« The shade of the fine trees raise a kind of Awe in the mind, and as time gives a kind of Respect and [H]exaltation even to inanimate things, one looks upon these noble Oaks with a sort of Superstitious awe, & as time changes circumstances, they who had once their idle & superfluous excrescences cut with a golden Instrument are now without mercy mark’d for the Rude & fatal ax: and from being the Altars of the Druids are destined to be Ships of War & to deal those mischief they once were supplicated to avert. »Lettre d’Elizabeth Montagu à Mary Anstey (3 décembre 1747, EMCO 702)
J’ai été saisie par ces mots en parcourant la correspondance d’Elizabeth Montagu. Les chênes agitant feuilles, branches et ombres au-dessus des mortels en quête de rêverie, d’émerveillement, dirons-nous de « divin », me faisaient penser à ces vies disparues et à ce qu’il en reste. Au cœur de son froid hiver anglais, un 3 décembre, Montagu avait écrit sur la fragilité de l’existence et sur la mélancolie profonde qui l’accompagne.
Il lui suffisait de passer ses doigts le long de l’écorce rugueuse pour sentir les décennies de vies qui s’y cachaient et la folie des hommes à l’œuvre. Comment avions-nous pu bénir ces immenses chênes et en faire des lieux de culte au temps des druides pour ensuite les entailler, les percer de part en part pour en faire des coques de navires de guerre ? Pourquoi n’avions-nous rien entendu, rien retenu de ce qu’ils essayaient de nous dire depuis les origines du monde ? Les chênes étaient conçus pour nous bercer par le constant froissement des feuilles les unes contre les autres, poussées par le vent chahuteur ; ils étaient créés pour accorder ombre et fraîcheur contre le soleil brûlant ; ils étaient la preuve qu’on ne peut vivre sans racines ni rameaux et on en avait fait le véhicule de la conquête.
Nous avons tous connu d’autres chênes, ces humains immenses et nobles de cœur qui nous donnent le secours de leurs bras, le chant de leur voix et un lieu de repos où s’arrêter un peu pour contempler la vie et la comprendre. Il arrive que ces chênes disparaissent après des décennies de lutte et on ne trouve plus ni ombre, ni bruissement, ni paix. On est, pour ainsi dire, orphelins et la perte nous serre la gorge au creux d’une nuit de larmes. On ne peut pas en parler car on vous répète que c’est le cycle de la vie, que la vieillesse était un tel fardeau pour cet être cher que la mort est venue telle une délivrance, qu’enfin vous la retrouverez après cette vie…
Et vous restez seule avec la gorge serrée et les larmes chaudes et pesantes.
Puis, toutes les réactions des proches se bousculent. Le chêne fait pour le culte druidique et la religion du cœur est utilisé pour alimenter les querelles intestines. Ils pleurent aussi j’imagine, mais le deuil se transforme en désir effréné de récupérer les quelques objets qui constituaient l’univers de la disparue. Le bois fendille et on creuse une coque de navire de guerre ou de navire marchand dans l’écorce encore tiède…
Je me rappelle avoir négligemment tiré un des tiroirs du meuble de salle de bain et saisi la brosse à cheveux de ma chère grand-mère : ses cheveux blancs et fatigués étaient encore accrochés aux picots, une lime marquait le chemin où ses ongles étaient passés et j’ai cru, un instant, en repoussant doucement le tiroir que si je fermais les yeux et respirais profondément, je finirais par entendre son souffle lourd dans le salon, sa respiration de vieille femme, et peut-être son rire frais et aigu d’antan. Mais non, seul le silence pesait sur mon cœur et sur les lieux. Ce n’étaient que des objets inanimés et sans âme en l’absence de celle qui les maniait. Alors j’ai tout laissé et fui dans mes larmes.
Je tente en vain dans de nombreux rêves de retrouver la sécurité de mon chêne, mais au réveil, il s’en est allé, et je sens la perte et le fuite du temps comme je les sentais déjà très jeune jusqu’à en avoir le souffle coupé.
Ce que je me dis, et c’est cela que je voudrais dire, c’est que si je vis selon la vérité de mon cœur, comme elle, si je suis une femme heureuse autant qu’elle le voudrait et peut-être plus qu’elle ne l’a été, alors elle continuera de vivre en moi et avec moi, alors elle bénira mes jours en m’offrant un abri et une ombre plus immenses que ceux produits de son vivant, alors nos deux mondes convergeront au-delà des objets, des lieux, des livres échangés, des films regardés à deux avec un esquimau dans la main droite, des parties de petits chevaux interminables et devenues « rituelles », des mots griffonnés encore et encore et nous rirons ensemble dans le bruissement des larges feuilles du chêne portées par un vent doux et frais…
« Nous, les femmes d’aujourd’hui vivons chaque journée en funambules. Même le trapéziste est un amateur en comparaison ! Regardez-nous ! Nous courons sur une fine corde quotidiennement, portant en équilibre une pile de livres sur la tête. Le sac pour bébé, le parasol, la chaise de cuisine, le tout sous contrôle. Tout doux ! Les sages ne nous ont pas mis en garde contre l’idée de vivre dans la simplicité, mais plutôt contre celle de vivre dans la multiplicité. Cette vie-là conduit non pas à l’unité, mais bien à la fragmentation. Elle ne conduit pas à la grâce, au contraire, elle détruit l’âme. » Anne Morrow Lindbergh, Gift from the sea, 1955
Vendredi dernier, j’ai dit à mon mari que je partais quelques jours au bord de la mer, dans mon refuge au pied des falaises de craie… Il connaît mon besoin de retraite et de silence et plus que quiconque, il mesure à quel point cela est indispensable à mon équilibre intérieur, pour éviter la fragmentation et l’éparpillement devenus notre mode de vie quotidien en ce haut XXIe siècle.
