N’importe où…

17 SEPTEMBRE 2020

Un jour, j’ai traversé une gare de péage. Posté devant la borne se trouvait un homme seul qui avait réussi à faire tenir tout son univers dans un vieux sac à dos. Il élevait un bout de carton sur lequel était inscrit « N’importe où ». C’était bien la première fois que je voyais une telle destination. Il n’y avait ni ville, ni direction, ni point cardinal, non, il était prêt à aller n’importe où pourvu qu’on le prenne quelques heures, quelques jours dans une voiture.

Je me suis dit, alors, que nous sommes nombreux à tendre ce même carton ramolli par la pluie, desséché par le soleil avec pour seul désir « N’importe où ».

Autrefois, nous savions exactement ce que nous voulions et où nous souhaitions nous rendre, mais aujourd’hui, tout est différent, tout est brouillé, tout est noyé dans un brouillard épais d’où il nous semble impossible de sortir.

Je me suis arrêtée quelques instants et j’ai considéré cet homme. Il n’était pas aussi désespéré que je l’aurais cru, non, il était simplement sans attache, sans ancre, sans port. Peut-être avait-il connu ce luxe dans sa vie d’avant, mais il était évident que cela n’était plus qu’un très lointain souvenir. Puisqu’il n’avait plus rien, n’importe où était aussi bien qu’ici et probablement meilleur que ce tourbillon d’automobiles qui était devenu sa musique de fond.

J’ai pensé que moi aussi j’avais été semblable à cet homme il y a quelques années. J’étais prête à aller n’importe où plutôt qu’attendre ici et voir ma vie défiler dans la même et écrasante monotonie. Je fuyais mon passé, qui j’avais été et la personne qu’on voulait que je devienne. Lorsqu’on est ainsi cerné, l’inconnu devient le seul horizon d’attente respirable.

Cependant, je sais, par expérience, que « N’importe où » n’est pas un projet viable à long terme. Cet homme a peut-être été « ramassé » par quelque conducteur charitable avant la fin de la journée, ou bien a décidé de marcher à pied derrière la glissière de sécurité pendant quelques heures. Il n’en demeure pas moins que le « frisson » du « N’importe où » finit par s’éteindre comme la citrouille de Halloween lorsque l’aube pointe le bout de son nez. Que reste-t-il ?

Il ne reste rien quand on reconnaît qu’on n’a rien désiré de précis, mais qu’on a plutôt laissé les autres choisir et désirer à notre place. Il est une vérité inscrite dans l’Univers : « N’importe où » ne mène absolument nulle part et ne peut rien construire en nous. Cela ne peut guère porter le nom de « quête », c’est l’abdication de notre volonté, vous vous souvenez ? le seul bien que nous possédons réellement ici-bas.

Je crois bien que 2020, cette année de la Peur, finira par multiplier les auto-stoppeurs de la vie brandissant la pancarte « N’importe où » à chaque gare de péage, de triage, à chaque choix douloureux auquel personne ne peut échapper.

En effet, la foule semble aimer qu’on choisisse pour elle, qu’on définisse, qu’on délimite, qu’on interdise pour elle : « bâillonnez-moi, certes, mais surtout protégez-moi… ». Voici que s’approche la terrible conséquence d’une telle délégation : si on remet entre les mains des puissants les clefs de notre volonté comme le firent les six bourgeois de Calais au roi Édouard III, qu’adviendra-t-il de nos désirs profonds ? Si notre vie ne s’articule plus qu’autour de ce qu’on a le droit de faire et la liste de ce qu’on ne peut plus faire, je crains que nous ne finissions par opter pour le « N’importe où ».

Peut-être que « N’importe où » est aussi un remède aux vides que nous portons tous en nous-mêmes. C’est insupportable de se pencher pour percer la profondeur d’un puits vide et sans fond. On connaît tous cette sensation atroce et vertigineuse qui accompagne la première découverte d’un puits vide. Comment dire ? C’est l’effet terrifiant d’un escalier qu’on a gravi dans le noir, pourtant on croit qu’il reste encore une ultime marche, on répète une dernière fois le mouvement, on lève la jambe et celle-ci dégringole les vapeurs de ténèbres pour retomber mollement sur le palier qu’on avait déjà, sans le savoir, atteint.

Je crois que cette expérience très désagréable est à peu près similaire à celle du trou noir interne : ce vide qui a aspiré toute notre énergie et n’a abouti à rien du tout, en tout cas, rien de ce qu’on escomptait et nous voilà au sommet de l’escalier les bras ballants, les yeux hagards, la voix glacée, picotés de part et d’autre du corps par un malaise diffus, mais bien réel.

Comment en arrive-t-on là ? On décroche le job de ses rêves, toute notre vie y passe, on finit par obtenir la récompense, la promotion tant espérée pour enfin se rendre compte que cette « réussite » ne comble rien et pas du tout ce vide qu’on redoutait tant. On se jette corps et âme dans une relation, on donne tout pour en faire une véritable idylle, puis on s’essouffle, car l’autre donne peu ou pas grand chose en retour et cette fusion originelle censée colmater les vides de notre âme se fissure doucement. C’est la mère qui ne laisse jamais grandir et partir ses enfants par peur du vide amer de sa maison, de son cœur, de son mariage. C’est la fille qui se nie pour recréer la famille parfaite que l’adversité et la maladie ont gommée bien trop tôt et pour tout le monde…

La vérité est que nous sommes tous des « sales gosses » s’agitant en haut du toboggan pour ne pas avoir à le descendre. Nous chérissons pieusement nos illusions tant qu’elles nous préservent du vertige d’une vérité trop longtemps enfouie et niée. Nous irions n’importe où plutôt qu’en nous-mêmes et avec n’importe qui plutôt qu’avec notre maître intérieur.

Si nos manques, nos vides, nos expériences douloureuses sont la conséquence de cette vie dans un monde si imparfait et parfois si insatisfaisant, alors personne ne peut y échapper. C’est la destination qui explique le chemin à rebours et pointe du doigt les Signes contenus dans le Langage du Monde :

« N’oublie pas que ton cœur est là où se trouve ton trésor. Et que ton trésor doit absolument être trouvé pour que tout ce que tu as découvert en chemin puisse avoir un sens. »

L’Alchimiste, Paulo Coelho

J’apprends à lâcher un peu plus chaque jour mes certitudes, mes illusions, tout ce que je voudrais voir figer et acquis une bonne fois pour toutes, mais que l’Univers ne peut qu’agiter, transformer, sublimer comme toute matière friable.

Au cours de mes méditations, je finis souvent par concentrer ma vie en un grain de sable unique, si fragile, si anonyme, il glisse sur une plage immense au milieu d’autres grains et d’autres vies tout aussi précieuses que lui. Nos possibilités sont immenses, mais elles ne peuvent éclore que s’il existe une Vision.

J’ai appris à développer la vision de ma destination, ce désir véritable qui donne du sens à tout ce que j’ai vécu, qui échappe à l’absurdité du monde des hommes et qui rattrape ma jambe maladroite dérapant dans le vide d’une ultime marche imaginaire. Cette Vision tant chérie illumine et gonfle d’eau les puits vides. Voilà le miracle de la Foi…

LISE

LISE

C’est alors que j’ai écouté le Silence…

6 AOÛT 2020

«  Il resta assis calmement à écouter le silence. Il s’aperçut que durant la majeure partie de sa vie, il n’avait jamais vraiment écouté quelqu’un ou quelque chose. Le bruissement du vent, le crépitement de la pluie et le chant de l’eau courant dans les ruisseaux avaient sans doute toujours été là, mais il ne les avait jamais réellement entendus… »

Robert Fisher, Le Chevalier à l’armure rouillée

On pense être revenus plus ou moins à l’essentiel après trois mois de confinement, de silence forcé, de solitude nécessaire. Puis, on se rend compte, il faut bien le reconnaître, qu’on n’a pas vraiment côtoyé le Silence, ou plutôt qu’on l’a vite étouffé à travers cette solidarité planétaire, sociale et virtuelle.

Quand notre libération conditionnelle a été proclamée, nous sommes sortis férocement de nos murs épais et par trop familiers et nous nous sommes plongés avidement, voracement dans un bain de foule, de sociabilité, d’amis, de famille. Nous avons fui le Silence et il s’en est allé pour habiter les temples et les âmes plus réceptives ; vous savez bien, ces âmes fragiles, sensibles, inspirées par les dieux qui sont entre deux rives, celle des mortels et celle des éternels.

Je sais, par expérience, qu’il n’a jamais été aussi difficile d’accueillir le Silence, de se laisser instruire par ce grand maître sans mots qu’à notre époque frénétique. On peut bien nous confiner pendant des semaines, tous les moyens sont bons pour enfermer sur le balcon ce vieil encombrant muet, ce Silence stupide qui nous rappelle la vacuité de toute existence épicurienne. Il suffit de nous connecter aux autres, aux « branchés » du moment, à nos chaînes favorites, au monstre à trois têtes de l’électronique et le Silence s’évapore comme s’il n’avait jamais existé…

Voilà qu’un jour, une tragédie s’abat sur nous. C’était imprévu. Nous n’étions pas préparés. Nous ne l’avons pas vu venir ! comme dirait l’autre. Guerre, deuil, maladie, chômage, divorce, sévices, dépression, etc. Les amis du moment s’éteignent au rythme des engins connectés qui nous tombent des mains dans notre effarement indescriptible. Nous sommes coincés tout de bon, parfois physiquement, parfois émotionnellement, parfois les deux. Aveugles dans ce trou noir à la forte puissance magnétique, notre univers et nous-mêmes sommes aspirés dans ce voyage sans retour vers l’inconnu, vers la lumière de la Vérité que nous cherchions autrefois, puis avons oubliée au détour d’une pause bien méritée qui s’avère avoir duré des années…

Nul besoin de vous dire quel fut mon trou noir à moi, ni même combien de temps je fus aspirée telle Alice au pays des merveilles dans ce tourbillon à la fois court et sans fin. Seul compte mon cheminement vers la Vérité. Une amie m’a écrit un jour que nous sommes tous un peu comme ce chevalier de Robert Fisher coincés dans une armure qui nous a protégés pendant des décennies. C’était l’armure de la bravoure, de la compassion, du don de soi, du sacrifice, du « je vais te sauver même de toi-même ». Nous étions tellement persuadés qu’à force d’exploits et de sauvetages on finirait bien par nous décerner quelques trophées qui valideraient notre existence, qui nous révèleraient enfin qui nous sommes et pourquoi/pour quoi nous vivons.

Je vous ai déjà parlé de mon acharnement passé à préparer, passer, repréparer, repasser l’agrégation, de mes nombreuses joutes littéraires et linguistiques pour l’obtenir, de mes échecs cuisants suivis des jours à pleurer, se vautrer, gober le premier film romantique réconfortant qui passait par là, puis repleurer, se revautrer, regober, et ainsi de suite. J’étais persuadée que ma vie était un pur gâchis, que jamais je ne serais heureuse sans ce fichu concours de l’excellence, que jamais on ne me regarderait, que jamais, que sais-je encore. Bref, j’étais anéantie…

Il est certain que cette mésaventure purement académique découvre un schéma ou cercle vicieux propre à tout désir humain non satisfait. Je pourrais l’appliquer à toutes les femmes seules qui désirent désespérément un mari et des enfants, à toutes les autres qui ont le mari, mais pas les enfants, à toutes celles qui ont le mari et les enfants, mais pas l’autre enfant, à ces autres qui ont le mari, les enfants, mais l’un d’entre eux est malade et peut-être ne s’en sortira-t-il jamais, à celles qui ont tout perdu à l’apogée de leur bonheur, à celles qui ont de l’extérieur mais dans la gangrène des sévices domestiques cachés, à celles qui n’ont plus d’espoir et sillonnent le monde pour trouver la force de continuer de vivre, à celles qui se sont perdues dans les bras d’hommes consommateurs et pilleurs, à celles qui n’ont plus que quelques mois à vivre, à celles qui ne veulent plus vivre, à celles qui pleurent et meurtrissent leurs bras sur le carrelage d’une froide salle de bain les jours de tourmente et ont cessé de voir la lumière…

Pourquoi la vie semble-t-elle parfois si injuste ? Pourquoi le sol où j’ai été plantée est-il si aride et si vide ? Se débattre dans ces questions lancinantes ne fait que prolonger la douleur et entretenir ce sentiment néfaste d’apitoiement sur soi. C’est la vie, c’est comme ça qu’on apprend et qu’on grandit. Sans les blessures, il n’y aurait nulle guérison. Et sans la guérison, il n’y aurait pas de Dieu. Nous ne serions alors que des créatures contingentes sans passé, sans présent et sans avenir, sans espoir, donc. Sans cette opposition si universelle et si caractéristique de tous les âges de l’humanité et de tous les êtres vivants, il n’y aurait jamais de place faite au Silence.

