs passe-partout sur les murs de sa Caverne et tandis qu’il tapote son Iphone, il choisit, il varie, il reprend, essayant, tant bien que mal, d’être le plus crédible possible. Le geek a passé une formation accélérée de « je parle comme Cyrano », cependant, il a oublié qu’on n’apprend pas tout sur le Net et donc, quand la fille lui demande « Brodez, brodez… », ça finit en mode « Christian panique », c’est-à-dire :

Après avoir tenté de nous prendre pour des sottes, l’Homme de la Caverne commence à comprendre que la femme, cette créature mystérieuse, capricieuse, insaisissable qui reste pour lui, sans nul doute, le plus grand mystère de l’Univers, a besoin d’autre chose que des compliments mielleux (mon dernier en date est « Hello, gorgeous », le type, on se connaît à peine et hop ! je suis déjà « gorgeous », rien que ça ! Rappel : ne jamais commencer par le compliment le plus fort, ce qui suit ne peut être que fade, récité et désamour).

Donc sa dernière stratégie consiste à réveiller l’instinct maternel de la femme. Logique, il ne peut pas l’épater par un bon resto, un bon ciné, un bon apéro, tout ça faut mettre un trait dessus avec la distanciation sociale. Alors, il choisit de parler de ses gros malheurs, pour qu’elle compatisse avant d’être tentée de le dorloter.

« Je suis seul, je suis triste, je suis enfermé, je ne suis pas encore malade, mais qui sait ? »

Arrêt sur image. L’Homme de la Caverne, il joue à quoi là ? Il m’a prise pour Florence Nightingale ? Il croit sérieusement que j’ai envie de le consoler et de le moucher avec de le border pour une bonne nuit de sommeil ? Non, parce qu’il me dit ça à 00h02. Moi, j’ai cru qu’il était un peu plus malin que les autres. Je lui rappelle gentiment que c’est Cyrano qui console et parle d’âme à âme à Roxane sous sa fenêtre et pas l’inverse !

Vous me direz, c’est mon problème… Je suis un peu comme Bathsheba Everdene dans Far From The Madding Crowd :

« I’ve grown accustomed to being on my own. Some say even too accustomed. Too independent. »

Qu’en est-il de la Caverne ? Navrée, mais j’ai déjà mon propre piano, comme aurait répondu n’importe quelle femme du XIXe siècle et mon appartement, comme répondrait n’importe quelle femme du XXIe siècle. On imagine toujours que le vrai amour entre un homme et une femme, ce n’est ni le manque, ni le besoin égoïste, ni la peur de la solitude, ni le mimétisme social. Peut-être faudrait-il que l’Homme de la Caverne commence à se respecter et à s’aimer avant de pouvoir aimer vraiment et pour longtemps. Probable que c’est vieux jeu, idéaliste, dépassé tout ça, probable, mais moi j’y crois et si je considère ce monde usé et malade dans lequel on vit, la consommation de l’autre et de tout n’a pas vraiment réussi ni aux semblants de « familles » ni à la Terre qui se sent maltraitée et déjà condamnée.

Je me prends à rêver que le confinement va produire l’Homme nouveau, celui qui renaît de ses cendres originelles. Je rêve, c’est insensé, je ferme les yeux, et si c’était vrai ?

Ô la Nation apprenante !

3 AVRIL 2020

Confinement : semaine 3

Cette crise sanitaire a rapproché les parents, leurs enfants ou « apprenants » du personnel appreneur, ou pas

En l’An de grâce 2020, les enseignants, qui sont passés par toutes les dénominations éducatives et républicaines possibles, anciennement « hussards de la République », puis éducateurs, sont affublés du titre de « personnel appreneur », tous au service d’une grande et unique cause : faire apprendre la Nation, sauver les apprenants de l’obscurantisme des salles de jeux vidéos dans les combles de la maison familiale.

Nul besoin de le répéter, cela fait moult saisons que l’enseignant n’enseigne plus rien, non, il éduque, c’est là toute la subtilité du langage.

