DIFFICILE D’ÊTRE FEMME

18 JUIN 2020

« C’est difficile d’être une femme au XXIème siècle… On nous a appris à être indépendantes, polyvalentes et brillantes. Nous sommes des vraies femmes, « libérées » au bon sens du terme, mais il y a encore du machisme. C’est difficile avec les hommes. Soit ils nous contrôlent, soit ils sont faibles. En bref, ils sont décevants… »

J’entends souvent ce discours et ces interrogations chez mes amies et connaissances. Jamais la femme n’a été plus perdue qu’au siècle de sa « libération ». Étonnant, non ?

Avez-vous remarqué le nombre de femmes « libérées » désespérément larguées, désespérément seules ? La femme est devenue cet atome flottant dans l’univers, dilaté et errant, navire sans ancre, sans port, sans homme. Moi aussi je pensais comme ces femmes autrefois, j’étais fière de mon indépendance, de mon cynisme, de mon non-conformisme au modèle traditionnel de toutes mes cousines mariées à la ribambelle et casées à qui mieux mieux.

Je me disais « Pouah ! Les couches sales qui traînent sur le rebord de la baignoire ! Ça craint ! Moi ? Prendre la température des gosses ? Jamais ! ». Bref, vous l’aurez compris, j’étais bienheureuse dans mon célibat 4****. À moi les soirées popcorn et comédies romantiques ! À moi la gym et les abdos quatre fois par jour (comme si je prévenais les rondeurs d’une future hypothétique grossesse ou bien neutralisais les pots de Ben and Jerry gobés devant le sourire béat de Keanu Reaves une fois qu’il retrouve enfin sa Kate perdue dans le temps avec qui il communique via une boîte aux lettres magique – concept franchement niais quand on y réfléchit) !

J’appartiens à cette génération de femmes qui ont baigné dans la romance fabriquée par les studios Hollywood, Bollywood, Neuneuwood et donc je n’ai jamais rien appris de l’amour véritable qui se construit année après année avec un homme normal, ouais, pas romantique en fait, un homme du monde réel, quoi ! Mais voilà je me suis noyée, comme tant d’autres, dans le miel trafiqué à forte teneur en sucre industriel et 0% de ce que les bei-beilles butinent, pensant qu’un jour ma vie pourrait ressembler à ça !

Of course, un gars qui grimpe à l’échelle d’un immeuble en brique de Brooklyn avec des fleurs sous le bras ou dans la bouche, ça court les rues ! Ou bien le type genre Duc made in Hugh Jackman qui débarque du XIXe siècle pour griller des tartines sur votre plateau petit déjeuner tout préparé et se lever quand vous quittez la pièce, j’y crois, à force de me mordre les lèvres, il va bien tomber d’une faille spatiotemporelle ! Tout est réglé en 1h40 de film, alors vous finissez par vous dire que sur une moyenne de dix ans, il y a bien un homme romantique qui va vous proposer quelque chose, non ? Sauf qu’il y a le type respectueux, travailleur, responsable et timide qui travaille dans le même bureau que vous, mais qui n’a aucune chance, et ouais, pas assez beau, pas assez entreprenant, le best friend à vie et encore !

S’il ne s’agissait que de scénarios bas de gamme et irréalistes, passons, mais il y a les dix bonnes minutes où le romantique dévore les joues de l’ingénue, la nuit où elle abandonne toute retenue et hop, c’est une maîtresse ! Rassurez-vous, all is right, il y aura une petite dispute, mais ils finiront par se rabibocher et peut-être songer à un enfant ou deux, enfin, quand ils auront épuisé la case « amusements et voyages haut de gamme », la case « chien de compagnie ou mini bébé » et désireront un mini-moi pour leur survivre.

Nous, les femmes du XXIe siècle, nous sommes perdues à force de mensonges commercialisés, de cures de jouvence, de quêtes effrénées de ce qui fait vibrer, de gars d’une nuit, de surconsommation du corps. Nous nous sommes perdues dans les vaines promesses et dans l’oppression des faibles hommes qui se déguisent en champions du romantisme pour nous appâter, avant de consommer notre corps, le temple de la vie, et de nous larguer avec d’autres vies minuscules qui n’ont rien demandé de tout ça, qui n’ont pas choisi d’être enfants de quinzaine, orphelins mais pas sur le papier, victimes de notre égoïsme légendaire.

Nous n’avons pas pensé, non, nous palpitions à l’appel du romantisme et des nuits torrides que le siècle de la libération et de l’avortement nous offrait sans caution. Nous avons voulu tâter un peu de cette vie d’amours libres autrefois réservée aux hommes. Nous avons appris la consommation et nous avons oublié peu à peu le miracle de la procréation. Quant à celles qui ont répondu tôt à l’appel de la vertu, de la fidélité et de la maternité, nous les avons reléguées au rang des « sans emplois », des rien du tout, des anti working women, des faibles…

C’est alors que les Cieux ont pleuré, longtemps et silencieusement, ils se sont penchés sur les berceaux vides, les lits du plaisir et les enfants apeurés dans le noir qui découvrent le nouvel appartement de Maman, le nouveau copain de Maman, le nouveau weekend chez Maman, la gorge serrée, ces enfants peuvent à peine respirer et ils se demandent pourquoi ils ne se sentent plus en sécurité nulle part, mais seuls, désespérément seuls…

Les Cieux ont pleuré, la Création a gémi et a voulu voiler sa face à tout jamais pour ne plus voir le monde des hommes se prostituer et se détruire, ces femmes et ces hommes qui devaient les gouverner et leur montrer la voie, désormais perdus, errants, solitaires, sans racines ni rameaux, habitant une douleur infinie et sombre.

J’appelle à une libération de la femme, non pas à une libération-mutation qui fait des femmes les hommes durs de demain, non, j’appelle à une libération du mensonge, des compromis, de l’exploitation du corps sous toutes ses formes, de la sexualité sans responsabilité, sans promesse, sans amour, sans vertu, du mépris et de l’anéantissement de l’homme si différent et si complémentaire.

Il n’est difficile d’être femme que le jour où l’on ne sait plus qui on est, qui on aime et ce en quoi on croit…

LISE

MAÎTRE ET CRAPAUDS

22 MAI 2020

DÉCONFINEMENT ?

« Lorsque le Maître a quitté le temple, les crapauds sont prêts à l’envahir. »

Proverbe tibétain

Les Tibétains représentent souvent la Conscience sous les contours d’un temple de marbre qui doit être préservé du marécage nauséabond qu’est le Monde. On pourrait penser que peu de périodes ont produit autant de crapauds visqueux que les guerres et les crises sanitaires. Si nous sommes en guerre, c’est bien contre une intériorisation encore inconsciente des injonctions qui pèsent sur nous.

Jean-Jacques Crèvecoeur a récemment expliqué que le plus grand drame de cette crise sanitaire est d’avoir injecté le virus de la peur dans nos veines. Aussi rapide qu’un poison ordinaire, la Peur, causée par les injonctions contradictoires qui ont inondé nos écrans, s’est distillée dans le sang et a commencé à paralyser le cœur.

Concrètement, la peur est une réaction physique extrême causée par la poussée d’adrénaline qui monte en l’humain face au danger imminent. Prévue pour nous faire décamper dès qu’un prédateur de la savane nous attaque, la peur est une émotion régulatrice et brève qui protège le corps et le mental contre une agression extérieure qui pourrait s’avérer néfaste.

Au fil des siècles, les dirigeants totalitaires, les puissants qui ne voient le monde que comme le terrain de jeu de leur argent placé en bourse, les narcissiques et autres manipulateurs ou « ratés au gros ego » comme j’aime à les appeler ont utilisé la peur pour contrôler les foules tapageuses. Que ce soit à l’échelle d’un peuple, d’une nation, d’une ville ou d’une maison, le manipulateur politique ou domestique plante la semence de la peur dans l’âme de ceux, celle ou celui qu’il veut soumettre pour tout simplement en tirer quelque chose.

Il m’est impossible de vous dire si la manipulation était un mal pour un bien, c’est-à-dire, on va tous crever si ça continue, personne ne respecte les gestes barrières, les hôpitaux sont plein à craquer, on va donc déclarer la loi martiale rendue acceptable uniquement si les individus ont suffisamment peur, enfermer les malades effectifs et les malades potentiels chez eux pour tous les protéger des autres et d’eux-mêmes.

Ou bien si, selon la théorie complotiste, la crise est rapidement devenue un test sociétal pour savoir jusqu’où l’humain peut être contraint, emprisonné, annihilé lorsqu’il est plongé dans l’état de sidération dont parle Crèvecoeur et au service, sans le savoir, des intérêts mercantiles des puissants, des entreprises pharmaceutiques, des hommes politiques.

Le monde sidéré a obéi par peur de crever là, maintenant, tout de suite. Le monde sidéré a obéi parce que privé de sa conscience, de son temple toujours en quête de vérité, il a laissé les crapauds l’envahir peu à peu, comme une marée grise et boueuse non identifiée.

« Oui, oui, tout va bien… le pays fera face, le pays se relèvera, le pays fournira, le pays solidaire et responsable vaincra ! »

Alors pourquoi, égraine-t-on chaque soir le nombre de morts en France, en Italie, aux États-Unis ? Le chiffre n’est pas assez volumineux, alors on aime ajouter le décompte des morts en seulement 24h. Sidération… Terreur… Les Hunger Games de Panem ont commencé, mais cette fois-ci nous sommes tous tirés au sort, tous maquillés, tous pucés et tous propulsés dans l’arène virtuelle de la 5G rebaptisée « guerre bactériologique ».

Je ne sais pas vous, mais moi, mon confinement avait un vague goût de « Katniss Everdeen coincée et sanglée en haut de son arbre », attendant l’eau, le remède de ses bienfaiteurs fortunés et priant pour survivre aux gaz asphyxiants, aux attaques des autres tributs et surtout à la durée indéterminée de ces jeux mortels.

Au début, deux semaines, puis quatre, puis huit et aujourd’hui on m’a fait descendre de mon arbre, en clair on m’a « déconfinée », mais je ne sais toujours pas si les Hunger Games sont finis, ou bien si une 2e/3e/6e vague (le numéro dépend de la chaîne télévisée) va me submerger ; si mon voisin de caisse va me transpercer pour un pot de glace Ben and Jerry’s au éclats de beurre de cacahuète (le dernier du rayon des congelés) ; si un flic va me demander mon autorisation de sortie signée de moi à moi et me mettre en taule pour avoir dépasser l’heure indiquée ; en bref, si mon casier judiciaire va être teinté à tout jamais de cette désobéissance criminelle qui consiste à vouloir plonger mes pieds dans le sable chaud alors que la mer est à 130 bornes !

En définitif, je n’ai pas retiré mon harnachement de Katniss, parce que j’ai bien senti qu’à tout moment on (c’est-à-dire le Président Snow ou son clone) pourrait me demander de remonter dans l’arbre en attendant de me faire empoisonner, contaminer, tuer…

« Si nous ne sortons pas du confinement mental, même après le déconfinement physique, nous sommes emprisonnés et prêts à accepter n’importe quoi […] une fois que notre conscience a quitté le corps, les crapauds nous envahissent, c’est-à-dire tout ce qu’on nous force à faire […] La clef de notre prison se trouve à l’intérieur et nous devons sortir de notre sidération pour la trouver, sinon nous serons prêts à accepter n’importe quoi collectivement… »

Jean-Jacques Crèvecoeur

Il n’existe pas de pire prison que celle de notre esprit, car une fois que les barreaux sont installés, il est très difficile de les voir avec lucidité, et donc encore plus compliqué de les démanteler, de tourner la clef et de réduire cette cellule en cendres. Je suis en colère de me considérer en ce moment en simple liberté conditionnelle, de ne plus être sûre que demain on ne va pas tout me reprendre, de ne plus savoir qui croire, de sentir la peur gagner mes tripes quand je pense à ces jours d’isolement endurés on ne sait comment, de voir les sourires de l’humanité disparaître sous des masques chirurgicaux…

Ai-je tort de penser que cette pandémie de la peur et de l’enfermement est plus dangereuse et plus préoccupante qu’aucun autre virus s’attaquant au corps ? Comment a-t-on pu en arriver là ? Nous ne pensons plus aujourd’hui aux bénéfices de cette retraite anticipée dans nos pénates, à tout ce qu’on peut faire quand on est seul chez soi, à cette technologie qui rend les apéritifs et tea times virtuels possibles ; non, on pense plutôt à tout ce qui a disparu de notre quotidien, à ces contacts physiques indispensables à la survie, comme le savent si bien les nourrissons, qui sont aujourd’hui synonymes de « contamination », « danger », « mort ».

