ALTITUDE

4 décembre 2019

« Women need solitude in order to find again the true essence of themselves »

Anne MORROW LINDBERGH

Chères lectrices, chères amies,

J’ai pensé à vous aujourd’hui…

J’ai gravi une butte dominant une très vieille forêt, elle-même coupée en deux par un large sillon étouffé sous la brume d’une fin d’après-midi glaciale.

J’étais seule, enveloppée dans mon large manteau et le nez collé à mon fidèle ami, mon cher Canon, qui semble toujours voir le monde un peu mieux que moi, un peu plus que moi.

Inévitablement, j’enferme mes visions dans sa lentille et son objectif voyeur et je continue d’avancer. J’ai pris de la hauteur pour me pencher sur la ligne d’horizon et la cime des arbres. Le tapage de la ville, le ronronnement des voitures, les courses affairées de Noël ont bien vite reculé derrière le brouillard humide et j’ai fini par être coupée du monde.

Adossée à la croix signalant le carrefour des chemins, j’ai pensé à vous, j’ai pensé à la force des femmes et aux voix tapageuses qui essaient tant bien que mal de les embarquer sur des sentiers inconnus, perdus, stériles.

J’étais privilégiée d’avoir pu m’échapper de la frénésie des villes. Parfois, il suffit d’une butte, d’une colline, d’une montagne pour élever notre pensée et mieux absorber ainsi l’amour de l’Univers.

On dit que Noël fête l’amour, la renaissance, l’espoir et pourtant, cette période est devenue une liste interminable d’achats en tous genres : cadeaux, nourriture, décorations. Une période troublante et éreintante pour les femmes perfectionnistes persuadées de ne jamais faire assez, jamais donner assez, jamais être assez.

Pourriez-vous abandonner votre chariot et me rejoindre sur la colline ?

On ne peut rien donner quand on est soi-même vidé de tout. Notre siècle a tordu l’amour véritable en gages de consommation. On est passé de l’orange du Père Noël à la tablette ou console dernier cri payée à crédit par les « bons » parents.

Acheter est-il le signe d’un amour exemplaire et inattaquable ?

Quel est le véritable sens de « donner » ?

On ne peut rien donner quand on est soi-même vidé de tout.

Quand je contemple les créations de la Terre, celles-ci ne me demandent rien en retour, aucun avis, aucun like, aucune obole. Elle se remplissent de ma respiration profonde, de mon émerveillement, des clichés que je leur dérobe secrètement et rien de plus. Nous nous toisons depuis trente années et nous en sommes arrivées à nous respecter mutuellement comme êtres vivants, matière organique, esprits libres.

Ne voyez-vous pas, chères amies, que le monde des hommes a placé un écran invisible entre nous et la Création ?

Cela me rappelle les aquariums. Le visage collé contre l’épaisse vitre, je désire rentrer dans l’élément liquide, mais tout ce qu’on me donne c’est l’impression d’évoluer parmi les poissons, requins, raies, tortues de mer. Ils tournent en rond et moi aussi et je sors de ce cirque maritime sans rien savoir d’eux et eux, sans rien savoir de moi. Je suis dépitée, mais les autres sont satisfaits d’avoir pris un selfie avec le premier requin qui a bien voulu faire un tour gratis.

Notre culture s’est amourachée du FAKE. Tout est illusion et coquille vide, tout est cassable et remplaçable, parce que nous avons délaissé le vrai pour la quantité et les prix cassés, en d’autres termes, le made in China. Seulement voilà, nous sommes arrivés à un point où les produits de consommation ne sont pas les seuls repris, échangés et remboursés trois fois, nos relations aussi.

Génération twitter et zapping, nous estimons qu’une relation humaine doit avoir une date de début et de fin, que l’autre sert nos appétits et pourquoi pas, devient un faire-valoir. Dans cette vaste farce en quatre dimensions, nous pédalons sans arrêt dans notre cage à hamsters jusqu’à ce qu’une tragédie de la vie nous expulse loin, derrière la vitre, sur l’herbe mouillée, dont nous avions oublié l’odeur.

Tout est illusion et coquille vide, tout est cassable et remplaçable, parce que nous avons délaissé le vrai pour la quantité et les prix cassés.

Assommés par notre chute brutale et inattendue, nous commençons à nous dissoudre dans ce vide qui a constitué notre existence toutes ces années. On nous propose alors, avec compassion ou pitié, d’endormir ces émotions négatives puissantes à coup de Xanax, espérant soit nous laisser à terre un temps, soit nous abrutir pour que nous acceptions de retourner dans notre roue à hamsters sans broncher.

Privés de notre vie sensorielle et de nos sombres pensées, nous nous croyons guéris de notre mal (que personne n’a osé ou su nommer), mais nous nous cognons un peu plus le front dans l’aquarium étouffant du monde des hommes. Change de travail, de compagnon, d’enfants, d’appartement, de vie et tout rentrera dans l’ordre !

Illusion, mensonge, graal introuvable qui nous fait courir derrière la locomotive et tout recommencer à l’identique dans le premier wagon où nous nous hissons. Parce que tout semble être du bas de gamme, nous finissons par tout rendre au comptoir de la vie, nous soldons tous nos crédits, rompons avec nos fake friends, fake lovers, fake co-workers et débarquons dans un ashram en Inde pour apprendre à méditer.

Tobias Menzies alias Prince Philip exprime brillamment cette « midlife crisis » dans The Crown, saison 3:

« There have been more of it lately… compulsive overexercising, an inability to find calm, or satisfaction, or fulfillment. And when you look all these symptoms, they all suggest, I’m slap bang in the middle of a… I can’t even say what kind of crisis. You look in all the usual places, resort to all the usual things to try and make yourself feel better. Something was amiss… Faith. I’ve lost it. And without it, what is there ?

The loneliness and emptiness and anticlimax of going all that way to the moon to find nothing, but haunting desolation, ghostly silence, gloom. That is was faithlessness is. As opposed to finding wonder, ecstasy, the miracle of divine creation, God’s design and purpose. What am I trying to say ?

I am trying to say that the solution to our problems, I think, is not in the ingenuity of the rocket, or the science or the technology, or even the bravery. No the answer is in here, or here, or wherever it is that Faith resides. »

« You look in all the usual places, resort to all the usual things to try and make yourself feel better. Something was amiss… » Prince Philip

Chères amies, la véritable clef du bonheur est ici, quelque part dans notre âme ; toute chiffonnée, repliée dans un coin, oubliée, se tient notre foi. Elle est fragile, ne tient pas à grand chose, mais sans elle, nous étouffons pour de bon. La société de consommation maltraite la foi et la bannit de notre vie ; notre société nous promet que si nous dépensons tout notre sou pour tel gadget, tel vêtement, telle voiture, telle maison, nous serons comblées et en sécurité. En réalité, les achats compulsifs créent le manque, l’irritabilité, la dépendance et les dettes dans un gaz hilarant de plaisirs charnels qui ne peuvent durer.