« Mais ce que je veux plus que tout – en fait, comme fin à tout autre désir – c’est être en paix avec moi-même. Je veux que mes yeux soient fixés sur un seul objet, que mes intentions soient pures, que ma vie soit centrée pour ainsi mieux porter les obligations et les activités qui sont les miennes. Je veux, en réalité – pour reprendre le langage des saints – vivre ‘dans la grâce’ aussi longtemps que possible. Je n’emploie pas ce terme dans un sens uniquement théologique. Par ‘grâce’, j’entends une harmonie intérieure, essentiellement spirituelle, qui peut se traduire en harmonie extérieure. Il est probable que je sois en train de rechercher, ce que Socrate demande dans sa prière tirée du Phèdre : ‘J’aimerais trouver cet état intérieur de grâce spirituelle, état qui me permettrait d’agir et de donner tel que je suis censé le faire aux yeux de Dieu’. Aussi vague que soit la définition, je crois que la plupart des gens sont conscients de ces périodes ‘de grâce’ et de ‘non grâce’, bien qu’ils emploient d’autres mots pour les décrire. Dans ce premier état heureux, il semble qu’on porte toutes ses tâches avec légèreté, comme menées par une belle marée ; et dans l’état contraire, on peut à peine faire ses lacets… » Anne Morrow Lindbergh, Gift from the sea, 1955
Je vous écris comme on lancerait une bouteille à la mer, les orteils dans la végétation sèche si caractéristique des sentiers côtiers, le regard perdu dans l’alignement des falaises jaunâtres et les oreilles bercées par le ronronnement continu des vagues mousseuses bien des mètres sous moi. Je ne sais pas pourquoi la musique maritime m’apaise autant, c’est comme une promesse que tout ira bien « come what may »…
Je vous écris parce que j’ai cessé de parler, j’ai à peine croisé quelques randonneurs et d’un commun accord, sans employer aucun mot, nous nous sommes fait le signe habituel : « je te salue, mais laisse-moi encore un peu avec moi-même… »
J’ignore pourquoi cette démarche vers la solitude et le silence est tant décriée voire méprisée par une catégorie d’individus toujours affairés, toujours souffrants, toujours en passe de sauver l’humanité – rien que ça. Se replier revient à céder à soi, donc à l’égoïsme. Se replier, c’est tourner le dos au groupe, quel qu’il soit et forcément passer pour étrange, ermite, faible : « elle, on ne sait pas comment la prendre… ».
La vérité est que s’extraire de l’aliénation toujours croissante de notre monde hyper connecté devient une démarche « dangereuse ». Si je m’arrête quelques instants, si je renonce à la parole, à tout ce qui m’occupe pour masquer le néant, je pourrais bien voir. Et voir de cette distance fait tomber les masques et les schémas relationnels tellement cycliques et tellement fous dans leur répétition stérile que certaines relations disparaîtront d’elles-mêmes.
Si je rentre dans un processus de guérison par les vagues, par la sensation des brindilles sèches entre mes orteils, par l’odeur terreuse du chemin totalement vierge que j’emprunte, cela signifie que je n’aurai plus aucune excuse. Plus aucune excuse pour toujours m’abîmer dans mes vieilles plaies ouvertes. Plus aucune excuse pour m’accrocher à toi dans ma douce dépendance. Plus aucune excuse pour te détester, toi, qui sembles tout avoir et tout réussir. Plus aucune excuse pour repousser éternellement le changement et l’imposer à toi avec qui je vis. Plus aucune excuse pour rester l’enfant dégoulinant de sanglots inconsolables et qui jamais ne grandit.
En écrivant cela, je distingue une lueur de soleil – la toute dernière de cette journée de Grâce – tombant sur la falaise rognée devant moi. Dans quelques minutes, je pourrais bien être surprise par ce bain de lumière chaud et inespéré d’un vingt-sept février. L’hiver est en train de reculer et tout renaît enfin, moi aussi, encore une renaissance, un geste d’amour immense offert à moi-même sans rien attendre.
