L’AVENTURE DANS UNE BOITE…

29 juillet 2019

Il arrive qu’on franchisse des océans, qu’on escalade des falaises, qu’on mette les voiles vers des îles mystérieuses en quête d’une grande et belle aventure. C’est délicieux de partir, de satisfaire ce fourmillement irrépressible dans les pieds, de se nourrir de cette ivresse de vivre que le quotidien a tendance à abrutir et à assécher.

Mais il arrive aussi qu’une petite aventure, un rien du tout, une parenthèse inattendue se présente devant votre porte sous la forme d’une Wonderbox déposée un matin par la cigogne des vacances.

Et vous voilà embarqué(e) pour rejoindre en train la capitale, Paris, la ville lumière…

Vous arrivez au 16 bis avenue Parmentier, dans le 11e arrondissement : c’est la Parenthèse bien-être. Cet institut se trouve au fond d’une cour, inondé par la lumière naturelle d’un toit de verre et bercé par une atmosphère calme au sein d’une ville bourdonnante.

Vous ôtez vos chaussures, signe d’une « reconnexion » bien nécessaire et si rare avec le corps. Vos pieds s’enfoncent alors dans les tapis épais et grimpent les marches qui vous conduisent aux lits de modelage shiatsu. C’est une symphonie de rideaux et de voiles blancs qui débutent jusqu’à ce qu’on vous conduise dans votre espace bien-être.

Le mot « shiatsu » signifie en japonais « pression des doigts ». Art du massage et de la détente pratiqué en Asie depuis des dizaines de siècles pour étirer et presser le corps entier.

Si vous n’aimez pas vous faire « patrouiller », le lit shiatsu aux pierres de jade chaudes est pour vous ! C’est dans le respect de votre intimité qu’on vous laisse vous allonger tout habillé(e), car à la Parenthèse bien-être comme chez MacDo, le mot d’ordre est « Venez comme vous êtes ».

On vous proposera, bien entendu, des formules plus complètes : quarante-cinq minutes de lit shiatsu, suivies d’un massage aux huiles bio, de soins du visage menés par une professionnelle, de séances de luminothérapie. De quoi vous requinquer après des heures, des semaines, des mois de métro-boulot-dodo au cours desquels vous avez à peine vu la lumière du jour.

Vous regretterez probablement que les MP3 dédiés aux musiques relaxantes posés à côté des lits shiatsu ne fonctionnent pas, mais on vous conseillera alors d’utiliser votre propre playlist « Relaxation » sur Spotify, YouTube, etc. pour rendre l’expérience « shiatsu » plus complète et fuir le silence pesant de l’institut.

C’est alors que dans votre espace étroit de détente, caché(e) par trois rideaux, vous laissez les vagues de pierres de jade automatisées vous traverser des pieds à la tête. Vous vous élevez et retombez encore et encore, poussé(e) par une force tenace qui vous incite à lâcher prise. Les nœuds dans le dos que vous refusiez de défaire se brisent brutalement, puis, vos lourds fardeaux, vos tensions s’apaisent ou bien vous quittent tout simplement.

Vous finissez par croire que vous êtes allongé(e) sur le sable chaud d’une plage déserte, baigné(e) par le soleil à son zénith, les yeux clos et le corps reformé sous la pression des pierres et galets que la mer charrie à son rythme. Mon conseil, le voici : acceptez d’éteindre les pensées envahissantes qui planifient et replanifient votre journée, faites le vide, concentrez-vous sur ces sensations si nouvelles, entrez dans cette musique paisible ou ces échos de la nature, laissez les anxiétés accumulées dans le dos, les jambes, les pieds s’échapper et renouez avec votre existence concrète – la présence d’un corps sensible et sensé.

Laissez les anxiétés accumulées dans le dos, les jambes, les pieds s’échapper et renouez avec votre existence concrète – la présence d’un corps sensible et sensé.

Il arrivera qu’on vous oublie dans ce cortège de rideaux, telle la Belle de Cocteau prisonnière d’un château ensorcelé, et que vous cherchiez la sortie – avec moins de difficultés, j’en conviens – pour respirer le parfum capiteux de la rose jalousement gardée par la Bête ou de l’encens regrettablement absent dans l’institut.

La Belle et la Bête de Jean Cocteau

Et si, par malchance, vous avez opté pour la formule minimum du lit shiatsu, on oubliera de vous proposer une tisane bio que je vous conseille de réclamer sans vergogne, puisque le site de la Parenthèse bien-être vous la propose pour toute prestation.