« Oui il fallait protéger la ‘vie nue’ dont parle Giorgio Agamben. Oui il y a d’admirables héros du quotidien qui ont pris soin de cette vie nue, et l’ont sauvée parfois. Mais comme il nous en a averti, et Michel Foucault avec lui, on ne peut pas, sous peine de renier notre humanité, choisir la préservation de cette vie nue «toute seule», de cette vie biologique au détriment de ce qui en fait une existence humaine en lui donnant son sens, son prix, sa grandeur : partager ses moments décisifs, naissance, maladie, vieillissement, mort ; respecter tout ce que j’ai appelé le sacré, la dignité, la liberté. C’est cet équilibre dans les valeurs que nous avons manifestement perdu, dont nous avons été manifestement incapables. Nous avons voulu sauver la vie mais nous l’avons, à l’inverse, coupée de tous les liens qui la nourrissent, vidée de toutes les significations qui la font grandir. Cesser d’exister pour rester en vie ? Cette contradiction est accablante. »

Le philosophe Abdennour Bidar

Moi je connais d’autres crapauds qui sont revenus envahir le temple de notre âme : dans un halo de puanteur, sortis tout droit des égouts du passé, ces crapauds-là sont bien tenaces, bien visqueux, très résistants à tous les ménages de printemps régulièrement et méticuleusement entrepris dans notre esprit et dans notre corps, ce sont les crapauds de nos blessures, traumatismes, faiblesses, handicaps…

C’est ce que nous sommes venus apprendre, régler, guérir sur terre, comme le diraient les maîtres de méditation.

« Nous sommes tous des survivants »

m’a confié il y a bien des années mon professeur d’université. Je ne comprenais pas alors ce qu’il voulait dire, mais aujourd’hui, je sais. Nous essayons tous de survivre à nos cataclysmes physiques, planétaires, émotionnels. Nous avons tous quelque chose qui est brisé en nous et demande désespérément d’être réparé. Or, nous ne savons pas le temps qu’il faudra pour que cette guérison soit effective, ni même si elle sera jamais complète dans cette vie.

Comment peut-on demander à des survivants qui s’accrochent à la rive de lâcher les vieilles branches usées pour sombrer sous des lames de fond puissantes ? C’est comme si on programmait notre mort individuelle et collective, par peur de mourir contaminés. Depuis quand refusons-nous tant les règles même sur lesquelles repose le socle de la vie – la naissance, la vie, la mort – que l’aliénation devient notre seule option ? Comment peut-on survivre dans la non-vie et le silence d’une ville fantôme ?

La crise sanitaire a oublié que nous étions déjà en train de survivre quand elle a prononcé mondialement une sentence de « distanciation », « confinement », « surveillance », « vaccination » ; autant de litotes pour ne pas prononcer la froide réalité : « condamnation ». Nous sommes condamnés à accepter l’avènement d’une triste dystopie qui n’a rien de fictionnelle : la mort de l’humain pour maintenir la vie physique sous contrôle étatique.

Puis, j’ai découvert une autre grande vérité qui signe la rébellion de mon âme humaniste. J’ai foi en l’humain qui va se réveiller, peut-être pas chez tout le monde, mais au moins chez ceux qui ont reconnu les crapauds dans leur temple intérieur et sont en train de les chasser, les vieux et les jeunes, tous sans exception ne cesseront d’être repoussés pour reconquérir le marbre des prières.

Il y a quelques jours, je déambulais dans une ville s’éveillant d’un long coma et je trouvais une porte ouverte. Ce n’était pas mon église, ce n’était même pas ma « confession religieuse », mais c’était un lieu de culte. Je m’étais sentie si orpheline de mes lieux habituels abritant le Sacré et fermés pour cause sanitaire. Je n’avais même pas accès à un bout de plage ou de mer pour communier avec la Création. Rien, si ce n’est la prison de l’esprit avec ses souvenirs douloureux entêtants.

L’église était vide et lumineuse grâce à cette pierre blanche brute, sans artifice, comme je l’aime. J’ai pris mon temps, tout mon temps pour déchiffrer les vitraux et diverses fresques. C’est alors que la statue de Jeanne m’est apparue dans un flot de lumière colorée au bleu et or du vitrail la représentant à Orléans. Jeanne de Domrémy, Jeanne la pastourelle, Jeanne la martyre. Son visage ferme, paisible et éclatant m’a rappelé que rien n’est jamais perdu, il y a toujours, toujours de l’espoir en ce monde.

Nous nous sentons insignifiants, battus à tout vent, prisonniers de notre propre pays, mais Jeanne nous rappelle que l’appel peut venir quand on s’y attend le moins et que cet appel peut changer le monde. La pastourelle en territoire occupé et hostile est devenue le chef des armées d’une nation bientôt libre. Jeanne savait que la clef de notre prison est et sera toujours en nous-mêmes. Quand l’esclave dit : « Assez » et rompt ses liens, le maître meurt…

Inspirée par la foi de Jeanne, je me suis agenouillée et j’ai prié longtemps pour mon pays, nos libertés, ma famille, mes amis, la guérison que nous attendons tous. Puis, dans les derniers rayons de cette chaude journée filtrés par les vitraux éclatants tombant sur mon prie-dieu, une paix m’a envahie. Ce sentiment n’avait rien d’humain, il était infusé par une instance autre que certains appellent « supérieure » et je pouvais le sentir dans les pierres et le ciment appliqués jour après jour, année après année par ces bâtisseurs d’églises, de basiliques et de cathédrales des temps anciens.

Il est un autre gouvernement, une autre instance, aujourd’hui invisible pour nos yeux mortels qui régit toutes les créations par la loi physique de l’amour et de la foi, certes elle n’a pas encore été découverte, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas réel. La crise sanitaire nous aura au moins prouvé une chose : dans la confusion des mensonges et mesures plus radicales et insensées les unes que les autres, nous décidons de rechercher une réalité autre. C’est là que repose la vie de l’âme, aux confins d’une vérité non rationnelle, non reconnue, non visible et sur le sol d’un temple de marbre lavé de prières et de larmes…

LISE

Je t’aime un peu, pas du tout, à la folie…

27 AVRIL 2020

CONFINEMENT : SEMAINE 7

« Many women in Herat may survive coronavirus but won’t survive the lockdown »

Marzia Akbari

(psychologue dans la ville d’Herat en Afghanistan)

Assises dans notre canapé, en plein zapping, on tombe malencontreusement sur un reportage Arte qui parle de ces femmes mariées de force à treize ans, violées, agressées, battues, engrossées, insultées et cachées derrière la porte imprenable d’une habitation sans nom, dans un pays dont la première syllabe nous fait frissonner et on se précipite sur la télécommande pour basculer sur un autre programme, quelque chose de plus sucré, de plus funky. On pousse un soupir de soulagement et on pense toutes : « Heureusement, je suis née en France, en Europe, heureusement… ».

Puis, nous parcourons le journal Le Monde et apprenons que, sur une période d’une semaine, les signalements de violences conjugales ont augmenté de 30% depuis le début du confinement. En France ? Non jamais !

Je crois que le confinement peut révéler le meilleur comme le pire chez nous autres humains.

INTROSPECTION

Pour ceux qui, comme moi, aiment se prêter à l’introspection quotidienne, le confinement offre le temps, beaucoup de temps pour penser, faire le point et ne garder que ce qui a le plus d’importance dans la vie. Le bonheur est devenu quelque chose qu’on doit arracher aux lois et restrictions étouffantes qui dictent et uniformisent le quotidien de chacun. Alors, on n’a plus le temps de s’accrocher à des vieilles guéguerres, d’inutiles rancunes, des jalousies toxiques, bref tout ce qui dérobe les quelques instants parfaits qui oxygènent l’âme.

STAGNATION

À côté des amoureux de l’introspection, on trouve les « stagnants ». La crise ne les rend ni meilleurs ni pires, non, ils ne changent pas. Les stagnants ont une forte capacité de survie, car ils ne se posent pas trop de questions sur eux-mêmes, sur la suite, sur la vie. Ils poursuivent leur route comme elle a commencé avec le même flegmatisme légendaire. Ils sont capables d’avaler une quantité astronomique de séries et d’émissions en tous genres, histoire de faire passer le temps. Ils ne se lancent jamais dans des combats perdus d’avance, ils attendent, confiants dans leur bonne étoile que le ras de marée va prendre fin, demain, un jour, qui sait ?

VIOLENCE

Enfin, cohabitent avec les yogis et les stagnants, les « violents ». Ceux-là, personne n’aime en parler, on préfère les oublier, voire les nier. Les violents étaient considérés par les grands penseurs grecs comme la première et grande menace de la société. La catharsis n’a pas bien opéré sur eux. On a eu beau les coller au premier rang de l’orchestre et maintenir leur tête pour qu’ils gobent et expient leurs passions meurtrières à travers le déchaînement fou d’un Néron, d’une Hermione ou encore d’une Médée sur scène, rien n’y fait. Ils sont « possédés » par une colère originelle qui ne faiblit pas et ils détruisent tout sur leur passage.

LA VIOLENCE TUE PLUS VITE QUE LE VIRUS

Si je vous disais que la société a commencé à mourir bien avant l’arrivée du Covid, me croiriez-vous ?

Quand je constate qu’il existe bon nombre de pays où les femmes sont encore traitées comme des marchandises qu’on vend en mariage à des hommes odieux qui ont plus du double de leur âge ; que la violence physique et le viol sont monnaie courante dans les pays rongés par la guerre et la corruption ; qu’on frappe femmes et enfants sous l’effet de la drogue, de l’alcool, de la folie dans les nations dites « éclairées » ; qu’on vend le corps de la femme en marketing à consommer tout de suite et à volonté sur les chaînes TV, les réseaux et sites web ; qu’on prend note distraitement d’une plainte pour violence, abus et manipulation psychologiques déposée par une femme dite « névrosée » (c’est tellement plus commode), je me demande quand on donnera un nom et un vaccin à ce fléau.

Aujourd’hui, permettez-moi de dire que ce fléau à un nom : c’est la Mort, la mort de l’humanité programmée dans nos sociétés si friandes de statistiques. Quand on accepte la violence comme une nouvelle forme d’amour passionnel dans les films et séries à la mode, quand le bourreau devient un héros, quand la violence est le moteur de l’entreprise du jeu vidéo, quand les enfants naissent dans des foyers explosés, vides et toxiques, quand les femmes courent sans réfléchir pour devenir des « gros durs », quand on exploite son corps et celui de l’autre comme une pure machine du désir, quand le caprice est devenu l’éthique et l’écran la seule relation humaine, je ne m’étonne plus que l’humain soit en voie d’extinction.

Oh ! Je sais bien, on va me rire au nez ou pire me détester et m’insulter (toujours très courageux les commentaires orduriers anonymes) pour ces propos alarmistes. Et si le virus qui ravage la planète n’était qu’une manifestation extérieure d’une société malade et pourrie de l’intérieur ?

LA LOI DU SILENCE

Chères amies, rien ne vous oblige à suivre le schéma destructeur que le monde vous tend comme la seule voie « à la mode » ! Personne ne vous tient écrasées sous la coupole d’un homme violent et foncièrement faible, si ce n’est votre peur d’être seules, votre peur de parler, votre peur d’exister. Personne ne peut être votre meilleure amie à part vous-mêmes.

Imaginez un court instant que vous vous regardiez à distance. Observez cette femme immobile et muette sous les paroles tranchantes et destructrices d’un connard, un vrai. N’auriez-vous pas envie de vous précipiter pour arracher cette femme aux griffes de ce minable pervers ? Vous feriez tout pour trouver à cette femme un travail, un logement, un psychologue, un avocat, un parent.

Cette femme, c’est vous et cet ami providentiel, c’est également vous. Vous seules pouvaient décider de dire « Non ! », « Ça suffit », puis de partir pour de bon, sans jeter un regard en arrière. Je sais combien notre société est lente et dysfonctionnelle pour ce qui est de protéger l’humain des maltraitances physiques et psychologiques. La loi du silence est partout de mise.