Je vous supplie donc de pousser la vitre de cet univers en carton, de gravir votre butte et de chercher la foi en cette période de Noël. Là réside la seule et durable paix que le monde des hommes a remplacé par la frénésie. Vous n’avez pas besoin de tout plaquer et de passer une année dans un ashram pour trouver la foi. Elle est déjà en vous, mais faible comme un nourrisson, elle ne sait pas encore tenir debout toute seule. Nourrissez-la de cet amour gratuit et pur de l’Univers et elle vous portera vers de plus hautes montagnes, dissimulées au reste du monde.

Elle est déjà en vous, mais faible comme un nourrisson, elle ne sait pas encore tenir debout toute seule.

Et parce que je suis portée par ma vieille foi, je vous supplie de tendre la main à celles qui sont perdues, errant sur des routes étranges. Ces sœurs qui se croient déjà mortes, parce qu’elles ne savent plus qui elles sont, parce qu’on a volé leur dignité, piétiné leur tendresse et exploité leur foi. Ces femmes muettes ont désappris leur langage, elles ont donc besoin de votre voix et de la mienne. Starry, starry night, ma bouteille à la mer, peut être leur planche de salut, à condition qu’il leur parvienne rapidement. Ne tardez pas, offrez-leur cette lueur dans la nuit qui les habite. Cela pourrait être votre plus beau don de Noël…

Bien à vous,

Lise

LIENS:

https://livre.fnac.com/a13681093/Lise-Paty-Starry-starry-night

https://www.cultura.com/starry-starry-night-9791032630464.html

Unrequited love…

2 décembre 2019

« But about the rest of us ? What about our stories ? Those of us who fall in love alone ? We are the victims of the one-sided affair. We are the curse of the loved ones, we are the unloved ones, the walking wounded, the handicapped without the advantage of a great parking space ! Yes you are looking at one such individual… » Iris Simpkins, The Holiday.

Il faut bien dire que quand Kate Winslet ouvre la comédie de Nancy Meyers sur ces paroles sans prétention, Mesdames et moi-même, Lise, nous sommes scotchées sur notre canapé. Ce film-là, je ne risque pas de le mettre à la ben à ordure en moins de 50 secondes ! Ça y est ! On parle enfin de vous, de moi, des « unloved ones » et pas des autres à qui tout semble réussir : le travail, l’éducation des enfants, le blog, les photos, instagram, l’amour, l’amour, l’amour…

Iris, c’est moi, ça a été moi, toutes ces années ! Oui, je peux bien le dire maintenant, je peux me retourner et considérer le temps perdu à essayer d’être aimée, d’être indispensable, d’être celle qui donne tout ce qu’on ne lui a jamais donné, qui est tout ce qu’elle voudrait qu’on soit pour elle.

Alors comme Iris, j’en ai préparé des cadeaux, j’en ai mijoté des idées plus brillantes les unes que les autres pour trouver ce qui lui correspondrait exactement, ce qu’il attendait probablement, sans même le savoir, ce qui le définissait, ce qui le rattacherait à un souvenir commun dont j’étais bien la seule à me souvenir.

Et lui ? Bien sûr, il avait un cadeau, mais zut ! Il était resté dans la voiture ! Zut ! Il n’avait pas eu le temps ! Zut ! Je l’avais devancé ! Mais oui, bien sûr, il y avait pensé ! Comment pourrais-je en douter ? Comment pourrais-je être la seule à creuser mes nuits à la recherche du présent parfait, inattendu, sublime ? Puis à fouiller toutes les librairies du boulevard St Michel, bref, à remuer ciel et terre pour renifler, acheter, dédicacer, empaqueter l’élu que je porterais ensuite sur mon cœur jusqu’à lui… Zut ! Le sien est resté sur la banquette arrière !

Le temps perdu à essayer d’être aimée, d’être indispensable, d’être celle qui donne tout ce qu’on ne lui a jamais donné, qui est tout ce qu’elle voudrait qu’on soit pour elle…

JASPER : It’s a 1st edition ! Where did you find it ?

IRIS : Buried in that little place we found in Covent Garden that time.

JASPER : Why are you so great ?

Alors voilà ! Il vous dit que vous êtes merveilleuse, une perle rare, délicieuse d’attentions et de fidélité, attentive aux détails que d’autres ne voient même pas et puis, vous apprenez qu’il vient de se fiancer à une autre ! What’s the matter ? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?

Je lis son moindre froncement de sourcil, je connais le plus petit grain de beauté sur son visage, je devine ses besoins avant même qu’il n’en ait conscience, je vois ses défauts et je l’aime quand même, il me plante, il m’oublie, il me trahit, et je l’aime toujours. Mais c’est l’autre meuf insensible, autocentrée, autoritaire, au rire d’oie qu’il préfère ?!

Par pitié, pincez-moi, réveillez-moi, c’est une grosse plaisanterie, je me suis trompée de vie, d’histoire, de planète, que sais-je ?

Eh oui, mesdames ! Vous connaissez ce scénario… C’est bien le monde réel, c’est bien vous, amoureuse seule, et c’est bien lui, gros égoïste aimé, chassé et toujours en chasse.

J’ai observé deux écoles de pensée.

Il y a celles qui vous disent : si tu lui fais de bons petits plats, si tu souris, si tu te brushing, te maquilles, fais du sport matin, midi et soir, briques ton appart du sol au plafond, il ne pourra pas te résister. C’est réglé en un mois, crois-moi !

(J’ai le regret de vous dire que c’est la vieille école : la femme est la geisha de l’homme, toujours performante, toujours aimante, toujours pimpante. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais fatiguée, jamais énervée, jamais frustrée.)

A ce rythme-là, il va vous adopter et il y gagnera un service sans larme, sans grève, sans arrêt maladie, sans désertion. Pouah ! Quel enfer !

La deuxième école est plus radicale : il ne t’a pas aimée, il ne t’a pas comblée, il ne t’a pas regardée. T’en fous ! On peut vivre sans un homme ! Bosse, bosse, bosse et tu ne vivras jamais aux crochets du mâle alpha. Ne fais jamais confiance à l’homme, ne baisse jamais la garde, neutralise-le ! Bon à ce rythme, on va toutes finir dans le GIGN pour traquer et abattre le mâle faible… Sauf que ça, c’est tout sauf la Femme !