Une fois à l’air libre, vous jugerez des bienfaits du lit shiatsu et de l’apaisement qui a gagné votre corps, tant on vous a laissé(e) généreusement ou négligemment avec vous-même.

Paris foisonne d’activités et de découvertes insolites. Me voilà longeant les quais de la Seine pour rejoindre l’Hôtel de Ville et plus précisément la rue Pernelle, numéro 8, 4e arrondissement.

Apprentis, amoureux des saveurs, experts du couteau et créateurs de sauces : L’Atelier des Chefs est votre laboratoire gustatif !

On vous propose différents ateliers adaptés à votre passion, votre temps et votre dextérité. Pour ma part, j’ai choisi un cours de cuisine d’une heure suivi d’une dégustation. Attention ! La réservation est à faire bien à l’avance sur le site https://www.atelierdeschefs.fr/ selon vos disponibilités, vos envies et l’adresse que vous préférez. L’Atelier des chefs existe dans plusieurs grandes villes et compte différents centres à Paris (4e, 8e, 9e, 15e arrondissements, etc.).

C’est avec la passion de la planche à découper que je me suis lancée dans le Menu Express : tartare de veau du soleil levant accompagné d’un carpaccio de tomates et fondant au chocolat servi sur son lit de salsa de fraises, tomates, pastèque et basilic.

Mes papilles s’éveillaient à la lecture du menu et mes yeux brillaient quand j’ai passé la porte d’entrée pour rejoindre les apprentis cuisiniers de la soirée. Lavage des mains, tablier blanc et brèves salutations. Le chef nous accueille dans sa cuisine avec assurance et bienveillance.

Tout est prêt : chacun choisit son plan de travail pourvu d’une planche à découper, de deux couteaux et des légumes, fruits et autres aliments qui vont être travaillés sous le regard attentif du chef. À L’Atelier des chefs, tout est calibré, millimétré, classé pour faciliter les actions timides des apprentis.

Nous avons commencé par le fondant au chocolat. Vous me direz : rien de plus simple ! Tout le monde sait faire un fondant ! Cuisson au micro-onde pour les plus pressés ! Malheureux ! Le chef ne tarde pas à nous montrer que chaque geste compte, chaque mélange est réfléchi et chaque seconde présage du succès ou de l’échec de la recette. Les apprentis ont bien du mal à se lancer, alors les plus habitués prennent les devants pour couper le beurre et réaliser le bain-marie. Peu à peu, le groupe se détend et s’active autour des casseroles sous l’impulsion du chef qui ne cesse de répéter que c’est en faisant, en sentant, en se « mouillant » – c’est le cas de le dire – qu’on apprend.

Le Grand Restaurant de Jacques Besnard

Puis, nous voilà attelés au taillage des légumes. Démonstration et consignes précises du chef qui coupe avec aisance et rapidité tomate, champignon, asperge, oignons, gingembre et veau. Moi qui croyais être experte dans l’art du couteau, je me rends compte que je ne l’ai jamais tenu correctement jusqu’à ce jour ! Le chef passe, complimente, ajuste les manipulations encore hésitantes et fait quelques plaisanteries.

C’est dans un concert de pastèque, fraises, basilic que la salsa accompagnant le fondant est réalisée pleine de couleur, de vie et de fraîcheur estivale.

La cuisine a le don de rapprocher les êtres humains et de faire tomber les barrières de la timidité, car les apprentis ont tous en commun cet amour de la nourriture raffinée et du travail bien fait. Le chef nous plonge dans l’art de la sauce balsamique qui donnera toute sa saveur au tartare de veau. Chacun goûte, donne son avis et mélange vigoureusement.

Nous voilà enfin arrivés à l’étape déterminante du dressage et je me rends compte que le chef ne compte pas ses heures, voilà deux heures que nous cuisinons sans relâche. Chacun exprime sa créativité en faisant dérouler les tomates qui vont tapisser l’assiette. Une main tient fermement l’emporte-pièce et l’autre y dépose le veau cru finement assaisonné, puis les pousses de soja, les asperges.