L’AMOUR DE L’UNIVERS

Mais je connais également cette grande vérité :

« Quand tu veux quelque chose, tout l’Univers conspire à te permettre de réaliser ton désir. »

Paulo Coelho, L’Alchimiste (1988)

L’univers peut bien s’être réduit à votre pupille noire, si noire, brouillée de larmes aigres et chaudes, rien n’est encore perdu. Lui qui a promis qu’Il « essuiera toutes larmes de leurs yeux, et la mort ne sera plus ; et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni travail ; car les premières choses sont passées » (Apocalypse 21 : 4) conspirera à votre délivrance…

J’ai entendu vos plaintes, j’ai pleuré avec vous, j’ai prié pour vous et de cette lutte est sortie Starry, Starry Night, mon roman, ma voix et la vôtre. Si le confinement resserre et cimente les murs de votre prison domestique, soyez pour vous-mêmes cette amie qui tend la main tout le jour, qui donne de l’amour à chaque inspiration, qui réduit la cellule en cendre et qui croit à votre guérison.

Mon roman parle de vous et pour vous. Quand bien même vous ne pourriez plus briser votre miroir de désolation, relever votre corps ramassé sur le tapis d’une salle de bain sordide, dire « assez ! » et partir, je serais là tout près de vous, à vous répéter que vous êtes tellement plus que ce que vous croyez être aujourd’hui, que vous n’êtes pas seules, non jamais.

« Pourtant, elle continue de l’attendre, affamée de son amour qu’il reporte indéfiniment au lendemain.

Il dit qu’elle l’a trahi en parlant de l’argent à ses parents, il dit qu’il ne veut plus rien d’elle, il dit qu’elle n’est qu’une enfant. Il l’a dit une fois par la bouche et il le respire continuellement par les yeux. Elle est méprisable, elle n’est rien tant qu’il n’a pas décidé qu’elle est assez punie. Il la punit par ses silences, il l’ignore, il s’enferme dans sa chambre pendant des heures jusqu’à ce qu’elle comprenne la leçon. Et cela dure depuis des jours. »

Lise Paty, Starry, Starry Night (2019)

STARRY, STARRY NIGHT

Il est temps de parler, il est temps d’en parler…

Il est temps d’affirmer que le dicton pseudo-amoureux « Je t’aime un peu, pas du tout, à la folie » n’est qu’un odieux mensonge. Nous femmes croyons longtemps et à tort que le seul amour qui existe soit celui de l’homme dit « providentiel », celui qu’il daigne nous donner entre deux contrariétés, entre deux mots et gestes violents et nous restons là pendues à ses oscillations émotionnelles. La maltraitance fonctionne tant qu’elle fait vibrer la mélodie plaintive de nos cordes intérieures : c’est un air vaguement familier, une rengaine qui nous assourdit depuis l’enfance et qui a enveloppé notre cœur d’épaisses ténèbres.

Pourquoi cela nous arrive-t-il à nous ? Qu’est-ce qu’on a bien pu faire pour mériter ça, hein ? Rien du tout. C’est ce monde malade qui a produit des bourreaux incurables qui ont reniflé notre désespoir pour y planter leurs crocs empoisonnés. Au début, le bourreau dit nous aimer à la folie, puis un peu moins et parfois pas du tout. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a fait ? Rien. C’est lui qui n’aime rien d’autre que lui-même. Éternellement vide, il s’est branché sur notre cœur déjà bien abîmé pour pomper, pomper le sang, l’oxygène, la vie… Plus il se sent fort, plus nous mourons. Oui c’est bien cela la maltraitance et moi, je l’ai en horreur !

Cependant, je suis lucide ; aujourd’hui, je n’ai aucun pouvoir pour vous libérer de votre prison domestique. Vous seules détenez les clefs. Je sais que ça sera difficile, je ne vais pas vous mentir, vous allez encore et beaucoup pleurer, mais demain le soleil brillera de nouveau.

Un soir, il y a quelques années, allongée dans l’herbe humide, je me suis perdue dans un ciel étoilé et j’ai prié pour ma délivrance, pour la vôtre, pour celle de toutes les femmes. J’ai découvert l’Amour de l’Univers dont parle Paulo Coelho : cet Amour crée, donne, guérit, sauve. C’est le premier amour à rechercher avant celui de tout homme imparfait. Seul cet Amour ramène à la vie un cœur brisé et mourant.

« Donne-moi un cœur nouveau, un cœur tendre, un cœur de femme… »

N’est-ce pas ce que la Samaritaine, Marthe et sa sœur Marie, Marie de Magdala, la femme adultère, la femme affligée d’une perte de sang et toutes les autres ont demandé au Christ quand elles sont allées à sa rencontre ? Il les a toutes guéries, aimées et sauvées. Il fera de même pour vous.

Laissez-moi glisser sous la porte de votre habitation sans nom mon espoir, mon roman, pour que vous teniez un jour de plus, puis encore un autre, avant de retrouver l’air chaud et parfumé de l’été, libres, sous un ciel étoilé ou au bord d’une plage désertée.

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Starry, Starry Night est disponible en version papier et e-book sur le site de mon éditeur :

Starry, Starry Night

sur Amazon :

sur la Fnac :

https://livre.fnac.com/a13681093/Lise-Paty-Starry-starry-night

sur Cultura :

https://www.cultura.com/starry-starry-night-9791032630464.html

DEUIL

17 MARS 2020

Why is all this stuff coming up again now ?

I know what they would say, all the old-timers at this Ashram. They would say this is perfectly normal, that everyone goes through this, that intense meditation brings everything up, that you’re just clearing out all your residual demons… but I’m in such an emotional state I can’t stand it and I don’t want to hear anyone’s hippie theories. I recognize that everything is coming up, thank you very much. Like vomit it’s coming up.

Somehow I manage to fall asleep again, lucky me, and I have another dream. No snakes this time, but a rangy, evil dog who chases me and says, « I will kill you. I will kill you and eat you ! »

I wake up crying and shaking. I don’t want to disturb my roommates, so I go hide in the bathroom. The bathroom, always the bathroom ! Heaven help me, but there I am in a bathroom again, in the middle of the night again, weeping my heart out on the floor in loneliness. Oh, cold world – I have grown so weary of and all your horrible bathrooms.

When the crying doesn’t stop, I go get myself a notebook and a pen (last refuge of a scoundrel) and I sit once more beside the toilet. I open to a blank page and scrawl my now-familiar plea of desperation :

« I NEED YOUR HELP. »

Then a long exhale of relief comes as, in my own handwriting, my own constant friend (who is it ?) commences loyally to my own rescue :

« I’m right here. It’s OK. I love you. I will never leave you… »

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love (2006)

« BATHROOM SERIES »

Vous connaissez vous aussi ces épisodes larmoyants que je nommerai désormais les bathroom series. J’avoue que je ne comprends pas non plus pourquoi ces lieux étriqués deviennent l’habitacle de nos drames intimes, le déversoir de nos passions incontrôlables et le refuge de notre âme qui menace de s’enfuir dans les ténèbres.

On représente Judy Garland allongée sur le sol, aux pieds de la baignoire, sanglotant après un show raté à Londres dans son biopic Judy récemment sorti au cinéma. Son homme du moment, Mickey Deans, la sermonne derrière la porte, mais elle n’entend qu’un vague murmure, car ses oreilles bourdonnent de sa douleur qui l’étouffe depuis des années.

Nous connaissons toutes nos heures sombres. Nulle n’est épargnée. Je pense que lorsque les murs invisibles de notre vie semblent s’effrondrer, nous cherchons refuge dans un lieu plus étroit que nous pouvons appréhender, alors même que tout le reste nous échappe. La salle de bain est le sanctuaire de l’intime, ce que nous ne montrons à personne et qui, éclairé à la lumière tranchante tombant du miroir, ne peut être ni nié ni caché.

« I NEED YOUR HELP »

Cette supplication de Liz Gilbert m’est tout à fait familière. C’est une réalité partagée par toutes celles qui acceptent la fin de quelque chose et le début de l’inconnu. Cette zone intermédiaire qui rapproche deux univers si étrangers, l’Avant et l’Après, je l’appelle : « la zone du deuil ».

Je suis tellement frustrée que cette période enveloppée dans les voiles sombres de la veuve soit si mal définie et comprise. Il faut que vous perdiez l’homme de votre vie, un parent, un enfant, que sais-je encore, pour qu’on vous accorde le statut de « veuve ».

Autrefois, les veuves étaient des marginales : celles à qui il manque quelque chose, celles qui ne sont plus tout à fait entières, les femmes émotionnellement et matériellement amputées, les inclassables. Alors, pour ne pas être totalement mises au ban de la société, les veuves faisaient vœu de porter le noir pendant des mois, une année, des années, toute une vie…

Le noir qui teignait leurs robes, leurs chapeaux et leurs voiles accentuait la blancheur diaphane de leur visage : elles étaient l’incarnation de la douleur et le rappel que la mort menace tout être humain. Mais c’est également le noir qui protégeait les veuves des moqueries et insultes habituelles. Souvent, elles perdaient presque tout leur confort matériel, mais il leur restait la dignité.

J’en déduis qu’être veuve, c’est perdre quelqu’un pour toujours, et donc, nécessairement, perdre sa vie d’avant pour entrer dans une zone floue qui n’existe pas dans nos sociétés bien huilées. On se définit toujours par ce qu’on fait, ce qu’on possède, où et avec qui l’on vit. On peut ainsi se définir autant par l’abondance que par la perte.

Mais qu’en est-il de nous autres qui nous définissons autrement ? Celles qui se définissent par ce qu’elles sont et ne sont plus ? « I need your help », je ne sais plus qui je suis, ni même ce que je veux, je ne sais plus, avant je croyais savoir, mais c’est fini, commence mon deuil…

L’ART DE PERDRE

Peu d’individus acceptent ce dépouillement existentiel. Ils se réconfortent et calment leurs angoisses en tapotant les murs de leur nouvelle maison, la carrosserie brillante de leur voiture et l’épaule de leur enfant. Ils ont, donc ils sont… Ils ne sont pas voués au néant parce qu’ils se sont matérialisés dans ce qu’ils croient leur appartenir.

La vérité est que nous ne possédons rien sur cette terre, pas même nous-mêmes. Nous voyageons année après année, mais rien ne nous appartient. Nous empruntons une maison, une voiture, l’amour d’un enfant sorti de nous, mais tout cela appartient à la Vie, à la Création, tout comme nous-mêmes.

Pratiquons enfin « l’art de perdre » dont parle Alice Howland atteinte d’Alzheimer précoce (Still Alice, 2015) : elle qui ne peut rien garder dans l’avenir de son passé, ne peut rien vivre d’autre que le présent et dans ce présent où vit sa conscience fugace, elle fait déjà le deuil de ce qu’elle oubliera fatalement.

Si nous perdions quelqu’un, ce serait plus facile pour les autres de reconnaître notre douleur. Mais tant que nous ne portons pas l’épais voile du deuil, rien n’a changé pour eux. Alors nous sommes seules à savoir que nous sommes temporairement amputées de quelqu’un qui a beaucoup compté, d’un homme qui était la jauge et le contrepoids de nous-mêmes.

Il est parti, nous l’avons abandonné au passé, cependant, il n’est pas mort, donc nous ne sommes pas en deuil. Ces circonstances sont probablement les deuils les plus douloureux que nous puissions connaître. Difficile de lutter contre le souvenir d’un vivant !

« CLEARING OUT »

La langue anglaise a le génie d’ajouter après les verbes ces prépositions kinesthésiques quasiment intraduisibles : « to clear out ». Le travail de deuil consiste à sortir et jeter hors de soi, donc « to clear out » ou extirper, nos vieux démons bien enracinés.

Nous avons besoin, comme le rappelle ce bon Richard from Texas à Liz Gilbert, de rencontrer certaines personnes avec qui nous vivons tout un tas d’expériences pour secouer ici et là nos bons vieux démons endormis avant de les faire sortir pour de bon.

Il y a cet homme, en particulier, qui est notre miroir grossissant, celui qui titille nos démons blessés jusqu’à les faire rugir. Ça y est ! Il les a libérés, nos Titans enchaînés dans les enfers d’Hadès sont bel et bien remontés à la surface, plus rapidement qu’Orphée, et ils vont tout ravager !