Je l’ai longtemps redouté et repoussé. Je parlais sans arrêt et je me noyais dans les paroles des autres, persuadée que ce bruit de fond persisterait jusqu’à la fin des temps. Je croyais tout savoir et tout comprendre mieux que les autres. Je me trompais. Être humain, c’est justement ne rien savoir. Quand on ne sait rien, on s’agenouille et on demande. Tout le reste n’est que prétention, demi-vérités et fausses croyances.

J’ai décidé de faire comme le Chevalier à l’armure rouillée. Je me suis assise dans la grande salle froide et obscure du Château du Silence posté sur le Chemin de la Vérité et j’ai cessé de parler pour la première fois de ma vie. J’ai inspiré, expiré, inspiré, expiré pendant des heures, des jours, des mois, et c’est alors que mon Maître s’est approché de moi. En réalité, ce Maître jusqu’alors inconnu était en moi, il me parlait par les vibrations de son silence tant redouté. Sa voix chaude et si familière dans ma poitrine ressemblait étrangement au va-et-vient de la mer caressant le sable de mon âme.

Le Silence m’a conduite aux portes du monde lumineux de l’Invisible qui a laissé échapper quelques vérités cachées au monde bruyant et bavard. Et dans les replis de mon âme, j’ai vu qui j’avais été, qui j’étais et qui je pouvais être. Cette délicieuse ivresse a envahi mon corps et élevé mon esprit. L’humain a tendance à se considérer au-dessus des autres créations et pourtant, il en sait si peu face aux éléments et aux êtres vivants purs qui battent au rythme des vies consacrées, données et écloses. Perchée sur le rocher d’une crique déserte, le dos baigné par un soleil de fin d’après-midi, les pieds glissant sur l’eau fraîche et transparente qui s’avançait, puis reculait, s’étirait, puis s’évanouissait, j’ai compris que je ne savais rien. Tout est illusion. Pourtant, ce rocher, ce soleil, cette mer savaient, eux. Ils savaient ce qu’ils devaient faire, quand ils devaient le faire et comment le faire, parce qu’ils connaissaient le nom et l’amour de Celui qui les avait créés.

Pourquoi douter de desseins éminemment bons ? Pourquoi remplacer cette sagesse souveraine par notre hubris capricieux ? Je crois que ces trous noirs de notre existence sont magnétisés pour nous forcer à lâcher nos vaines prétentions, nos rancœurs, nos insatisfactions, notre orgueil, nos jugements sur les autres, le monde, nous-mêmes. Tous ces parasites que nous portons malgré nous s’accrochent à la paroi tandis que nous continuons de tomber jusqu’au plus profond des silences.

« […] il se sentait seul maintenant, assis dans cette pièce qui ressemblait à une tombe. Sa propre souffrance, sa propre solitude, le submergèrent. […] Il pleura si longtemps que ses larmes débordèrent par les trous de sa visière et mouillèrent le tapis sur lequel il était assis. Elles coulèrent vers la cheminée et éteignirent le feu. La pièce tout entière finit par être inondée et le chevalier aurait failli se noyer si une autre porte n’était apparue dans le mur juste à ce moment-là. »

Robert Fisher, Le Chevalier à l’armure rouillée

Il faut des larmes et du silence pour que l’armure rouillée finisse par se détacher et tomber sur le bord du Chemin de la Vérité. Je crois que nous ne pouvons pas sauver les autres, pas même nous-mêmes, quand on y réfléchit bien, en tout cas pas seuls. Le Silence nous permet d’entendre notre voix intérieure, la voix de Dieu, qui finira par nous conter l’histoire de la vie à la lumière d’une torche de connaissance oubliée.

Je continue de gravir mon chemin rocailleux et solitaire. Il me suffit de reconnaître que je ne sais rien pour que de nouvelles vérités me soient murmurées à la pointe d’une falaise venteuse, dans le creux d’une vague saline, dans la fraîcheur d’une forêt vieillissante ou bien sur le moelleux d’un tapis de méditation improvisé. Telle est la loi de l’Amour inconditionnel qui régit l’univers…

LISE

« Every morning I walked the circumference of the island at sunrise, and walked it again at sunset. The rest of the time, I just sat and watched. Watched my thoughts, watched my emotions, watched the fishermen.

The Yogic sages say that all the pain of a human life is caused by words, as is all the joy. We create words to define our experience and those words bring attendant emotions that jerk us around like dogs on a leash.

We get seduced by our own mantras […] and we become monuments to them.

To stop talking for a while, then, is to attempt to strip away the power of words, to stop choking ourselves with words, to liberate ourselves from our suffocating mantras.

It took me a while to drop into true silence. […]

Then everything started coming up. […[

I knew that I needed to do this and that I needed to do it alone… »

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love

MAÎTRE ET CRAPAUDS

22 MAI 2020

DÉCONFINEMENT ?

« Lorsque le Maître a quitté le temple, les crapauds sont prêts à l’envahir. »

Proverbe tibétain

Les Tibétains représentent souvent la Conscience sous les contours d’un temple de marbre qui doit être préservé du marécage nauséabond qu’est le Monde. On pourrait penser que peu de périodes ont produit autant de crapauds visqueux que les guerres et les crises sanitaires. Si nous sommes en guerre, c’est bien contre une intériorisation encore inconsciente des injonctions qui pèsent sur nous.

Jean-Jacques Crèvecoeur a récemment expliqué que le plus grand drame de cette crise sanitaire est d’avoir injecté le virus de la peur dans nos veines. Aussi rapide qu’un poison ordinaire, la Peur, causée par les injonctions contradictoires qui ont inondé nos écrans, s’est distillée dans le sang et a commencé à paralyser le cœur.

Concrètement, la peur est une réaction physique extrême causée par la poussée d’adrénaline qui monte en l’humain face au danger imminent. Prévue pour nous faire décamper dès qu’un prédateur de la savane nous attaque, la peur est une émotion régulatrice et brève qui protège le corps et le mental contre une agression extérieure qui pourrait s’avérer néfaste.

Au fil des siècles, les dirigeants totalitaires, les puissants qui ne voient le monde que comme le terrain de jeu de leur argent placé en bourse, les narcissiques et autres manipulateurs ou « ratés au gros ego » comme j’aime à les appeler ont utilisé la peur pour contrôler les foules tapageuses. Que ce soit à l’échelle d’un peuple, d’une nation, d’une ville ou d’une maison, le manipulateur politique ou domestique plante la semence de la peur dans l’âme de ceux, celle ou celui qu’il veut soumettre pour tout simplement en tirer quelque chose.

Il m’est impossible de vous dire si la manipulation était un mal pour un bien, c’est-à-dire, on va tous crever si ça continue, personne ne respecte les gestes barrières, les hôpitaux sont plein à craquer, on va donc déclarer la loi martiale rendue acceptable uniquement si les individus ont suffisamment peur, enfermer les malades effectifs et les malades potentiels chez eux pour tous les protéger des autres et d’eux-mêmes.

Ou bien si, selon la théorie complotiste, la crise est rapidement devenue un test sociétal pour savoir jusqu’où l’humain peut être contraint, emprisonné, annihilé lorsqu’il est plongé dans l’état de sidération dont parle Crèvecoeur et au service, sans le savoir, des intérêts mercantiles des puissants, des entreprises pharmaceutiques, des hommes politiques.

Le monde sidéré a obéi par peur de crever là, maintenant, tout de suite. Le monde sidéré a obéi parce que privé de sa conscience, de son temple toujours en quête de vérité, il a laissé les crapauds l’envahir peu à peu, comme une marée grise et boueuse non identifiée.

« Oui, oui, tout va bien… le pays fera face, le pays se relèvera, le pays fournira, le pays solidaire et responsable vaincra ! »

Alors pourquoi, égraine-t-on chaque soir le nombre de morts en France, en Italie, aux États-Unis ? Le chiffre n’est pas assez volumineux, alors on aime ajouter le décompte des morts en seulement 24h. Sidération… Terreur… Les Hunger Games de Panem ont commencé, mais cette fois-ci nous sommes tous tirés au sort, tous maquillés, tous pucés et tous propulsés dans l’arène virtuelle de la 5G rebaptisée « guerre bactériologique ».

Je ne sais pas vous, mais moi, mon confinement avait un vague goût de « Katniss Everdeen coincée et sanglée en haut de son arbre », attendant l’eau, le remède de ses bienfaiteurs fortunés et priant pour survivre aux gaz asphyxiants, aux attaques des autres tributs et surtout à la durée indéterminée de ces jeux mortels.

Au début, deux semaines, puis quatre, puis huit et aujourd’hui on m’a fait descendre de mon arbre, en clair on m’a « déconfinée », mais je ne sais toujours pas si les Hunger Games sont finis, ou bien si une 2e/3e/6e vague (le numéro dépend de la chaîne télévisée) va me submerger ; si mon voisin de caisse va me transpercer pour un pot de glace Ben and Jerry’s au éclats de beurre de cacahuète (le dernier du rayon des congelés) ; si un flic va me demander mon autorisation de sortie signée de moi à moi et me mettre en taule pour avoir dépasser l’heure indiquée ; en bref, si mon casier judiciaire va être teinté à tout jamais de cette désobéissance criminelle qui consiste à vouloir plonger mes pieds dans le sable chaud alors que la mer est à 130 bornes !

En définitif, je n’ai pas retiré mon harnachement de Katniss, parce que j’ai bien senti qu’à tout moment on (c’est-à-dire le Président Snow ou son clone) pourrait me demander de remonter dans l’arbre en attendant de me faire empoisonner, contaminer, tuer…

« Si nous ne sortons pas du confinement mental, même après le déconfinement physique, nous sommes emprisonnés et prêts à accepter n’importe quoi […] une fois que notre conscience a quitté le corps, les crapauds nous envahissent, c’est-à-dire tout ce qu’on nous force à faire […] La clef de notre prison se trouve à l’intérieur et nous devons sortir de notre sidération pour la trouver, sinon nous serons prêts à accepter n’importe quoi collectivement… »

Jean-Jacques Crèvecoeur

Il n’existe pas de pire prison que celle de notre esprit, car une fois que les barreaux sont installés, il est très difficile de les voir avec lucidité, et donc encore plus compliqué de les démanteler, de tourner la clef et de réduire cette cellule en cendres. Je suis en colère de me considérer en ce moment en simple liberté conditionnelle, de ne plus être sûre que demain on ne va pas tout me reprendre, de ne plus savoir qui croire, de sentir la peur gagner mes tripes quand je pense à ces jours d’isolement endurés on ne sait comment, de voir les sourires de l’humanité disparaître sous des masques chirurgicaux…

Ai-je tort de penser que cette pandémie de la peur et de l’enfermement est plus dangereuse et plus préoccupante qu’aucun autre virus s’attaquant au corps ? Comment a-t-on pu en arriver là ? Nous ne pensons plus aujourd’hui aux bénéfices de cette retraite anticipée dans nos pénates, à tout ce qu’on peut faire quand on est seul chez soi, à cette technologie qui rend les apéritifs et tea times virtuels possibles ; non, on pense plutôt à tout ce qui a disparu de notre quotidien, à ces contacts physiques indispensables à la survie, comme le savent si bien les nourrissons, qui sont aujourd’hui synonymes de « contamination », « danger », « mort ».

« Oui il fallait protéger la ‘vie nue’ dont parle Giorgio Agamben. Oui il y a d’admirables héros du quotidien qui ont pris soin de cette vie nue, et l’ont sauvée parfois. Mais comme il nous en a averti, et Michel Foucault avec lui, on ne peut pas, sous peine de renier notre humanité, choisir la préservation de cette vie nue «toute seule», de cette vie biologique au détriment de ce qui en fait une existence humaine en lui donnant son sens, son prix, sa grandeur : partager ses moments décisifs, naissance, maladie, vieillissement, mort ; respecter tout ce que j’ai appelé le sacré, la dignité, la liberté. C’est cet équilibre dans les valeurs que nous avons manifestement perdu, dont nous avons été manifestement incapables. Nous avons voulu sauver la vie mais nous l’avons, à l’inverse, coupée de tous les liens qui la nourrissent, vidée de toutes les significations qui la font grandir. Cesser d’exister pour rester en vie ? Cette contradiction est accablante. »

Le philosophe Abdennour Bidar

Moi je connais d’autres crapauds qui sont revenus envahir le temple de notre âme : dans un halo de puanteur, sortis tout droit des égouts du passé, ces crapauds-là sont bien tenaces, bien visqueux, très résistants à tous les ménages de printemps régulièrement et méticuleusement entrepris dans notre esprit et dans notre corps, ce sont les crapauds de nos blessures, traumatismes, faiblesses, handicaps…

C’est ce que nous sommes venus apprendre, régler, guérir sur terre, comme le diraient les maîtres de méditation.

