DEUIL

17 MARS 2020

Why is all this stuff coming up again now ?

I know what they would say, all the old-timers at this Ashram. They would say this is perfectly normal, that everyone goes through this, that intense meditation brings everything up, that you’re just clearing out all your residual demons… but I’m in such an emotional state I can’t stand it and I don’t want to hear anyone’s hippie theories. I recognize that everything is coming up, thank you very much. Like vomit it’s coming up.

Somehow I manage to fall asleep again, lucky me, and I have another dream. No snakes this time, but a rangy, evil dog who chases me and says, « I will kill you. I will kill you and eat you ! »

I wake up crying and shaking. I don’t want to disturb my roommates, so I go hide in the bathroom. The bathroom, always the bathroom ! Heaven help me, but there I am in a bathroom again, in the middle of the night again, weeping my heart out on the floor in loneliness. Oh, cold world – I have grown so weary of and all your horrible bathrooms.

When the crying doesn’t stop, I go get myself a notebook and a pen (last refuge of a scoundrel) and I sit once more beside the toilet. I open to a blank page and scrawl my now-familiar plea of desperation :

« I NEED YOUR HELP. »

Then a long exhale of relief comes as, in my own handwriting, my own constant friend (who is it ?) commences loyally to my own rescue :

« I’m right here. It’s OK. I love you. I will never leave you… »

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love (2006)

« BATHROOM SERIES »

Vous connaissez vous aussi ces épisodes larmoyants que je nommerai désormais les bathroom series. J’avoue que je ne comprends pas non plus pourquoi ces lieux étriqués deviennent l’habitacle de nos drames intimes, le déversoir de nos passions incontrôlables et le refuge de notre âme qui menace de s’enfuir dans les ténèbres.

On représente Judy Garland allongée sur le sol, aux pieds de la baignoire, sanglotant après un show raté à Londres dans son biopic Judy récemment sorti au cinéma. Son homme du moment, Mickey Deans, la sermonne derrière la porte, mais elle n’entend qu’un vague murmure, car ses oreilles bourdonnent de sa douleur qui l’étouffe depuis des années.

Nous connaissons toutes nos heures sombres. Nulle n’est épargnée. Je pense que lorsque les murs invisibles de notre vie semblent s’effrondrer, nous cherchons refuge dans un lieu plus étroit que nous pouvons appréhender, alors même que tout le reste nous échappe. La salle de bain est le sanctuaire de l’intime, ce que nous ne montrons à personne et qui, éclairé à la lumière tranchante tombant du miroir, ne peut être ni nié ni caché.

« I NEED YOUR HELP »

Cette supplication de Liz Gilbert m’est tout à fait familière. C’est une réalité partagée par toutes celles qui acceptent la fin de quelque chose et le début de l’inconnu. Cette zone intermédiaire qui rapproche deux univers si étrangers, l’Avant et l’Après, je l’appelle : « la zone du deuil ».

Je suis tellement frustrée que cette période enveloppée dans les voiles sombres de la veuve soit si mal définie et comprise. Il faut que vous perdiez l’homme de votre vie, un parent, un enfant, que sais-je encore, pour qu’on vous accorde le statut de « veuve ».

Autrefois, les veuves étaient des marginales : celles à qui il manque quelque chose, celles qui ne sont plus tout à fait entières, les femmes émotionnellement et matériellement amputées, les inclassables. Alors, pour ne pas être totalement mises au ban de la société, les veuves faisaient vœu de porter le noir pendant des mois, une année, des années, toute une vie…

Le noir qui teignait leurs robes, leurs chapeaux et leurs voiles accentuait la blancheur diaphane de leur visage : elles étaient l’incarnation de la douleur et le rappel que la mort menace tout être humain. Mais c’est également le noir qui protégeait les veuves des moqueries et insultes habituelles. Souvent, elles perdaient presque tout leur confort matériel, mais il leur restait la dignité.

J’en déduis qu’être veuve, c’est perdre quelqu’un pour toujours, et donc, nécessairement, perdre sa vie d’avant pour entrer dans une zone floue qui n’existe pas dans nos sociétés bien huilées. On se définit toujours par ce qu’on fait, ce qu’on possède, où et avec qui l’on vit. On peut ainsi se définir autant par l’abondance que par la perte.