Il y a dix jours environ, en manque d’allumettes, j’ai proposé de les remplacer par un spaghetti – ça va vous sembler bizarre toute cette histoire – mais c’était la solution de remplacement idéale pour enclencher la combustion d’un feu, d’une cheminée d’appoint. D’où pouvait me venir cet élan d’ingéniosité ? J’avais le sentiment d’une leçon apprise dans une autre vie, d’un déjà-vu mais dans lequel je n’étais que témoin, puis exécutrice de l’idée de quelqu’un d’autre. Bien des heures plus tard, le souvenir m’est revenu. C’était il y a huit ans exactement, ailleurs, bien loin de mon pays mais pas loin de la ligne de l’Équateur, avec celui que je connaissais à peine et qui me voulait dans sa vie, d’un commun accord avec sa famille. Allumer un feu sous la poêle avec un spaghetti parce qu’on manquait d’allumettes, remuer une recette qui venait de lui sous la chaleur accablante, en sueur, toujours en sueur, fatiguée de tout, ne comprenant rien à ce chapitre étrange de ma vie… Ces secondes, je les ai vécues et revisitées mille et une fois quand je suis rentrée en catastrophe de ce « voyage » – plus un « hors-temps » d’ailleurs en y repensant – croyant qu’à force de les épuiser soit je comprendrais ce qui m’était arrivé ou qui était cet homme, soit je finirais par croire que rien de toute cette histoire ne s’était réellement passée…
Il arrive qu’on croit ne jamais se repaître assez de ce qui nous a fait tant souffrir, que la vie finira par reprendre son cours, mais que l’esprit restera lui enfermé dans cette prison de la mémoire créée par ceux qui nous ont tout pris, ou presque. Seulement voilà, le temps vient à bout de tout et on oublie la personne même qui tenait initialement le spaghetti sec entre ses doigts. La libération accompagnée de la douce guérison de l’âme est arrivée il y a trois ans au bord de ces mêmes falaises, au rythme des mêmes vagues raclant les galets noirs, gris, blancs, sous le soleil timide d’un printemps prématuré. J’ai tout abandonné, tous ces souvenirs obsédants, toute cette emprise invisible de l’autre, toutes mes plaies encore à vif, toutes mes peurs de renouer avec la vie et avec les hommes, tout ce qui était confortable mais mortifère et un souffle de grâce a frappé contre les vitraux colorés de ma cathédrale intérieure. La lumière avait enfin sa place. Je savais que je finirais par oublier…
Il me semble, aujourd’hui, que la femme de trente-cinq ans que je suis, a dû tapoter l’épaule de la femme embryonnaire d’il y a trente-six mois – c’est court et long à la fois trente-six mois – en lui chuchotant juste au creux de l’oreille que tout finirait par passer et qu’elle était faite, conçue même pour la joie et non pour les larmes. Renouer avec les éclats de rires de l’enfance insouciante, cette période qui précède le temps des cadres, de la honte, de l’abandon, des multiples masques qu’on essaie jusqu’à ne plus reconnaître le contact de la peau rose sous la rigidité du velours, refaire le chemin en arrière, se réconforter et s’entendre respirer calmement, calmement et intuitivement.
Je ne puis plus endurer tous ces discours amers et extrêmes des femmes-anti-hommes, fruits d’une expérience malheureuse – unique ou cyclique – mais trop satisfaites de pouvoir s’y baigner encore et encore jusqu’à ce que la haine soit assez forte et tenace pour anéantir la moitié de l’humanité. Ces combats, qui deviennent ceux de toute une vie, masquent le chemin ardu de la guérison, chemin possible, j’en témoigne aujourd’hui. Retour à la simplicité et à la vérité dans une parole jaillissant du silence, silence que je me suis accordée quelques jours de l’année dans l’étreinte de la Création bienveillante :
« Mais il existe bien des façons de vivre, on trouve même diverses techniques pour atteindre la grâce. Et ces techniques ou moyens peuvent être cultivés. J’ai appris par l’expérience et par bien des exemples ou encore par les écrits de tant d’autres, eux aussi lancés dans cette quête, que certains environnements, certains modes de vie, certaines règles de conduite sont plus propres que d’autres à apporter l’harmonie intérieure et extérieure. Il est, en réalité, certaines routes qu’on doit emprunter. Simplifier son existence en fait partie. Je veux dire par là, mener une vie simple, choisir comme coquillage le plus léger à porter – faire comme les bernard-l’hermite. » Anne Morrow Lindbergh, Gift from the sea, 1955
On parle beaucoup et fort de « la vie ». Concept, tracé linéaire, chemin, succession de jours encore et toujours à l’infini d’une existence pourtant bornée. J’ai découvert que « la vie » pouvait également s’apparenter à un fluide coulant en nous, à une énergie insoupçonnée appelant à elle d’autres énergies de la Terre, alimentant notre souffle, nos cellules, notre corps matériel, notre corps émotionnel et notre corps spirituel.
Il y a quelques jours je roulais vitres ouvertes, l’air était chaud, je traversais un espace de verdure, d’arbres, de billes de lumière perçant les feuilles inégales, l’odeur terreuse montait au nez, ma peau absorbait le soleil d’été et je me sentais terriblement vivante… J’étais en paix et en parfaite harmonie avec mon environnement. Tant d’étapes avaient été franchies ces dernières semaines, tant de conflits intérieurs et extérieurs avaient été soldés, tant de Grâce m’avait été accordée que j’étais remplie de cet amour inouï de l’Univers. Amour qui ne se mendie pas, qui ne se monnaye pas, qui ne se dérobe pas, car on ne triche jamais avec la Création. Il est là tout autour de nous et je crois que c’est bien ça la vie dans sa plénitude au sein d’un monde si imparfait et asphyxiant parfois. Ces quelques minutes dans ma voiture, j’ai accueilli l’amour de l’Univers et je me suis sentie bel et bien hors du temps et hors d’atteinte. C’est une histoire entre Lui et moi et c’est bien comme ça, non ?