Je sais, on a bien envie de s’endurcir parfois. On a trop souffert et on se dit : « plus jamais ça ! ». Malgré toutes nos plantades, on peut être sûres d’une chose, on aime, donc on est en vie. Lise vous dira que vous n’êtes pas obligées de reproduire à l’infini le même schéma désastreux :

  • je suis toujours attirée par des hommes insensibles ;
  • je m’entiche de ce pauvre nase ;
  • je n’en dors plus ;
  • je refais son portrait aux contours des mes vieux fantasmes ;
  • je lui donne tout ;
  • je me perds en lui, car je suis « the permeable membrane » dont parle Elizabeth Gilbert : « If I love you, you can have everything. If I love you, I will carry for you all your pain, I will assume for you all your debts, I will protect you from your own insecurity. » ;
  • je suis rejetée ou trahie ou bien je l’ai toujours été, mais une preuve manifeste me claque en pleine figure ;
  • je m’enferme pour pleurer toutes les larmes de mon corps (qui a souffert de tous ces régimes et exercices pour lui plaire) ;
  • je jure de ne plus jamais me faire embobiner jusqu’à ce que je rencontre un autre gus égoïste qui m’aimante parce qu’il me rappelle l’autre et tout ce que je ne suis pas « until I get so exhausted and depleted that the only way I can recover my energy is by becoming infatuated with someone else » (E. Gilbert, Eat, Pray, Love)

Je me perds en lui, car je suis « the permeable membrane »

Comment en sortir, les filles ? Peut-on seulement en sortir ?

La réponse est OUI, OUI et OUI !!! Vous êtes débordantes d’énergie et de ressources, comme Iris, mais vous dépensez tout pour des causes perdues, convaincues que vous ne méritez rien de mieux, que c’est déjà trop d’honneur qu’on daigne vous regarder et vous inviter, que c’est peut-être trop tard…

« And after all that, however long all that may be, you’ll go somewhere new and you met people who make you feel worthwhile again. And little pieces of your soul will finally come back. And all that fuzzy stuff, those years of your life that you wasted, that will eventually begin to fade… » Iris Simpkins

Un jour, on m’a dit : « Trouve-toi un nouveau petit ami, sors, et tu finiras par oublier ton ex, par remplacer tous ces mauvais souvenirs, tous ces rêves éteints par de nouveaux… »

Les filles, nous sommes d’accord, c’est le pire conseil qu’on puisse nous donner ! Oui, dans un film de 90 minutes, l’héroïne a le temps de souffrir, de « recover », de trouver le mec parfait et de l’épouser avant le générique, mais dans la vraie vie, ce n’est pas aussi simple, pas aussi instantané. Nous sommes faites de chair et de sang, il nous faut tout l’amour de l’Univers pour guérir et nous transformer en notre vrai Moi, celui qu’on a toujours craint de découvrir aux hommes, celui qu’on a oublié et masqué sous nos blessures pour le rendre moins encombrant.

La vie peut terriblement ressembler à ce spectacle de fin d’année qu’on préparait tout le mois de juin sous les ordres de la maîtresse. On nous apprenait la chorégraphie, on nous briefait, on nous coiffait, on nous maquillait, on nous rangeait deux par deux, on nous plaquait au fond de la scène (vivant et stoïque décor). La musique commençait et prise de vertige, j’imaginais ce qui se passerait si j’osais me lancer sur la piste, danser seule, chanter, hurler à tous les parents ma fièvre de vivre. Je chassais alors ce songe révolutionnaire prise de palpitations et de sueurs froides.

Coupable, étrange, je glisse alors mon masque, comme le difforme Gwynplaine de L’homme qui rit, persuadée que personne ne verra ma grimace sous mon sourire béat, je danse maladroitement pour ne pas être trop sublime, je suis les autres filles type bibliothèque rose persuadée qu’elles ont le rythme parce qu’on les a mises en première ligne, aveugle sous les projecteurs, je suis l’automate, la copie qu’on attend, ni brillante, ni médiocre, dans la moyenne…

Je suis l’automate, la copie qu’on attend, ni brillante, ni médiocre, dans la moyenne…

C’est parce que nous nous sommes perdues toutes ces années que nous enfouissons notre visage dans les bras de l’homme qui nous paraît socialement le plus fort, le plus aimé, le plus sûr de lui. Nous sommes son satellite, parce qu’il est en première ligne. Nous aimons cette partie de notre âme qui hurle dans le noir et que nous croyons, à tort, percevoir dans les gesticulations de cet homme inatteignable. Nous perdons des années à graviter, alors que nous pourrions occuper toute la scène.

Je crois, cependant, que cette chorégraphie à l’aveugle est nécessaire. A force de cercles concentriques, nous nous rapprochons de notre centre. Nos chevilles se fortifient et nous remplaçons la musique des autres par la nôtre. La petite fille que j’étais qui parlait fort pour se faire entendre, qui traversait sans vergogne la scène pour réclamer les derniers applaudissements que les autres enfants lui avaient volés, qui chantait à tue-tête, qui voyait dans le creux des nuages et dans ses rêves des amis imaginaires bienveillants renaît de ses cendres…

Je danse comme je veux et quand je veux, avec ou sans public, sans masque, sans fard, acclamée ou ignorée. Pour ce qui est des Fâcheux, je ne cache plus mes grimaces sous un masque de sainteté. Je leur claque la porte au nez comme Iris, je leur dis leurs quatre vérités et je m’en vais.

C’est dans le silence de mon âme et de l’Univers que j’ai senti mon masque écrasé contre mon nez. Je l’ai décollé petit à petit, avec soin, avec soin et méthode. Puis j’ai fait mon deuil, pas de lui, mais de qui j’étais ou plutôt de qui j’avais accepté d’être pour faire plaisir à tout le monde. J’ai regardé la mer inondant l’horizon et j’y ai vu la vie, la vie qui continue, qui trace son chemin et qui rejette ses mues sur le rivage. Mon masque a voltigé dans les airs et s’est brisé contre les rochers. Gwynplaine de l’amour, j’ai aimé ma grimace et elle est devenue mon sourire…

Copyright@lisepaty

Mon masque a voltigé dans les airs et s’est brisé contre les rochers. Gwynplaine de l’amour, j’ai aimé ma grimace et elle est devenue mon sourire…

« JE VEUX ÊTRE UN DE CES MOMENTS »

29 octobre 2019

Copyright@lisepaty

Qui n’a pas été intrigué voire fasciné par la relation de Karen Blixen et de Denys Finch Hatton ?

« Il y a des moments qui valent la peine. Mais il faut en payer le prix. Et je veux être un de ces moments. » déclare Meryl Streep, alias Karen à Robert Redford, alias Denys.