Mais qu’en est-il de nous autres qui nous définissons autrement ? Celles qui se définissent par ce qu’elles sont et ne sont plus ? « I need your help », je ne sais plus qui je suis, ni même ce que je veux, je ne sais plus, avant je croyais savoir, mais c’est fini, commence mon deuil…

L’ART DE PERDRE

Peu d’individus acceptent ce dépouillement existentiel. Ils se réconfortent et calment leurs angoisses en tapotant les murs de leur nouvelle maison, la carrosserie brillante de leur voiture et l’épaule de leur enfant. Ils ont, donc ils sont… Ils ne sont pas voués au néant parce qu’ils se sont matérialisés dans ce qu’ils croient leur appartenir.

La vérité est que nous ne possédons rien sur cette terre, pas même nous-mêmes. Nous voyageons année après année, mais rien ne nous appartient. Nous empruntons une maison, une voiture, l’amour d’un enfant sorti de nous, mais tout cela appartient à la Vie, à la Création, tout comme nous-mêmes.

Pratiquons enfin « l’art de perdre » dont parle Alice Howland atteinte d’Alzheimer précoce (Still Alice, 2015) : elle qui ne peut rien garder dans l’avenir de son passé, ne peut rien vivre d’autre que le présent et dans ce présent où vit sa conscience fugace, elle fait déjà le deuil de ce qu’elle oubliera fatalement.

Si nous perdions quelqu’un, ce serait plus facile pour les autres de reconnaître notre douleur. Mais tant que nous ne portons pas l’épais voile du deuil, rien n’a changé pour eux. Alors nous sommes seules à savoir que nous sommes temporairement amputées de quelqu’un qui a beaucoup compté, d’un homme qui était la jauge et le contrepoids de nous-mêmes.

Il est parti, nous l’avons abandonné au passé, cependant, il n’est pas mort, donc nous ne sommes pas en deuil. Ces circonstances sont probablement les deuils les plus douloureux que nous puissions connaître. Difficile de lutter contre le souvenir d’un vivant !

« CLEARING OUT »

La langue anglaise a le génie d’ajouter après les verbes ces prépositions kinesthésiques quasiment intraduisibles : « to clear out ». Le travail de deuil consiste à sortir et jeter hors de soi, donc « to clear out » ou extirper, nos vieux démons bien enracinés.

Nous avons besoin, comme le rappelle ce bon Richard from Texas à Liz Gilbert, de rencontrer certaines personnes avec qui nous vivons tout un tas d’expériences pour secouer ici et là nos bons vieux démons endormis avant de les faire sortir pour de bon.

Il y a cet homme, en particulier, qui est notre miroir grossissant, celui qui titille nos démons blessés jusqu’à les faire rugir. Ça y est ! Il les a libérés, nos Titans enchaînés dans les enfers d’Hadès sont bel et bien remontés à la surface, plus rapidement qu’Orphée, et ils vont tout ravager !

Si cet homme est notre catalyseur, il n’est pas destiné à rester à nos côtés, non, nos Titans en colère vont bien vite le chasser. Mais voilà, notre homme a tout réveillé et aucune marche arrière n’est possible. On se retrouve à vomir nos démons sur le tapis de la salle de bain, seules, la nuit…

DOUBLE DEUIL

Le deuil a commencé et mon cœur est lourd et froid comme une tombe. Comme Liz Gilbert, je n’ai pas compris ce qu’il m’arrivait et pourquoi à moi et pas aux autres. J’avais la gorge continuellement serrée et je m’obstinais à garder le front haut comme les veuves d’autrefois.

On nous apprend que la souffrance doit être combattue par la volonté, que pleurer et s’écouter est une faiblesse et qu’enfin, on doit tous jouer à « comme si de rien n’était » sans broncher. Pas étonnant qu’on finisse sept nuits par semaine penchées sur la baignoire, attendant une réponse et priant pour attraper au vol une lueur d’espoir.

-Your problem is, you just can’t let this one go. It’s over. […] You’re like a dog at the dump, baby – you’re just lickin’ at an empty tin can, trying to get more nutrition out of it. And if you’re not careful, that can’s gonna get stuck on your snout forever and make your life miserable. So drop it. [Richard from Texas]

-But I love him. [Liz]

-So love him.