Si cet homme est notre catalyseur, il n’est pas destiné à rester à nos côtés, non, nos Titans en colère vont bien vite le chasser. Mais voilà, notre homme a tout réveillé et aucune marche arrière n’est possible. On se retrouve à vomir nos démons sur le tapis de la salle de bain, seules, la nuit…

DOUBLE DEUIL

Le deuil a commencé et mon cœur est lourd et froid comme une tombe. Comme Liz Gilbert, je n’ai pas compris ce qu’il m’arrivait et pourquoi à moi et pas aux autres. J’avais la gorge continuellement serrée et je m’obstinais à garder le front haut comme les veuves d’autrefois.

On nous apprend que la souffrance doit être combattue par la volonté, que pleurer et s’écouter est une faiblesse et qu’enfin, on doit tous jouer à « comme si de rien n’était » sans broncher. Pas étonnant qu’on finisse sept nuits par semaine penchées sur la baignoire, attendant une réponse et priant pour attraper au vol une lueur d’espoir.

-Your problem is, you just can’t let this one go. It’s over. […] You’re like a dog at the dump, baby – you’re just lickin’ at an empty tin can, trying to get more nutrition out of it. And if you’re not careful, that can’s gonna get stuck on your snout forever and make your life miserable. So drop it. [Richard from Texas]

-But I love him. [Liz]

-So love him.

-But I miss him.

-So miss him. Send him some love and light every time you think about him, and then drop it.

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love (2006)

Aujourd’hui, je vois le deuil comme une chance unique de découvrir la femme que nous sommes et ce que nous attendons réellement de la vie. Nous sommes si nombreuses à vivre des années et parfois toute une vie sur « pilote automatique », choisissant et aimant à partir de fausses croyances sur nous-mêmes et de blessures inavouées. Tout est alors biaisé, tout sonne faux et, le temps passant, rien ne nous rend heureuses.

Le deuil de l’homme qui nous a désertées par la mort, la lâcheté ou la violence, c’est avant tout le deuil de ce faux-self que nous avons collé à notre âme, comme la bride étouffe le cheval sauvage. Faire le deuil, c’est embrasser la solitude qui seule peut enfanter Dieu…

« I’M RIGHT HERE. IT’S OK. »

Vous avez probablement l’impression, comme moi, que personne n’a jamais considéré et même accepté de considérer votre deuil. On vous a trouvées « bizarres » dès les premiers signes de changement, « fermées » quand tout d’un coup on s’intéressait à votre douleur et « hostiles » quand on ne cessait de répéter que votre ex n’était qu’un pauvre nase et vous, par extension, bêtes et naïves de n’avoir rien vu (je l’accorde, c’est le silence pesant que je verbalise ainsi et qui suit inévitablement le « quel pauvre nul ton ex ! »).

À choisir, je vote pour l’indifférence plutôt que pour les constats étroits et stériles sur mon « homme d’avant ». Pourquoi rougir et ruminer une relation qui devait manifestement faire partie de votre plan de vie ? Plus longtemps vous laissez les autres vous rappeler ce qu’ils considèrent être vos « mauvais choix », plus lointaine sera la guérison du deuil.

Brandissez votre voile noir comme un drapeau de « cessez le feu » et faites taire pour de bon vos fâcheux ! Ils ne savent pas vous accorder de la compassion, c’est un fait, par conséquent, ils n’ont tout simplement rien à dire, aucune voix au chapitre.

Ne craignez pas d’être seules un temps, quelques années ; vous savez bien que le deuil peut être long pour certaines et que s’engager rapidement dans une nouvelle relation vous conduira au même type d’homme, au même mur, jusqu’à agrandir démesurément votre blessure. Le temps vient à bout de tout, m’a-t-on dit. Voilà une grande leçon à retenir.

If you clear out all that space in your mind that you’re using right now to obsess about this guy, you’ll have a vacuum there, an open spot – a doorway. And guess what the universe will do with that doorway ? It will rush in – God will rush in – and fill you with more love than you ever dreamed. So stop using David to block that door. LET IT GO. [Richard from Texas]

Elizabeth Gilbert, Eat, Pray, Love (2006)

J’ai une confession à faire : je suis carrément fan du fameux Richard from Texas. Quelle clairvoyance ! Quelle leçon de vie ! Ces pages m’ont changée et cette autobiographie initiatique de Liz Gilbert est en train de me changer. « Let it go », c’est bien ce que je me répète chaque matin, c’est la phrase-clef de tout deuil et de tout changement durable.

Lâchez prise, cessez de ruminer éternellement le passé qui a tendance à déformer votre histoire pour la rendre plus accablante ou séduisante selon votre humeur de la soirée, enterrez le souvenir de votre homme pour de bon et faites place à la Grâce.

Je suis reconnaissante que mon deuil ait ouvert une porte dont je ne soupçonnais pas l’existence. J’ai arraché les ronces ensorcelées à mains nues et je me suis moi-même réveillée d’un long sommeil. Il m’arrive de penser encore à lui, je ferme les yeux et suivant le conseil de Richard je lui envoie de l’amour et de la lumière avant de le laisser partir « for good ». Comme pour me remercier d’avoir fait la paix avec lui, l’Univers insuffle par ma porte (dégagée et toujours ouverte) tout l’amour que mon âme est capable de contenir et je souris, un grand et beau sourire à Dieu et à moi-même, il est rare que d’autres y prêtent attention, mais qu’importe.

LISE

FEMMES ET SIXIÈME SENS

8 MARS 2020

« I am every woman, it’s all in me… » chantait Whitney Houston.

Dimanche 8 mars : WOMEN’S DAY ! Let’s go girls !!!

Je suis honorée de me tenir parmi la grande et belle assemblée des femmes à travers le monde et de répéter encore et encore que vous êtes merveilleuses, créatives, belles, uniques et tendres.

Quand j’observe la lutte des Suffragettes au début du siècle dernier, je note une vérité :

Les femmes sont capables d’unité et de fraternité à toute épreuve.

Plus elles sont malmenées, ignorées et rabaissées, plus elles se serrent les coudes et crient à la liberté. Nous qui avons été privées si longtemps de nom, d’identité propre, de respect et de voix, nous courons sans réfléchir au secours de ceux qui sont menacés, affaiblis et blessés.

J’ai comparé cette cohésion féminine presque tacite à celle des hommes qui se rassemblent pour défendre une quelconque cause. La fraternité et la tempérance sont si fragiles parmi les hommes ! Dès que l’opposition frappe, eux qui avaient autrefois prêté allégeance finissent pas se détourner du noble but au profit d’intérêts personnels. On montre les poings, on se brouille, on trahit et le rêve est anéanti.

La femme possède ce don inné de comprendre autrui, car elle est autant elle-même que les autres. Elle est une mère avant même d’enfanter par cette intuition admirable qui la pousse à « capter » les émotions et l’histoire des autres femmes et à les intégrer à son propre système émotionnel. L’espace de quelques instants, de quelques heures, la femme a « tout en elle » de sa voisine et c’est ainsi qu’elle peut lui donner des conseils, des larmes, de la compassion, bref de quoi rassasier son âme brisée.

Que serait le monde sans cette sensibilité féminine ?

Je la conçois comme un Sixième Sens à part entière, le cœur qui fait battre l’univers, tourner les cycles de la vie, éclore le nouvel humain et fonctionner Mère Nature…

Aujourd’hui, je célèbre ce Sixième Sens que le monde moderne est en train d’étouffer dans l’égalitarisme forcené et la confusion des genres. Je crains que nous femmes du XXIe siècle livrions le mauvais combat jusqu’à tuer ce Sixième Sens qui régule toute la Création depuis les origines. Que se passera-t-il ensuite ? Où irons vivre nos filles ?

I. À NOS FILLES

Je vous vois tous les jours, je travaille avec vous et pour vous et je crois en vous plus que jamais. Vous avez la chance de pouvoir développer votre intellect, vos dons et vos capacités au service de l’humanité. Cette formation est nécessaire pour que vous fassiez le tri dans les traditions de vos mères, gardiez ce qui est sain et bon pour votre vie de femme et délaissiez ce qui est dégradant, rabaissant et stérile.

Les « grands penseurs » d’aujourd’hui veulent vous faire croire que tout ce qui appartient au passé est périmé, obsolète et honteux. Ne les laissez pas vous forcer à couper les ponts avec vos mères ! Vous avez besoin et vos filles auront besoin de la sagesse des femmes du passé pour ne pas se perdre dans les pièges de la philosophie moderne.

On veut vous faire croire que le corps de la femme est tout pour l’homme et que rien d’autre ne compte. On vous insuffle la haine de vous-mêmes au moment où vous vous transformez en femmes ; on vous coupe de votre essence, la véritable fémininité dont vos mères avaient le secret.

Mes filles, n’acceptez pas de vous voir comme un objet de consommation et rien d’autre. Ne donnez pas votre corps pour être validées par les hommes. Ne vendez pas votre corps sur les réseaux sociaux. C’est un marché pervers qui vous détruira. Personne ne parle de cette prostitution moderne : la pédo-pornographie. Elle empoisonnera votre vie adulte lentement mais sûrement. Elle vous empêchera de connaître le grand amour.

Visez l’excellence, l’intelligence, la compétence. La véritable beauté, c’est celle qui façonne le corps de l’intérieur, telle une flamme continue qui irradie l’esprit, pénètre la chair et s’échappe par les yeux.

Audrey Hepburn l’a bien dit :

II. À NOS FEMMES

Vous vous êtes magistralement saisies de cette liberté chérie qu’on avait si longtemps refusée à vos mères et vous en avez fait du rêve, de la création, de la sécurité matérielle, de l’indépendance, de la force brute.

Tout le monde s’accorde à dire que vous étudiez longtemps et plus brillamment que vos frères. Vous savez très vite ce que vous voulez et ce que vous ne voulez pas et vous le dites haut et fort. On n’a jamais eu autant besoin de vos voix sincères et justes qui font avancer l’égalité et le respect de vos sœurs.

Votre intérieur est un havre de paix, car vous savez être organisées, efficaces, équilibrées. Vous avez les idées claires, le courage qui ne faiblit pas, l’élégance qui conduit la civilisation vers l’excellence et le dévouement qui vous dédouble et démultiplie à l’infini en psychologue, cuisinière, bricoleuse, femme d’affaire, voyageuse intrépide, éducatrice, infirmière, artiste, etc.

Prudence cependant ! Le monde moderne vous fait croire que la reconnaissance s’arrache à coup de biceps, de dureté et de testosterone. Vous avez fini par croire qu’il faut être un gros dur, un mec à part entière, un Iron Man sans faille, sans larme et sans peur pour être respectées et considérées. Vous avez tendance à prendre les commandes dans le boulot et dans le foyer et votre homme s’est enfui à toute jambe (sauf si c’est un faiblard qui compte sur votre côté « bonhomme » fort prononcé pour finir son éducation, voire lui donner la tété).

Certes, votre carrière bat son plein, mais votre vie amoureuse est un désastre amer et douloureux qui mouille vos oreillers en soie chaque nuit. On vous a convaincues que vous deviez garder le contrôle et les hommes à distance pour ne pas descendre sous le top 5 du classement « working-wonder women ». Les hommes forts et fiables ne peuvent rien pour vous et n’ont aucune place dans votre vie et vous n’y comprenez rien, surtout quand vous les voyez se tourner vers ces « autres » pommées, médiocres qui ne peuvent pas ouvrir un pot de confiture sans crier « Help ! ».

« Women, they have minds, and they have souls, as well as just hearts. And they’ve got ambition, and they’ve got talent, as well as just beauty. I’m so sick of people saying that love is just all a woman is fit for. I’m so sick of it ! But I’m so lonely ! »

Little Women (2019)

Ne cherchez pas à devenir un « bonhomme », un vrai ! Qui vous le demande ? Qui veut d’un mec égoïste, égocentrique et vulgaire en plus ? Personne. Votre course à la reconnaissance pourrait bien vous coûter votre Sixième Sens si précieux. Nous femmes avons besoin des hommes pour créer la vie et changer le monde et ils n’ont pas besoin de notre mépris et de nos exigences irraisonnables.

Si nous souhaitons retrouver un équilibre des genres dans notre société et sauver nos familles, commençons par cesser de nous travestir en ce que nous ne sommes pas, stoppons la guerre des sexes qui a trop souvent un goût de revanche et cessons de mesurer la réussite à la possession et à la domination au détriment de l’Être.

III. À NOS MÈRES

Vous avez tendance à vous taire par honte. Honte des choix courageux et désintéressés que vous avez faits et que la société a labellisés : « sans travail, sans statut, sans accomplissements ».