Tout à coup, le chef sort un sel parfumé aux épices et nous propose d’en répandre sur le tartare. Je ferme les yeux en respirant le contenu du bocal et je retrouve en un instant l’Asie, l’Inde, l’Amérique latine dans mes narines. Madeleine de Proust inattendue. Saveur de la vie et des voyages qui fait de ma création culinaire une fuite loin des jours grisâtres, ternes, gagnés par l’agueusie…

L’heure de la dégustation sonne et nous portons fièrement notre assiette jusqu’à la table dressée dans l’entrée de L’Atelier des chefs. Satisfaits de notre agilité culinaire, emportés par l’ivresse de la cuisine et fort joyeux, nous prenons une bouchée, puis une autre, pendant que le chef finit le dressage des fondants au chocolat.

La langue se délit par la magie gustative et nous découvrons nos vies respectives, notre passion mutuelle pour l’art culinaire qui fait de cette vie, non plus un amas de labeurs, mais de saveurs. J’apprends que quatre « apprentis cuisiniers » travaillent dans la même entreprise et viennent régulièrement à L’Atelier des chefs au milieu d’une journée de travail pour s’adonner à une heure de cuisine ou en soirée pour se détendre et nouer des liens amicaux.

La cuisine rapproche et humanise une société qui divise et maltraite l’être humain. Si la cuisine parle à l’âme et donne le sourire, c’est particulièrement vrai à L’Atelier des chefs, à condition que vous soyez bien disposé(e), ouvert(e) d’esprit et de papilles. Car, je dois dire que deux de nos comparses étaient peu bavards, peu gourmands et peu satisfaits de leur production gustative. Si on veut garder la ligne et la distance, je conseille plutôt une séance en salle de sport, même si le dialogue avec les muscles me semble moins palpitant !

La cuisine rapproche et humanise une société qui divise et maltraite l’être humain.

Copyright : photographies@lisepaty

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À QUOI TU PENSES ?

10 juin 2019

– À quoi tu penses Jimmy ?

– Je traverse la rue qui me conduit à l’école et Maman me tient fermement le bras pour ne pas que je dévie de ma trajectoire. C’est dur pour moi ! J’ai peur d’y aller. Chaque matin j’ai la gorge serrée et j’arrive à peine à avaler les céréales qui flottent à la surface du bol. Et puis, quand je suis dehors, je regarde les arbres, les nouvelles couleurs des feuilles, je sens le vent sur mon visage, parfois la poussière rentre dans mes yeux et je me mets à hurler parce que ça brûle, ça fait pleurer, ça ne devrait pas rentrer comme ça dans mon corps…

Maman ne comprend pas, elle essaie de hurler plus fort que moi pour me faire taire, elle regarde les enfants au loin, elle m’attrape par la nuque, elle me tient fort pour que je cesse de bouger. Et moi j’ai encore plus peur, je me débats, je voudrais m’enfuir loin d’ici. Elle approche la tête de la mienne et crie dans mes oreilles : « Pourquoi tu ne veux pas aller à l’école ? Pourquoi ? Pourquoi ? ».

C’est comme ça tout le temps… Je crois qu’elle ne m’aime pas, je crois qu’elle a peur de moi. Mais c’est moi qui suis le plus terrifié. Je ne parle jamais, je n’y arrive pas, je ne sais pas comment dire ce que j’ai dans la tête. Parfois, j’ai l’impression qu’il y a plein de gros bleus dans mon corps, invisibles, gonflés et ça m’étouffe. J’ai mal de l’intérieur et il n’y a pas de mots pour ça. D’ailleurs, personne ne me demande si j’ai mal, on croit que je ne ressens rien, que je ne vois rien, que je ne dis rien.

Copyright : LisePaty

– À quoi tu penses Lucie ?

– Je ne pense pas, je ne pense plus, vous savez. Je me réveille et je fais toujours les mêmes choses, parce que si je fais quelque chose de nouveau, je me sens oppressée, comme s’il manquait de l’air à mes poumons. J’ai l’impression que je vais disparaître dans l’imprévu, je me noie dans la nouveauté, je préfère retourner me coucher en attendant une autre journée.

Je me pèse le matin dès que je me réveille, toujours la même heure. J’ai aussi un ruban pour mesurer mon tour de taille, mes cuisses, ma poitrine… Au cas où, vous savez, au cas où j’aurais pris quelques grammes. Puis, je mange, enfin ce que je peux manger et ce qui ne me fera pas grossir. Parfois, je vomis. La première fois, c’était horrible, mais j’y suis habituée maintenant. Je sais que ça peut paraître bizarre, ça me soulage, sinon je me sens contaminée, grosse, repoussante.