Ils s’aiment à n’en pas douter, mais Karen et Denys n’attendent pas la même chose de l’amour, de leur relation, de l’Afrique…

Karen : Vous demandez-vous souvent si je me sens seule ?
Denys : Non, en effet. […] Qu’est-ce qu’un mariage changerait ?
Karen : J’aimerais quelqu’un qui, enfin, m’appartiendrait.
Denys : Non. Détrompez-vous. Karen je vis avec vous parce que j’ai choisi de vivre avec vous. Je ne tiens pas à être accroché à la vie de quelqu’un. Ne me demandez pas cela. Je ne veux pas découvrir un beau jour que ma vie c’est la vie de l’autre. Je veux bien payer le prix pour cela, et me retrouver seul parfois, ou mourir seul s’il le faut. Je trouve cela normal.
Karen : Pas tout à fait. Vous me demandez d’en payer le prix également.
Denys : Non. Je vous laisse le choix. Mais vous n’êtes pas prête à m’accorder le même. Je n’aurai pas plus de tendresse, je ne vous aimerai pas davantage à cause d’un bout de papier.
Karen : Pourquoi votre liberté serait-elle plus importante que la mienne ?
Denys : Erreur. Je ne me suis jamais immiscé dans votre liberté.

Ce dialogue brillamment interprété à la fin du film Out of Africa de Sydney Pollack, retraçant l’autobiographie kenyane de Karen Blixen, révèle toute la complexité de deux individus et de leur relation amoureuse.

Karen a des blessures à panser quand elle rencontre Denys et lui aussi. Ce qui rapproche la danoise cultivée du baroudeur solitaire, c’est l’Afrique, plus précisément, le Kenya. Ils s’aiment dans ces grands espaces arides balayés par des mammiphères fascinants et un vent tout-puissant. Ils s’aiment parce qu’ils sont libres dans le cockpit de Denys dominant les antilopes dans ce que Karen appelle « l’oeil de Dieu ».

Alors Denys demande à Karen d’utiliser son domaine comme point de chute au cours de ses safaris, il arrive, il l’aime, il repart et puis, quelques mois plus tard, il revient… Denys chérit sa liberté plus que Karen et sa vie même. Il est à la fois tendre et insaisissable. Il ne vit pas assez longtemps avec Karen pour qu’elle s’en lasse, ils ne partagent donc ensemble que le meilleur, chacun épargnant à l’autre ses préoccupations bassement matérielles.

Ne pourrait-on considérer cette relation comme idéale ? Aller, venir, répéter le cérémonial de la séparation déchirante et du dernier baiser aux pieds de l’avion ou d’un éléphant, vivre à nouveau les retrouvailles délicieuses et inattendues en rentrant du champ. Ne garder, en somme, que le nectar d’une romance et de son éternel recommencement, sans les contrariétés qui épaississent et tuent la magie des premiers instants.

Pourtant les mois, les années passent et Karen finit par en demander plus à Denys. Elle se sent plus seule qu’autrefois et cette instabilité si étourdissante finit par lui peser. Denys n’est pas là pour se battre avec elle quand il s’agit de sauver la ferme des flammes, il est parti, il est au volant de sa jeep, magnifique d’intrépidité et de force à l’état brute ; il appartient au Kenya, nouvelle espèce rare et sublime au milieu des lions et des éléphants.

Mesdames, nous sommes bien d’accord, ce que nous aimons tant chez Denys, c’est qu’il est un homme, un vrai ! Il a passé l’épreuve de nos rayons X et il faut bien le reconnaître, il est en tête de course ! Il ne vit pas chez papa et maman, il ne passe pas ses nuits devant les écrans des jeux vidéos, il gagne sa vie et ne demande pas d’argent, il entretient sa musculature et son brushing et surtout, il sait comment survivre dans la Nature.

Denys pourrait :

  • vous fournir à la seule force de ses bras du gibier matin, midi et soir – sorry pour les Végétaliennes –
  • faire ronronner la jeep sur la piste infinie,
  • tracer une nouvelle route jusqu’à la tanière des lions,
  • élever l’avion et vous-même au-dessus des nuages
  • monter votre tente,
  • accorder le gramophone à vos pas de danse – danse qu’il maîtrise et guide, bien sûr –
  • et surtout vous écouter à genoux, avec admiration, raconter des histoires que vous inventez en sondant la profondeur de ses yeux.

Ah ! Vous avez décroché de mon article, fermé les yeux et dépeint en vous-mêmes cette vision d’un autre monde. Eh oui, ça nous change du : « Chérie, ça te dit un petit kebab ? une petite ligue des champions ? une petite partie de Fortnite ? »

Ne préférons-nous pas parfois qu’il ne nous promette rien – si ce n’est de revenir de temps en temps – que de s’engager pour nous coller à la peau, nous envahir, nous dilapider, nous agacer encore et encore ?

Alors, moi, Lise, je me pose une question : est-ce qu’il finit par nous agacer parce que la routine rouille tout – le robinet qu’il ne répare jamais, les caresses qu’il finit par réserver exclusivement à son nouvel Iphone 11, la valse de mariage oubliée au fond du placard et enfermée dans le vieux 33 tours rayé et crincrin ? Ou bien nous agace-t-il parce que nous avons mal choisi dès le départ ?

Terrifiée à l’idée de rester seule à jamais, ne l’auriez-vous pas choisi après le chagrin du grand amour, par défaut, par coup de foudre hormonal, pour faire plaisir à tout le monde, portée par la frénésie juvénile d’organiser enfin votre mariage et plus jamais celui des autres copines de lycée ?

Karen lance avec désespoir à Denys : « J’aimerais quelqu’un qui, enfin, m’appartiendrait ». Il n’en faut pas plus pour faire prendre la poudre d’escampette à tous les Indiana Jones, Finch Hatton, Knightley, Thornton, Rochester et Darcy (« Darcy » of course, je n’ai pas pu m’empêcher) de la terre, les vrais hommes quoi…

Il rentre à peine dans votre vie et vous voulez déjà qu’il vous appartienne comme un animal de compagnie, un paratonnerre, un gros ours en peluche qui ne vous laissera pas les bras ballants dans votre immense lit et votre abyssal besoin d’être aimée, écoutée et protégée.

Un gros ours en peluche qui ne vous laissera pas les bras ballants dans votre immense lit et votre abyssal besoin d’être aimée, écoutée et protégée

Je ne fustige pas ce besoin, il est réel, viscéral, coincé dans nos tripes. C’est bien la pompe de toutes nos larmes, le siège de toutes nos frustrations et probablement, une part de notre « malédiction » comme l’a si bien formulé une de mes amies, brillante auteure, Nadège Éros. Elle appelle cela « la malédiction d’Ève » énoncée dans Genèse 3 : 16. « Il dit à la femme: J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. »

Tout un programme, n’est-ce pas ? Je ne prétends pas tout comprendre, mais ce dont je suis sûre c’est que notre ADN contient cette tendance naturelle à attendrir notre cœur pour l’homme. La féminité, c’est la douceur, la tendresse, les antennes émotionnelles nous permettant de sentir les besoins des autres avant les nôtres. Autrement, il n’y aurait aucun enfant sur cette terre, car aucune femme ne supporterait les douleurs d’un deuxième accouchement, le tracas d’un deuxième programme de croissance, l’épanchement de l’âme sur le souffle et les larmes d’un deuxième et si fragile être humain.