« Nous sommes tous des survivants »

m’a confié il y a bien des années mon professeur d’université. Je ne comprenais pas alors ce qu’il voulait dire, mais aujourd’hui, je sais. Nous essayons tous de survivre à nos cataclysmes physiques, planétaires, émotionnels. Nous avons tous quelque chose qui est brisé en nous et demande désespérément d’être réparé. Or, nous ne savons pas le temps qu’il faudra pour que cette guérison soit effective, ni même si elle sera jamais complète dans cette vie.

Comment peut-on demander à des survivants qui s’accrochent à la rive de lâcher les vieilles branches usées pour sombrer sous des lames de fond puissantes ? C’est comme si on programmait notre mort individuelle et collective, par peur de mourir contaminés. Depuis quand refusons-nous tant les règles même sur lesquelles repose le socle de la vie – la naissance, la vie, la mort – que l’aliénation devient notre seule option ? Comment peut-on survivre dans la non-vie et le silence d’une ville fantôme ?

La crise sanitaire a oublié que nous étions déjà en train de survivre quand elle a prononcé mondialement une sentence de « distanciation », « confinement », « surveillance », « vaccination » ; autant de litotes pour ne pas prononcer la froide réalité : « condamnation ». Nous sommes condamnés à accepter l’avènement d’une triste dystopie qui n’a rien de fictionnelle : la mort de l’humain pour maintenir la vie physique sous contrôle étatique.

Puis, j’ai découvert une autre grande vérité qui signe la rébellion de mon âme humaniste. J’ai foi en l’humain qui va se réveiller, peut-être pas chez tout le monde, mais au moins chez ceux qui ont reconnu les crapauds dans leur temple intérieur et sont en train de les chasser, les vieux et les jeunes, tous sans exception ne cesseront d’être repoussés pour reconquérir le marbre des prières.

Il y a quelques jours, je déambulais dans une ville s’éveillant d’un long coma et je trouvais une porte ouverte. Ce n’était pas mon église, ce n’était même pas ma « confession religieuse », mais c’était un lieu de culte. Je m’étais sentie si orpheline de mes lieux habituels abritant le Sacré et fermés pour cause sanitaire. Je n’avais même pas accès à un bout de plage ou de mer pour communier avec la Création. Rien, si ce n’est la prison de l’esprit avec ses souvenirs douloureux entêtants.

L’église était vide et lumineuse grâce à cette pierre blanche brute, sans artifice, comme je l’aime. J’ai pris mon temps, tout mon temps pour déchiffrer les vitraux et diverses fresques. C’est alors que la statue de Jeanne m’est apparue dans un flot de lumière colorée au bleu et or du vitrail la représentant à Orléans. Jeanne de Domrémy, Jeanne la pastourelle, Jeanne la martyre. Son visage ferme, paisible et éclatant m’a rappelé que rien n’est jamais perdu, il y a toujours, toujours de l’espoir en ce monde.

Nous nous sentons insignifiants, battus à tout vent, prisonniers de notre propre pays, mais Jeanne nous rappelle que l’appel peut venir quand on s’y attend le moins et que cet appel peut changer le monde. La pastourelle en territoire occupé et hostile est devenue le chef des armées d’une nation bientôt libre. Jeanne savait que la clef de notre prison est et sera toujours en nous-mêmes. Quand l’esclave dit : « Assez » et rompt ses liens, le maître meurt…

Inspirée par la foi de Jeanne, je me suis agenouillée et j’ai prié longtemps pour mon pays, nos libertés, ma famille, mes amis, la guérison que nous attendons tous. Puis, dans les derniers rayons de cette chaude journée filtrés par les vitraux éclatants tombant sur mon prie-dieu, une paix m’a envahie. Ce sentiment n’avait rien d’humain, il était infusé par une instance autre que certains appellent « supérieure » et je pouvais le sentir dans les pierres et le ciment appliqués jour après jour, année après année par ces bâtisseurs d’églises, de basiliques et de cathédrales des temps anciens.

Il est un autre gouvernement, une autre instance, aujourd’hui invisible pour nos yeux mortels qui régit toutes les créations par la loi physique de l’amour et de la foi, certes elle n’a pas encore été découverte, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas réel. La crise sanitaire nous aura au moins prouvé une chose : dans la confusion des mensonges et mesures plus radicales et insensées les unes que les autres, nous décidons de rechercher une réalité autre. C’est là que repose la vie de l’âme, aux confins d’une vérité non rationnelle, non reconnue, non visible et sur le sol d’un temple de marbre lavé de prières et de larmes…

LISE

Un goût de Fin du Monde

6 MARS 2020

En cette atmosphère « Fin du Monde » qui caractérise bien le début de l’année 2020, l’heure est aux désinfectants, masques couvrants et testaments…

Tout blêmes en regardant défiler les journaux télévisés qui annoncent heure après heure, jour après jour, le nombre de victimes, de malades et de pays touchés, les individus voient leur espérance de vie diminuer, leurs plaisirs s’envoler et leur vie de cigale bien achevée.

C’est la loi martiale de la Peur qui cloître chaque pauvre âme dans son logis et vide les magasins à vitesse grand V !

Nul besoin de le répéter, les médias exploitent nos émotions depuis trop longtemps pour que cette psychose planétaire nous étonne. Je remarque deux choses :

1.Nous acceptons enfin de CHANGER et de PENSER à l’Après quand notre bien-être est menacé et que l’espoir fait défaut (ce que j’appelle « faire le ménage dans sa vie ») ;

2.Nous sommes contrôlés par nos PEURS, au niveau sociétal, politique et intime. Il nous est alors difficile de faire appel à la FOI si nous ne l’avons pas recherchée en des temps plus paisibles et prospères.

Et si nous considérions que nous n’avions qu’une journée à vivre ? Que ferions-nous ?

Il y a les Épicuriens qui choisiront de se rouler dans tous les plaisirs fugaces de la vie : meilleur restaurant, meilleure boutique, meilleur concert, meilleure coucherie.

Puis entrent en piste les Anxieux… Terrés chez eux, le nez collé à l’écran, ils sont à deux doigts de la syncope à chaque nouveau flash info, égrenant leur chapelet de fortune au rythme des publicités.

En marge de ces deux premiers groupes, vivent les Visionnaires. Ils ont peur comme les autres, mais ils choisissent la Vie format intégral. C’est une association de vie charnelle et de vie spirituelle.

L’avantage du 3e groupe sur les deux premiers est qu’il vit autant dans le présent que dans l’éternité. J’aime cette idée que mon être intérieur soit le mentor de mon être charnel et non l’inverse. Trop souvent, nous laissons le si jeune et si immature bambin qu’est notre corps dévergonder et ligoter notre esprit plus âgé et plus sage.

Le discours du corps sera souvent celui-ci : « T’es ringard, esprit, tu ne veux même pas essayer d’y goûter ? Non, mais franchement, on ne s’amuse pas avec toi ! C’est pas ça la vie, gars ! Allez, va, reste-la coincé, moi j’y vais, je ne vais pas rater ça ! ».

La dualité de notre être repose sur une connexion d’émotions, de pensées, d’aspirations nobles et de connaissances inépuisables tapissées dans la matière friable, faible et explosive du corps.

Je ne pense pas qu’il faille mépriser le corps à la manière de Saint-Augustin ou de Pascal. Si la femme et l’homme sont l’ultime création, c’est bien que leur corps est appelé au Sublime. Mais oh combien ce Sublime souffre au contact d’un monde déchu qui le consume et le consomme !

Quand arrivent les Guerres, les Crises économiques ou personnelles et les Pandémies, notre petit bambin charnel a bien du mal à rassurer l’âme hagarde. Plus aucun discours épicurien ne tient la route, c’est un disque rayé qu’on veut balancer par la fenêtre. Que nous reste-t-il ?

C’est l’heure du grand ménage, une répétition de ce qui nous attend après la mort. On repasse le film de notre enfance, de notre jeunesse, de notre vie d’adulte, de notre vieillesse. Qu’est-ce qui m’a rendu(e) vraiment heureux(se) ? Qu’ai-je fait de bien dans ma vie ? Seul(e)s les braves se livrent à cette introspection.

Elizabeth Gilbert cite ainsi son ami Bob :

« Just as there exists in writing a literal truth and a poetic truth, there also exists in a human being a literal anatomy and a poetic anatomy. One, you can see ; one, you cannot. One is made of bones and teeth and flesh ; the other is made of ENERGY and MEMORY and FAITH. But they are both equally true. » (Eat, Pray, Love)

La scission cesse enfin… Le corps et l’esprit s’entendent enfin, avides de vérité et de sens, après des années d’errance, ils deviennent les Visionnaires. Pour moi, être « visionnaire », c’est développer ce don de la Paix. Faire la paix avec soi, avec tout le monde et avec la Vie. La paix est un don puissant qui est l’essence de Dieu. Sans paix, pas d’amour, pas de vérité, pas de sens, pas de vision, juste le vide froid et terrifiant d’un monde absurde.

À 31 ans, j’ai appris une grande leçon. La seule question valable qui se présentera un jour ou l’autre à tout être humain est la suivante : « Acceptes-tu l’Épreuve de la Vie ? », « L’acceptes-tu avec son lot de larmes, de frustrations, de fièvre et de solitude ? », « Acceptes-tu de traverser ton Désert pendant 40 heures, 40 jours, 40 années ? ».

Ceux qui répondent « Non » à cette question existentielle décident invariablement de bricoler une vie à leur façon, une vie médiocre, une vie sans Dieu, une vie loin, très loin de l’Épreuve, une vie charnelle…

J’ai interrogé et écouté de nombreux amis à ce sujet et insensiblement leurs analyses convergeaient. Ils n’étaient pas heureux. Les premières années, ce bricolage avait plutôt bien tenu sous l’effet d’une bouffée de liberté, celle du fugitif, certainement. Ils s’étaient tous aveuglés à l’idée jouissive de pouvoir enfin faire TOUT ce qu’ils voulaient, comme ils le voulaient, où ils le voulaient et avec qui, ils le voulaient. C’étaient des années d’ « expériences » et de « plaisirs ». Ah ! Comme les psychologues affectionnent ces deux termes ! Faites vos expériences bonnes et mauvaises et surtout prenez du Plaisir…

La phase 2 du programme est beaucoup moins drôle. Il faut maintenant vivre avec les conséquences : carrière sans enfants, immenses regrets post-avortement, haine du compagnon et des enfants après l’adultère, dégoût de soi après les aventures sexuelles sans lendemain, auto-destruction causée par les dépendances (drogues, pornographie), etc… Je résumerais toutes ces souffrances par le trio :

ATROPHIE DES RÊVES DE L’ENFANCE

PERTE DE L’IDENTITÉ

ISOLEMENT QUI GANGRÈNE L’ÂME

Certes, il est possible de continuer cette course effrénée contre le mur du désespoir, mais je crois que la plupart des fugitifs finissent par « descendre en eux-mêmes » à la recherche de leur être originel, l’esprit qui façonnait leur personnalité, leur voix intérieure et ce regard bleu rieur qu’ils avaient tout bébés quand ils souriaient à l’Invisible dans la chambre d’une clinique silencieuse, au beau milieu de la nuit.

Nous supplions alors notre être spirituel de s’éveiller, de parler et de prier. Il n’est jamais trop tard, il n’est jamais de cause perdue ou de nuit trop noire. L’Espoir qui étreignait nos parents, qui caressait le ventre gonflé de notre mère pendant neuf mois, qui absorbait la douleur aiguë de l’accouchement, n’a jamais disparu. L’Espoir, c’est la vie contenue dans nos cellules depuis le commencement. Nous l’avons juste oublié.

« Acceptes-tu l’Épreuve de la Vie ?

-Oui, je l’accepte. Oui, mon âme, j’accepte de vieillir, de tomber malade, d’avoir mal, de pleurer parfois, d’être abandonnée, d’avoir peur, de ne pas tout comprendre. Oui, j’accepte d’attendre. J’accepte de ne pas vivre sous les projecteurs. J’accepte d’être seule dans mon Désert baigné d’étoiles célestes. J’accepte la trahison de ceux que j’aime. J’accepte d’essayer et d’échouer. J’accepte la mort d’un enfant, sa colère et l’absence d’enfants et de leurs colères. J’accepte le deuil d’un mari et l’absence temporaire de mari. J’accepte la vie que tu as faites sur mesures pour moi. J’accepte ma faiblesse et j’accepte celle des autres, comme leurs réussites. J’accepte, donc je vois… »

Ce n’est la Fin du Monde que si nous décidons que notre Vie a un début et une fin. Moi je préfère me voir éternelle, j’ai toujours savouré les recommencements bien plus que les fins…

LISE

« There is a sight I hoped I would never see »

4 FÉVRIER 2020

« Is Your Majesty willing to take the oath ?

-I am willing…

-Will you maintain and preserve inviolably ?

-‘Inviolably’, it means you make a promise you can never break, a very sacred promise indeed…

You have to anoint me, otherwise, I can’t be King. Do you understand ? When the holy oil touches me, I am transformed, brought into direct contact with the divine, forever changed, bound to God. It is the most important part of the entire ceremony.

-Be thy hands, anointed, with holy oil.