Quand je marche dans la rue, je baisse les yeux, je ne supporte pas qu’on me regarde. J’ai peur de tout, de la vie, des autres, de moi. Alors pour moi, si je contrôle mon corps, ce que je mange, ce que je fais, je garde la tête hors de l’eau, je ne me noie pas encore.

Maman est partie avec un autre homme quand j’étais petite. J’ai toujours pensé que c’était peut-être parce que je n’étais pas assez jolie, je pleurais trop, ça la fatiguait. Il fallait toujours me forcer à manger, j’étais distraite et capricieuse. Je sais que c’est idiot, voyez-vous, il m’arrive de penser que si je garde un corps parfait, elle finira par revenir. C’est bête, je le sais bien.

Vous croyez que j’ai peur d’être à nouveau abandonnée ? Oui, je suis terrorisée, j’ai peur, ça me gangrène. J’attends quelqu’un qui ne reviendra pas et je n’arrive pas à me raisonner.

Copyright : LisePaty

– À quoi tu penses Lizzie ?

– Je pense à lui, tout le temps, tout le temps. Je rêve qu’il va revenir et tout me prendre. Il m’a tout pris, vous savez ? Tout. Ma dignité, mon argent, mon libre arbitre, mes valeurs, ma lucidité. Je suis partie dans un sursaut de bon sens et il veut me faire payer, encore et encore.

Il ne supporte pas que j’aie osé choisir sans le consulter, sans un regard en arrière. Alors, une fois par an ou plus, il m’envoie un message en me rappelant notre incroyable histoire d’amour, il me dit qu’il est là et qu’il m’attend. Et moi quand je reçois ça, croyant l’avoir enterré, je suis prise de malaise. Vous savez, c’est comme si on me plaçait tout en haut d’un toboggan, d’un gouffre plutôt, et qu’on me poussait violemment dans le vide, prétendant ne pas m’entendre hurler de terreur. Et je tombe et tombe, je vois déjà ma mort, mais il n’y a aucune branche à laquelle me raccrocher. J’ai l’impression qu’il me dit : « Je t’aurai, tu sais, ce n’est qu’une question de temps ! »

Comme si ce n’était pas suffisant, on me demande régulièrement si je vais bientôt « me caser » et me fixer quelque part. Alors, on me dit que je suis trop difficile. C’est pourtant si facile le bonheur ! Ils ne savent rien et ils conseillent. Leur vie de couple semble plus rasoir que palpitante et ils pensent avoir la clef du bonheur. Je voudrais les faire taire en leur vomissant ma douleur ? Je tourne les talons. À quoi bon ?

Copyright : LisePaty

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J’ai entendu dire que si nous considérions chaque personne que nous rencontrons comme traversant de grandes épreuves, nous aurions rarement tort. Je me demande encore pourquoi certains ont le temps d’empoisonner la vie des autres par leur envie, leur bassesse, leur mauvaise langue s’ils connaissent eux-mêmes des difficultés.

Je crois que la maladie, l’abandon, la solitude, l’angoisse peuvent éveiller en l’être humain les pires comme les meilleurs instincts. J’espère qu’on aura la sagesse d’offrir à nos semblables le repos et parfois le silence au lieu de nous agiter en tous sens pour donner des conseils jugés avisés. Décidons de retenir notre langue accusatrice si adonnée aux persiflages par peur de regarder en face nos propres blessures.

Quelle intolérance de refuser aux autres le besoin si humain d’être différents, de penser différemment, de trouver des solutions différentes ! Quel aveuglement de penser savoir mieux et tout ! Admettons une bonne fois pour toutes que nous ne sommes juges que de nous-mêmes et déjà avec maladresse.

Lorsqu’on appartient à un groupe bien soudé, on se croit fort. En réalité, on devient lâche, cette part de soi qu’on ne souhaiterait jamais voir en face. Et cela commence très tôt. Les enfants rient ouvertement ou dissimulés sous un sourire convenu d’un camarade différent physiquement, mentalement ou émotionnellement. On rit d’autant plus fort de l’handicap de l’autre que cela nous fait oublier notre propre fragilité, cachée sous les épaisses couches de la convention et du qu’en dira-t-on.

Je suis révoltée contre les autres et moi-même en pensant aux fois où j’ai cédé à la peur de penser à ma façon, d’être seule dans mes convictions, de perdre la protection d’un groupe (dans lequel bien souvent je ne me reconnais pas, alors pourquoi je m’entête ?).