Que font les hommes de tous nos désirs qui se portent vers eux ?

Une fois encore, plusieurs réactions possibles, plusieurs profils :

  1. Cette bouffée de tendresse les effraie : nous les avons regardés trop intensément, écrit trop de messages en quelques jours, serrés trop fort dans les bras au moment de se quitter sur le quai. Ils décident de faire les Morts… On finit par croire qu’ils ont changé de téléphone, de continent, ou comme j’aime à la dire de tanière (en réalité Mesdames, l’ours est tout simplement retourné à la caverne et continue de prospecter sur Meetic, de tchatter avec dix blondes en même temps, sans même sortir son gros orteil de sa paillasse pour aller à la rencontre des dites femelles).
  1. Tant d’attachement précoce les attire : vous croyez avoir trouvé the One ! Il répond à vos messages dans la minute, il exprime beaucoup ses sentiments, donne l’impression de lire en vous comme dans un livre ouvert. C’est le beau gosse sensible des films de noël qui porte votre sapin avec le sourire, d’un seul bras de préférence, sans perdre son superbe brushing qui a coûté une tendinite à la maquilleuse/coiffeuse du plateau de tournage. Mais enfin réveillez-vous, le beau gosse du sapin au sourire Colgate n’existe pas dans la vraie vie !!! C’est une pure création des studios ciné et celui qui lui prête son corps dans la vraie vie reste un homme, un vrai, rendu plus « pétillant » par l’assaisonnement habituel : égoïsme + maladresse. Le numéro 2 dans la vie réelle vit généralement encore au-dessus du garage de papa et maman à qui il verse une obole annuelle – en fait il s’agit généralement du cadeau de noël. En creusant vous comprendrez bien vite que le numéro 2 a une relation assez fusionnelle avec sa maman, d’où son hypersensibilité et son épanchement d’âme. Peu viril, attendez-vous à porter à sa place le sapin de noël et à clouer seule le parquet de la maison dont vous rembourserez à 80% le prêt, 20% pour son honneur, tout de même. Le numéro 2 finit par dépendre totalement de vous, tout comme il n’a cessé de dépendre de maman depuis la grossesse (pour peu que cette dernière soit « castratrice », c’est mort, les filles) : « fuyez, pauvre [folles] », comme dirait Gandalf !
  1. Tant de dévotion vous attire : vous n’avez rien tenté, rien décidé, c’est lui qui vous embarque dans une folle croisière/lune de miel/noce d’or. Vous ne savez plus, il va tellement vite que chaque minute devient une année et chaque heure une décennie. Tout se précipite au rythme effréné de sa passion et vous vous immergez avec délice dans cette vague d’amour qui vous soulève et vous dépose sur une plage paradisiaque. Le numéro 3 – qui est, bien évidemment, émotionnellement instable, mais n’ira jamais consulter – sait appuyer sur tous les boutons de votre « malédiction » originelle, probablement amplifiée par une blessure d’abandon qui noie toutes vos peurs inavouées. Une fois que le numéro 3 entre dans votre vie, vous ne savez plus comment vivre sans lui, respirer à côté de lui, aimer après lui. Il le sent, il renifle votre âme et la manipule pour assouvir ses besoins égoïstes et colmater les fissures de sa vie personnelle bien souvent minable, chaotique, en plein naufrage. Le bateau prend l’eau de toutes parts, mais il vous fait croire que c’est pour voguer plus vite vers les Bahamas tant promis. Prestidigitateur du néant, il finit par ralentir sa propre passion, réelle ou feinte ? Et vous quittez en chaloupe le naufrage, bien sonnées et égratinées, décidées à vous asseoir sur le rocher d’un rivage désert pendant au moins une bonne dizaine d’années pour mieux voir la tempête arriver et les marins se noyer.

Pessimiste Lise aujourd’hui ? – Moi ? jamais, voyons !

Reconnaissons notre tendresse, protégeons-la, comme nous le ferions d’un nouveau-né. Notre tendresse n’est pas à répartir dans le monde entier, notre âme n’est pas à dévoiler dès le premier rancard, non ? Si vous êtes comme moi, vous comprendrez ce que je veux dire.

Combien de fois ne me suis-je pas promis en rentrant d’un « rendez-vous galant » (la formule est heureuse, mais le contenu parfois moins funky et rarement glamour) que plus jamais je ne m’attendrirais aux récits bien creux de mon homme pour deux heures qui a décidé de me ravir les oreilles de son enfance oliver-twistienne, je traduis « Dis, j’ai souffert, non ? », suivi de « Dis, je souffre encore aujourd’hui, hein ? » et couronné du « Dis, je sens qu’avec toi, je vais moins souffrir demain, on parie ? ».

Non, non et non !!! Je ne suis pas Mère Teresa. On n’a pas encore fait de gosses et tu veux déjà en être un. Mec, tu me regardes bien ? GAME OVER… Cette formule je suis sûre qu’il la comprendra vu son maniement de l’anglais grâce aux jeux vidéos, mille fois meilleure que « Tu es un gars sympathique, vraiment, et je ne doute pas qu’il se trouve une fille sur la Terre prête à accueillir ta douleur et à la porter – comme tout le reste d’ailleurs, hum-hum – mais moi je suis trop égoïste, je pourrais te faire encore plus souffrir… ». Soyons claires, les girls, au bout des six premiers mots, il a décroché le gus.

Alors, n’hésitez pas le « G.O. », c’est parfait, sans ambiguïté, ça leur parle aux mecs, ça claque contre le front comme le râteau ! Surtout quand le gus pour deux heures poussera un rot – sursaut attendrissant de la petite enfance – en sortant du restaurant et constatera : « Mais, c’est que tu m’as coûté cher ! » et je n’ai même pas pris le dessert ! Du véridique mon article, pas de fake stories, les copines. D’ailleurs si vous en avez d’autres de cet ordre, déballez, déballez, qu’on se marre un bon coup ! Et avec ça on se cotisera pour publier le Manuel des rendez-vous galants pour les Nuls ou Comment sortir de la Caverne – 11e édition revue et corrigée par Lise.