Be thy breast, anointed, with holy oil.

Be thy head, anointed, with holy oil.

As kings, priests and prophets were anointed. »

George VI portant la couronne :

« That’s very heavy indeed.

-Five pounds, sir.

-Not to mention the symbolic weight, hm ?

There’s a sight I hoped I’d never see. »

Elizabeth II portant la couronne :

« It’s not as easy as it looks.

-That’s exactly what the King said.

-I remember.

Do you suppose I could borrow it for a couple of days ? Just to practice.

-Borrow it, ma’am ? From whom ? If it’s not yours, whose is it ? »

The Crown, saison 1, épisode 5

On pourrait penser que George VI et sa fille sont des privilégiés parmi les plus privilégiés : ils portent une couronne, vivent à Buckingham Palace et dirigent le monde. Probable que beaucoup de nos connaissances et amis pensent que nous sommes les plus privilégiés des privilégiés : nous avons un travail, une sécurité financière, une famille, des loisirs et voyageons de temps à autre. Probable que beaucoup de mes lecteurs pensent que je suis la plus privilégiée des privilégiés : j’écris, je prends des photos, je voyage, je publie…

Pourquoi donc nous sentons-nous régulièrement si misérables, seuls et malchanceux ? Ce que nous désirons a tendance à devenir ce saint graal inatteignable, gardé par une armée de Croisés entoilés dans le temps, poussiéreux, croulants sous les sombres grimoires au fin fond d’une obscure grotte humide et oubliée…

Ce que nous désirons a tendance à devenir ce saint graal inatteignable…

Certains veulent plus que tout la gloire et ne la trouvent jamais, d’autres l’ont toujours fuie et doivent vivre avec cette compagne capricieuse. Quoi qu’il en soit, nous cherchons tous un sens à cette existence mortelle coincée entre deux brouillards : l’avant et l’après. Et puis arrive ce jour où le sens de notre voyage, autrefois hasardeux, se manifeste sous nos yeux écarquillés. Cela n’avait rien à voir avec ce que nous imaginions. C’est comme s’éveiller costumé des pieds à la tête dans la mauvaise pièce, dans le mauvais acte, dans la mauvaise scène…

C’est probablement ce qu’a ressenti le pauvre Bertie le jour de l’abdication de son frère aîné Edouard VIII, ou « le tapageur David », comme j’aime à le nommer. « There’s a sight I hoped I’d never see » déclare Bertie en se regardant dans un miroir de Buckingham Palace, écrasé par le poids de cette imposante couronne, quelques jours avant son onction.

J’aime le destin de Bertie et d’Elizabeth, car ce n’est pas un conte de fées, mais plutôt la vie qui emporte par flux et reflux, une nation qui supplie celui qui ne rêvait que d’une vie très simple, très discrète et très retirée d’avancer en pleine lumière et de la conduire dans une guerre aussi brutale qu’inattendue.

Alors bien sûr, je vous l’accorde, on peut en vouloir à son frère, à sa famille, au monde entier, à Dieu même d’avoir à changer ses plans, à renoncer, à abdiquer sa volonté, à s’adapter, et pour finir, à accepter… On se sent tout désarticulé comme un pantin qui a perdu l’usage de ses membres et qui gesticule sur une scène féroce.

La couronne est bien trop lourde, les responsabilités écrasantes et on finit par ne plus se reconnaître dans cette vie trop grande, comme un étranger qu’on observerait des coulisses, avec méfiance : « It’s not as easy as it looks ». Privilégié ou maudit ? C’est à vous de me le dire…

Peut-être bien que la royauté ne s’achète pas, ne se marchande pas, elle se découvre et s’acquiert au moment où l’on s’y attend le moins. Réfléchissons quelques instants : si Edouard VIII, Wallis Simpson et leurs sympathies pour le Fuhrer n’avaient pas abdiqué avant le couronnement, le destin des Iles britanniques, de l’Europe et d’une certaine façon, du monde n’aurait jamais été le même.

Je suis de ceux qui pensent que rien n’arrive par hasard. Et si la situation maritale de Wallis avait été une bénédiction pour la préservation et la résistance d’un peuple farouchement libre et indépendant ? Sage est celui qui a déclaré que l’Histoire tourne sur de tout petits gonds. Nul doute qu’il en est de même pour nos histoires individuelles, minuscules, insignifiantes : un choix, une rencontre qui s’ajoutent à d’autres choix et à d’autres rencontres, qui mis bout à bout deviennent notre tapisserie de Bayeux brodée en fils d’or très fins.

Certes, nous pouvons refuser l’appel ou la passerelle vers une vie bien différente de celle que nous avons concoctée toute notre enfance, mais peut-être passerons-nous à côté de notre destin, de notre couronnement, de notre onction, de notre royauté. Nous bâtissons des terriers bien solides quand notre Maître nous a créés pour voler.

Nous bâtissons des terriers bien solides quand notre Maître nous a créés pour voler.

Allons-nous accepter d’être « transformés pour toujours » ? Ou bien préférons-nous nous carapater avant même de soupeser la couronne ?

Je suis convaincue qu’une fois passée et consommée la jouissance de récupérer sa liberté, de fuir, de renverser un destin royal, « David le tapageur » a pleuré beaucoup et longtemps. De petits gonds qui l’éloignaient à jamais de la couronne et de l’onction, une boîte vide, quelques souvenirs épars, un exil éternel et des fêtes sans fin pour oublier tout ce qu’on a perdu.

Laissez-moi vous dire que nous sommes tellement plus que nos peurs et nos rêves inachevés. C’est de la poudre de magicien qui nous étouffe et envahit l’espace un moment, mais rappelez-vous, ce n’est rien d’autre que de la poudre. Ce qui avait tellement d’importance hier repose sur le sol inerte le lendemain. Cependant, il arrive que cette poudre stagnante nous aveugle tant et tant qu’on tourne les gonds de notre Légende Personnelle à tâtons, espérant trouver de l’air frais sur le mauvais chemin.

J’ai décidé de lâcher le passé, cessant ainsi et définitivement je l’espère, de me rouler dans les draps de ma mélancolie aigre-douce qui réécrit l’histoire à son avantage, avec de la poudre de magicien, mais sans aucune vérité ni consistance.

Puis, j’ai décidé de décoller mon front de la vitre colorée de l’avenir. Quand j’aurai ça, je serai heureuse, quand je vivrai là, je serai comblée, quand je trouverai le bon numéro, je serai aimée. Foutaises ! Passer sa vie à attendre de vivre c’est comme rester coincé dans un « no men’s land » croulant sous les gaz et s’étouffer à force de rêves niaiseux, vaporeux et boueux.

Passer sa vie à attendre de vivre c’est comme rester coincé dans un « no men’s land »

Je l’ai déjà dit, et cette sagesse ne vient pas de moi, mais le seul bien que nous possédons est le temps présent. C’est merveilleux de le considérer, de l’aimer et de l’employer. On devient peu à peu conscients de ce monde bien réel sous nos pieds : l’herbe fraîchement coupée, le rire contagieux d’un enfant, les embruns qui frôlent le visage, l’énergie contenue dans le corps, l’amour qu’on reçoit et la vie dans chaque pétale…

Lise, Lise, qu’est-ce qui te ferait du bien maintenant ? Maintenant, je veux rire et danser avec Cary Grant tout en savourant une mousse au chocolat. Maintenant, je suis bien vivante et heureuse et c’est tout ce qui compte…

« Borrow it, ma’am ? From whom ? If it’s not yours, whose is it ? »

Je n’emprunte pas le Temps, je n’attends pas qu’il vienne à moi, c’est mon bien le plus précieux, il tourne si vite sur ses petits gonds et il y a tant à faire. La vie en pleine conscience, voilà un défi de taille !

Chers amis, le présent c’est bien le seul courant d’air qui puisse nous transformer. Il est possible de le fuir toute sa vie, mais à quelle fin ? Je refuse de perdre une minute de plus à attendre, à avoir peur, à repousser l’échéance. Certes, ce poids est lourd et combien de fois n’ai-je pas souhaité ne jamais voir « that sight » ? Mais voilà, si on ne change pas, si on n’endosse pas la couronne, on risque de mourir à soi-même et de passer sa vie en exil. Le royaume du Tartare ou les Limbes ne sont pas tout à fait le lieu idéal pour une Croisière à durée indéterminée

Si on ne change pas, si on n’endosse pas la couronne, on risque de mourir à soi-même et de passer sa vie en exil…

SOLITUDE FACE A LA MER

7 JANVIER 2020

« Women need solitude in order to find again the true essence of themselves » Anne Morrow Lindbergh

1er janvier. 0H01. Temps des résolutions.

Vos oreilles ont-elles bourdonné de « Bonne année ! » ? « Alors tes résolutions 2020 » ? Vous affichez un sourire béat, vous serrez les dents pour attraper quelques désirs enfouis, pas trop égoïstes, pas trop idéalistes, pas trop banals et vous marmonnez « je voudrais… je voudrais… partir en voyage… acheter une maison… avoir une promotion… faire du saut à l’élastique… perdre du poids… faire plus de sport… me vouer à une cause humanitaire… trouver l’amour, le grand, le vrai… je voudrais… »

S’en suit l’interminable liste de « goals » ou buts et la conviction que cette année est la nôtre, celle où tout devient possible, car les astres seront sans aucun doute en notre faveur ! Autrefois, on griffonnait ses buts dans le coin d’un vieux cahier qu’on rangeait sous le sommier pour bien vite oublier qu’on s’était promis d’arrêter le chocolat. Aujourd’hui l’ère est à l’esprit communautaire. Quelques heures après avoir dressé la rétrospective FB des douze derniers mois, on se lance dans le selfie fever et la liste de courses personnalisée. Alors pas question d’oublier ses buts cette année ! Vos 600 amis virtuels sauront bien vous le rappeler…

Pourquoi s’atteler à cette maudite liste ?

Par tradition ? Par enthousiasme frénétique ? Par peur d’un silence douteux sur la plateforme tournante du net ? Ne serait-il pas préférable de se fixer un but à la fois, semaine après semaine, mois après mois, nous fiant uniquement à notre voix intérieure ? Il est rare que la vie rentre dans une liste toute faite et encore plus rare que notre année se déroule telle que nous l’avons imaginée en janvier.

Il n’y a pas de plus belles résolutions que celle d’accepter le changement et ses cadeaux déposés sur la plage et charriés par la marée de la vie. Plonger dans les eaux profondes jusqu’à mi-cuisses abandonnant la rive familière, puis nager et nager vers les Îles sous le vent. Il faut bien plus de courage pour ajuster les voiles que pour s’infliger une liste de bonne conduite censée corriger tous nos retards et écarts.

Il me semble que la liste des résolutions est parfois notre liste de cadeaux envoyée trop tard au Père Noël. On a enchaîné le Black Friday, les promotions de Noël et on s’achemine à toute bringue vers les soldes d’Hiver. Sept jours après avoir proclamé nos buts à la face du monde, nous sombrons dans les achats compulsifs qui nous consolent de nos échecs et plus généralement de notre procrastination endémique freinant la moindre tentative d’envisager le but n°1. Faute d’action concrète vers un but encore impalpable, on achète, on accumule les objets, les vêtements, les chaussures. Essayer nous donne l’illusion de devenir. Acheter nous donne l’illusion de contrôler. Posséder nous donne l’illusion de nous remplir. Et quand le produit devient trop familier, il ne peut plus dissimuler le vide qui nous ronge, il faut alors le remplacer, le dupliquer, acheter encore et encore.

La société de consommation exploite nos gouffres intérieurs et troque nos désirs profonds contre des envies futiles. Coupés de la Création qui seule peut régénérer l’âme humaine, nous nous contentons de batteries externes éternellement vides et défaillantes. Je suis sûre que tout comme moi vous avez déjà senti cette insatisfaction latente jamais résorbée et vous aussi, vous avez bricolé pour déraciner ce mal de l’âme.

La société de consommation exploite nos gouffres intérieurs et troque nos désirs profonds contre des envies futiles.

On imagine toutes sortes de placebo : le parfum Lancôme de Julia Roberts, la robe Gucci d’Amal Clooney, le sac à main Vuitton de Céline Dion et le pendentif Swarovski de Miranda Kerr. L’objet nous fait rêver à la vie que d’autres tellement plus connus et tellement plus fortunés ont ; quant à eux, l’objet porté le temps d’un flash et d’un sourire cache leurs démons.

Cette année 2020, je suis retournée à la source… J’ai pris ma voiture, roulé pendant deux délicieuses heures et rejoint la côte. Tout était silencieux et pur. Aucun touriste, aucun surfer, des locaux et quelques « paumés » comme moi qui venaient chercher la paix du grand large.

La marée était basse, les bouchots se dressaient face au couchant, invariables depuis l’été, depuis des années. Droits dans leurs bottes de glaise, les bouchots regardent toujours vers l’horizon, jamais vers la plage et ses dunes, ils cherchent la lumière du soleil, ils respirent le temps que la marée remonte et qu’ils soient à nouveau submergés dans un bain salé et ce, pour plusieurs heures.