Vous pensez que votre temps est dépassé et que votre sagesse a un goût rance.

Vous admirez vos filles, les « working girls » stimulées par la compétitivité du monde moderne et constatez dans le silence de votre nid vide que vous n’avez peut-être rien fait de bien toutes ces années de couches, de repas brûlés, de taxi scolaire, de nettoyages javellisés…

Cet éternel recommencement a cassé vos ongles roses de jeune fille, refermé les rêves dans la vieille malle du grenier et ôté le sel de votre amour romanesque d’antan. Aujourd’hui, assises à la façon de Mathilde Loisel, le regard perdu dans l’aujourd’hui morose et l’hier éreintant vous cherchez un sens à tout cela.

Vous vous sentez inutiles et remisées comme une pièce de collection rangée avant l’heure, et peut-être vidées de ne toujours pas savoir qui vous êtes, ce que vous aimez faire et n’aimez pas, les dons que vous possédez, si vous avez bien fait et assez fait pour vos filles, si les erreurs seront pardonnées, si vous êtes suffisantes, si vous êtes aimées par votre mari qui n’a pas appris à dire ces choses.

Vous pensez beaucoup, trop et longtemps dans votre maison vide et vous ne trouvez pas les réponses qui réchaufferaient votre âme et vous rassureraient enfin. Projetées dans la vie matrimoniale avant même de savoir ce que signifiait « être femme », vous avez remis vos peines, vos attentes et vos interrogations à plus tard, année après année, et aujourd’hui elles explosent dans votre cerveau. C’est le feu d’artifice de la jeune fille dans le corps de la femme fatiguée, une association improbable !

Laissez-moi vous dire, chères mères :

Vous avez bien fait, toujours bien fait et personne ne viendra vous dire le contraire. Vous avez été et fait assez pour les autres, il est temps de penser à VOUS. Oui, vous m’avez bien entendue : « à VOUS ! Et à personne d’autre… »

J’ai un secret à vous confier : plus vous serez heureuses, plus vous vivrez en vous-mêmes et par vous-mêmes, plus vos filles reviendront vers vous avec leurs questions de femmes. Elles auront besoin de votre paix de mères pour y puiser le Sixième Sens que le monde leur refuse.

Ne méprisez pas d’avoir été les « sans…quelque chose » aux yeux des hommes aveugles. Toutes ces années n’ont pas été vaines, vous avez trouvé le Sixième Sens sur lequel repose le monde, le cœur de l’humanité et il est en train de s’éteindre. À toutes les questions qui tourbillonnent dans votre tête et que votre compagnon de tant d’années est incapable de lire derrière les larmes de la vieillesse, l’Univers si bon et si aimant a une réponse à offrir. Mais il faut marcher longtemps et dans le silence des marées pour entendre ces réponses cachées.

Je crois que ce murmure de Dieu repose dans les coquillages vides que les gens pressés écrasent sous leurs pieds. Je crois qu’il faut retourner à la source, chères mères, pour sortir de votre cœur las le Sixième Sens des femmes. Vous l’avez porté en vous toutes ces années et vous l’avez ignoré…

IV. À VOUS TOUTES

Le 8 mars touche à sa fin, le temps presse, il faut conclure.

Récemment, j’ai compris qu’être femme ne se mesure pas à ce que nous portons, à ce que nous possédons, à ceux que nous attirons et à ce qu’on dit de nous. Être femme, c’est avant tout « ÊTRE », trouver sa place dans le cosmos, reconnaître son Sixième Sens et l’utiliser pour bénir le monde.

J’ai fondamentalement besoin de la sagesse et de l’amour des Mères pour nourrir ma sagesse et mon amour et les transmettre à mes Filles. Vous me direz que je ne suis pas mère. Non, c’est vrai, je ne le suis pas au sens propre. Je n’ai pas encore donné la vie et je ne peux que difficilement comprendre cette expérience prodigieuse.

Mais je suis Mère, par ce Sixième Sens dont on m’a dotée avant même de naître. Enfant, j’étais mère à l’école quand j’allais systématiquement écouter ceux qui étaient rejetés et terriblement seuls ; adolescente, j’étais mère au lycée quand je refusais de rire à des plaisanteries dégradant la femme et sa sexualité ; jeune adulte, j’étais mère à l’université quand je dévorais les œuvres écrites par des femmes et répétais haut et fort que les femmes avaient besoin de leur « chambre à soi » pour écrire et créer ; adulte, je suis mère partout où je vais, chaque fois que je répète à mes nièces et aux adolescentes que leur voix est unique et indispensable, aux femmes que leur corps n’est pas un objet de consommation, que la liberté sexuelle n’est pas une liberté, mais un asservissement et que le Sixième Sens de la femme n’est pas à troquer contre un plat de lentilles aussi appétissant soit-il…

Je suis mère chaque fois que j’écris, car créer, c’est laisser la vie nous traverser.

LISE

« Your children don’t have to come from you. They go through you. »

Collateral Beauty (2016)

Un goût de Fin du Monde

6 MARS 2020

En cette atmosphère « Fin du Monde » qui caractérise bien le début de l’année 2020, l’heure est aux désinfectants, masques couvrants et testaments…

Tout blêmes en regardant défiler les journaux télévisés qui annoncent heure après heure, jour après jour, le nombre de victimes, de malades et de pays touchés, les individus voient leur espérance de vie diminuer, leurs plaisirs s’envoler et leur vie de cigale bien achevée.

C’est la loi martiale de la Peur qui cloître chaque pauvre âme dans son logis et vide les magasins à vitesse grand V !

Nul besoin de le répéter, les médias exploitent nos émotions depuis trop longtemps pour que cette psychose planétaire nous étonne. Je remarque deux choses :

1.Nous acceptons enfin de CHANGER et de PENSER à l’Après quand notre bien-être est menacé et que l’espoir fait défaut (ce que j’appelle « faire le ménage dans sa vie ») ;

2.Nous sommes contrôlés par nos PEURS, au niveau sociétal, politique et intime. Il nous est alors difficile de faire appel à la FOI si nous ne l’avons pas recherchée en des temps plus paisibles et prospères.

Et si nous considérions que nous n’avions qu’une journée à vivre ? Que ferions-nous ?

Il y a les Épicuriens qui choisiront de se rouler dans tous les plaisirs fugaces de la vie : meilleur restaurant, meilleure boutique, meilleur concert, meilleure coucherie.

Puis entrent en piste les Anxieux… Terrés chez eux, le nez collé à l’écran, ils sont à deux doigts de la syncope à chaque nouveau flash info, égrenant leur chapelet de fortune au rythme des publicités.

En marge de ces deux premiers groupes, vivent les Visionnaires. Ils ont peur comme les autres, mais ils choisissent la Vie format intégral. C’est une association de vie charnelle et de vie spirituelle.

L’avantage du 3e groupe sur les deux premiers est qu’il vit autant dans le présent que dans l’éternité. J’aime cette idée que mon être intérieur soit le mentor de mon être charnel et non l’inverse. Trop souvent, nous laissons le si jeune et si immature bambin qu’est notre corps dévergonder et ligoter notre esprit plus âgé et plus sage.

Le discours du corps sera souvent celui-ci : « T’es ringard, esprit, tu ne veux même pas essayer d’y goûter ? Non, mais franchement, on ne s’amuse pas avec toi ! C’est pas ça la vie, gars ! Allez, va, reste-la coincé, moi j’y vais, je ne vais pas rater ça ! ».

La dualité de notre être repose sur une connexion d’émotions, de pensées, d’aspirations nobles et de connaissances inépuisables tapissées dans la matière friable, faible et explosive du corps.

Je ne pense pas qu’il faille mépriser le corps à la manière de Saint-Augustin ou de Pascal. Si la femme et l’homme sont l’ultime création, c’est bien que leur corps est appelé au Sublime. Mais oh combien ce Sublime souffre au contact d’un monde déchu qui le consume et le consomme !

Quand arrivent les Guerres, les Crises économiques ou personnelles et les Pandémies, notre petit bambin charnel a bien du mal à rassurer l’âme hagarde. Plus aucun discours épicurien ne tient la route, c’est un disque rayé qu’on veut balancer par la fenêtre. Que nous reste-t-il ?

C’est l’heure du grand ménage, une répétition de ce qui nous attend après la mort. On repasse le film de notre enfance, de notre jeunesse, de notre vie d’adulte, de notre vieillesse. Qu’est-ce qui m’a rendu(e) vraiment heureux(se) ? Qu’ai-je fait de bien dans ma vie ? Seul(e)s les braves se livrent à cette introspection.

Elizabeth Gilbert cite ainsi son ami Bob :

« Just as there exists in writing a literal truth and a poetic truth, there also exists in a human being a literal anatomy and a poetic anatomy. One, you can see ; one, you cannot. One is made of bones and teeth and flesh ; the other is made of ENERGY and MEMORY and FAITH. But they are both equally true. » (Eat, Pray, Love)

La scission cesse enfin… Le corps et l’esprit s’entendent enfin, avides de vérité et de sens, après des années d’errance, ils deviennent les Visionnaires. Pour moi, être « visionnaire », c’est développer ce don de la Paix. Faire la paix avec soi, avec tout le monde et avec la Vie. La paix est un don puissant qui est l’essence de Dieu. Sans paix, pas d’amour, pas de vérité, pas de sens, pas de vision, juste le vide froid et terrifiant d’un monde absurde.

À 31 ans, j’ai appris une grande leçon. La seule question valable qui se présentera un jour ou l’autre à tout être humain est la suivante : « Acceptes-tu l’Épreuve de la Vie ? », « L’acceptes-tu avec son lot de larmes, de frustrations, de fièvre et de solitude ? », « Acceptes-tu de traverser ton Désert pendant 40 heures, 40 jours, 40 années ? ».

Ceux qui répondent « Non » à cette question existentielle décident invariablement de bricoler une vie à leur façon, une vie médiocre, une vie sans Dieu, une vie loin, très loin de l’Épreuve, une vie charnelle…

J’ai interrogé et écouté de nombreux amis à ce sujet et insensiblement leurs analyses convergeaient. Ils n’étaient pas heureux. Les premières années, ce bricolage avait plutôt bien tenu sous l’effet d’une bouffée de liberté, celle du fugitif, certainement. Ils s’étaient tous aveuglés à l’idée jouissive de pouvoir enfin faire TOUT ce qu’ils voulaient, comme ils le voulaient, où ils le voulaient et avec qui, ils le voulaient. C’étaient des années d’ « expériences » et de « plaisirs ». Ah ! Comme les psychologues affectionnent ces deux termes ! Faites vos expériences bonnes et mauvaises et surtout prenez du Plaisir…

La phase 2 du programme est beaucoup moins drôle. Il faut maintenant vivre avec les conséquences : carrière sans enfants, immenses regrets post-avortement, haine du compagnon et des enfants après l’adultère, dégoût de soi après les aventures sexuelles sans lendemain, auto-destruction causée par les dépendances (drogues, pornographie), etc… Je résumerais toutes ces souffrances par le trio :

ATROPHIE DES RÊVES DE L’ENFANCE

PERTE DE L’IDENTITÉ

ISOLEMENT QUI GANGRÈNE L’ÂME

Certes, il est possible de continuer cette course effrénée contre le mur du désespoir, mais je crois que la plupart des fugitifs finissent par « descendre en eux-mêmes » à la recherche de leur être originel, l’esprit qui façonnait leur personnalité, leur voix intérieure et ce regard bleu rieur qu’ils avaient tout bébés quand ils souriaient à l’Invisible dans la chambre d’une clinique silencieuse, au beau milieu de la nuit.

Nous supplions alors notre être spirituel de s’éveiller, de parler et de prier. Il n’est jamais trop tard, il n’est jamais de cause perdue ou de nuit trop noire. L’Espoir qui étreignait nos parents, qui caressait le ventre gonflé de notre mère pendant neuf mois, qui absorbait la douleur aiguë de l’accouchement, n’a jamais disparu. L’Espoir, c’est la vie contenue dans nos cellules depuis le commencement. Nous l’avons juste oublié.

« Acceptes-tu l’Épreuve de la Vie ?