J’ai une confession à faire. J’ai fréquenté de près les types 1, 2 et 3 évoqués précédemment et mon constat est le suivant : le numéro 1 est quand même le meilleur candidat, c’est Denys Finch Hatton. Il ne reste pas forcément coincé dans sa caverne, il aime parcourir le monde, travailler de toutes ses forces et prendre soin d’une femme. Seulement, il finit toujours par peser la femme et sa liberté dans la balance. C’est très difficile pour lui de décider. Tant qu’il est seul et sur les routes, il ne dépend de personne, ne blesse personne et ne manque à personne. C’est ce fameux prix à payer du baroudeur, dont Denys parle à Karen : « Je veux bien payer le prix pour cela, et me retrouver seul parfois, ou mourir seul s’il le faut. Je trouve cela normal. »

Tant qu’il est seul et sur les routes, il ne dépend de personne, ne blesse personne et ne manque à personne

Mais quand on aime le baroudeur, quand on a vu son âme baigner ses yeux, son sourire accompagner vos paroles, ses mains hisser un hamac entre deux arbres, ses bras étendre sa veste tout-terrain sur vos épaules frissonnantes, sa voix vous parler d’un monde de silence et de signes traversé en moto sans rien que la route vierge devant soi, comme il est difficile de rompre la « malédiction » ! Vous n’avez qu’une envie, c’est d’attraper ce papillon de nuit et de l’enfermer dans votre boudoir, ou plutôt d’arponner ses ailes et vous laisser porter au gré du vent vers de nouvelles étendues sauvages.

Denys n’emporte Karen avec lui que quelques heures pour percer le secret de la savane africaine et du monde à ses côtés, dans son cockpit. Quelques heures, un grain de sable dans les heures et les mois de son absence capricieuse. Quelques heures, c’est tout ce qu’il a à lui offrir sans se sentir envahi. La chaleur d’un soleil de fin d’été qui inonde le hamac de fortune et baigne mon corps, une conversation bientôt éteinte, c’est tout ce qu’il a pu m’offrir. Puis, tout comme Denys, il est parti et je suis restée à l’attendre, tout comme Karen.

Ironie de la vie, non ? Pourquoi faut-il que ce qui soulève notre âme ne dure qu’un battement de cils ? Il ne m’a jamais appartenu et vouloir l’enfermer dans la cage dorée de mes rêves, ne serait-ce pas justement ne pas l’aimer ? Karen Blixen déclare sur la tombe prématurée de Denys :

« Sage est le garçon qui craignant les chimères s’éloigne à pas furtifs d’une gloire éphémère.

Même si des lauriers couronnent ce virtuose, ils se faneront plus tôt que la rose.

Désormais, tu ne feras plus route auprès des vainqueurs coûte que coûte.

Ceux que la célébrité dépasse et dont le nom meurt quand ils trépassent.

Ton front toujours ceint de lauriers fascinera ceux que la mort a conviés.

Tes mèches s’efforceront de retenir cette couronne plus précaire qu’un rire.

Reprends maintenant l’âme de Denys George Finch Hatton que tu partageas avec nous.

Il nous apporta la joie et fut notre bien-aimé.

Il ne fut pas à nous. Il ne fut pas à moi. »

Mon ultime conseil et après j’en aurai fini pour aujourd’hui, pour ce soir, le voici : ne traquez pas cet oiseau rare et libre, aimez-le dans le clarté du frais matin, remplissez vos vides de l’amour inconditionnel de l’Univers et priez-le qu’il vous ramène votre homme de son exil.

Copyright@lisepaty

Il est fort possible que vous soyez justement l’oasis dans le désert d’un berger intrépide, son puits de Jacob, l’Âme du monde, « Mektoub » (son destin), sa Légende personnelle…

« Mektoub », se dit-il. […] Et le jeune homme resta un long moment assis à côté du puits, comprenant qu’un jour le levant avait laissé sur son visage le parfum de cette femme, et qu’il l’aimait avant même de savoir qu’elle existait. Et que l’amour qu’il avait pour elle lui ferait découvrir tous les secrets du monde.

Paulo Coelho, L’Alchimiste.

NAPLES OU « LA VILLE DES 500 COUPOLES »

6 août 2019

Je suis fascinée par les villes à coupoles…

Je me demande ce qui a poussé les femmes et les hommes de ces villes à faire sortir de terre une coupole, une autre, encore une autre, comme un appel à Dieu, un désir irrépressible de reproduire à taille humaine la voûte céleste et à y épancher son âme.

En arrivant à Venise, je me suis faufilée dans l’Église San Simeone Piccolo surmontée d’un dôme verdâtre et dressée sur son portique romain. Elle s’élève devant le canal, cachant une crypte vieille de mille ans où reposent ceux qui sont morts et oubliés et les peintures d’un chemin de croix courant sur les murs et luttant contre les ténèbres et l’humidité. Ma bougie glissait le long des parois et dans les cavités à la recherche d’une histoire, de vies qui expliqueraient la mienne, de messages tronqués en latin qui délivreraient une sagesse pour les vivants.

Mais partout la Mort, encore et toujours, comme seule issue et unique sens donné à la vie. La Mort qui délivre, la Mort qu’on attend avec impatience, la Mort qu’on appelle dans le silence des pierres creuses et les larmes roulant sur les murs froids et emportant avec elles les couleurs des fresques christiques.

Quel sens y aurait-il de ne vivre que pour attendre avec frénésie la Mort ?

La veille, je me promenais dans Naples en quête d’une glace Mennella qui a le don, soit dit en passant, de délester l’âme de tant de fardeaux inutiles. Comme à mon habitude, je pénétrai dans une des cinq-cents église de la cité parthénopéenne. À ma grande surprise, l’église Santa Maria di Costantinopoli était vide et très silencieuse en cette fin de matinée. On entendait des voix monacales chantant des « Alléluia » alors que je m’avançais, émerveillée, dans la nef.

C’est alors que je remarquai un homme assis au premier rang, la tête penchée, l’esprit absorbé par sa prière. Moi, debout, à quelques mètres derrière lui, j’observai ce napolitain pieux et mon regard s’éleva de l’autel à la blanche coupole que perçait la lumière ici et là.

J’ignore si c’est la composition assez épurée de la Constantinopoli, le marbre polychrome de l’autel, le plafond de bois à caissons dorés et la blancheur toute sainte des murs, colonnes et pilastres ; les peintures religieuses colorées et lumineuses ; la solitude et le silence de ce lieu ; les chœurs monastiques s’élevant dans l’abside ; ou bien la dévotion de cet homme qui ramenèrent mon âme au divin.

La Constantinopoli n’était pas habitée par la Mort si palpable dans la crypte de San Simeone Piccolo. J’y ai senti la vie dans toute sa complexité, ses déchirements et ses interrogations. L’homme a prié longtemps et j’ai fini par m’asseoir au premier rang à sa droite face à l’autel. J’ai posé mon appareil photo et attendu quelques instants. Ce ne sont pas des mots qui se sont bousculés aux portes de mon esprit, mais plusieurs pensées, quelques désirs, des souvenirs. Puis, ces molécules de vie intérieure ont fui mon enveloppe corporelle pour grimper tant bien que mal jusqu’au sommet de la coupole et s’évader par les ouvertures latérales.