Je pense aux conseils voire aux exigences qu’on nous impose sur comment vivre, comment « mener sa vie » avec une certitude bien présomptueuse quant aux conséquences attendues et nécessaires. Pour ces personnes-là qui se disent « bien intentionnées » et « guidées par le souci, l’amour et j’en-passe », il n’existe qu’un seul chemin de vie, tout le reste est une erreur, un dérapage incontrôlé et la promesse d’un malheur…
Il ne viendrait à l’idée de personne que ces échanges musclés et guidés par « le souci, l’amour et j’en-passe » sont des manifestations d’une certaine manipulation psychologique et émotionnelle, une invasion dans l’espace privé du libre arbitre si nécessaire à la vie voire un comportement hautement abusif !
Il s’avère que ces individus donneurs de leçons guidés par « le souci, l’amour et j’en passe » sont en réalité totalement dépourvus de la vie dans son abondance et son courant enivrant, car quand on est rempli de cette énergie positive, on trouve enfin le centre de tout : son centre, celui de son être et de son existence et il est hors de question de l’abandonner pour envahir celui de l’autre.
Être vivant, c’est comme le berger Santiago de Coelho pouvoir parler le langage de l’Univers, dialoguer avec le vent du désert et les éléments et trouver ainsi sa place dans le grand tout. On prétend connaître et tout intellectualiser, mais en vérité on ne connaît jamais les êtres que nous côtoyons dans leur entièreté et leur mystère, ils nous sont offerts un moment pour que deux énergies vitales circulent librement mais ils ne nous appartiennent pas, nous devons alors admettre que nous ne savons rien, comme dirait Socrate, très peu sur nous et quasiment rien sur l’autre…
Ce jour est enfin arrivé où je suis rentrée en moi-même. L’humilité qui consiste à admettre qu’on ne sait rien devient un espace entrouvert où le langage de l’Univers, ce qu’on appelle « la vérité » peut affluer en nous, nous remplir, faire reculer les ténèbres et habiter le divin. Mais cette démarche suppose qu’on quitte le groupe pour s’entendre respirer, penser, se confronter à ses vieux démons de l’enfance, se voir dans toute son imperfection et sa faiblesse avant de mieux tout embrasser. Faire tomber le masque et ne plus jamais le porter pour plaire aux parents, au grand frère, à la grande sœur, aux donneurs de leçons, aux juges en cartable, à l’amoureux et j’en passe.
Puis le don nous est fait d’apprendre à aimer l’autre sans égocentrisme, sans fuite loin de nous-mêmes, sans faux-semblants. Deux énergies se frôlent et valsent ensemble à la perfection dans un glissement de peau à peau, des baisers sont soufflés, des caresses échangées et le Créateur sourit sur ses créations. La vie devient plus pressante, palpable, réelle et pleine dans le don échangé de l’amour. L’aimer lui sans tout savoir, sans vouloir tout savoir et sans s’accrocher par peur du vide. Pleurer après avoir crié le vrai et s’être souvenue de ce qui retenait l’énergie vivace des sens, faire entrer la vie, la sienne, la mienne et la nôtre dans le glissement des voiles tout contre la porte-fenêtre, aspirés par l’air chaud du dehors puis l’air chaud du dedans…
Un jour, un ami à moi, retraité depuis quelques années, m’a expliqué : « J’ai pensé écrire sur ma vie, mais arrivé à mon âge, on n’a pas vraiment envie de regarder et de fouiller son passé et celui de sa famille, pour quoi faire ? ». Je percevais tout au fond de ses yeux l’image folle de sables mouvants prêts à l’avaler à la moindre tentative de retour en arrière. Pour quoi faire ? Ma foi, on a assez bien vécu ou survécu jusqu’ici, pourquoi diable remettre tout en question maintenant ?
Puis j’ai pensé à tous ceux qui font régulièrement des « pauses dans le grenier ». Je m’explique. C’est la fameuse scène qu’on trouve dans plusieurs récits de jeunesse : l’enfant escalade les marches interdites menant au grenier familial pour se faire une petite frayeur (histoire de pimenter des vacances d’été trop longues ou trop vides) et finit par y passer des heures au milieu de vieux meubles, de vieux jouets, de vieilles toiles d’araignées.
C’est là que Bastien trouve refuge au début de L’Histoire sans fin pour fuir les cours ennuyeux de ses professeurs, les regards moqueurs de ses camarades et mieux se plonger dans ce livre étrange dérobé chez le libraire, car n’est-ce pas une succession d’histoires sans fin qui attendent le pilleur de greniers ?
J’étais bien plus jeune quand j’ai moi-même arpenté le grenier bien ordonné de mes grands-parents qui contenait tout ce qui leur restait de décennies passées sur une île à l’autre bout du monde. J’ai passé ma main sur le couvercle poussiéreux de vieilles malles et cantines qui avaient contenu tout l’univers de ma grand-mère, tout ce qu’elle y renfermait d’années de mariage, de la succession des naissances, d’un confort bientôt abandonné, de larmes qu’elle avait refoulées mais qui s’étaient échappées pour mieux rouler sur la surface lisse et froide de la caisse.
On avait hissé les énormes cantines sur les autres marchandises du bateau et elle avait su qu’aucun retour en arrière n’était désormais plus possible.
