PONTS ET RIVES

29 DÉCEMBRE 2020

Certaines villes, comme Venise, s’articulent autour de ponts. Si on y regarde d’un peu plus près, Venise n’existerait pas sans ses multiples ponts. Ce que j’aime à Venise c’est cette impression délicieuse que le plus beau, le plus insolite se trouve encore au-delà du prochain pont, que je peux continuer de pousser, indéfiniment, l’aventure plus loin et encore plus loin, jusqu’à tomber nez à nez sur un touriste impatient qui ne se contente pas de traverser en flânant, non, il veut trouver au plus vite tel quartier, telle place, tel magasin, et moi, avec mon sourire béat d’enfant au matin de Noël, je le gêne, bien évidemment !

Cette année étrange – oui, parce que je ne trouve pas d’autre adjectif pour la décrire, j’ai entendu « année pourrie », « année foutue », « année de m*** » et autres dénominations optimistes – cette année, dis-je, j’ai appris à traverser de nouveaux ponts. C’est bête, n’est-ce pas ? La réalité est que je traversais très peu de ponts avant mars 2020. Je tournais dans ma cage à hamster « travail, obligations, factures, travail… », vous avez deviné la suite. Je ne vivais pas réellement, je survivais en prévenant toutes les catastrophes qui pourraient bien me tomber dessus, mais que « Super Lise » retiendrait dans les airs, en mode Jedi, à la seule force de ses bras.

Puis, le temps, subitement s’est arrêté. Tout s’est arrêté. Nous nous sommes arrêtés et nous avons fait le bilan de ce qui comptait vraiment et de ce qui était bien réel. La liste était considérablement plus courte que celle de mes missions de sauvetage passées. Je me suis rendu compte – et ça a fait du bien à mon pauvre orgueil – que je ne contrôlais rien, que je ne pouvais sauver personne, que j’étais terriblement vulnérable.

Je crois que c’est ce jour-là que j’ai commencé à traverser des ponts physiques et spirituels. Tout d’abord, il y avait ce pont au-dessus des écluses, non loin de chez moi. Vous allez rire, mais je n’avais jamais osé le traverser avant le confinement. Il faut dire que je ne prenais jamais le temps de quitter mon appartement et de flâner au bord de l’eau. Je me pensais condamner à une productivité forcenée qui me vidait de toute énergie et de toute joie.

Je suis sortie quotidiennement pour ne pas perdre la raison au printemps dernier et oui, je suis allée au-delà du kilomètre règlementaire, j’ai enfin traversé ce pont, puis le suivant que j’affectionne tout particulièrement avec son petit côté « port de pêcheurs vintage » et enfin un troisième plus moderne tout en courbes et élégant comme j’aime.

Plus les jours passaient, plus je marchais et plus je retrouvais l’émerveillement qui m’avait saisie à Venise. La vie ne s’arrêtait pas, la vie continuait, traversait, ondulait et s’étendait à perte de vue. Une beauté, jusque-là cachée, s’accrochait à mes semelles et je l’absorbais en moi dans un puits de paix méconnu.

J’ai alors compris pourquoi les hommes étaient des bâtisseurs de ponts. Les hommes, les femmes étaient faits pour traverser d’une rive à l’autre, d’une rive à l’autre et pas pour rester coincés sur le bout de terre sèche qu’on leur aurait attribué. Nous sommes des constructeurs de ponts et des navigateurs parce qu’au-delà de nos certitudes si rassurantes, il existe une multiplicité de vérités à déterrer sur nous-mêmes, sur les autres et sur le monde.

Parfois nous pensons qu’en nous collant les uns contre les autres sur la rive familière, nous oublierons un temps les questions qui nous serrent la gorge et le vide qui menace de nous engloutir. Partager notre temps avec ces autres, famille, amis, collègues, ne fait que reculer l’échéance : il faudra bien bâtir et traverser ce pont pour savoir qui  nous sommes. Plus nous chassons cette réalité, plus nous faisons de tours de manège et plus nous gaspillons notre temps et notre énergie.