-Oui, je l’accepte. Oui, mon âme, j’accepte de vieillir, de tomber malade, d’avoir mal, de pleurer parfois, d’être abandonnée, d’avoir peur, de ne pas tout comprendre. Oui, j’accepte d’attendre. J’accepte de ne pas vivre sous les projecteurs. J’accepte d’être seule dans mon Désert baigné d’étoiles célestes. J’accepte la trahison de ceux que j’aime. J’accepte d’essayer et d’échouer. J’accepte la mort d’un enfant, sa colère et l’absence d’enfants et de leurs colères. J’accepte le deuil d’un mari et l’absence temporaire de mari. J’accepte la vie que tu as faites sur mesures pour moi. J’accepte ma faiblesse et j’accepte celle des autres, comme leurs réussites. J’accepte, donc je vois… »

Ce n’est la Fin du Monde que si nous décidons que notre Vie a un début et une fin. Moi je préfère me voir éternelle, j’ai toujours savouré les recommencements bien plus que les fins…

LISE

« There is a sight I hoped I would never see »

4 FÉVRIER 2020

« Is Your Majesty willing to take the oath ?

-I am willing…

-Will you maintain and preserve inviolably ?

-‘Inviolably’, it means you make a promise you can never break, a very sacred promise indeed…

You have to anoint me, otherwise, I can’t be King. Do you understand ? When the holy oil touches me, I am transformed, brought into direct contact with the divine, forever changed, bound to God. It is the most important part of the entire ceremony.

-Be thy hands, anointed, with holy oil.

Be thy breast, anointed, with holy oil.

Be thy head, anointed, with holy oil.

As kings, priests and prophets were anointed. »

George VI portant la couronne :

« That’s very heavy indeed.

-Five pounds, sir.

-Not to mention the symbolic weight, hm ?

There’s a sight I hoped I’d never see. »

Elizabeth II portant la couronne :

« It’s not as easy as it looks.

-That’s exactly what the King said.

-I remember.

Do you suppose I could borrow it for a couple of days ? Just to practice.

-Borrow it, ma’am ? From whom ? If it’s not yours, whose is it ? »

The Crown, saison 1, épisode 5

On pourrait penser que George VI et sa fille sont des privilégiés parmi les plus privilégiés : ils portent une couronne, vivent à Buckingham Palace et dirigent le monde. Probable que beaucoup de nos connaissances et amis pensent que nous sommes les plus privilégiés des privilégiés : nous avons un travail, une sécurité financière, une famille, des loisirs et voyageons de temps à autre. Probable que beaucoup de mes lecteurs pensent que je suis la plus privilégiée des privilégiés : j’écris, je prends des photos, je voyage, je publie…

Pourquoi donc nous sentons-nous régulièrement si misérables, seuls et malchanceux ? Ce que nous désirons a tendance à devenir ce saint graal inatteignable, gardé par une armée de Croisés entoilés dans le temps, poussiéreux, croulants sous les sombres grimoires au fin fond d’une obscure grotte humide et oubliée…

Ce que nous désirons a tendance à devenir ce saint graal inatteignable…

Certains veulent plus que tout la gloire et ne la trouvent jamais, d’autres l’ont toujours fuie et doivent vivre avec cette compagne capricieuse. Quoi qu’il en soit, nous cherchons tous un sens à cette existence mortelle coincée entre deux brouillards : l’avant et l’après. Et puis arrive ce jour où le sens de notre voyage, autrefois hasardeux, se manifeste sous nos yeux écarquillés. Cela n’avait rien à voir avec ce que nous imaginions. C’est comme s’éveiller costumé des pieds à la tête dans la mauvaise pièce, dans le mauvais acte, dans la mauvaise scène…

C’est probablement ce qu’a ressenti le pauvre Bertie le jour de l’abdication de son frère aîné Edouard VIII, ou « le tapageur David », comme j’aime à le nommer. « There’s a sight I hoped I’d never see » déclare Bertie en se regardant dans un miroir de Buckingham Palace, écrasé par le poids de cette imposante couronne, quelques jours avant son onction.

J’aime le destin de Bertie et d’Elizabeth, car ce n’est pas un conte de fées, mais plutôt la vie qui emporte par flux et reflux, une nation qui supplie celui qui ne rêvait que d’une vie très simple, très discrète et très retirée d’avancer en pleine lumière et de la conduire dans une guerre aussi brutale qu’inattendue.

Alors bien sûr, je vous l’accorde, on peut en vouloir à son frère, à sa famille, au monde entier, à Dieu même d’avoir à changer ses plans, à renoncer, à abdiquer sa volonté, à s’adapter, et pour finir, à accepter… On se sent tout désarticulé comme un pantin qui a perdu l’usage de ses membres et qui gesticule sur une scène féroce.

La couronne est bien trop lourde, les responsabilités écrasantes et on finit par ne plus se reconnaître dans cette vie trop grande, comme un étranger qu’on observerait des coulisses, avec méfiance : « It’s not as easy as it looks ». Privilégié ou maudit ? C’est à vous de me le dire…

Peut-être bien que la royauté ne s’achète pas, ne se marchande pas, elle se découvre et s’acquiert au moment où l’on s’y attend le moins. Réfléchissons quelques instants : si Edouard VIII, Wallis Simpson et leurs sympathies pour le Fuhrer n’avaient pas abdiqué avant le couronnement, le destin des Iles britanniques, de l’Europe et d’une certaine façon, du monde n’aurait jamais été le même.

Je suis de ceux qui pensent que rien n’arrive par hasard. Et si la situation maritale de Wallis avait été une bénédiction pour la préservation et la résistance d’un peuple farouchement libre et indépendant ? Sage est celui qui a déclaré que l’Histoire tourne sur de tout petits gonds. Nul doute qu’il en est de même pour nos histoires individuelles, minuscules, insignifiantes : un choix, une rencontre qui s’ajoutent à d’autres choix et à d’autres rencontres, qui mis bout à bout deviennent notre tapisserie de Bayeux brodée en fils d’or très fins.

Certes, nous pouvons refuser l’appel ou la passerelle vers une vie bien différente de celle que nous avons concoctée toute notre enfance, mais peut-être passerons-nous à côté de notre destin, de notre couronnement, de notre onction, de notre royauté. Nous bâtissons des terriers bien solides quand notre Maître nous a créés pour voler.

Nous bâtissons des terriers bien solides quand notre Maître nous a créés pour voler.

Allons-nous accepter d’être « transformés pour toujours » ? Ou bien préférons-nous nous carapater avant même de soupeser la couronne ?

Je suis convaincue qu’une fois passée et consommée la jouissance de récupérer sa liberté, de fuir, de renverser un destin royal, « David le tapageur » a pleuré beaucoup et longtemps. De petits gonds qui l’éloignaient à jamais de la couronne et de l’onction, une boîte vide, quelques souvenirs épars, un exil éternel et des fêtes sans fin pour oublier tout ce qu’on a perdu.

Laissez-moi vous dire que nous sommes tellement plus que nos peurs et nos rêves inachevés. C’est de la poudre de magicien qui nous étouffe et envahit l’espace un moment, mais rappelez-vous, ce n’est rien d’autre que de la poudre. Ce qui avait tellement d’importance hier repose sur le sol inerte le lendemain. Cependant, il arrive que cette poudre stagnante nous aveugle tant et tant qu’on tourne les gonds de notre Légende Personnelle à tâtons, espérant trouver de l’air frais sur le mauvais chemin.

J’ai décidé de lâcher le passé, cessant ainsi et définitivement je l’espère, de me rouler dans les draps de ma mélancolie aigre-douce qui réécrit l’histoire à son avantage, avec de la poudre de magicien, mais sans aucune vérité ni consistance.

Puis, j’ai décidé de décoller mon front de la vitre colorée de l’avenir. Quand j’aurai ça, je serai heureuse, quand je vivrai là, je serai comblée, quand je trouverai le bon numéro, je serai aimée. Foutaises ! Passer sa vie à attendre de vivre c’est comme rester coincé dans un « no men’s land » croulant sous les gaz et s’étouffer à force de rêves niaiseux, vaporeux et boueux.

Passer sa vie à attendre de vivre c’est comme rester coincé dans un « no men’s land »

Je l’ai déjà dit, et cette sagesse ne vient pas de moi, mais le seul bien que nous possédons est le temps présent. C’est merveilleux de le considérer, de l’aimer et de l’employer. On devient peu à peu conscients de ce monde bien réel sous nos pieds : l’herbe fraîchement coupée, le rire contagieux d’un enfant, les embruns qui frôlent le visage, l’énergie contenue dans le corps, l’amour qu’on reçoit et la vie dans chaque pétale…

Lise, Lise, qu’est-ce qui te ferait du bien maintenant ? Maintenant, je veux rire et danser avec Cary Grant tout en savourant une mousse au chocolat. Maintenant, je suis bien vivante et heureuse et c’est tout ce qui compte…

« Borrow it, ma’am ? From whom ? If it’s not yours, whose is it ? »

Je n’emprunte pas le Temps, je n’attends pas qu’il vienne à moi, c’est mon bien le plus précieux, il tourne si vite sur ses petits gonds et il y a tant à faire. La vie en pleine conscience, voilà un défi de taille !

Chers amis, le présent c’est bien le seul courant d’air qui puisse nous transformer. Il est possible de le fuir toute sa vie, mais à quelle fin ? Je refuse de perdre une minute de plus à attendre, à avoir peur, à repousser l’échéance. Certes, ce poids est lourd et combien de fois n’ai-je pas souhaité ne jamais voir « that sight » ? Mais voilà, si on ne change pas, si on n’endosse pas la couronne, on risque de mourir à soi-même et de passer sa vie en exil. Le royaume du Tartare ou les Limbes ne sont pas tout à fait le lieu idéal pour une Croisière à durée indéterminée

Si on ne change pas, si on n’endosse pas la couronne, on risque de mourir à soi-même et de passer sa vie en exil…

SOLITUDE FACE A LA MER

7 JANVIER 2020

« Women need solitude in order to find again the true essence of themselves » Anne Morrow Lindbergh

1er janvier. 0H01. Temps des résolutions.

Vos oreilles ont-elles bourdonné de « Bonne année ! » ? « Alors tes résolutions 2020 » ? Vous affichez un sourire béat, vous serrez les dents pour attraper quelques désirs enfouis, pas trop égoïstes, pas trop idéalistes, pas trop banals et vous marmonnez « je voudrais… je voudrais… partir en voyage… acheter une maison… avoir une promotion… faire du saut à l’élastique… perdre du poids… faire plus de sport… me vouer à une cause humanitaire… trouver l’amour, le grand, le vrai… je voudrais… »

S’en suit l’interminable liste de « goals » ou buts et la conviction que cette année est la nôtre, celle où tout devient possible, car les astres seront sans aucun doute en notre faveur ! Autrefois, on griffonnait ses buts dans le coin d’un vieux cahier qu’on rangeait sous le sommier pour bien vite oublier qu’on s’était promis d’arrêter le chocolat. Aujourd’hui l’ère est à l’esprit communautaire. Quelques heures après avoir dressé la rétrospective FB des douze derniers mois, on se lance dans le selfie fever et la liste de courses personnalisée. Alors pas question d’oublier ses buts cette année ! Vos 600 amis virtuels sauront bien vous le rappeler…

Pourquoi s’atteler à cette maudite liste ?

Par tradition ? Par enthousiasme frénétique ? Par peur d’un silence douteux sur la plateforme tournante du net ? Ne serait-il pas préférable de se fixer un but à la fois, semaine après semaine, mois après mois, nous fiant uniquement à notre voix intérieure ? Il est rare que la vie rentre dans une liste toute faite et encore plus rare que notre année se déroule telle que nous l’avons imaginée en janvier.

Il n’y a pas de plus belles résolutions que celle d’accepter le changement et ses cadeaux déposés sur la plage et charriés par la marée de la vie. Plonger dans les eaux profondes jusqu’à mi-cuisses abandonnant la rive familière, puis nager et nager vers les Îles sous le vent. Il faut bien plus de courage pour ajuster les voiles que pour s’infliger une liste de bonne conduite censée corriger tous nos retards et écarts.

Il me semble que la liste des résolutions est parfois notre liste de cadeaux envoyée trop tard au Père Noël. On a enchaîné le Black Friday, les promotions de Noël et on s’achemine à toute bringue vers les soldes d’Hiver. Sept jours après avoir proclamé nos buts à la face du monde, nous sombrons dans les achats compulsifs qui nous consolent de nos échecs et plus généralement de notre procrastination endémique freinant la moindre tentative d’envisager le but n°1. Faute d’action concrète vers un but encore impalpable, on achète, on accumule les objets, les vêtements, les chaussures. Essayer nous donne l’illusion de devenir. Acheter nous donne l’illusion de contrôler. Posséder nous donne l’illusion de nous remplir. Et quand le produit devient trop familier, il ne peut plus dissimuler le vide qui nous ronge, il faut alors le remplacer, le dupliquer, acheter encore et encore.