Le grenier est une zone de repli, mais également un fantôme bien incarné du passé. Nous sommes à peine nés que ces histoires, ces joies et ces tragédies nous collent à la peau comme le sel se dépose sur tout notre corps après un bain de mer et s’y accroche pendant des heures.
Nous portons tous des histoires plus ou moins longues et plus ou moins révélées qui semblent nous définir et nous ancrer dans le monde des hommes. Parfois, ces histoires semblent s’être emparées d’une partie de nous alors même que nous n’en sommes pas les acteurs principaux et que nous n’arrivons qu’au cinquième acte.
On vous dira que c’est bien cela « avoir l’esprit de famille » ! Reproduire à l’infini des comportements destructeurs, mais justifiés, pour rassurer tout le monde que vous êtes bien du même sang, que vous prenez votre part de malédiction et que vous la transmettrez à ceux qui vous suivront.
Bien entendu, personne ne verbalise ce phénomène intergénérationnel de cette façon. Si c’était le cas, tout le monde conviendrait que c’est complètement stupide et passablement dangereux de construire sa vie sur les vieilles malles rangées dans le grenier dont vous ne connaissez ni la profondeur, ni ce qu’elles ont contenu, et pour être tout à fait honnête vous vous fichez bien de ces malles ! Alors pourquoi passer votre main sur le couvercle poussiéreux avec nostalgie ?
Voici ma réponse : il s’agit de dévotion. Vous entretenez le culte des aînés et des vieux meubles à la manière des Romains trimballant les statuettes de leurs ancêtres partout pour offrir des prières devant ces autels familiaux dix fois par jour. Nous sommes tous d’accord que ça ne les ramènera pas à la vie.
Mais ça fait de vous un bon héritier, un bon enfant, un bon frère, une bonne sœur, une bonne personne.
J’ai un scoop : ça fait juste de vous un antiquaire qui ne vend rien, un gardien de musée, le vigile imperturbable des réunions de famille plus statique et inerte que La Joconde elle-même, avec ce sourire consensuel qui veut tout dire et rien dire à la fois, bref, le genre de sourire qui rassure tout le monde sur votre engagement illimité à la cause familiale.
Nos aînés sont devenus intouchables et tout puissants tels les dieux capricieux de l’Olympe. Ils remportent tous les suffrages dans la tragédie du décès et obtiennent de façon posthume l’immunité diplomatique à jamais. Tel grand-père qui a été un homme particulièrement autoritaire et égoïste de son vivant devient un saint au jour de son inhumation et on répète à corps et à cris qu’il a toujours travaillé dur et donné un toit aux siens.
On décide d’un commun accord d’effacer l’ardoise et on tait la cruelle réalité : les blessures que les vivants continuent de porter au quotidien et qui contaminent toutes leurs relations. Les blessures qui viennent de l’enfance et qui nous appartiennent, comme celles qui nous ont été transmises et qui leur appartiennent.
Il est possible de passer toute sa vie dans le grenier sans jamais en trouver la sortie ou bien en étant effrayé de franchir le seuil, de verrouiller derrière soi et de retourner dans sa propre vie. Le grenier, c’est froid, douloureux, obscur, c’est un concerts de gisants et d’orants suppliants, mais c’est rassurant quand on n’a jamais rien connu d’autre.
J’ai croisé quantité de personnes qui se débattent dans leurs greniers familiaux et qui refusent d’en sortir pour toutes sortes de raisons.
La culpabilité : « j’essaie d’être une bonne fille », « je dois bien cela à ma mère après tout ce qu’elle a fait pour moi », « j’ai déçu tant et tant de fois ma famille, je ne peux pas leur faire ça… ».
Le chantage de l’amour : « personne ne peut m’aimer plus que ma famille », « je n’ai confiance qu’en eux… », « ils me disent ça pour mon bien, ils ne pensaient pas à mal », « ces choix leur ont plutôt bien réussi, alors pourquoi pas à moi ? ».
La vie par procuration : « j’ai accompli tout ce que ma mère a toujours désiré pour elle-même », « après tout ce qu’elle a fait pour moi, je lui dois bien ça », « je serais bien égoïste de ne vivre que pour moi » et j’en passe.
Il semblerait que dans l’imaginaire collectif un enfant porté, né, éduqué, nourri, instruit et conduit jusqu’à l’autonomie ouvre dès ses premiers cris un crédit illimité à la banque parentale. Il s’agirait quasiment d’un pacte de sang grâce auquel vous n’avez plus que des devoirs longs comme le bras pour rembourser une dette fictive, abusive et déraisonnable.
Je ne condamne personne, je ne crie pas à l’injustice pour les manquements, les erreurs et les abus perpétrés par bon nombre de parents, car après tout, nous sommes tous des survivants tapotant nos blessures toujours à vif et navigant clopin-clopant dans ce vaste monde. L’opposition, les blessures, les déceptions, les injustices sont inévitables, mais jamais définitives ou fatales. Nous avons bien plus de ressources que nous ne l’imaginons, un réservoir de vie et de guérison quasi miraculeux.
Je dis simplement qu’il est temps que l’omerta si répandue qui consiste à taire et à cacher les drames familiaux pour mieux déifier les parents et les ascendants doit cesser, que la vérité doit triompher pour que les âmes guérissent et s’emparent à nouveau de leur propre existence dont elles sont les seules responsables.