J’étais exactement comme les bouchots cet après-midi de janvier. J’ai cessé de regarder en arrière, j’ai ôté mes baskets, posé mon sac-à-dos et j’ai traversé des rangées et des rangées de bouchots déjà secs sous l’effet du vent du Nord. J’ai posé mes mains sur ces grands pieux enfantés par Neptune pour me dresser, j’ai appuyé mon front contre les coques encore fermées, j’ai respiré l’air iodé et j’ai arrêté le temps.

Les mensonges, l’artificialité et l’anxiété que génèrent notre monde ont quitté mon corps, emportés par les vagues douces et cadensées et en échange, mes pieds ont absorbé la vie. La vie cachée de l’Ancien Monde, quand l’Homme était relié à la Création dans son écrin de verdure communément appelé « Jardin »…

Pourquoi l’Homme est-il parti ? Pourquoi ? ai-je demandé à la Mer. Quelle folie l’a poussé hors du Jardin luxuriant, divin où tout le bonheur était à portée de main ? C’est alors que j’ai remarqué les empreintes fraîches des goélands dans le sable humide. Eux aussi ont accepté de perdre l’Eden pour toujours, du moins pour quelques siècles.

« Comment se fait-il… que la chose la plus difficile au monde soit de convaincre un oiseau qu’il est libre et qu’il peut s’en convaincre aisément s’il consacre une partie de son temps à s’y exercer ? » s’exclame Jonathan Livingstone le goéland.

Les goélands ne nous voient qu’en modèles réduits, en pointillés, en taches insignifiantes. Comment pourraient-ils se croire menacés par nos gros sabots ? La clef de leur bonheur, c’est qu’ils naissent en se sachant libres, ils naissent entre le ciel et la terre et ne comptent pas redescendre aussitôt.

« Nous sommes libres d’aller où bon nous semble et d’être ce que nous sommes » ajoute Jonathan Livingstone.

J’ai regardé, ébouie, ces oiseaux de mer chatouillant le couchant et j’ai compris que moi aussi je suis entre les deux. Née dans ce monde, bien souvent enfoncée dans le sable jusqu’aux genoux, j’aspire au divin et à une réalité invisible à l’oeil nu. Je suis persuadée qu’il y a tellement plus que cette lumière artificielle qui nous fait croître de travers comme les plants de basilics dans les galeries souterraines de Naples. Il existe une lumière pure faite sur mesure pour notre âme affamée et repue des néons détraqués de nos fourmilières suréquipées.

Etourdie par tant de clarté, je me suis assise sur le banc de fortune qui abritait d’autres moules endormies. J’ai fermé les yeux longtemps, j’ai pleuré aussi d’être si faible face à tel déchaînement du destin qui avait reflué récemment devant ma porte. On se demande pourquoi de vieilles blessures se réouvrent brutalement, pourquoi « tous nos vieux ennemis », comme dirait Cyrano, se liguent pour nous barrer la route alors qu’on commence à peine à voler.

Nous avons tous connu nos heures sombres, le corps recroquevillé et le front collé contre le fond de la baignoire, nous avons tous vomi notre douleur et maudit la vie parfois si injuste, nous avons craint de ne pas passer la nuit, d’être absorbés par nos flots de larmes amères et de ne plus jamais nous relever. C’est alors que nous avons trouvé l’entre-deux, la lumière originelle et le vent de l’Est assez fort pour nous porter.

« La seule différence est qu’ils ont commencé à comprendre ce qu’ils sont vraiment et […] à mettre en œuvre les moyens que la Nature leur a accordés » lance Jonathan Livingstone.

Mais oui ! Bien sûr Jonathan ! Je comprends enfin…

Pourquoi « tous nos vieux ennemis » cesseraient-ils brutalement de nous retenir par la cheville ? Nous avons creusé et creusé pour sortir nos pieds de la fourmilière, nous courons hors d’haleine sur la plage, nous nous roulons dans les vagues avec frénésie et puis nous commençons à nous éloigner, notre talon rebondit sur la vague et hop ! On nous attrape !

« Voyons, reviens ! Il y a encore des galeries à consolider. Tiens, voici ta lampe frontale ! N’y va pas ! Tu vas te perdre et nous ne serons pas là pour te sauver. Nous avons besoin de toi, tu travailles dix fois plus vite que toute la colonie réunie et tu sais toujours là où il faut aller. »

La libération vaut bien quelques larmes. Il est probable que si on ne nous retenait pas une dernière fois par le talon, nous n’aurions jamais la force nécessaire pour rebondir dans l’immensité vierge et gonfler nos voiles à peine dépliées. Remercions « tous nos vieux ennemis », qui nous attendent encore sur les dunes, de nous avoir précipités dans cet entre-deux délicieux où la lumière abonde et révèle tout.

« Alors tes résolutions ? »

Je retourne à la source de toutes choses, à mon Eden encore invisible, à ma plage immaculée, au soleil de janvier trop longtemps caché derrière les nuages. Je nourris les coques de mes larmes salées, je lave mes pieds sur le rivage, je recueille la vie dans mon sein et je regarde en arrière une dernière fois pour découvrir mes ailes d’Albatros qui m’empêchaient, jadis, de marcher…

Je retourne à la source de toutes choses, à mon Eden encore invisible, à ma plage immaculée… LISE

Le Temps du Silence

13 DÉCEMBRE 2019

« Elle poursuivit comme si personne ne manquait. Comme si le calme était revenu dans son âme… »

Alice FERNEY, L’Élégance des veuves (1995)

Les femmes, les hommes, les enfants du siècle passé ont cultivé le Silence. Certes, ils ont traversé des guerres mondiales, le chaos politique, l’insécurité économique, mais ils vous en disent peu ou pas. Nos grands-parents et leurs parents ne se plaignaient jamais, ne se révoltaient même pas à l’idée d’avoir failli tout perdre, et peut-être perdu, et ce stoïcisme est si frappant qu’on se demande s’ils n’étaient pas perdus quelque part sur un coin de la banquise de l’Antarctique pendant que les troupes ennemies défilaient dans Paris.

Le danger était partout et le monde a changé si vite et si brutalement chaque décennie du XXe siècle qu’il n’est pas imaginable que nos ancêtres aient supporté l’incertitude, la violence et la mort sans sourciller, sans aucun dommage émotionnel et psychologique.

Adèle Bloch Bauer et son mari

Nous qui assistons à un déballage quotidien et malaisant des émotions de notre prochain sur les réseaux sociaux ne pouvons comprendre le Temps du Silence. Depuis l’assassinat de Kennedy, la mort de Diana, nous ne sommes que déballage émotionnel, larmes, effusions. Nous ne semblons jamais guérir de nos traumatismes, nous claquons un argent fou chez les psychologues, hypnotiseurs et psychanalystes (loin de moi l’idée de remettre en cause les compétences de ces professionnels) pour parler, déballer, sangloter…

Je m’interroge simplement : comment avons-nous pu passer du Silence pieux et des yeux secs aux Thérapies assourdissantes que nous faisons encore et encore avec nous-mêmes, c’est-à-dire sur notre mur, dans notre story, assistés par nos compatissants followers et accompagnés d’un torrent de larmes ?

Avons-nous trop caché et trop contenu ? Notre corps hérité de nos ancêtres se venge-t-il de toutes les larmes salées qui ont été refoulées ? Ceux qui sont morts appuient-ils leur front contre le nôtre dans l’Invisible de leur dimension nous suppliant de pleurer tout ce qu’ils se sont interdits ?

Certains avanceraient que la génération des Millennials montre une faible capacité à supporter les épreuves de la vie, les retards, les insatisfactions. Ils vivent dans l’instant, le monde virtuel, l’expression sans filtre de soi, les selfies à outrance et les cadeaux compensatoires des parents qui n’ont plus le temps de les voir grandir. Je crois qu’ils parlent beaucoup et montrent beaucoup d’eux-mêmes parce qu’aucune génération n’a jamais été aussi seule et mal aimée. De fait, ils ne savent pas trouver les mots justes et mesurés pour dire qui ils sont et ce qu’ils ressentent. Ils s’expriment, certes, mais sont bien incapables d’analyser leur dire et leur malaise.

Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Pour peu que leurs parents étaient très occupés, très au travail, très absents et très collés à leur écran, quel qu’il soit, personne ne leur a appris le Langage. Cela me rappelle deux couples attendant leur commande, assis nonchalamment dans le MacDonald. Je ne suis pas loin et j’observe « en double » la même scène. Le père est penché sur son Iphone, littéralement absorbé par l’écran lumineux, la mère sur le sien, ou bien s’agitant au comptoir, l’enfant dans la poussette gazouille, gémit, s’exprime, veut communiquer, mais personne ne lui répond, ou bien on lui aboie dessus.

Puis l’enfant grandit, il pleure encore, ce sont des caprices, des plaies non identifiées, une trop grande solitude, mais ses parents le croient en sécurité dans sa chambre où le monde et ses prédateurs rentrent et sortent par l’écran de son téléphone, de son ordinateur, de sa tablette. Il est ultra « connecté », il a bien retenu sa leçon, mais il est incapable de dire qui il est et ce qu’il ressent véritablement. Alors pour oublier ce grand vide dans lequel il perd pied, il publie beaucoup, il like beaucoup, il a besoin de dire qu’il aime les autres et de lire qu’on le suit et qu’on l’aime, que son existence ne passe pas inaperçue aux yeux des autres, 600 amis virtuels toujours connectés tout aussi déboussolés que lui…

C’est alors que le thérapeute intervient. Trouble du comportement, insomnies, alimentation chaotique, phobie scolaire, instinct de persécution, violence dans la Cour de récréation, hyperactivité, dys-quelque chose… On va le faire parler et l’écouter, on va lui apprendre la communication saine, on va essayer de le « stabiliser » et d’en faire un adulte pas trop amoché.

Notre société a ouvert la boîte de Pandore de l’Ego. Le Temps du Silence est bien révolu et les anti-dépresseurs fonctionnent à plein régime. Pourquoi ? Nous ne subissons aucune arrestation, aucune guerre des tranchées, aucun couvre-feu, aucune déportation et pourtant, nulle génération n’a été plus malade que la nôtre.

Vous objecterez : « Oui, mais avant, on ne le disait pas, on n’en parlait pas, on vivait avec… » Je vous l’accorde. Pas encore bombardés par les fictions hollywoodiennes éprises de couples parfaits et de l’amour qui triomphe toujours, se consomme avec le premier venu, se renouvelle sans cesse et justifie toutes les trahisons et pulsions égoïstes, nos ancêtres savaient très tôt que la vie est juxtaposée à la mort et que les quelques joies sont « très vite effacées par d’inoubliables chagrins » (Marcel Pagnol). Vous lisiez cette sagesse des Anciens dans le couffin vide de votre plus jeune frère qui n’avait pas survécu à sa première semaine sur terre, sur la médaille tachée de votre père mort au front en quatorze, à la clôture du champ désormais interdit vendu au rabais par votre mère, veuve à vingt ans. On vous avait pétri dans cette sagesse du « rien ne dure jamais » et la souffrance était ainsi votre héritage, votre dot, sans que jamais on n’en parle.

Maria Altmann devant le portrait de sa tante Adèle.

On ne savait pas parler de la vie, on ne pouvait que la vivre et la traîner dans les plis de sa robe, de sa chemise, robe et chemise cent fois reprisées et à jamais portées. On vivait par imitation, sans se plaindre, sans formuler la moindre frustration, à moins de passer pour une originale, une fragile. On vivait trop content de ne pas être mort prématurément et on taisait ce fourmillement intérieur qui pourrait bien encombrer le corps tout entier tendu dans les gros travaux, la moisson, l’élevage des bêtes, la mine, l’usine, l’enfantement périlleux…

« Dis, grand-mère, comment ta mère, comment ta belle-mère ont supporté de perdre leur mari à la guerre, leur enfant à la naissance ? Qu’est-ce qu’elles ressentaient ? Ont-elles pleuré ? Ont-elles surmonté leurs blessures ? Que disait-on d’elles au village ? Avaient-elles le corps abimé par la vie ? »

Rien, elle ne sait rien. « Tu sais, on ne parlait pas de ces choses-là. Elle est morte à quarante ans et personne n’en a jamais parlé. »

Rien, je ne sais rien. Ces visages à jamais voilés, à peine reconnaissables dans le coin d’une vieille photo prise de très loin. Un regard indéchiffrable et impassible, des rides, certes, mais c’est un parchemin illisible.

Je ne sais rien de ce Temps du Silence. Ces femmes n’ont rien écrit et rien dit. Leur vie est passée comme un rêve. Leur souffrance reste à jamais cachée dans leurs entrailles. Petits bouts de femmes jamais courbés, jamais désespérés, jamais inoccupés. Il est probable que la fatigue ne s’est fait sentir qu’au moment de partir, la main sur le comptoir et les yeux hagards, sans rien à dire, sans blessure à confesser, sans regret, peut-être soulagées d’avoir atteint le port où l’âme pourrait enfin se déplier et s’étendre dans la douce chaleur d’un été immobile.