Le napolitain si pieux et moi-même n’étions pas si distincts en cet instant. Certes, nos vies sont différentes, notre passé, nos drames, nos aspirations, cependant, nous étions lui et moi à la recherche de Dieu. Cette paix de l’âme et cet amour transcendant que tout être humain appelle une fois dans sa vie, que ce soit dans une église, dans un bois, au sommet d’une montagne ou bien recroquevillé sur le tapis de la salle de bain au creux d’une nuit sans sommeil, comme dirait Elizabeth Gilbert.

Je n’ai pas lu dans la coupole mon avenir, je n’ai pas été transportée au-delà de la couche terrestre, je n’ai pas vu d’êtres immortels et glorieux, mais une paix semblable à une poussière céleste est tombée de la vieille corniche et a nourri mon âme affamée. Je compris alors qu’il existe une vie spirituelle bien réelle à l’intérieur de nous et cette facette de notre âme est asséchée, ramassée dans un coin obscur, attendant que le manège de la société moderne nous fasse descendre, que le tournis disparaisse et que nous la considérions dans le silence d’une retraite.

Il faut parfois être pris de malaise, avoir l’impression de se noyer émotionnellement dans ce marasme moderne pour entendre sa voix intérieure qui gémit depuis des années tout au fond d’une cellule rouillée. Quand je l’ai libérée, elle m’a parlé de qui j’étais, d’où je venais et où je souhaitais aller. Allongée dans l’herbe humide d’une fin d’été, j’ai laissé ma voix intérieure s’élever vers les constellations de la coupole céleste. Une autre fois, elle se baladait parmi les blés murs et le foin parfumé au rythme de mon vélo. Parfois, elle s’est timidement enfouie dans le moelleux d’une couette contre laquelle mon front était posé. À la Constantinopoli, elle s’est mêlée à celle d’un homme inconnu dont j’ai à peine vu le visage et qui m’a appris la dévotion simple creusée dans le bois verni d’un banc et le marbre froid d’un autel.

Chateaubriand a écrit : « La poésie a été pour moi ce qu’est la prière, le plus beau et le plus intense des actes de la pensée, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de travail du jour. La poésie, c’est le chant intérieur. »

À Naples, les Grecs ont construit un viaduc souterrain pour alimenter la ville en eau et faire remonter à la surface les pierres de tuf volcanique qui formeraient plus tard les églises et les bâtiments. Soixante pour cent de la ville repose sur des galeries vides dans lesquelles l’eau circulait abondamment autrefois. Je pense à cette eau qui s’écoule en nous, cette eau que Chateaubriand appelle « poésie » ou « chant intérieur » et qui peut parfois stagner si notre puisatier intérieur ou « pozzaro » comme disent les Napolitains, ne vient pas nettoyer, écurer et contrôler régulièrement. Je crois que nous avons tous des puits que nous ne voulons surtout pas éclairer et vidanger, car il est tellement plus facile de se hisser sur la roche poreuse sans toucher l’eau stagnante, sans éclairage, pour passer à la galerie suivante et oublier ainsi que ces puits obscurs existent.

En tant que pozzaro expérimenté, je veux visiter chaque recoin de mon âme et m’habituer à l’eau froide et limpide qui s’écoule depuis la nuit des temps et me nourrit de ses « Alléluia » audacieux vers une source vive alimentant chaque fontaine, chaque maison, chaque église, chaque coupole à la surface…

Copyright : photos@lisepaty

L’AVENTURE DANS UNE BOITE…

29 juillet 2019

Il arrive qu’on franchisse des océans, qu’on escalade des falaises, qu’on mette les voiles vers des îles mystérieuses en quête d’une grande et belle aventure. C’est délicieux de partir, de satisfaire ce fourmillement irrépressible dans les pieds, de se nourrir de cette ivresse de vivre que le quotidien a tendance à abrutir et à assécher.

Mais il arrive aussi qu’une petite aventure, un rien du tout, une parenthèse inattendue se présente devant votre porte sous la forme d’une Wonderbox déposée un matin par la cigogne des vacances.

Et vous voilà embarqué(e) pour rejoindre en train la capitale, Paris, la ville lumière…

Vous arrivez au 16 bis avenue Parmentier, dans le 11e arrondissement : c’est la Parenthèse bien-être. Cet institut se trouve au fond d’une cour, inondé par la lumière naturelle d’un toit de verre et bercé par une atmosphère calme au sein d’une ville bourdonnante.

Vous ôtez vos chaussures, signe d’une « reconnexion » bien nécessaire et si rare avec le corps. Vos pieds s’enfoncent alors dans les tapis épais et grimpent les marches qui vous conduisent aux lits de modelage shiatsu. C’est une symphonie de rideaux et de voiles blancs qui débutent jusqu’à ce qu’on vous conduise dans votre espace bien-être.

Le mot « shiatsu » signifie en japonais « pression des doigts ». Art du massage et de la détente pratiqué en Asie depuis des dizaines de siècles pour étirer et presser le corps entier.

Si vous n’aimez pas vous faire « patrouiller », le lit shiatsu aux pierres de jade chaudes est pour vous ! C’est dans le respect de votre intimité qu’on vous laisse vous allonger tout habillé(e), car à la Parenthèse bien-être comme chez MacDo, le mot d’ordre est « Venez comme vous êtes ».

On vous proposera, bien entendu, des formules plus complètes : quarante-cinq minutes de lit shiatsu, suivies d’un massage aux huiles bio, de soins du visage menés par une professionnelle, de séances de luminothérapie. De quoi vous requinquer après des heures, des semaines, des mois de métro-boulot-dodo au cours desquels vous avez à peine vu la lumière du jour.

Vous regretterez probablement que les MP3 dédiés aux musiques relaxantes posés à côté des lits shiatsu ne fonctionnent pas, mais on vous conseillera alors d’utiliser votre propre playlist « Relaxation » sur Spotify, YouTube, etc. pour rendre l’expérience « shiatsu » plus complète et fuir le silence pesant de l’institut.

C’est alors que dans votre espace étroit de détente, caché(e) par trois rideaux, vous laissez les vagues de pierres de jade automatisées vous traverser des pieds à la tête. Vous vous élevez et retombez encore et encore, poussé(e) par une force tenace qui vous incite à lâcher prise. Les nœuds dans le dos que vous refusiez de défaire se brisent brutalement, puis, vos lourds fardeaux, vos tensions s’apaisent ou bien vous quittent tout simplement.

Vous finissez par croire que vous êtes allongé(e) sur le sable chaud d’une plage déserte, baigné(e) par le soleil à son zénith, les yeux clos et le corps reformé sous la pression des pierres et galets que la mer charrie à son rythme. Mon conseil, le voici : acceptez d’éteindre les pensées envahissantes qui planifient et replanifient votre journée, faites le vide, concentrez-vous sur ces sensations si nouvelles, entrez dans cette musique paisible ou ces échos de la nature, laissez les anxiétés accumulées dans le dos, les jambes, les pieds s’échapper et renouez avec votre existence concrète – la présence d’un corps sensible et sensé.