Copyright : LisePaty

Si chaque jour, nous nous promettions d’être vrais avec nous-mêmes et avec les autres et d’accepter la souffrance inhérente à notre vie et à celle des autres, nous serions enfin libres et honnêtes. Peut-être alors arrêterions-nous de vivre la vie des autres et commencerions-nous à accepter la nôtre…

C’est ce que les yogis appellent « le centre ». Trouver son centre de vie, c’est accepter tout : les pensées fugaces, la lumière et les ténèbres en soi, les règles de l’existence, le passé, les peurs. Je rassemble tout et je l’expire, tel l’œil du cyclone, loin de moi, loin des autres. Il arrive alors que j’atteigne ma vérité dans le lâcher prise et que je la diffuse sur tous les fâcheux qui croisent ma route…

« Ruin is a gift »

28 avril 2019 

« Considérez que vous êtes une maison. Dieu vient restaurer cette maison. Au début, vous semblez comprendre ce qu’Il est en train de faire. Il nettoie les canalisations, bloque les fuites du toit et ainsi de suite. Vous saviez bien que cela devait être fait et donc vous n’êtes pas étonné. Mais voilà qu’Il cogne sur la maison, encore et encore, cela fait si mal et vous n’y comprenez rien. À quoi cela rime-t-il ? Voici la réponse : Il est en train de construire une maison bien différente de celle que vous aviez à l’esprit. Surgit une nouvelle aile ici, s’ajoute un étage là, grimpent les tours, s’étendent les cours. Vous pensiez qu’on vous arrangeait en un petit cottage bien convenable, alors qu’Il bâtit un palais. C’est ici qu’il veut vous rendre visite et habiter lui-même. »

C. S. LEWIS – traduction Lise Paty

Nous sommes tous fiévreux le jour où nous acquérons un terrain. On nous vend ce lopin de terre : la terre est grasse, les herbes hautes, les arbres vieux et immenses, un ruisseau traverse notre terrain et promet de nous garder de la sécheresse et de la faim. On se voit déjà tremper les pieds dans l’onde claire, pure, rafraîchissante, s’appuyer à l’ombre du vieux tronc noueux, prendre une poignée de terre noire et la répandre dans les airs pour bénir ce lieu qui nous appartient et respirer sur la véranda à la tombée d’un soir d’été l’odeur sucrée et fraîche de l’herbe qui s’endort sous un voile d’humidité.

Cette vision nous brûle les yeux, nous tendons le bras et tirons du néant ce rêve, ce joli cottage dont nous connaissons les plans par cœur.

Les années passent et nous découvrons avec stupeur que la terre est devenue sèche et stérile, le ruisseau a souvent débordé et saccagé notre petit potager, l’arbre s’est même abattu sur une aile de la maison un jour de grande tempête. Sur la véranda, le rocking chair grince et a fini par se briser à force de nous bercer soir après soir, ivres que nous étions de cette odeur de chlorophylle qui, enfants,  nous pénétrait les narines dans le jardin de notre grand-mère. L’âge a affaibli nos sens et nous ne sentons plus rien. Assis sur les planches pourries de la vieille véranda, les bras ballants, nous regardons autour de nous ce lopin de terre que nous avons si durement acquis, cultivé, assaini, construit et entretenu et qui tombe en ruine, malgré nous, malgré nos efforts, malgré notre volonté infaillible. Il nous échappe, il s’effondre et nous n’y pouvons rien…

Je vois mon cottage rose fané s’évanouir au cœur de l’été. Il y a ces jours où les portes de notre âme sont chahutées jusqu’à voler en éclats, les murs tremblent, les fenêtres se brisent en mille morceaux et notre chute est sans fin. Je tombe et semble aspirée par la tempête qui déracine l’arbre de mon jardin. Le ruisseau déborde et les larmes coulent. Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ?

Pourquoi Jeanne doit-elle enterrer son nouveau-né qui n’a respiré que quelques instants ? Pourquoi John et Mary n’auront-ils jamais d’enfant ? Ne vois-tu pas les poings qui se contractent sous le bureau du médecin ? Pourquoi Mattéo a-t-il un corps tout brisé qui l’empêchera de sentir le vent sur son visage et les battements de son cœur dans sa poitrine comme les autres enfants qui courent sur le terrain de foot ? Pourquoi Pierre descend-il les cinquante étages de son entreprise un carton sous le bras rempli d’heures, d’efforts, de plans de retraite anéantis parce qu’il ne fait plus l’affaire ? Pourquoi Grace doit-elle enterrer les siens le visage baigné de larmes après le bombardement de son village ? Pourquoi n’ont-ils pas été sauvés ? Pourquoi n’est-elle pas morte avec eux ?