J’oserais vous dire que je porte ces petits bouts de femmes en moi, sans le savoir, sans identifier ce qui vient d’elles et ce qui est de moi, ce que la vie nous a dédié et ce qui nous rapproche. Je ne pourrais même pas vous dire ce qui les rappelle dans mes traits et ma silhouette. Mais je serais tentée de penser qu’elles m’ont soufflé sur le berceau cette résilience à toute épreuve qui m’incite à « poursuivre comme si personne ne manquait, comme si le calme était revenu dans mon âme ». Alors quand j’éclate en sanglots et ris aux larmes, c’est mon cadeau à ces petits bouts de femmes, ce trop plein d’émotions qu’elles ont emportées prématurément avec elles, ce lien du sang qui n’est autre que l’onde de la joie et de la souffrance qui nous réunit.

Enfin, je me rappelle ce Temps du Silence et j’essaie de le retrouver quelquefois. Je m’exile, loin de mon univers connecté, je pars seule dans cette brèche imperceptible de l’Autrefois. Je fais silence, je vide mon esprit, les pieds clapotant à la surface d’une eau vierge et très douce et dans mon silence, je les entends, mes petits bouts de femmes, je les retrouve et nous parlons de tout ce dont seules les femmes ont le secret, de l’amour, de la vie, des larmes, des joies fragiles, du nourrisson chaud contre la poitrine, de l’homme insaisissable et si nécessaire. Lise note alors tout ce que ces petits bouts de femmes lui disent et elles ont beaucoup à dire, croyez-moi !

ALTITUDE

4 décembre 2019

« Women need solitude in order to find again the true essence of themselves »

Anne MORROW LINDBERGH

Chères lectrices, chères amies,

J’ai pensé à vous aujourd’hui…

J’ai gravi une butte dominant une très vieille forêt, elle-même coupée en deux par un large sillon étouffé sous la brume d’une fin d’après-midi glaciale.

J’étais seule, enveloppée dans mon large manteau et le nez collé à mon fidèle ami, mon cher Canon, qui semble toujours voir le monde un peu mieux que moi, un peu plus que moi.

Inévitablement, j’enferme mes visions dans sa lentille et son objectif voyeur et je continue d’avancer. J’ai pris de la hauteur pour me pencher sur la ligne d’horizon et la cime des arbres. Le tapage de la ville, le ronronnement des voitures, les courses affairées de Noël ont bien vite reculé derrière le brouillard humide et j’ai fini par être coupée du monde.

Adossée à la croix signalant le carrefour des chemins, j’ai pensé à vous, j’ai pensé à la force des femmes et aux voix tapageuses qui essaient tant bien que mal de les embarquer sur des sentiers inconnus, perdus, stériles.

J’étais privilégiée d’avoir pu m’échapper de la frénésie des villes. Parfois, il suffit d’une butte, d’une colline, d’une montagne pour élever notre pensée et mieux absorber ainsi l’amour de l’Univers.

On dit que Noël fête l’amour, la renaissance, l’espoir et pourtant, cette période est devenue une liste interminable d’achats en tous genres : cadeaux, nourriture, décorations. Une période troublante et éreintante pour les femmes perfectionnistes persuadées de ne jamais faire assez, jamais donner assez, jamais être assez.

Pourriez-vous abandonner votre chariot et me rejoindre sur la colline ?

On ne peut rien donner quand on est soi-même vidé de tout. Notre siècle a tordu l’amour véritable en gages de consommation. On est passé de l’orange du Père Noël à la tablette ou console dernier cri payée à crédit par les « bons » parents.

Acheter est-il le signe d’un amour exemplaire et inattaquable ?

Quel est le véritable sens de « donner » ?

On ne peut rien donner quand on est soi-même vidé de tout.

Quand je contemple les créations de la Terre, celles-ci ne me demandent rien en retour, aucun avis, aucun like, aucune obole. Elle se remplissent de ma respiration profonde, de mon émerveillement, des clichés que je leur dérobe secrètement et rien de plus. Nous nous toisons depuis trente années et nous en sommes arrivées à nous respecter mutuellement comme êtres vivants, matière organique, esprits libres.

Ne voyez-vous pas, chères amies, que le monde des hommes a placé un écran invisible entre nous et la Création ?

Cela me rappelle les aquariums. Le visage collé contre l’épaisse vitre, je désire rentrer dans l’élément liquide, mais tout ce qu’on me donne c’est l’impression d’évoluer parmi les poissons, requins, raies, tortues de mer. Ils tournent en rond et moi aussi et je sors de ce cirque maritime sans rien savoir d’eux et eux, sans rien savoir de moi. Je suis dépitée, mais les autres sont satisfaits d’avoir pris un selfie avec le premier requin qui a bien voulu faire un tour gratis.

Notre culture s’est amourachée du FAKE. Tout est illusion et coquille vide, tout est cassable et remplaçable, parce que nous avons délaissé le vrai pour la quantité et les prix cassés, en d’autres termes, le made in China. Seulement voilà, nous sommes arrivés à un point où les produits de consommation ne sont pas les seuls repris, échangés et remboursés trois fois, nos relations aussi.

Génération twitter et zapping, nous estimons qu’une relation humaine doit avoir une date de début et de fin, que l’autre sert nos appétits et pourquoi pas, devient un faire-valoir. Dans cette vaste farce en quatre dimensions, nous pédalons sans arrêt dans notre cage à hamsters jusqu’à ce qu’une tragédie de la vie nous expulse loin, derrière la vitre, sur l’herbe mouillée, dont nous avions oublié l’odeur.

Tout est illusion et coquille vide, tout est cassable et remplaçable, parce que nous avons délaissé le vrai pour la quantité et les prix cassés.

Assommés par notre chute brutale et inattendue, nous commençons à nous dissoudre dans ce vide qui a constitué notre existence toutes ces années. On nous propose alors, avec compassion ou pitié, d’endormir ces émotions négatives puissantes à coup de Xanax, espérant soit nous laisser à terre un temps, soit nous abrutir pour que nous acceptions de retourner dans notre roue à hamsters sans broncher.

Privés de notre vie sensorielle et de nos sombres pensées, nous nous croyons guéris de notre mal (que personne n’a osé ou su nommer), mais nous nous cognons un peu plus le front dans l’aquarium étouffant du monde des hommes. Change de travail, de compagnon, d’enfants, d’appartement, de vie et tout rentrera dans l’ordre !

Illusion, mensonge, graal introuvable qui nous fait courir derrière la locomotive et tout recommencer à l’identique dans le premier wagon où nous nous hissons. Parce que tout semble être du bas de gamme, nous finissons par tout rendre au comptoir de la vie, nous soldons tous nos crédits, rompons avec nos fake friends, fake lovers, fake co-workers et débarquons dans un ashram en Inde pour apprendre à méditer.

Tobias Menzies alias Prince Philip exprime brillamment cette « midlife crisis » dans The Crown, saison 3:

« There have been more of it lately… compulsive overexercising, an inability to find calm, or satisfaction, or fulfillment. And when you look all these symptoms, they all suggest, I’m slap bang in the middle of a… I can’t even say what kind of crisis. You look in all the usual places, resort to all the usual things to try and make yourself feel better. Something was amiss… Faith. I’ve lost it. And without it, what is there ?

The loneliness and emptiness and anticlimax of going all that way to the moon to find nothing, but haunting desolation, ghostly silence, gloom. That is was faithlessness is. As opposed to finding wonder, ecstasy, the miracle of divine creation, God’s design and purpose. What am I trying to say ?

I am trying to say that the solution to our problems, I think, is not in the ingenuity of the rocket, or the science or the technology, or even the bravery. No the answer is in here, or here, or wherever it is that Faith resides. »

« You look in all the usual places, resort to all the usual things to try and make yourself feel better. Something was amiss… » Prince Philip

Chères amies, la véritable clef du bonheur est ici, quelque part dans notre âme ; toute chiffonnée, repliée dans un coin, oubliée, se tient notre foi. Elle est fragile, ne tient pas à grand chose, mais sans elle, nous étouffons pour de bon. La société de consommation maltraite la foi et la bannit de notre vie ; notre société nous promet que si nous dépensons tout notre sou pour tel gadget, tel vêtement, telle voiture, telle maison, nous serons comblées et en sécurité. En réalité, les achats compulsifs créent le manque, l’irritabilité, la dépendance et les dettes dans un gaz hilarant de plaisirs charnels qui ne peuvent durer.

Je vous supplie donc de pousser la vitre de cet univers en carton, de gravir votre butte et de chercher la foi en cette période de Noël. Là réside la seule et durable paix que le monde des hommes a remplacé par la frénésie. Vous n’avez pas besoin de tout plaquer et de passer une année dans un ashram pour trouver la foi. Elle est déjà en vous, mais faible comme un nourrisson, elle ne sait pas encore tenir debout toute seule. Nourrissez-la de cet amour gratuit et pur de l’Univers et elle vous portera vers de plus hautes montagnes, dissimulées au reste du monde.

Elle est déjà en vous, mais faible comme un nourrisson, elle ne sait pas encore tenir debout toute seule.

Et parce que je suis portée par ma vieille foi, je vous supplie de tendre la main à celles qui sont perdues, errant sur des routes étranges. Ces sœurs qui se croient déjà mortes, parce qu’elles ne savent plus qui elles sont, parce qu’on a volé leur dignité, piétiné leur tendresse et exploité leur foi. Ces femmes muettes ont désappris leur langage, elles ont donc besoin de votre voix et de la mienne. Starry, starry night, ma bouteille à la mer, peut être leur planche de salut, à condition qu’il leur parvienne rapidement. Ne tardez pas, offrez-leur cette lueur dans la nuit qui les habite. Cela pourrait être votre plus beau don de Noël…

Bien à vous,

Lise

LIENS:

https://livre.fnac.com/a13681093/Lise-Paty-Starry-starry-night

https://www.cultura.com/starry-starry-night-9791032630464.html

Unrequited love…

2 décembre 2019

« But about the rest of us ? What about our stories ? Those of us who fall in love alone ? We are the victims of the one-sided affair. We are the curse of the loved ones, we are the unloved ones, the walking wounded, the handicapped without the advantage of a great parking space ! Yes you are looking at one such individual… » Iris Simpkins, The Holiday.

Il faut bien dire que quand Kate Winslet ouvre la comédie de Nancy Meyers sur ces paroles sans prétention, Mesdames et moi-même, Lise, nous sommes scotchées sur notre canapé. Ce film-là, je ne risque pas de le mettre à la ben à ordure en moins de 50 secondes ! Ça y est ! On parle enfin de vous, de moi, des « unloved ones » et pas des autres à qui tout semble réussir : le travail, l’éducation des enfants, le blog, les photos, instagram, l’amour, l’amour, l’amour…

Iris, c’est moi, ça a été moi, toutes ces années ! Oui, je peux bien le dire maintenant, je peux me retourner et considérer le temps perdu à essayer d’être aimée, d’être indispensable, d’être celle qui donne tout ce qu’on ne lui a jamais donné, qui est tout ce qu’elle voudrait qu’on soit pour elle.

Alors comme Iris, j’en ai préparé des cadeaux, j’en ai mijoté des idées plus brillantes les unes que les autres pour trouver ce qui lui correspondrait exactement, ce qu’il attendait probablement, sans même le savoir, ce qui le définissait, ce qui le rattacherait à un souvenir commun dont j’étais bien la seule à me souvenir.

Et lui ? Bien sûr, il avait un cadeau, mais zut ! Il était resté dans la voiture ! Zut ! Il n’avait pas eu le temps ! Zut ! Je l’avais devancé ! Mais oui, bien sûr, il y avait pensé ! Comment pourrais-je en douter ? Comment pourrais-je être la seule à creuser mes nuits à la recherche du présent parfait, inattendu, sublime ? Puis à fouiller toutes les librairies du boulevard St Michel, bref, à remuer ciel et terre pour renifler, acheter, dédicacer, empaqueter l’élu que je porterais ensuite sur mon cœur jusqu’à lui… Zut ! Le sien est resté sur la banquette arrière !

Le temps perdu à essayer d’être aimée, d’être indispensable, d’être celle qui donne tout ce qu’on ne lui a jamais donné, qui est tout ce qu’elle voudrait qu’on soit pour elle…

JASPER : It’s a 1st edition ! Where did you find it ?

IRIS : Buried in that little place we found in Covent Garden that time.

JASPER : Why are you so great ?

Alors voilà ! Il vous dit que vous êtes merveilleuse, une perle rare, délicieuse d’attentions et de fidélité, attentive aux détails que d’autres ne voient même pas et puis, vous apprenez qu’il vient de se fiancer à une autre ! What’s the matter ? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?