AGENTS VIRTUELS

Alors pour redonner un peu de courage aux appreneurs en herbe, également nommés « agents » dans la grande maison de l’Éducation nationale – mon interprétation flatteuse de cette nouvelle périphrase éducative, c’est « agent » comme « agents secrets », les Men in Black du XXIe siècle ; mon interprétation plus réaliste, c’est qu’au nom de l’égalité sociale ou encore politique de nivellement par le bas, on a cédé aux plaintes des agents de maintenance et de nettoyage du collège pour appeler tout le monde pareil, allez hop ! en un clic, Marie découvre sur son rapport d’inspection, qu’après cinq années d’études et dix ans d’enseignement, elle n’est plus qu’un agent du service public qui garde des mouflets, et encore que vingt heures par semaine, faut pas pousser quand même !

Bref, je disais que nos appreneurs/agents sont réconfortés par la déclaration de leur cher ministre qui assure que cette situation inédite rapprochera considérablement les familles apprenantes (il faut bien le dire, les parents sont dans les devoirs jusqu’au cou…) du personnel appreneur. Tissons des liens à distance, tissons… Le point positif, c’est que les classes virtuelles ont considérablement réduit les agressions physiques à l’encontre des professeurs.

La campagne politique est simple : plus on répète, plus on crée des spots TV sous l’égide « Nation apprenante », plus on finit par croire que tout le monde est bien en train d’apprendre quelque chose.

C’est ainsi qu’on secoue quelques appreneurs névrosés des quartiers chauds de la capitale pour faire la pose, faire risette devant la caméra. Jamais leurs cours ne se sont aussi bien passés, normal, ils n’ont plus d’apprenants, enfin ils supposent qu’il y a quand même quelques péquenauds qui reproduisent devant la télé, tous les midis, vers 14h, leurs cartes mentales – « fais un soleil de mots » – si habilement tracées sur le TBI dernier cri ! (remarque en passant, comme ça : le niveau de la Nation apprenante n’a jamais été aussi bas…)

On apprend, on apprend, on apprend…

CLASSE VIRTUELLE

Classe virtuelle de fortune : il doit bien rester vingt minutes d’apprentissage une fois les réglages, coupures, entrées, sorties, avec ou sans casques gérés par l’appreneur dépassé (ouais, disons que c’est la dose de savoir habituellement dispensée en classe physique, une fois les règles de politesse, sanctions, punitions, exclusions, « on se tait » bien distribués).

Côté enseignants : le savoir dispensé à distance frôle le surmenage, le harcèlement et la dépression. Cloués sur une chaise de fortune, les appreneurs tapent et tapent les déroulés de séance, les consignes idiotes, les synthèses en PJ, des pages et des pages d’exercices…

Quand ils ont fini tout ça, sans compter leurs heures, bien sûr, ils attendent les retours des apprenants, leurs évaluations, leurs petites dictées aménagées, leurs QCM bien rodés… Ils prient pour que les apprenants daignent leur envoyer un message poli « Cher… Veuillez… Merci… Cordia… » ; impossible d’achever, les enseignants reçoivent une cascade de messages anonymes et ressortent la loupe, les tests ADN, que sais-je encore, pour identifier les auteurs de ces chefs d’œuvre. Rien. Aucune marque de politesse, aucune signature. Rien.

Les apprenants ont adopté la maxime de Descartes :

« Je pense, donc je suis »

Sauf que, en l’occurrence, ils pensent rarement et ne savent pas grand chose, donc… Non, non, je n’irai pas jusque là, croyez-moi !

Si encore il ne s’agissait que de « Monsieur, a-t-il reçu ma lettre anonyme ? », on s’en tirerait plutôt bien. Car il existe pire que le vide sidéral, eh oui, j’ai nommé les messages agressifs !

ÉCHANGES VIRTUELS

Marie, l’appreneur, se connecte sur l’ENT et que découvre-t-elle ? Trente messages d’apprenants :

« Madame, notre fille (ah oui, parce que ce sont les parents de l’apprenant qui prennent les commandes) s’est donné beaucoup de mal pour réaliser votre exercice et vous lui avez mis un « non noté » (traduction : rien, même pas une petite bulle, rien, le vide, aucune sanction). Nous vous demandons (ça y est, on devient un tantinet directif) de revoir votre position (eh mec ! c’est un exercice bidon qui demande trente secondes d’intense réflexion, ta merveille ne va pas rater son concours d’entrée à Normal Sup’ – parce que les parents considèrent toujours que leur moi miniature est le génie du siècle). Nous (eh voilà, c’est le « nous » de royauté du style « Nous Louis désigné par Dieu comme son unique représentant… ») attendons un retour dans la journée » (Marie n’est même plus « agent », c’est carrément une « domestique » des de quelque chose). Signé par les deux parents pour bien impressionner.