Pourquoi Camille n’est-elle plus qu’une étrangère pour celle qui lui a donné la vie avant de perdre son passé et son identité dans le brouillard de la vieillesse ? Pourquoi Louna doit-elle choisir entre son père et sa mère ? Pourquoi le dressing est-il vide des robes chatoyantes de cette femme si belle qu’elle admirait, sa mère ? Pourquoi tout est-il réduit à moitié dans chaque pièce de la maison ? Pourquoi les sanglots lui serrent-ils la gorge quand la porte se referme, la maison est vendue et son enfance aussi ? Pourquoi Daniel et Susanne ne peuvent-ils pas soulager la souffrance de leur fille qui connaît des jours clairs et d’autres tellement plus sombres ? Ils veulent bien porter les ténèbres, mais ils ne peuvent rien faire, ils supplient mois après mois, mais la joie commence à s’éteindre et leur fille n’est plus leur fille…

Pourquoi n’arrêtes-tu pas ces hommes qui ravagent le cœur des femmes ? Ces patrons qui humilient, ces autres qui ignorent, ceux qui frappent mère et enfants, ceux qui les abandonnent, ceux qui emprisonnent et détruisent par les mots, ceux qui violent le corps et tuent l’âme… Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ?

Assise sur la balançoire de mon jardin plein de mauvaises herbes et la tête appuyée contre la corde verdâtre, je regarde mon cottage, je rentre en moi-même, je laisse le silence envahir mon âme et j’attends. Il faut rebâtir ta vie, il le faut… Tu mérites un palais, tu mérites le marbre et la source d’eau pure, tu mérites les pins chantant et embaumant l’air du soir, tu mérites le sable chaud et les vagues de la mer sur tes orteils, tu mérites les oliviers centenaires et les vignes chargées de fruits. Laisse-moi faire, regarde plus loin, avance-toi, vois mes plans et mon architecte.

Et tout en allant et venant au rythme de la balançoire, les pieds tendus puis repliés, je prends de la hauteur, beaucoup de hauteur. L’air frais du soir gonfle et dilate mes poumons, les derniers rayons de soleil tapent sur la vieille véranda et je le vois enfin, mon palais. Les lignes se dessinent, les parterres se colorent, le marbre m’éblouit.

Quand les murs de notre boudoir vibrent et se rétrécissent, quand les plus grandes douleurs nous irradient et que les cris de délivrance percent la voûte étoilée, rappelons-nous qu’Il est en train de faire de notre cottage un grand manoir aux fondations neuves et antisismiques et aux vastes fenêtres filtrant la lumière. Nous pouvons être tellement plus que ce que nous étions autrefois. Nous sommes tellement plus que nous ne le pensons, car notre cottage est racheté à grand prix !

Cessons de cimenter les murs de notre prison et de tourner sans fin dans notre cage à hamster. Il ne tient qu’à nous de quitter ceux et les lieux qui nous oppriment au lieu de nous convaincre que c’est la seule chose que nous méritons et qu’il vaut mieux ça plutôt que de concevoir de nouveaux plans, parfois si effrayants.

J’ignore pourquoi certains sont si abîmés par la vie et parfois dès le jardin de l’enfance. Je suis alors tentée de dire « Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ? » Mes plans sont si approximatifs, imparfaits, partiels et incomplets. Un corps brisé cache souvent une grande âme et peut-être ne renaît-on qu’une fois qu’on est à terre, les mains grattant le sol, les larmes nourrissant la graine de l’espérance qui va bientôt germer.

Je ne dis pas de cultiver la souffrance, je dis simplement qu’on laisse notre palais surgir des cendres qu’une fois qu’on a compris qu’Il manie bien mieux l’équerre et le crayon que nous-mêmes. Je crois que lui seul peut verser le baume doux et chaud dans les plaies de l’existence que nous avons enfouies longtemps et avec entêtement, jusqu’à ce que la peau écorchée devenue nacrée devienne marbre et révèle ce que nous sommes…