-But I miss him.

-So miss him. Send him some love and light every time you think about him, and then drop it.

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love (2006)

Aujourd’hui, je vois le deuil comme une chance unique de découvrir la femme que nous sommes et ce que nous attendons réellement de la vie. Nous sommes si nombreuses à vivre des années et parfois toute une vie sur « pilote automatique », choisissant et aimant à partir de fausses croyances sur nous-mêmes et de blessures inavouées. Tout est alors biaisé, tout sonne faux et, le temps passant, rien ne nous rend heureuses.

Le deuil de l’homme qui nous a désertées par la mort, la lâcheté ou la violence, c’est avant tout le deuil de ce faux-self que nous avons collé à notre âme, comme la bride étouffe le cheval sauvage. Faire le deuil, c’est embrasser la solitude qui seule peut enfanter Dieu…

« I’M RIGHT HERE. IT’S OK. »

Vous avez probablement l’impression, comme moi, que personne n’a jamais considéré et même accepté de considérer votre deuil. On vous a trouvées « bizarres » dès les premiers signes de changement, « fermées » quand tout d’un coup on s’intéressait à votre douleur et « hostiles » quand on ne cessait de répéter que votre ex n’était qu’un pauvre nase et vous, par extension, bêtes et naïves de n’avoir rien vu (je l’accorde, c’est le silence pesant que je verbalise ainsi et qui suit inévitablement le « quel pauvre nul ton ex ! »).

À choisir, je vote pour l’indifférence plutôt que pour les constats étroits et stériles sur mon « homme d’avant ». Pourquoi rougir et ruminer une relation qui devait manifestement faire partie de votre plan de vie ? Plus longtemps vous laissez les autres vous rappeler ce qu’ils considèrent être vos « mauvais choix », plus lointaine sera la guérison du deuil.

Brandissez votre voile noir comme un drapeau de « cessez le feu » et faites taire pour de bon vos fâcheux ! Ils ne savent pas vous accorder de la compassion, c’est un fait, par conséquent, ils n’ont tout simplement rien à dire, aucune voix au chapitre.

Ne craignez pas d’être seules un temps, quelques années ; vous savez bien que le deuil peut être long pour certaines et que s’engager rapidement dans une nouvelle relation vous conduira au même type d’homme, au même mur, jusqu’à agrandir démesurément votre blessure. Le temps vient à bout de tout, m’a-t-on dit. Voilà une grande leçon à retenir.

If you clear out all that space in your mind that you’re using right now to obsess about this guy, you’ll have a vacuum there, an open spot – a doorway. And guess what the universe will do with that doorway ? It will rush in – God will rush in – and fill you with more love than you ever dreamed. So stop using David to block that door. LET IT GO. [Richard from Texas]

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love (2006)

J’ai une confession à faire : je suis carrément fan du fameux Richard from Texas. Quelle clairvoyance ! Quelle leçon de vie ! Ces pages m’ont changée et cette autobiographie initiatique de Liz Gilbert est en train de me changer. « Let it go », c’est bien ce que je me répète chaque matin, c’est la phrase-clef de tout deuil et de tout changement durable.

Lâchez prise, cessez de ruminer éternellement le passé qui a tendance à déformer votre histoire pour la rendre plus accablante ou séduisante selon votre humeur de la soirée, enterrez le souvenir de votre homme pour de bon et faites place à la Grâce.

Je suis reconnaissante que mon deuil ait ouvert une porte dont je ne soupçonnais pas l’existence. J’ai arraché les ronces ensorcelées à mains nues et je me suis moi-même réveillée d’un long sommeil. Il m’arrive de penser encore à lui, je ferme les yeux et suivant le conseil de Richard je lui envoie de l’amour et de la lumière avant de le laisser partir « for good ». Comme pour me remercier d’avoir fait la paix avec lui, l’Univers insuffle par ma porte (dégagée et toujours ouverte) tout l’amour que mon âme est capable de contenir et je souris, un grand et beau sourire à Dieu et à moi-même, il est rare que d’autres y prêtent attention, mais qu’importe.

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