(Pour le bien de la communauté, les fautes d’orthographe ont été enlevées de cette pièce de bravoure parentale.)

Comme si ça ne suffisait pas, Marie reçoit des ordres de ses supérieurs, de la conseillère d’éducation : elle doit répondre, prendre contact, se connecter, s’organiser, corriger, noter (mais bien noter), bref être bienveillante ! La Bienveillance érigée en qualité morale est ce beau vernis écaillé dont on enduit tout le personnel appreneur, plutôt deux fois qu’une, pour que les balles parentales ricochent ou mieux soient absorbées. On plie l’échine, on plie, on plie et c’est clair que Marie a des collègues plus mobiles, plus bienveillants, plus adaptables qu’elle, des vrais couteaux suisses qui filent droit !

COLLÈGUES VIRTUELS

On aurait pu croire que le confinement aurait libéré les appreneurs d’au moins une chose : le ronronnement insipide de leurs chers collègues- couteaux suisses en salle des profs. Mais non et encore non !

Au sommet de cette pyramide vertigineuse, on divise pour mieux régner et on programme dans la Matrix les bons petits soldats qui vont fliquer leurs collègues non bienveillants, non travailleurs, non coopératifs.

Comme si ça ne suffisait pas, les enseignants sont détestés des parents et du grand public, canalisés par la main nourricière qui les agite comme des pantins et enfin épiés par leurs pairs.

Tous bien branchés et connectés à la Matrix rebaptisée « Bienveillance » (pour avoir l’air moins stalinienne), les appreneurs appliquent, appliquent tout ce que leur demande, au moins autant que les apprenants se fichent éperdument de ce qu’on leur répète et demande.

Derrière la majorité des appreneurs, vous avez un agent masqué qui vérifie que vous appliquez le programme, au moins autant que lui, sinon plus. On aurait cru que le confinement aurait anéanti les agents de la Matrix, eh bien non !

Exemple :

Un professeur principal demande à Marie pour les besoins pédagogiques de la classe : quelle était ta dernière évaluation ? quel élève l’a faite ? veux-tu t’inscrire dans le calendrier des classes virtuelles ? si oui, quand ? as-tu contacté les parents ? Et ce n’est que le début de l’interrogatoire virtuel.

Les appreneurs ont bien intégré le programme et sont prêts à dénoncer tous les divergents qui traînent, cachés sous le maquillage du professeur lambda.

Nul besoin pour les créateur du programme « Bienveillance » de former leurs agents infiltrés (ça y est ! on la tient l’explication de la nouvelle appellation d’ « agent » sur le rapport de Marie), ils agissent d’eux-mêmes, enquêtent eux-mêmes, débusquent les récalcitrants eux-mêmes et neutralisent eux-mêmes les divergents qui mettent en péril la mascarade du programme, parce que, oui, tout est toujours une question d’argent et d’économie d’argent dans la Matrix-Éduc !

Allez ! n’oubliez pas de lire pendant les vacances de Pâques ! Certains diront : « Encore une belle occasion de laisser ces fainéants d’appreneurs au repos ! ». Repos ? Confinement ? La crise va-t-elle vraiment rapprocher les appreneurs des apprenants et de leurs parents ? Réponse : mettez des bonnes notes, des compétences vertes, tartiner à la Bienveillance, pas trop de notes parce que

1)trop de réclamations

2)elles ne compteront pas dans le trimestre pour encore plus de bienveillance.

La Crise, c’est comme un kung-fu dans Matrix : on voit enfin qui est agent et qui ne l’est pas, qui a du talent et qui n’en a pas, qui est bon et qui est pourri. Alors oui, on est en train d’apprendre, la Nation est apprenante, on fait le tri dans le vrai et le prétendu, on apprend à désapprendre, pour…

Seule une poignée se débranche de la Matrix. Voilà la seule vérité.

« Remember, all I’m offering is the truth. Nothing more. »

What truth ?

« That you are a slave. Like everyone else, you were born into bondage, born into a prison that you cannot smell or taste or touch. A prison for your mind. »

MORPHEUS