« Un ami m’a conduit en un lieu des plus fascinants l’autre jour. On l’appelle l’Augusteum. L’empereur Auguste l’a érigé pour y reposer une fois mort. Quand les barbares ont envahi la ville, ils l’ont saccagé comme tout le reste. L’illustre Auguste, premier grand empereur de Rome. Comment aurait-il pu imaginer que Rome, le centre de son univers, serait un jour en ruine ? C’est l’un des lieux les plus paisibles et solitaires de Rome. Au fil des siècles, la ville s’est développée tout autour de ce mausolée. On dirait une blessure si chère, un chagrin dont vous ne voulez pas vous débarrasser tant son pincement est encore délicieux. Nous voulons tous autant que nous sommes que les choses restent inchangées. Décidés à vivre dans la tristesse tant nous avons peur du changement, de ce que tout tombe en ruine. Puis, j’ai regardé tout autour de moi, ce lieu, le chaos qui y régnait et la façon dont il avait été aménagé, brûlé, pillé, avant de réussir à se redresser une fois encore. Alors je me suis senti rassurée. Ma vie n’avait pas été si chaotique finalement, c’est le monde qui l’est, et le piège consiste à s’y accrocher. Les ruines sont un don. Il faut être en ruine pour se transformer. »

ELIZABETH GILBERT – traduction Lise Paty

Vies croisées

15 avril 2019

Sam quitte son vieil appartement du boulevard Ornano qui sent le poulet rôti, le lait caillé au fond du biberon et les factures impayées. Elle claque la porte, essuie quelques larmes qui coulent négligemment de ses yeux fatigués masqués par un eye-liner grossier et roulent dans son cou, et avance d’un pas frénétique jusqu’à l’arrêt de métro.

Copyright : Arsene Mosca

Claire se penche et guette le taxi du balcon de son appartement du boulevard Saint-Germain. Il est à peine 7h du matin, mais Claire ne peut pas se permettre d’être en retard à l’hôpital. Elle attend ses résultats depuis onze jours et rêve chaque nuit que le mot « rémission » soit écrit en caractères gras tout en bas de ces données illisibles qui scannent chaque cellule et goutte de sang de son corps. Pierre, son mari, l’appelle de leur chambre à coucher. Elle va attraper froid, son rendez-vous n’est qu’à 11h ! Ce que Claire ne lui dit pas c’est qu’elle a froid depuis trente-six mois, alors que peut bien lui faire cette brise matinale !

Lise est tassée en boule au fond d’une chaise verte du Jardin du Luxembourg. Le regard fixe, elle semble prendre une photo mentale du palais du Sénat, engranger chaque pierre, chaque statue, chaque cheminée. Mais ses pensées errent bien loin de Paris et de cette chaise qui grince à chaque coup de vent. La voûte grisâtre écrase Lise qui frissonne. Il est trop tôt pour Paris, trop tôt pour penser à lui, trop tôt pour pleurer, trop tôt…

Copyright : Lise Paty

Lorsque Sam sort du métro, elle se précipite sans réfléchir sur le passage piéton. On l’a avertie que ses retards trop fréquents allaient lui coûter son poste si elle ne se reprenait pas. Elle a serré les poings, gardé le silence et baissé les yeux le temps que l’orage passe. Autrefois, elle aurait répliqué à cet homme visqueux, pris ses affaires et claqué la porte. Mais ça, c’était avant, avant qu’une petite vie si fragile ne dépende de la sienne.

Où s’en est allée la femme d’autrefois ? Celle qui arrachait les regards de tous les hommes sur son passage ? Celle qui était provocante, constamment amoureuse et éternellement recherchée ? Alors qu’elle traverse le passage piéton aussi insignifiante et minuscule qu’elle était, jadis, triomphante et jalousée, elle revoit ces hommes qui ont défilé dans sa vie.

Elle a moins de trente ans, mais elle est vieille de toutes ces histoires sans lendemain, de cet homme, père de son enfant, qui va et vient dans sa vie quand il se lasse de toutes les autres. À ce moment précis, elle a envie de hurler en tapant le bitume, mais c’est alors que le flot de ses pensées est interrompu par le klaxon étourdissant d’un taxi.

Elle relève la tête et croise le regard de la passagère. Une femme pâle et maigre enveloppée dans un lourd manteau, la tête prise dans un grand foulard noir, les yeux fatigués. Sam croise le regard de Claire et un court instant, elles partagent toutes deux la douleur d’être femme, le poids d’une vie qui semble farouchement dévier de brefs instants de bonheur vers une marée stagnante de solitude amère. Puis Sam rejoint le trottoir,  se rue dans l’immeuble où elle travaille et le taxi poursuit sa course jusqu’à l’hôpital…

Lise se décide enfin à quitter la froide chaise du jardin du Luxembourg pour revenir aux exigences de la vie. Elle marche à pas lents dans les allées, se recueille devant la statue de George Sand en songeant à L’Histoire de ma vie, l’histoire d’Aurore, sa vie amoureuse tapageuse et inconsciemment, elle associe Sand à une vieille connaissance.