Laissez les anxiétés accumulées dans le dos, les jambes, les pieds s’échapper et renouez avec votre existence concrète – la présence d’un corps sensible et sensé.

Il arrivera qu’on vous oublie dans ce cortège de rideaux, telle la Belle de Cocteau prisonnière d’un château ensorcelé, et que vous cherchiez la sortie – avec moins de difficultés, j’en conviens – pour respirer le parfum capiteux de la rose jalousement gardée par la Bête ou de l’encens regrettablement absent dans l’institut.

La Belle et la Bête de Jean Cocteau

Et si, par malchance, vous avez opté pour la formule minimum du lit shiatsu, on oubliera de vous proposer une tisane bio que je vous conseille de réclamer sans vergogne, puisque le site de la Parenthèse bien-être vous la propose pour toute prestation.

Une fois à l’air libre, vous jugerez des bienfaits du lit shiatsu et de l’apaisement qui a gagné votre corps, tant on vous a laissé(e) généreusement ou négligemment avec vous-même.

Paris foisonne d’activités et de découvertes insolites. Me voilà longeant les quais de la Seine pour rejoindre l’Hôtel de Ville et plus précisément la rue Pernelle, numéro 8, 4e arrondissement.

Apprentis, amoureux des saveurs, experts du couteau et créateurs de sauces : L’Atelier des Chefs est votre laboratoire gustatif !

On vous propose différents ateliers adaptés à votre passion, votre temps et votre dextérité. Pour ma part, j’ai choisi un cours de cuisine d’une heure suivi d’une dégustation. Attention ! La réservation est à faire bien à l’avance sur le site https://www.atelierdeschefs.fr/ selon vos disponibilités, vos envies et l’adresse que vous préférez. L’Atelier des chefs existe dans plusieurs grandes villes et compte différents centres à Paris (4e, 8e, 9e, 15e arrondissements, etc.).

C’est avec la passion de la planche à découper que je me suis lancée dans le Menu Express : tartare de veau du soleil levant accompagné d’un carpaccio de tomates et fondant au chocolat servi sur son lit de salsa de fraises, tomates, pastèque et basilic.

Mes papilles s’éveillaient à la lecture du menu et mes yeux brillaient quand j’ai passé la porte d’entrée pour rejoindre les apprentis cuisiniers de la soirée. Lavage des mains, tablier blanc et brèves salutations. Le chef nous accueille dans sa cuisine avec assurance et bienveillance.

Tout est prêt : chacun choisit son plan de travail pourvu d’une planche à découper, de deux couteaux et des légumes, fruits et autres aliments qui vont être travaillés sous le regard attentif du chef. À L’Atelier des chefs, tout est calibré, millimétré, classé pour faciliter les actions timides des apprentis.

Nous avons commencé par le fondant au chocolat. Vous me direz : rien de plus simple ! Tout le monde sait faire un fondant ! Cuisson au micro-onde pour les plus pressés ! Malheureux ! Le chef ne tarde pas à nous montrer que chaque geste compte, chaque mélange est réfléchi et chaque seconde présage du succès ou de l’échec de la recette. Les apprentis ont bien du mal à se lancer, alors les plus habitués prennent les devants pour couper le beurre et réaliser le bain-marie. Peu à peu, le groupe se détend et s’active autour des casseroles sous l’impulsion du chef qui ne cesse de répéter que c’est en faisant, en sentant, en se « mouillant » – c’est le cas de le dire – qu’on apprend.

Le Grand Restaurant de Jacques Besnard

Puis, nous voilà attelés au taillage des légumes. Démonstration et consignes précises du chef qui coupe avec aisance et rapidité tomate, champignon, asperge, oignons, gingembre et veau. Moi qui croyais être experte dans l’art du couteau, je me rends compte que je ne l’ai jamais tenu correctement jusqu’à ce jour ! Le chef passe, complimente, ajuste les manipulations encore hésitantes et fait quelques plaisanteries.

C’est dans un concert de pastèque, fraises, basilic que la salsa accompagnant le fondant est réalisée pleine de couleur, de vie et de fraîcheur estivale.

La cuisine a le don de rapprocher les êtres humains et de faire tomber les barrières de la timidité, car les apprentis ont tous en commun cet amour de la nourriture raffinée et du travail bien fait. Le chef nous plonge dans l’art de la sauce balsamique qui donnera toute sa saveur au tartare de veau. Chacun goûte, donne son avis et mélange vigoureusement.

Nous voilà enfin arrivés à l’étape déterminante du dressage et je me rends compte que le chef ne compte pas ses heures, voilà deux heures que nous cuisinons sans relâche. Chacun exprime sa créativité en faisant dérouler les tomates qui vont tapisser l’assiette. Une main tient fermement l’emporte-pièce et l’autre y dépose le veau cru finement assaisonné, puis les pousses de soja, les asperges.

Tout à coup, le chef sort un sel parfumé aux épices et nous propose d’en répandre sur le tartare. Je ferme les yeux en respirant le contenu du bocal et je retrouve en un instant l’Asie, l’Inde, l’Amérique latine dans mes narines. Madeleine de Proust inattendue. Saveur de la vie et des voyages qui fait de ma création culinaire une fuite loin des jours grisâtres, ternes, gagnés par l’agueusie…

L’heure de la dégustation sonne et nous portons fièrement notre assiette jusqu’à la table dressée dans l’entrée de L’Atelier des chefs. Satisfaits de notre agilité culinaire, emportés par l’ivresse de la cuisine et fort joyeux, nous prenons une bouchée, puis une autre, pendant que le chef finit le dressage des fondants au chocolat.

La langue se délit par la magie gustative et nous découvrons nos vies respectives, notre passion mutuelle pour l’art culinaire qui fait de cette vie, non plus un amas de labeurs, mais de saveurs. J’apprends que quatre « apprentis cuisiniers » travaillent dans la même entreprise et viennent régulièrement à L’Atelier des chefs au milieu d’une journée de travail pour s’adonner à une heure de cuisine ou en soirée pour se détendre et nouer des liens amicaux.

La cuisine rapproche et humanise une société qui divise et maltraite l’être humain. Si la cuisine parle à l’âme et donne le sourire, c’est particulièrement vrai à L’Atelier des chefs, à condition que vous soyez bien disposé(e), ouvert(e) d’esprit et de papilles. Car, je dois dire que deux de nos comparses étaient peu bavards, peu gourmands et peu satisfaits de leur production gustative. Si on veut garder la ligne et la distance, je conseille plutôt une séance en salle de sport, même si le dialogue avec les muscles me semble moins palpitant !

La cuisine rapproche et humanise une société qui divise et maltraite l’être humain.

Copyright : photographies@lisepaty

@wonderbox.fr @wonderbox_fr #testeurdereves #wonderbox