La société de consommation exploite nos gouffres intérieurs et troque nos désirs profonds contre des envies futiles. Coupés de la Création qui seule peut régénérer l’âme humaine, nous nous contentons de batteries externes éternellement vides et défaillantes. Je suis sûre que tout comme moi vous avez déjà senti cette insatisfaction latente jamais résorbée et vous aussi, vous avez bricolé pour déraciner ce mal de l’âme.

La société de consommation exploite nos gouffres intérieurs et troque nos désirs profonds contre des envies futiles.

On imagine toutes sortes de placebo : le parfum Lancôme de Julia Roberts, la robe Gucci d’Amal Clooney, le sac à main Vuitton de Céline Dion et le pendentif Swarovski de Miranda Kerr. L’objet nous fait rêver à la vie que d’autres tellement plus connus et tellement plus fortunés ont ; quant à eux, l’objet porté le temps d’un flash et d’un sourire cache leurs démons.

Cette année 2020, je suis retournée à la source… J’ai pris ma voiture, roulé pendant deux délicieuses heures et rejoint la côte. Tout était silencieux et pur. Aucun touriste, aucun surfer, des locaux et quelques « paumés » comme moi qui venaient chercher la paix du grand large.

La marée était basse, les bouchots se dressaient face au couchant, invariables depuis l’été, depuis des années. Droits dans leurs bottes de glaise, les bouchots regardent toujours vers l’horizon, jamais vers la plage et ses dunes, ils cherchent la lumière du soleil, ils respirent le temps que la marée remonte et qu’ils soient à nouveau submergés dans un bain salé et ce, pour plusieurs heures.

J’étais exactement comme les bouchots cet après-midi de janvier. J’ai cessé de regarder en arrière, j’ai ôté mes baskets, posé mon sac-à-dos et j’ai traversé des rangées et des rangées de bouchots déjà secs sous l’effet du vent du Nord. J’ai posé mes mains sur ces grands pieux enfantés par Neptune pour me dresser, j’ai appuyé mon front contre les coques encore fermées, j’ai respiré l’air iodé et j’ai arrêté le temps.

Les mensonges, l’artificialité et l’anxiété que génèrent notre monde ont quitté mon corps, emportés par les vagues douces et cadensées et en échange, mes pieds ont absorbé la vie. La vie cachée de l’Ancien Monde, quand l’Homme était relié à la Création dans son écrin de verdure communément appelé « Jardin »…

Pourquoi l’Homme est-il parti ? Pourquoi ? ai-je demandé à la Mer. Quelle folie l’a poussé hors du Jardin luxuriant, divin où tout le bonheur était à portée de main ? C’est alors que j’ai remarqué les empreintes fraîches des goélands dans le sable humide. Eux aussi ont accepté de perdre l’Eden pour toujours, du moins pour quelques siècles.

« Comment se fait-il… que la chose la plus difficile au monde soit de convaincre un oiseau qu’il est libre et qu’il peut s’en convaincre aisément s’il consacre une partie de son temps à s’y exercer ? » s’exclame Jonathan Livingstone le goéland.

Les goélands ne nous voient qu’en modèles réduits, en pointillés, en taches insignifiantes. Comment pourraient-ils se croire menacés par nos gros sabots ? La clef de leur bonheur, c’est qu’ils naissent en se sachant libres, ils naissent entre le ciel et la terre et ne comptent pas redescendre aussitôt.

« Nous sommes libres d’aller où bon nous semble et d’être ce que nous sommes » ajoute Jonathan Livingstone.

J’ai regardé, ébouie, ces oiseaux de mer chatouillant le couchant et j’ai compris que moi aussi je suis entre les deux. Née dans ce monde, bien souvent enfoncée dans le sable jusqu’aux genoux, j’aspire au divin et à une réalité invisible à l’oeil nu. Je suis persuadée qu’il y a tellement plus que cette lumière artificielle qui nous fait croître de travers comme les plants de basilics dans les galeries souterraines de Naples. Il existe une lumière pure faite sur mesure pour notre âme affamée et repue des néons détraqués de nos fourmilières suréquipées.

Etourdie par tant de clarté, je me suis assise sur le banc de fortune qui abritait d’autres moules endormies. J’ai fermé les yeux longtemps, j’ai pleuré aussi d’être si faible face à tel déchaînement du destin qui avait reflué récemment devant ma porte. On se demande pourquoi de vieilles blessures se réouvrent brutalement, pourquoi « tous nos vieux ennemis », comme dirait Cyrano, se liguent pour nous barrer la route alors qu’on commence à peine à voler.

Nous avons tous connu nos heures sombres, le corps recroquevillé et le front collé contre le fond de la baignoire, nous avons tous vomi notre douleur et maudit la vie parfois si injuste, nous avons craint de ne pas passer la nuit, d’être absorbés par nos flots de larmes amères et de ne plus jamais nous relever. C’est alors que nous avons trouvé l’entre-deux, la lumière originelle et le vent de l’Est assez fort pour nous porter.

« La seule différence est qu’ils ont commencé à comprendre ce qu’ils sont vraiment et […] à mettre en œuvre les moyens que la Nature leur a accordés » lance Jonathan Livingstone.

Mais oui ! Bien sûr Jonathan ! Je comprends enfin…

Pourquoi « tous nos vieux ennemis » cesseraient-ils brutalement de nous retenir par la cheville ? Nous avons creusé et creusé pour sortir nos pieds de la fourmilière, nous courons hors d’haleine sur la plage, nous nous roulons dans les vagues avec frénésie et puis nous commençons à nous éloigner, notre talon rebondit sur la vague et hop ! On nous attrape !

« Voyons, reviens ! Il y a encore des galeries à consolider. Tiens, voici ta lampe frontale ! N’y va pas ! Tu vas te perdre et nous ne serons pas là pour te sauver. Nous avons besoin de toi, tu travailles dix fois plus vite que toute la colonie réunie et tu sais toujours là où il faut aller. »

La libération vaut bien quelques larmes. Il est probable que si on ne nous retenait pas une dernière fois par le talon, nous n’aurions jamais la force nécessaire pour rebondir dans l’immensité vierge et gonfler nos voiles à peine dépliées. Remercions « tous nos vieux ennemis », qui nous attendent encore sur les dunes, de nous avoir précipités dans cet entre-deux délicieux où la lumière abonde et révèle tout.

« Alors tes résolutions ? »

Je retourne à la source de toutes choses, à mon Eden encore invisible, à ma plage immaculée, au soleil de janvier trop longtemps caché derrière les nuages. Je nourris les coques de mes larmes salées, je lave mes pieds sur le rivage, je recueille la vie dans mon sein et je regarde en arrière une dernière fois pour découvrir mes ailes d’Albatros qui m’empêchaient, jadis, de marcher…

Je retourne à la source de toutes choses, à mon Eden encore invisible, à ma plage immaculée… LISE

Le Temps du Silence

13 DÉCEMBRE 2019

« Elle poursuivit comme si personne ne manquait. Comme si le calme était revenu dans son âme… »

Alice FERNEY, L’Élégance des veuves (1995)

Les femmes, les hommes, les enfants du siècle passé ont cultivé le Silence. Certes, ils ont traversé des guerres mondiales, le chaos politique, l’insécurité économique, mais ils vous en disent peu ou pas. Nos grands-parents et leurs parents ne se plaignaient jamais, ne se révoltaient même pas à l’idée d’avoir failli tout perdre, et peut-être perdu, et ce stoïcisme est si frappant qu’on se demande s’ils n’étaient pas perdus quelque part sur un coin de la banquise de l’Antarctique pendant que les troupes ennemies défilaient dans Paris.

Le danger était partout et le monde a changé si vite et si brutalement chaque décennie du XXe siècle qu’il n’est pas imaginable que nos ancêtres aient supporté l’incertitude, la violence et la mort sans sourciller, sans aucun dommage émotionnel et psychologique.

Adèle Bloch Bauer et son mari

Nous qui assistons à un déballage quotidien et malaisant des émotions de notre prochain sur les réseaux sociaux ne pouvons comprendre le Temps du Silence. Depuis l’assassinat de Kennedy, la mort de Diana, nous ne sommes que déballage émotionnel, larmes, effusions. Nous ne semblons jamais guérir de nos traumatismes, nous claquons un argent fou chez les psychologues, hypnotiseurs et psychanalystes (loin de moi l’idée de remettre en cause les compétences de ces professionnels) pour parler, déballer, sangloter…

Je m’interroge simplement : comment avons-nous pu passer du Silence pieux et des yeux secs aux Thérapies assourdissantes que nous faisons encore et encore avec nous-mêmes, c’est-à-dire sur notre mur, dans notre story, assistés par nos compatissants followers et accompagnés d’un torrent de larmes ?

Avons-nous trop caché et trop contenu ? Notre corps hérité de nos ancêtres se venge-t-il de toutes les larmes salées qui ont été refoulées ? Ceux qui sont morts appuient-ils leur front contre le nôtre dans l’Invisible de leur dimension nous suppliant de pleurer tout ce qu’ils se sont interdits ?

Certains avanceraient que la génération des Millennials montre une faible capacité à supporter les épreuves de la vie, les retards, les insatisfactions. Ils vivent dans l’instant, le monde virtuel, l’expression sans filtre de soi, les selfies à outrance et les cadeaux compensatoires des parents qui n’ont plus le temps de les voir grandir. Je crois qu’ils parlent beaucoup et montrent beaucoup d’eux-mêmes parce qu’aucune génération n’a jamais été aussi seule et mal aimée. De fait, ils ne savent pas trouver les mots justes et mesurés pour dire qui ils sont et ce qu’ils ressentent. Ils s’expriment, certes, mais sont bien incapables d’analyser leur dire et leur malaise.

Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Pour peu que leurs parents étaient très occupés, très au travail, très absents et très collés à leur écran, quel qu’il soit, personne ne leur a appris le Langage. Cela me rappelle deux couples attendant leur commande, assis nonchalamment dans le MacDonald. Je ne suis pas loin et j’observe « en double » la même scène. Le père est penché sur son Iphone, littéralement absorbé par l’écran lumineux, la mère sur le sien, ou bien s’agitant au comptoir, l’enfant dans la poussette gazouille, gémit, s’exprime, veut communiquer, mais personne ne lui répond, ou bien on lui aboie dessus.

Puis l’enfant grandit, il pleure encore, ce sont des caprices, des plaies non identifiées, une trop grande solitude, mais ses parents le croient en sécurité dans sa chambre où le monde et ses prédateurs rentrent et sortent par l’écran de son téléphone, de son ordinateur, de sa tablette. Il est ultra « connecté », il a bien retenu sa leçon, mais il est incapable de dire qui il est et ce qu’il ressent véritablement. Alors pour oublier ce grand vide dans lequel il perd pied, il publie beaucoup, il like beaucoup, il a besoin de dire qu’il aime les autres et de lire qu’on le suit et qu’on l’aime, que son existence ne passe pas inaperçue aux yeux des autres, 600 amis virtuels toujours connectés tout aussi déboussolés que lui…

C’est alors que le thérapeute intervient. Trouble du comportement, insomnies, alimentation chaotique, phobie scolaire, instinct de persécution, violence dans la Cour de récréation, hyperactivité, dys-quelque chose… On va le faire parler et l’écouter, on va lui apprendre la communication saine, on va essayer de le « stabiliser » et d’en faire un adulte pas trop amoché.

Notre société a ouvert la boîte de Pandore de l’Ego. Le Temps du Silence est bien révolu et les anti-dépresseurs fonctionnent à plein régime. Pourquoi ? Nous ne subissons aucune arrestation, aucune guerre des tranchées, aucun couvre-feu, aucune déportation et pourtant, nulle génération n’a été plus malade que la nôtre.