Je dis qu’il existe encore trop d’orgueil et de traditions qui brisent au lieu d’élever, que l’amour sert bien souvent à déguiser le contrôle et l’intolérance et que les émotions de chacun doivent être respectées et exprimées.
J’en ai fini avec ma maigre plaidoirie. Parlons de ce qui est concret, de ma vérité.
Je suis issue de générations de femmes en pleine mutation. Bébé de la fin des années 80, j’ai baigné dans la vague féministe et j’ai grandi dans une société sans dessus dessous. Je porte en moi, que je le veuille ou non, les non-dits de la génération d’après-guerre et les protestations assourdissantes de la génération de 68.
J’ai dû concilier les froids secrets, les traînées de larmes quasi disparues de la vieille malle chahutée jusqu’à l’autre bout du monde et les pancartes criardes de l’émancipation et de l’anti-homme. J’ai eu le tournis sur ce manège fou pendant des années, je ne trouvais ni ma place, ni ma voix. J’ai répondu à la règle d’or qui rassurait tout le monde du « j’ai-fait-ce-qu’on-m’a-dit » jusqu’à me taper violemment la tête contre le mur le plus dur et le plus haut de mon existence.
J’ai trouvé ce mur, moi aussi, à l’autre bout du monde en traînant à grosses suées mes propres malles lourdes des attentes, des blessures, des tristesses de mes mères et jetées à la va-vite par le rafiot de la vie sur une plage déserte.
Tout comme ma grand-mère était partie pour suivre son homme, tout comme ma mère était partie pour rejoindre le sien, j’étais partie pour retrouver un homme.
Je ne savais rien de la vie. Je ne savais rien des hommes, si ce n’est qu’ils étaient pour la plupart des femmes de ma famille source de déception. Comprenez-vous ce que cela signifiait ? J’avais beau être partie à l’autre bout du monde, j’étais, dans mon esprit, restée confinée dans le grenier de ma grand-mère, condamnée à reproduire éternellement la même histoire qui avait le goût d’un mauvais drame, d’un rite initiatique totalement stupide. Personne ne m’y avait obligé, on ne m’avait pas même invitée à le faire, j’avais tout organisé moi-même, j’orchestrais, je jouais, je chantais la symphonie discordante d’un bonheur feint.
Mais voilà, j’ai stoppé cette mascarade en plein vol, j’ai tout planté et j’ai crié longtemps, longtemps et avec force. Aujourd’hui, je ne peux même plus concevoir le visage de cet homme. J’ai oublié. Il a disparu, empilé sur les étagères du grenier de ma grand-mère. Il n’est qu’une histoire fantomatique aux contours flous qui surgirait dans la brume d’une œuvre de Hitchcock.
Tout cela m’est passé, car tout finit par passer dans la vie.
Il n’était qu’un simple courant d’air qui se devait de faire claquer la porte du grenier grimaçant que je refusais de quitter. J’ai poussé le verrou, descendu les quelques marches qui me séparaient de la terre ferme et la « malédiction » s’en est allée, les hommes dits « décevants » également.
Allégée des histoires qui n’avaient jamais été les miennes, des meubles et objets que personne n’était plus condamné à garder, je suis sortie et j’ai respiré l’air frais d’un matin d’été. Au seuil de ma vie, il y avait lui, l’homme à qui j’ai confié la plus belle part de moi-même, celui qui prend sur lui mes clartés comme mes ténèbres, celui que je décris comme « merveilleux » et qui ne cesse de me répéter qu’il n’est qu’un homme « normal ». Il est depuis toujours cet arbre majestueux autour duquel j’enroule mes racines dans un abandon qui ne me fait plus peur.
Nous nous voyons tels que nous sommes et nous aimons ce que vous voyons.
Il est difficile de comprendre ce genre d’amour, mais il existe. C’est comme aimer pour la première et la dernière fois. On se croirait à l’aube du premier jour pour le premier des hommes, débarrassé des vieilles malles, des « on dit » comme des « non-dits », des expériences malheureuses qui collent à la peau, des antiques malédictions… On se contente d’aimer et de le respirer un peu plus et un peu mieux chaque jour sur une plage vierge de toute empreinte hostile…
J’entends dire fréquemment que « c’est comme ça », « on n’y peut rien », « c’est le coup du destin », « je suis dans une impasse », « je n’ai pas eu ça », « je suis différent et je n’y peux rien », et ainsi de suite, et ainsi de suite… A croire que l’être humain s’acharne depuis la nuit des temps à s’enfermer dans un destin injuste et tout tracé, comme si la petite Antigone coincée entre les quatre murs du théâtre et de son palais ne cessait de nous hanter et de dessiner les contours d’une révolte intestine et familiale nous menant tout droit à la solitude et à la mort.
Après tout, ce n’était pas son affaire à Antigone d’aller enterrer son frère, leur guerre fratricide ne la concernait pas non plus, le suicide de sa mère, l’errance aveugle de son père, le gouvernement autoritaire de son oncle, rien de tout cela ne la concernait réellement. Embrasser ces causes perdues était pourtant si facile et si tentant, se laisser emporter malgré elle dans un tourbillon familial et dans une vie qu’elle n’avait pas choisie, histoire de ne pas avoir à décider, à choisir, non, glisser jusqu’au bord du gouffre où ont plongé tous les siens, où tout le monde plonge d’ailleurs, comme si le vertige, l’horreur, le sentiment d’être condamnée donnaient de l’épaisseur à son être et à sa vie.