Sam était une de ces filles qui éclipsait toutes les autres et bien entendu, la timide et rondouillette Lise. Sam savait y faire avec les garçons, pour sûr ! Elle savait sourire à l’un, murmurer aux oreilles de l’autre et danser avec un troisième. Et pendant cette même soirée, Lise et ses amies malchanceuses finissaient par prendre la forme des chaises inconfortables qu’elles occupaient.

Comme elle devait être heureuse Sam ! Nul doute qu’elle était adorée du matin au soir par un homme fort, bon, successful and so in love. Nul doute qu’elle partait aux Maldives dès qu’un brin de mélancolie pesait sur elle. Nul doute qu’elle avait deux enfants adorables qu’une nanny envoyait au lit lorsque Sam et son Kennedy dînaient en tête à tête. Quelle vie en comparaison de la sienne !

Copyright : Arsene Mosca

Il est probable que Lise n’aurait jamais reconnu la tant convoitée Sam ce matin-là sur le passage piéton de Saint-Sulpice. Il arrive qu’on rêve la vie des autres en trois dimensions pour se convaincre de la médiocrité de la sienne. Chaque femme rêve à un moment ou à un autre d’être une autre. Une autre qui posséderait tout ce dont elle est privée et qui serait tout ce qu’elle ne peut pas devenir.

La comparaison rend amère, la convoitise tue le miracle d’être en vie et d’avoir encore à vivre. Tout ment dans l’envie d’être autre. Peut-être Sam songe-t-elle parfois à Lise et envie-t-elle la réserve de celle qui a su ne pas devenir un objet de séduction, de vanité, de désir ? Peut-être Sam a-t-elle retrouvé une trace de Lise, une photo d’elle, seule, mais encore intacte?

Et puis une inspiration soudaine dissout les pensées brumeuses de Lise. Elle se rend à l’hôpital sans trop savoir pourquoi. Dans le parking elle croise la souffrance, la peur et même la colère sous les traits tirés et les fronts pâles des malades et de leurs proches.

Lise commence à faire de la place en elle-même, elle se dégage de son amertume si pesante tout à l’heure et éprouve de l’empathie pour ces autres qui sont si fatigués et qui ont tant lutté. Son regard s’arrête sur la femme au lourd manteau et au grand foulard noir couvrant la tête. Claire vacille en sortant de l’hôpital, la gorge prise de sanglots, les idées noires qui fusent et emprisonnent son esprit. Aucune rémission, aucun espoir, aucune chance de redevenir celle qu’elle était, aucune…

Au moment-même où elle lève le bras comme pour arracher son foulard noir et le piétiner, elle sent une main sur son épaule et elle entend une voix qui lui dit : « Avez-vous besoin d’aide, Madame ? Puis-je faire quelque chose pour vous ? » Claire se retourne lentement et découvre le visage souriant de Lise. Claire est sur le point de répondre « Non, je n’ai pas besoin d’aide, ça va aller », réponse qu’elle fait tout le temps et à tout le monde depuis trente-six mois, mais cette fois-ci elle réfléchit longuement. Voilà le deuxième visage bienveillant qu’elle croise depuis ce matin. Il y a eu cette femme distraite sur le passage piéton, puis ce regard vide, douloureux, hagard qui articulait ce que Claire ressentait en secret et maintenant cette autre femme qui attend patiemment d’être utile.

Claire fait oui de la tête et sans un mot Lise l’accompagne jusqu’à son taxi.

Copyright : Lise Paty

L’envieux veut tout expliquer, le compatissant se satisfait de peu de mots.

Le monde moderne nous divise et nous oppose laissant dans son sillage des rues froides et grises. Nous voulons tellement plaire et ressembler aux femmes préfabriquées de l’industrie du cinéma que nous regardons nos semblables avec défiance, mépris ou jalousie. Nous n’avons jamais autant de haine envers les autres que nous n’en avons envers nous-mêmes. Mais il arrive que des vies se croisent, des regards s’échangent et des mains se tendent un court instant, à contre-courant, tandis que nous poursuivons notre course effrénée, ombres noires et parallèles s’engouffrant dans des monstres de fer et des tours rectangulaires aux mille fenêtres.

Copyright : Lise Paty