Je lis son moindre froncement de sourcil, je connais le plus petit grain de beauté sur son visage, je devine ses besoins avant même qu’il n’en ait conscience, je vois ses défauts et je l’aime quand même, il me plante, il m’oublie, il me trahit, et je l’aime toujours. Mais c’est l’autre meuf insensible, autocentrée, autoritaire, au rire d’oie qu’il préfère ?!

Par pitié, pincez-moi, réveillez-moi, c’est une grosse plaisanterie, je me suis trompée de vie, d’histoire, de planète, que sais-je ?

Eh oui, mesdames ! Vous connaissez ce scénario… C’est bien le monde réel, c’est bien vous, amoureuse seule, et c’est bien lui, gros égoïste aimé, chassé et toujours en chasse.

J’ai observé deux écoles de pensée.

Il y a celles qui vous disent : si tu lui fais de bons petits plats, si tu souris, si tu te brushing, te maquilles, fais du sport matin, midi et soir, briques ton appart du sol au plafond, il ne pourra pas te résister. C’est réglé en un mois, crois-moi !

(J’ai le regret de vous dire que c’est la vieille école : la femme est la geisha de l’homme, toujours performante, toujours aimante, toujours pimpante. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais fatiguée, jamais énervée, jamais frustrée.)

A ce rythme-là, il va vous adopter et il y gagnera un service sans larme, sans grève, sans arrêt maladie, sans désertion. Pouah ! Quel enfer !

La deuxième école est plus radicale : il ne t’a pas aimée, il ne t’a pas comblée, il ne t’a pas regardée. T’en fous ! On peut vivre sans un homme ! Bosse, bosse, bosse et tu ne vivras jamais aux crochets du mâle alpha. Ne fais jamais confiance à l’homme, ne baisse jamais la garde, neutralise-le ! Bon à ce rythme, on va toutes finir dans le GIGN pour traquer et abattre le mâle faible… Sauf que ça, c’est tout sauf la Femme !

Je sais, on a bien envie de s’endurcir parfois. On a trop souffert et on se dit : « plus jamais ça ! ». Malgré toutes nos plantades, on peut être sûres d’une chose, on aime, donc on est en vie. Lise vous dira que vous n’êtes pas obligées de reproduire à l’infini le même schéma désastreux :

  • je suis toujours attirée par des hommes insensibles ;
  • je m’entiche de ce pauvre nase ;
  • je n’en dors plus ;
  • je refais son portrait aux contours des mes vieux fantasmes ;
  • je lui donne tout ;
  • je me perds en lui, car je suis « the permeable membrane » dont parle Elizabeth Gilbert : « If I love you, you can have everything. If I love you, I will carry for you all your pain, I will assume for you all your debts, I will protect you from your own insecurity. » ;
  • je suis rejetée ou trahie ou bien je l’ai toujours été, mais une preuve manifeste me claque en pleine figure ;
  • je m’enferme pour pleurer toutes les larmes de mon corps (qui a souffert de tous ces régimes et exercices pour lui plaire) ;
  • je jure de ne plus jamais me faire embobiner jusqu’à ce que je rencontre un autre gus égoïste qui m’aimante parce qu’il me rappelle l’autre et tout ce que je ne suis pas « until I get so exhausted and depleted that the only way I can recover my energy is by becoming infatuated with someone else » (E. Gilbert, Eat, Pray, Love)

Je me perds en lui, car je suis « the permeable membrane »

Comment en sortir, les filles ? Peut-on seulement en sortir ?

La réponse est OUI, OUI et OUI !!! Vous êtes débordantes d’énergie et de ressources, comme Iris, mais vous dépensez tout pour des causes perdues, convaincues que vous ne méritez rien de mieux, que c’est déjà trop d’honneur qu’on daigne vous regarder et vous inviter, que c’est peut-être trop tard…

« And after all that, however long all that may be, you’ll go somewhere new and you met people who make you feel worthwhile again. And little pieces of your soul will finally come back. And all that fuzzy stuff, those years of your life that you wasted, that will eventually begin to fade… » Iris Simpkins

Un jour, on m’a dit : « Trouve-toi un nouveau petit ami, sors, et tu finiras par oublier ton ex, par remplacer tous ces mauvais souvenirs, tous ces rêves éteints par de nouveaux… »

Les filles, nous sommes d’accord, c’est le pire conseil qu’on puisse nous donner ! Oui, dans un film de 90 minutes, l’héroïne a le temps de souffrir, de « recover », de trouver le mec parfait et de l’épouser avant le générique, mais dans la vraie vie, ce n’est pas aussi simple, pas aussi instantané. Nous sommes faites de chair et de sang, il nous faut tout l’amour de l’Univers pour guérir et nous transformer en notre vrai Moi, celui qu’on a toujours craint de découvrir aux hommes, celui qu’on a oublié et masqué sous nos blessures pour le rendre moins encombrant.

La vie peut terriblement ressembler à ce spectacle de fin d’année qu’on préparait tout le mois de juin sous les ordres de la maîtresse. On nous apprenait la chorégraphie, on nous briefait, on nous coiffait, on nous maquillait, on nous rangeait deux par deux, on nous plaquait au fond de la scène (vivant et stoïque décor). La musique commençait et prise de vertige, j’imaginais ce qui se passerait si j’osais me lancer sur la piste, danser seule, chanter, hurler à tous les parents ma fièvre de vivre. Je chassais alors ce songe révolutionnaire prise de palpitations et de sueurs froides.

Coupable, étrange, je glisse alors mon masque, comme le difforme Gwynplaine de L’homme qui rit, persuadée que personne ne verra ma grimace sous mon sourire béat, je danse maladroitement pour ne pas être trop sublime, je suis les autres filles type bibliothèque rose persuadée qu’elles ont le rythme parce qu’on les a mises en première ligne, aveugle sous les projecteurs, je suis l’automate, la copie qu’on attend, ni brillante, ni médiocre, dans la moyenne…

Je suis l’automate, la copie qu’on attend, ni brillante, ni médiocre, dans la moyenne…

C’est parce que nous nous sommes perdues toutes ces années que nous enfouissons notre visage dans les bras de l’homme qui nous paraît socialement le plus fort, le plus aimé, le plus sûr de lui. Nous sommes son satellite, parce qu’il est en première ligne. Nous aimons cette partie de notre âme qui hurle dans le noir et que nous croyons, à tort, percevoir dans les gesticulations de cet homme inatteignable. Nous perdons des années à graviter, alors que nous pourrions occuper toute la scène.

Je crois, cependant, que cette chorégraphie à l’aveugle est nécessaire. A force de cercles concentriques, nous nous rapprochons de notre centre. Nos chevilles se fortifient et nous remplaçons la musique des autres par la nôtre. La petite fille que j’étais qui parlait fort pour se faire entendre, qui traversait sans vergogne la scène pour réclamer les derniers applaudissements que les autres enfants lui avaient volés, qui chantait à tue-tête, qui voyait dans le creux des nuages et dans ses rêves des amis imaginaires bienveillants renaît de ses cendres…

Je danse comme je veux et quand je veux, avec ou sans public, sans masque, sans fard, acclamée ou ignorée. Pour ce qui est des Fâcheux, je ne cache plus mes grimaces sous un masque de sainteté. Je leur claque la porte au nez comme Iris, je leur dis leurs quatre vérités et je m’en vais.

C’est dans le silence de mon âme et de l’Univers que j’ai senti mon masque écrasé contre mon nez. Je l’ai décollé petit à petit, avec soin, avec soin et méthode. Puis j’ai fait mon deuil, pas de lui, mais de qui j’étais ou plutôt de qui j’avais accepté d’être pour faire plaisir à tout le monde. J’ai regardé la mer inondant l’horizon et j’y ai vu la vie, la vie qui continue, qui trace son chemin et qui rejette ses mues sur le rivage. Mon masque a voltigé dans les airs et s’est brisé contre les rochers. Gwynplaine de l’amour, j’ai aimé ma grimace et elle est devenue mon sourire…

Copyright@lisepaty

Mon masque a voltigé dans les airs et s’est brisé contre les rochers. Gwynplaine de l’amour, j’ai aimé ma grimace et elle est devenue mon sourire…

« JE VEUX ÊTRE UN DE CES MOMENTS »

29 octobre 2019

Copyright@lisepaty

Qui n’a pas été intrigué voire fasciné par la relation de Karen Blixen et de Denys Finch Hatton ?

« Il y a des moments qui valent la peine. Mais il faut en payer le prix. Et je veux être un de ces moments. » déclare Meryl Streep, alias Karen à Robert Redford, alias Denys.

Ils s’aiment à n’en pas douter, mais Karen et Denys n’attendent pas la même chose de l’amour, de leur relation, de l’Afrique…

Karen : Vous demandez-vous souvent si je me sens seule ?
Denys : Non, en effet. […] Qu’est-ce qu’un mariage changerait ?
Karen : J’aimerais quelqu’un qui, enfin, m’appartiendrait.
Denys : Non. Détrompez-vous. Karen je vis avec vous parce que j’ai choisi de vivre avec vous. Je ne tiens pas à être accroché à la vie de quelqu’un. Ne me demandez pas cela. Je ne veux pas découvrir un beau jour que ma vie c’est la vie de l’autre. Je veux bien payer le prix pour cela, et me retrouver seul parfois, ou mourir seul s’il le faut. Je trouve cela normal.
Karen : Pas tout à fait. Vous me demandez d’en payer le prix également.
Denys : Non. Je vous laisse le choix. Mais vous n’êtes pas prête à m’accorder le même. Je n’aurai pas plus de tendresse, je ne vous aimerai pas davantage à cause d’un bout de papier.
Karen : Pourquoi votre liberté serait-elle plus importante que la mienne ?
Denys : Erreur. Je ne me suis jamais immiscé dans votre liberté.

Ce dialogue brillamment interprété à la fin du film Out of Africa de Sydney Pollack, retraçant l’autobiographie kenyane de Karen Blixen, révèle toute la complexité de deux individus et de leur relation amoureuse.

Karen a des blessures à panser quand elle rencontre Denys et lui aussi. Ce qui rapproche la danoise cultivée du baroudeur solitaire, c’est l’Afrique, plus précisément, le Kenya. Ils s’aiment dans ces grands espaces arides balayés par des mammiphères fascinants et un vent tout-puissant. Ils s’aiment parce qu’ils sont libres dans le cockpit de Denys dominant les antilopes dans ce que Karen appelle « l’oeil de Dieu ».

Alors Denys demande à Karen d’utiliser son domaine comme point de chute au cours de ses safaris, il arrive, il l’aime, il repart et puis, quelques mois plus tard, il revient… Denys chérit sa liberté plus que Karen et sa vie même. Il est à la fois tendre et insaisissable. Il ne vit pas assez longtemps avec Karen pour qu’elle s’en lasse, ils ne partagent donc ensemble que le meilleur, chacun épargnant à l’autre ses préoccupations bassement matérielles.

Ne pourrait-on considérer cette relation comme idéale ? Aller, venir, répéter le cérémonial de la séparation déchirante et du dernier baiser aux pieds de l’avion ou d’un éléphant, vivre à nouveau les retrouvailles délicieuses et inattendues en rentrant du champ. Ne garder, en somme, que le nectar d’une romance et de son éternel recommencement, sans les contrariétés qui épaississent et tuent la magie des premiers instants.

Pourtant les mois, les années passent et Karen finit par en demander plus à Denys. Elle se sent plus seule qu’autrefois et cette instabilité si étourdissante finit par lui peser. Denys n’est pas là pour se battre avec elle quand il s’agit de sauver la ferme des flammes, il est parti, il est au volant de sa jeep, magnifique d’intrépidité et de force à l’état brute ; il appartient au Kenya, nouvelle espèce rare et sublime au milieu des lions et des éléphants.

Mesdames, nous sommes bien d’accord, ce que nous aimons tant chez Denys, c’est qu’il est un homme, un vrai ! Il a passé l’épreuve de nos rayons X et il faut bien le reconnaître, il est en tête de course ! Il ne vit pas chez papa et maman, il ne passe pas ses nuits devant les écrans des jeux vidéos, il gagne sa vie et ne demande pas d’argent, il entretient sa musculature et son brushing et surtout, il sait comment survivre dans la Nature.

Denys pourrait :

  • vous fournir à la seule force de ses bras du gibier matin, midi et soir – sorry pour les Végétaliennes –
  • faire ronronner la jeep sur la piste infinie,
  • tracer une nouvelle route jusqu’à la tanière des lions,
  • élever l’avion et vous-même au-dessus des nuages
  • monter votre tente,
  • accorder le gramophone à vos pas de danse – danse qu’il maîtrise et guide, bien sûr –
  • et surtout vous écouter à genoux, avec admiration, raconter des histoires que vous inventez en sondant la profondeur de ses yeux.