Bien que nos épopées familiales soient bien moins chaotiques et mortelles, je remarque aujourd’hui que nous sommes nombreux à vivre et à continuer de vivre selon l’énergie et les choix de nos pères et par « pères », j’entends « parents, ascendants ». On vit pour eux, comme eux, par peur de vivre tout court. Bien souvent, nous n’avons même pas conscience de nous être faufilés dans la vie de quelqu’un d’autre, d’avoir endossé le costume d’une mère, d’une grand-mère, d’un arrière-grand-père et de frôler le sol moite et lisse d’une scène de théâtre obscure d’un pied hésitant sur un air entêtant et emportés dans une chorégraphie qui n’est pas la nôtre et que nous n’exécutons qu’approximativement parce que tout sonne faux, si je puis dire.
Il arrive qu’on soit ainsi dépossédés de sa vie pendant une bonne vingtaine d’années, tout en étant persuadés de rentabiliser le souffle qui nous est prêté. Comment alors imaginer que nous soyons portés par des pensées, des énergies, des vécus qui ne sont pas les nôtres ?
Le point de décrochage de ce destin que nous avions collé à notre peau s’amorce dès que nous observons avec stupeur l’écart abyssal entre cette vie et l’être intérieur, physique, émotionnel, complet que nous sommes réellement et depuis toujours. Une dissociation s’opère et un battement de cils suffit à nous montrer la vérité enfouie depuis si longtemps : nous n’avons jamais voulu sauver notre famille, les autres, nous n’avons jamais désiré cette relation dans laquelle nous nous sommes violemment absorbés, nous n’avons jamais accepté de nous diluer à l’infini, nous n’avons jamais aimé nous voir aussi diminués et muets aux portes des vents dominateurs et capricieux de ces autres qui ne se remettent jamais en question et utilisent l’empathie dont nous nous sommes couverts par peur d’être rejetés le jour où quelqu’un finirait par découvrir notre personnalité véritable et fantasque.
Un jour, je me suis posé cette même question : comment ai-je pu museler mon âme aussi longtemps ? comment ai-je pu ainsi m’absenter de la pièce froide et minuscule où je m’étais tapie ? comment ai-je pu m’oublier le jour même où mon devoir le plus important était d’entendre mes propres confidences et de me donner la main pour apprendre à marcher ?
Dieu n’a jamais voulu ça et n’en demandait pas tant.
La vérité est que nous sommes encore si nombreux, trop nombreux, à enterrer nos frères comme Antigone dans l’humidité rose d’une aube funeste, précipitant notre mort, celle de la vie que nous pourrions embrasser si nous rejetions des combats épiques qui ont déjà décimé des générations entières. Une lignée de malheureux, de proscrits, de non vivants, de sacrifiés ne nous supplierait-elle pas d’arrêter ce cercle tragique qui nous enferme dans la répétition des mêmes erreurs, des mêmes paroles, des mêmes émotions destructrices ?
Aux portes de la légèreté, de ce monde de lumière où l’on voit mieux, où l’on voit bien, nos pères ne nous diraient-ils pas de déposer leurs armures une bonne fois pour toutes ? d’être la joie si nous sommes joyeux ? d’être la vie si nous sommes vivants ? d’être la voix si nous sommes bavards ? d’être le pardon si nous sommes généreux ? d’être la nouvelle terre si nous sommes voyageurs ? d’être le chant si nous sommes inspirés ? d’être l’amour si nous sommes tendres ?
J’aime me répéter que nous sommes tout ce que nous désirons, que notre vie est donc la succession de nos désirs profonds, que tout change et nous aussi devons changer pour ce qui n’était qu’à peine murmuré autrefois. Ce que les autres ont désiré ne nous concerne plus, ce qu’il ont fait, nous ont fait n’est qu’un épisode ou détour clôt sur la route complexe qui se fait plus précise à mesure que nous emportons sable et graviers. Ce que nous redoutons devra être affronté, puis déposé au sol dans la cascade stridente et mécanique d’un heaume qui tombe avant d’être balayé.
Il m’arrive de planer à la fine surface de l’eau, sur le dos, les yeux perdus dans le ciel bleu de l’été, filtrant les quelques nuages cotonneux. Je sens alors que tout s’en va : mes douleurs, mes frustrations, mes vains combats, mes angoisses vaseuses, et puis celles des autres. Rien de ce que j’ai vécu n’était inutile. Rien n’est perdu. Rien n’est affublé du post-it « trop tard ». Je me relève alors dans une rafale d’eau et je sens la sève de la vie me chatouiller les orteils et remonter le long de la peau, cette enveloppe de peau qui absorbe tout, parle de tout, pleure et se fendille parfois, se reconstitue, s’adoucit, se fait la toile de la beauté, le verre éblouissant du soleil, cette peau qui empêche l’âme de s’éparpiller et de se perdre dans le vaste univers.