J’aimerais vous rassurer, mais non, traverser les ponts est terriblement inconfortable et perturbant. Il y aura l’effroi, la peur de ne pas pouvoir revenir, retourner en arrière et nous coincer dans le troupeau que nous connaissons par cœur et qui nous étouffe. Puis viendra les interrogations : qu’est-ce que je vais trouver de l’autre côté du pont ? en ai-je vraiment envie ? et si je me trompais de pont ? et si le pont s’écroulait brutalement ? Ces doutes qui peuvent vous rendre malade s’accompagneront de regards en arrière et votre troupeau tendant les bras, criant, hurlant pour vous rappeler au bercail.

Vous finirez par vous immobiliser en plein milieu du pont pour pleurer et vous battre avec cette culpabilité plus acide que du vinaigre : « tu ne vas quand même pas les abandonner ? », « ils ne s’en remettront jamais ! », « comment penses-tu survivre sans eux ? », « tu es folle, c’est clair, on le savait déjà, mais là, c’est évident », « personne ne te suivra sur l’autre rive, il faudra tout recommencer et réapprendre à vivre ».

Puis, on fait ce pas, on franchit une étape vertigineuse où aucun retour en arrière n’est possible. Peu à peu, on est bien plus proche de l’autre rive que de l’ancienne, les appels qui nous retenaient sont imperceptibles, tout au plus un vague bruit de fond. Les joues rouges, le pouls qui tape dans les tempes, les vapeurs glacées que nous inspirons et expirons telles des mantras apaisantes, la main qui se tend et s’accroche à l’inconnu, à l’autre rive, aux questions qui nous tiraillaient et qui vont enfin trouver des réponses.

Je crois que ce qui donne toute sa noblesse à l’humanité est cette force du phœnix : la capacité infinie de renaître de ses cendres, de traverser un nouveau pont pour trouver ou retrouver un sens à sa vie. J’aime chacune de mes renaissances et elles sont toutes nécessaires. Autrefois, je voyais la vie comme une direction, une chance, une prestation de funambule et la moindre chute comme le GAME OVER désespérant, le glas de mon indignité.

Je sais que cette prétention à la perfection immédiate et absolue n’est qu’une illusion, la fumée qui piège la funambule au sommet du chapiteau, qui aveugle le spectateur et qui est sournoisement activée par le prestidigitateur embusqué sous la toile rougeâtre de sa tente. Notre époque tout entière est un réseau, un cirque planétaire, nous jouant des tours et des tours qui finissent par nous faire croire que la famille parfaite existe et qu’ils sont tous accordés en pyjamas carottés Gifi pour Noël sans aucune dispute, aucune frustration, aucun loupé, aucun fiasco culinaire…

Mais ce n’est qu’un simple et puissant tour de magie signé « photo retouchée pour réseaux sociaux ». La vie ne s’immobilise pas derrière un objectif avec filtre anti-rides, anti-rougeurs, anti-boutons, non, la vie est en perpétuelle mutation pour nous pousser à bâtir les ponts qui nous rapprocheront un peu plus de notre vérité et donc de notre centre intérieur, l’équilibre, le ch’i du guerrier de lumière…

Je finis toujours ma promenade que j’ai rebaptisée « confinement 500ième prise » par le pont incurvé, moderne, fiable, ergonomique. Je m’arrête à mi-parcours et je m’appuie contre la balustrade pour contempler les ponts précédents, le chemin, la ville au loin. C’est à ce moment-là qu’un sentiment de liberté envoûtant m’enveloppe des pieds à la tête. Je ne sens plus le poids des restrictions, des contrôles, du masque qui pend sous mon nez. Je suis le capitaine de mon âme comme disait Mandela et personne ne peut traverser ces ponts à ma place, personne.

Je ne suis pas Taoïste, je pratique le yoga et la méditation, certes, mais cela ne fait pas de moi un maître de Kung-fu. Je sais que la circulation des énergies est une réalité, c’est le fluide entre toutes les Créations qui est à l’origine de la vie, qui passe de moi à l’arbre et de l’arbre à la terre, et de la terre à l’eau… Ces énergies sont des réponses, elles sont en moi, comme une source intérieure qui ne se tarit pas et qui accueille la voix du divin. Je forme des ponts dans le cours de ce flot intérieur pour aller à la rencontre de Dieu et de moi-même.

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