Vous objecterez : « Oui, mais avant, on ne le disait pas, on n’en parlait pas, on vivait avec… » Je vous l’accorde. Pas encore bombardés par les fictions hollywoodiennes éprises de couples parfaits et de l’amour qui triomphe toujours, se consomme avec le premier venu, se renouvelle sans cesse et justifie toutes les trahisons et pulsions égoïstes, nos ancêtres savaient très tôt que la vie est juxtaposée à la mort et que les quelques joies sont « très vite effacées par d’inoubliables chagrins » (Marcel Pagnol). Vous lisiez cette sagesse des Anciens dans le couffin vide de votre plus jeune frère qui n’avait pas survécu à sa première semaine sur terre, sur la médaille tachée de votre père mort au front en quatorze, à la clôture du champ désormais interdit vendu au rabais par votre mère, veuve à vingt ans. On vous avait pétri dans cette sagesse du « rien ne dure jamais » et la souffrance était ainsi votre héritage, votre dot, sans que jamais on n’en parle.

Maria Altmann devant le portrait de sa tante Adèle.

On ne savait pas parler de la vie, on ne pouvait que la vivre et la traîner dans les plis de sa robe, de sa chemise, robe et chemise cent fois reprisées et à jamais portées. On vivait par imitation, sans se plaindre, sans formuler la moindre frustration, à moins de passer pour une originale, une fragile. On vivait trop content de ne pas être mort prématurément et on taisait ce fourmillement intérieur qui pourrait bien encombrer le corps tout entier tendu dans les gros travaux, la moisson, l’élevage des bêtes, la mine, l’usine, l’enfantement périlleux…

« Dis, grand-mère, comment ta mère, comment ta belle-mère ont supporté de perdre leur mari à la guerre, leur enfant à la naissance ? Qu’est-ce qu’elles ressentaient ? Ont-elles pleuré ? Ont-elles surmonté leurs blessures ? Que disait-on d’elles au village ? Avaient-elles le corps abimé par la vie ? »

Rien, elle ne sait rien. « Tu sais, on ne parlait pas de ces choses-là. Elle est morte à quarante ans et personne n’en a jamais parlé. »

Rien, je ne sais rien. Ces visages à jamais voilés, à peine reconnaissables dans le coin d’une vieille photo prise de très loin. Un regard indéchiffrable et impassible, des rides, certes, mais c’est un parchemin illisible.

Je ne sais rien de ce Temps du Silence. Ces femmes n’ont rien écrit et rien dit. Leur vie est passée comme un rêve. Leur souffrance reste à jamais cachée dans leurs entrailles. Petits bouts de femmes jamais courbés, jamais désespérés, jamais inoccupés. Il est probable que la fatigue ne s’est fait sentir qu’au moment de partir, la main sur le comptoir et les yeux hagards, sans rien à dire, sans blessure à confesser, sans regret, peut-être soulagées d’avoir atteint le port où l’âme pourrait enfin se déplier et s’étendre dans la douce chaleur d’un été immobile.

J’oserais vous dire que je porte ces petits bouts de femmes en moi, sans le savoir, sans identifier ce qui vient d’elles et ce qui est de moi, ce que la vie nous a dédié et ce qui nous rapproche. Je ne pourrais même pas vous dire ce qui les rappelle dans mes traits et ma silhouette. Mais je serais tentée de penser qu’elles m’ont soufflé sur le berceau cette résilience à toute épreuve qui m’incite à « poursuivre comme si personne ne manquait, comme si le calme était revenu dans mon âme ». Alors quand j’éclate en sanglots et ris aux larmes, c’est mon cadeau à ces petits bouts de femmes, ce trop plein d’émotions qu’elles ont emportées prématurément avec elles, ce lien du sang qui n’est autre que l’onde de la joie et de la souffrance qui nous réunit.

Enfin, je me rappelle ce Temps du Silence et j’essaie de le retrouver quelquefois. Je m’exile, loin de mon univers connecté, je pars seule dans cette brèche imperceptible de l’Autrefois. Je fais silence, je vide mon esprit, les pieds clapotant à la surface d’une eau vierge et très douce et dans mon silence, je les entends, mes petits bouts de femmes, je les retrouve et nous parlons de tout ce dont seules les femmes ont le secret, de l’amour, de la vie, des larmes, des joies fragiles, du nourrisson chaud contre la poitrine, de l’homme insaisissable et si nécessaire. Lise note alors tout ce que ces petits bouts de femmes lui disent et elles ont beaucoup à dire, croyez-moi !

ALTITUDE

4 décembre 2019

« Women need solitude in order to find again the true essence of themselves »

Anne MORROW LINDBERGH

Chères lectrices, chères amies,

J’ai pensé à vous aujourd’hui…

J’ai gravi une butte dominant une très vieille forêt, elle-même coupée en deux par un large sillon étouffé sous la brume d’une fin d’après-midi glaciale.

J’étais seule, enveloppée dans mon large manteau et le nez collé à mon fidèle ami, mon cher Canon, qui semble toujours voir le monde un peu mieux que moi, un peu plus que moi.

Inévitablement, j’enferme mes visions dans sa lentille et son objectif voyeur et je continue d’avancer. J’ai pris de la hauteur pour me pencher sur la ligne d’horizon et la cime des arbres. Le tapage de la ville, le ronronnement des voitures, les courses affairées de Noël ont bien vite reculé derrière le brouillard humide et j’ai fini par être coupée du monde.

Adossée à la croix signalant le carrefour des chemins, j’ai pensé à vous, j’ai pensé à la force des femmes et aux voix tapageuses qui essaient tant bien que mal de les embarquer sur des sentiers inconnus, perdus, stériles.

J’étais privilégiée d’avoir pu m’échapper de la frénésie des villes. Parfois, il suffit d’une butte, d’une colline, d’une montagne pour élever notre pensée et mieux absorber ainsi l’amour de l’Univers.

On dit que Noël fête l’amour, la renaissance, l’espoir et pourtant, cette période est devenue une liste interminable d’achats en tous genres : cadeaux, nourriture, décorations. Une période troublante et éreintante pour les femmes perfectionnistes persuadées de ne jamais faire assez, jamais donner assez, jamais être assez.

Pourriez-vous abandonner votre chariot et me rejoindre sur la colline ?

On ne peut rien donner quand on est soi-même vidé de tout. Notre siècle a tordu l’amour véritable en gages de consommation. On est passé de l’orange du Père Noël à la tablette ou console dernier cri payée à crédit par les « bons » parents.

Acheter est-il le signe d’un amour exemplaire et inattaquable ?

Quel est le véritable sens de « donner » ?

On ne peut rien donner quand on est soi-même vidé de tout.

Quand je contemple les créations de la Terre, celles-ci ne me demandent rien en retour, aucun avis, aucun like, aucune obole. Elle se remplissent de ma respiration profonde, de mon émerveillement, des clichés que je leur dérobe secrètement et rien de plus. Nous nous toisons depuis trente années et nous en sommes arrivées à nous respecter mutuellement comme êtres vivants, matière organique, esprits libres.

Ne voyez-vous pas, chères amies, que le monde des hommes a placé un écran invisible entre nous et la Création ?

Cela me rappelle les aquariums. Le visage collé contre l’épaisse vitre, je désire rentrer dans l’élément liquide, mais tout ce qu’on me donne c’est l’impression d’évoluer parmi les poissons, requins, raies, tortues de mer. Ils tournent en rond et moi aussi et je sors de ce cirque maritime sans rien savoir d’eux et eux, sans rien savoir de moi. Je suis dépitée, mais les autres sont satisfaits d’avoir pris un selfie avec le premier requin qui a bien voulu faire un tour gratis.

Notre culture s’est amourachée du FAKE. Tout est illusion et coquille vide, tout est cassable et remplaçable, parce que nous avons délaissé le vrai pour la quantité et les prix cassés, en d’autres termes, le made in China. Seulement voilà, nous sommes arrivés à un point où les produits de consommation ne sont pas les seuls repris, échangés et remboursés trois fois, nos relations aussi.

Génération twitter et zapping, nous estimons qu’une relation humaine doit avoir une date de début et de fin, que l’autre sert nos appétits et pourquoi pas, devient un faire-valoir. Dans cette vaste farce en quatre dimensions, nous pédalons sans arrêt dans notre cage à hamsters jusqu’à ce qu’une tragédie de la vie nous expulse loin, derrière la vitre, sur l’herbe mouillée, dont nous avions oublié l’odeur.

Tout est illusion et coquille vide, tout est cassable et remplaçable, parce que nous avons délaissé le vrai pour la quantité et les prix cassés.

Assommés par notre chute brutale et inattendue, nous commençons à nous dissoudre dans ce vide qui a constitué notre existence toutes ces années. On nous propose alors, avec compassion ou pitié, d’endormir ces émotions négatives puissantes à coup de Xanax, espérant soit nous laisser à terre un temps, soit nous abrutir pour que nous acceptions de retourner dans notre roue à hamsters sans broncher.

Privés de notre vie sensorielle et de nos sombres pensées, nous nous croyons guéris de notre mal (que personne n’a osé ou su nommer), mais nous nous cognons un peu plus le front dans l’aquarium étouffant du monde des hommes. Change de travail, de compagnon, d’enfants, d’appartement, de vie et tout rentrera dans l’ordre !

Illusion, mensonge, graal introuvable qui nous fait courir derrière la locomotive et tout recommencer à l’identique dans le premier wagon où nous nous hissons. Parce que tout semble être du bas de gamme, nous finissons par tout rendre au comptoir de la vie, nous soldons tous nos crédits, rompons avec nos fake friends, fake lovers, fake co-workers et débarquons dans un ashram en Inde pour apprendre à méditer.

Tobias Menzies alias Prince Philip exprime brillamment cette « midlife crisis » dans The Crown, saison 3:

« There have been more of it lately… compulsive overexercising, an inability to find calm, or satisfaction, or fulfillment. And when you look all these symptoms, they all suggest, I’m slap bang in the middle of a… I can’t even say what kind of crisis. You look in all the usual places, resort to all the usual things to try and make yourself feel better. Something was amiss… Faith. I’ve lost it. And without it, what is there ?

The loneliness and emptiness and anticlimax of going all that way to the moon to find nothing, but haunting desolation, ghostly silence, gloom. That is was faithlessness is. As opposed to finding wonder, ecstasy, the miracle of divine creation, God’s design and purpose. What am I trying to say ?

I am trying to say that the solution to our problems, I think, is not in the ingenuity of the rocket, or the science or the technology, or even the bravery. No the answer is in here, or here, or wherever it is that Faith resides. »

« You look in all the usual places, resort to all the usual things to try and make yourself feel better. Something was amiss… » Prince Philip

Chères amies, la véritable clef du bonheur est ici, quelque part dans notre âme ; toute chiffonnée, repliée dans un coin, oubliée, se tient notre foi. Elle est fragile, ne tient pas à grand chose, mais sans elle, nous étouffons pour de bon. La société de consommation maltraite la foi et la bannit de notre vie ; notre société nous promet que si nous dépensons tout notre sou pour tel gadget, tel vêtement, telle voiture, telle maison, nous serons comblées et en sécurité. En réalité, les achats compulsifs créent le manque, l’irritabilité, la dépendance et les dettes dans un gaz hilarant de plaisirs charnels qui ne peuvent durer.

Je vous supplie donc de pousser la vitre de cet univers en carton, de gravir votre butte et de chercher la foi en cette période de Noël. Là réside la seule et durable paix que le monde des hommes a remplacé par la frénésie. Vous n’avez pas besoin de tout plaquer et de passer une année dans un ashram pour trouver la foi. Elle est déjà en vous, mais faible comme un nourrisson, elle ne sait pas encore tenir debout toute seule. Nourrissez-la de cet amour gratuit et pur de l’Univers et elle vous portera vers de plus hautes montagnes, dissimulées au reste du monde.

Elle est déjà en vous, mais faible comme un nourrisson, elle ne sait pas encore tenir debout toute seule.

Et parce que je suis portée par ma vieille foi, je vous supplie de tendre la main à celles qui sont perdues, errant sur des routes étranges. Ces sœurs qui se croient déjà mortes, parce qu’elles ne savent plus qui elles sont, parce qu’on a volé leur dignité, piétiné leur tendresse et exploité leur foi. Ces femmes muettes ont désappris leur langage, elles ont donc besoin de votre voix et de la mienne. Starry, starry night, ma bouteille à la mer, peut être leur planche de salut, à condition qu’il leur parvienne rapidement. Ne tardez pas, offrez-leur cette lueur dans la nuit qui les habite. Cela pourrait être votre plus beau don de Noël…

Bien à vous,

Lise

LIENS:

https://livre.fnac.com/a13681093/Lise-Paty-Starry-starry-night

https://www.cultura.com/starry-starry-night-9791032630464.html