Ah ! Vous avez décroché de mon article, fermé les yeux et dépeint en vous-mêmes cette vision d’un autre monde. Eh oui, ça nous change du : « Chérie, ça te dit un petit kebab ? une petite ligue des champions ? une petite partie de Fortnite ? »

Ne préférons-nous pas parfois qu’il ne nous promette rien – si ce n’est de revenir de temps en temps – que de s’engager pour nous coller à la peau, nous envahir, nous dilapider, nous agacer encore et encore ?

Alors, moi, Lise, je me pose une question : est-ce qu’il finit par nous agacer parce que la routine rouille tout – le robinet qu’il ne répare jamais, les caresses qu’il finit par réserver exclusivement à son nouvel Iphone 11, la valse de mariage oubliée au fond du placard et enfermée dans le vieux 33 tours rayé et crincrin ? Ou bien nous agace-t-il parce que nous avons mal choisi dès le départ ?

Terrifiée à l’idée de rester seule à jamais, ne l’auriez-vous pas choisi après le chagrin du grand amour, par défaut, par coup de foudre hormonal, pour faire plaisir à tout le monde, portée par la frénésie juvénile d’organiser enfin votre mariage et plus jamais celui des autres copines de lycée ?

Karen lance avec désespoir à Denys : « J’aimerais quelqu’un qui, enfin, m’appartiendrait ». Il n’en faut pas plus pour faire prendre la poudre d’escampette à tous les Indiana Jones, Finch Hatton, Knightley, Thornton, Rochester et Darcy (« Darcy » of course, je n’ai pas pu m’empêcher) de la terre, les vrais hommes quoi…

Il rentre à peine dans votre vie et vous voulez déjà qu’il vous appartienne comme un animal de compagnie, un paratonnerre, un gros ours en peluche qui ne vous laissera pas les bras ballants dans votre immense lit et votre abyssal besoin d’être aimée, écoutée et protégée.

Un gros ours en peluche qui ne vous laissera pas les bras ballants dans votre immense lit et votre abyssal besoin d’être aimée, écoutée et protégée

Je ne fustige pas ce besoin, il est réel, viscéral, coincé dans nos tripes. C’est bien la pompe de toutes nos larmes, le siège de toutes nos frustrations et probablement, une part de notre « malédiction » comme l’a si bien formulé une de mes amies, brillante auteure, Nadège Éros. Elle appelle cela « la malédiction d’Ève » énoncée dans Genèse 3 : 16. « Il dit à la femme: J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. »

Tout un programme, n’est-ce pas ? Je ne prétends pas tout comprendre, mais ce dont je suis sûre c’est que notre ADN contient cette tendance naturelle à attendrir notre cœur pour l’homme. La féminité, c’est la douceur, la tendresse, les antennes émotionnelles nous permettant de sentir les besoins des autres avant les nôtres. Autrement, il n’y aurait aucun enfant sur cette terre, car aucune femme ne supporterait les douleurs d’un deuxième accouchement, le tracas d’un deuxième programme de croissance, l’épanchement de l’âme sur le souffle et les larmes d’un deuxième et si fragile être humain.

Que font les hommes de tous nos désirs qui se portent vers eux ?

Une fois encore, plusieurs réactions possibles, plusieurs profils :

  1. Cette bouffée de tendresse les effraie : nous les avons regardés trop intensément, écrit trop de messages en quelques jours, serrés trop fort dans les bras au moment de se quitter sur le quai. Ils décident de faire les Morts… On finit par croire qu’ils ont changé de téléphone, de continent, ou comme j’aime à la dire de tanière (en réalité Mesdames, l’ours est tout simplement retourné à la caverne et continue de prospecter sur Meetic, de tchatter avec dix blondes en même temps, sans même sortir son gros orteil de sa paillasse pour aller à la rencontre des dites femelles).
  1. Tant d’attachement précoce les attire : vous croyez avoir trouvé the One ! Il répond à vos messages dans la minute, il exprime beaucoup ses sentiments, donne l’impression de lire en vous comme dans un livre ouvert. C’est le beau gosse sensible des films de noël qui porte votre sapin avec le sourire, d’un seul bras de préférence, sans perdre son superbe brushing qui a coûté une tendinite à la maquilleuse/coiffeuse du plateau de tournage. Mais enfin réveillez-vous, le beau gosse du sapin au sourire Colgate n’existe pas dans la vraie vie !!! C’est une pure création des studios ciné et celui qui lui prête son corps dans la vraie vie reste un homme, un vrai, rendu plus « pétillant » par l’assaisonnement habituel : égoïsme + maladresse. Le numéro 2 dans la vie réelle vit généralement encore au-dessus du garage de papa et maman à qui il verse une obole annuelle – en fait il s’agit généralement du cadeau de noël. En creusant vous comprendrez bien vite que le numéro 2 a une relation assez fusionnelle avec sa maman, d’où son hypersensibilité et son épanchement d’âme. Peu viril, attendez-vous à porter à sa place le sapin de noël et à clouer seule le parquet de la maison dont vous rembourserez à 80% le prêt, 20% pour son honneur, tout de même. Le numéro 2 finit par dépendre totalement de vous, tout comme il n’a cessé de dépendre de maman depuis la grossesse (pour peu que cette dernière soit « castratrice », c’est mort, les filles) : « fuyez, pauvre [folles] », comme dirait Gandalf !
  1. Tant de dévotion vous attire : vous n’avez rien tenté, rien décidé, c’est lui qui vous embarque dans une folle croisière/lune de miel/noce d’or. Vous ne savez plus, il va tellement vite que chaque minute devient une année et chaque heure une décennie. Tout se précipite au rythme effréné de sa passion et vous vous immergez avec délice dans cette vague d’amour qui vous soulève et vous dépose sur une plage paradisiaque. Le numéro 3 – qui est, bien évidemment, émotionnellement instable, mais n’ira jamais consulter – sait appuyer sur tous les boutons de votre « malédiction » originelle, probablement amplifiée par une blessure d’abandon qui noie toutes vos peurs inavouées. Une fois que le numéro 3 entre dans votre vie, vous ne savez plus comment vivre sans lui, respirer à côté de lui, aimer après lui. Il le sent, il renifle votre âme et la manipule pour assouvir ses besoins égoïstes et colmater les fissures de sa vie personnelle bien souvent minable, chaotique, en plein naufrage. Le bateau prend l’eau de toutes parts, mais il vous fait croire que c’est pour voguer plus vite vers les Bahamas tant promis. Prestidigitateur du néant, il finit par ralentir sa propre passion, réelle ou feinte ? Et vous quittez en chaloupe le naufrage, bien sonnées et égratinées, décidées à vous asseoir sur le rocher d’un rivage désert pendant au moins une bonne dizaine d’années pour mieux voir la tempête arriver et les marins se noyer.

Pessimiste Lise aujourd’hui ? – Moi ? jamais, voyons !

Reconnaissons notre tendresse, protégeons-la, comme nous le ferions d’un nouveau-né. Notre tendresse n’est pas à répartir dans le monde entier, notre âme n’est pas à dévoiler dès le premier rancard, non ? Si vous êtes comme moi, vous comprendrez ce que je veux dire.

Combien de fois ne me suis-je pas promis en rentrant d’un « rendez-vous galant » (la formule est heureuse, mais le contenu parfois moins funky et rarement glamour) que plus jamais je ne m’attendrirais aux récits bien creux de mon homme pour deux heures qui a décidé de me ravir les oreilles de son enfance oliver-twistienne, je traduis « Dis, j’ai souffert, non ? », suivi de « Dis, je souffre encore aujourd’hui, hein ? » et couronné du « Dis, je sens qu’avec toi, je vais moins souffrir demain, on parie ? ».

Non, non et non !!! Je ne suis pas Mère Teresa. On n’a pas encore fait de gosses et tu veux déjà en être un. Mec, tu me regardes bien ? GAME OVER… Cette formule je suis sûre qu’il la comprendra vu son maniement de l’anglais grâce aux jeux vidéos, mille fois meilleure que « Tu es un gars sympathique, vraiment, et je ne doute pas qu’il se trouve une fille sur la Terre prête à accueillir ta douleur et à la porter – comme tout le reste d’ailleurs, hum-hum – mais moi je suis trop égoïste, je pourrais te faire encore plus souffrir… ». Soyons claires, les girls, au bout des six premiers mots, il a décroché le gus.

Alors, n’hésitez pas le « G.O. », c’est parfait, sans ambiguïté, ça leur parle aux mecs, ça claque contre le front comme le râteau ! Surtout quand le gus pour deux heures poussera un rot – sursaut attendrissant de la petite enfance – en sortant du restaurant et constatera : « Mais, c’est que tu m’as coûté cher ! » et je n’ai même pas pris le dessert ! Du véridique mon article, pas de fake stories, les copines. D’ailleurs si vous en avez d’autres de cet ordre, déballez, déballez, qu’on se marre un bon coup ! Et avec ça on se cotisera pour publier le Manuel des rendez-vous galants pour les Nuls ou Comment sortir de la Caverne – 11e édition revue et corrigée par Lise.

J’ai une confession à faire. J’ai fréquenté de près les types 1, 2 et 3 évoqués précédemment et mon constat est le suivant : le numéro 1 est quand même le meilleur candidat, c’est Denys Finch Hatton. Il ne reste pas forcément coincé dans sa caverne, il aime parcourir le monde, travailler de toutes ses forces et prendre soin d’une femme. Seulement, il finit toujours par peser la femme et sa liberté dans la balance. C’est très difficile pour lui de décider. Tant qu’il est seul et sur les routes, il ne dépend de personne, ne blesse personne et ne manque à personne. C’est ce fameux prix à payer du baroudeur, dont Denys parle à Karen : « Je veux bien payer le prix pour cela, et me retrouver seul parfois, ou mourir seul s’il le faut. Je trouve cela normal. »

Tant qu’il est seul et sur les routes, il ne dépend de personne, ne blesse personne et ne manque à personne

Mais quand on aime le baroudeur, quand on a vu son âme baigner ses yeux, son sourire accompagner vos paroles, ses mains hisser un hamac entre deux arbres, ses bras étendre sa veste tout-terrain sur vos épaules frissonnantes, sa voix vous parler d’un monde de silence et de signes traversé en moto sans rien que la route vierge devant soi, comme il est difficile de rompre la « malédiction » ! Vous n’avez qu’une envie, c’est d’attraper ce papillon de nuit et de l’enfermer dans votre boudoir, ou plutôt d’arponner ses ailes et vous laisser porter au gré du vent vers de nouvelles étendues sauvages.

Denys n’emporte Karen avec lui que quelques heures pour percer le secret de la savane africaine et du monde à ses côtés, dans son cockpit. Quelques heures, un grain de sable dans les heures et les mois de son absence capricieuse. Quelques heures, c’est tout ce qu’il a à lui offrir sans se sentir envahi. La chaleur d’un soleil de fin d’été qui inonde le hamac de fortune et baigne mon corps, une conversation bientôt éteinte, c’est tout ce qu’il a pu m’offrir. Puis, tout comme Denys, il est parti et je suis restée à l’attendre, tout comme Karen.

Ironie de la vie, non ? Pourquoi faut-il que ce qui soulève notre âme ne dure qu’un battement de cils ? Il ne m’a jamais appartenu et vouloir l’enfermer dans la cage dorée de mes rêves, ne serait-ce pas justement ne pas l’aimer ? Karen Blixen déclare sur la tombe prématurée de Denys :

« Sage est le garçon qui craignant les chimères s’éloigne à pas furtifs d’une gloire éphémère.

Même si des lauriers couronnent ce virtuose, ils se faneront plus tôt que la rose.

Désormais, tu ne feras plus route auprès des vainqueurs coûte que coûte.

Ceux que la célébrité dépasse et dont le nom meurt quand ils trépassent.

Ton front toujours ceint de lauriers fascinera ceux que la mort a conviés.

Tes mèches s’efforceront de retenir cette couronne plus précaire qu’un rire.

Reprends maintenant l’âme de Denys George Finch Hatton que tu partageas avec nous.

Il nous apporta la joie et fut notre bien-aimé.

Il ne fut pas à nous. Il ne fut pas à moi. »

Mon ultime conseil et après j’en aurai fini pour aujourd’hui, pour ce soir, le voici : ne traquez pas cet oiseau rare et libre, aimez-le dans le clarté du frais matin, remplissez vos vides de l’amour inconditionnel de l’Univers et priez-le qu’il vous ramène votre homme de son exil.

Copyright@lisepaty

Il est fort possible que vous soyez justement l’oasis dans le désert d’un berger intrépide, son puits de Jacob, l’Âme du monde, « Mektoub » (son destin), sa Légende personnelle…

« Mektoub », se dit-il. […] Et le jeune homme resta un long moment assis à côté du puits, comprenant qu’un jour le levant avait laissé sur son visage le parfum de cette femme, et qu’il l’aimait avant même de savoir qu’elle existait. Et que l’amour qu’il avait pour elle lui ferait découvrir tous les secrets du monde.

Paulo Coelho, L’Alchimiste.