LISE
« Comprendre… Vous n’avez que ce mot-là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu’on ne peut pas toucher à l’eau, à la belle et fuyante eau froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu’on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu’on a dans ses poches au mendiant qu’on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant. » Antigone
« C’est une erreur d’essayer de voir trop avant. On ne peut s’emparer de la chaîne de la destinée qu’un maillon à la fois. »
Je crois que personne n’ignore l’heure grave qui a sonné aux quatre coins du monde et qui semble nous happer depuis des mois et des mois, comme si nous contemplions tous dans l’obscurité, les yeux hagards, l’immense horloge de l’humanité et ses aiguilles acérées inlassablement bloquées, trottant à l’envers pour mieux rebondir sur le même chiffre, toujours la même heure, toujours le même silence glaçant.
Cependant, cette horloge n’aurait-elle pas à nous dire, sous son cadran statique, que nous avions vécu négligemment et confortablement, dans une insouciance assumée et trompeuse ? dans les frasques d’une jeunesse tapageuse au bord d’un monde fragile qui se relevait à peine de guerres sordides ?
A force de tout consommer, de tout consumer, de s’étourdir aux vins puissants des plaisirs, nous ne supportons pas la moindre privation, le moindre retard, la moindre journée à jeun.
Churchill qui a soutenu un long et douloureux bras de fer avec le Mal personnifié savait qu’on ne peut pas tirer la chaîne de notre destinée avant l’heure, connaître l’issue d’une bataille avant même d’avoir combattu. La vie ne nous offre qu’un maillon à la fois et à nous de faire nos choix avec ce seul et si infime maillon.
Patience, patience, patience, c’est bien ce que la vie nous enseigne au rythme des marées et des levers de soleil encore timides. Certes, nous sortirons de ces mois de ténèbres, mais l’état dans lequel nous en sortirons est une toute autre question. Choisissons-nous l’âpre amertume ? la brûlante frustration ? l’acide regret ? ou bien la douce confiance que l’horloge reprendra ses cycles martelés et ses solstices inespérés ?
Qu’aurai-je appris de ces jours de solitude ? de ceux embués sous le masque ? des instants de renoncement ? des pointes de peur ? de ces soirs me conduisant au dernier degré de mes forces et ballotant ma jambe dans le vide pour une dernière marche inexistante ?
Je sais aujourd’hui qu’il existe d’autres façons de vivre cette vie, que certains choix sont meilleurs que d’autres et que tout mérite ajustement et mesure.
Puis, il arrive que vous parliez à ceux qui étaient là avant vous, ceux qui ont encore le souvenir et les stigmates des conflits mondiaux, ceux qui ont quitté leur maison un jour d’exode dans une débâcle insoupçonnée, ceux qui ont vu la Mort se coller aux graviers d’une route dangereuse, ceux qui ont entendu les faucons ennemis bombarder champs et chemins déjà ensanglantés, ceux qui sont revenus et ont vendu ces images terribles au silence et à l’oubli collectif.
Nous sommes-nous considérés un instant meilleurs qu’eux ? Je veux dire, plus éclairés, plus sages, mieux protégés ? Pensions-nous que la Faucheuse s’était perdue dans le siècle dernier et qu’elle ne reviendrait pas de sitôt ? Qu’est-ce qui nous donnait le droit de jouir, jouir et jouir sans penser aux lendemains d’un monde saturé de tout et de tout le monde ?
Alors, le brave Horatius, le capitaine de la porte, parla :
« A chaque homme sur cette terre, la mort arrive tôt ou tard ;
Et comment l’homme peut-il mieux mourir que de faire face à de terribles difficultés,
Pour les cendres de ses pères et les temples de ses dieux ? »
Lord MACAULAY
J’ai parlé à ma grand-mère, une femme extraordinaire qui a travaillé toute sa vie des portes de la ferme au chevet de ceux partis trop tôt et depuis trop longtemps, celle qui aime sans compter et ne connaît que le courage, jamais la plainte. Elle m’a parlé des écoles fermées pendant la guerre, sa guerre, celle de sa jeunesse, de l’exode, du retour précipité à la ferme, de la peur de sortir quand l’ennemi patrouille, de ceux qui ont faim et qui ont fui Paris pour recevoir le lait et les œufs de sa mère, d’une nuit de peur à se tenir cachés et bien serrés, des mois qui passent, de l’attente, mais attendre quoi au juste ? une libération ? un retour à la vie d’avant ?
Il lui arrive encore de fermer les yeux quand elle parle des chemins déserts et bombardés, défigurés par leur lot de morts : « Tu sais, c’est pas beau la guerre, non, c’est pas beau… ». Fermer les yeux comme elle l’a fait enfant en traversant la route, fermer les yeux pour ne plus trop voir, pour vite oublier et survivre à la peur qui gangrène, tirer avec précipitation le rideau de la mémoire pour ne plus laisser ce même acte se jouer et se rejouer à l’infini, non, respirer et continuer à vivre.
Je regarde son doux profil et j’entends Churchill au Parlement. C’est l’heure sombre, celle du choix, celle qui refuse le compromis et annonce au peuple anglais qu’il faudra tenir et supporter les bombardements, celle qui promet le triomphe sous le regard de Dieu, mais pas le triomphe immédiat, celle qui signe la lutte et le retard de la vie « normale » telle qu’on l’imagine, l’horloge sonne enfin et le courage se lève derrière la radio.
« Le succès n’est pas une fin, l’échec pas une fatalité. Seul le courage de continuer compte. » Winston CHURCHILL
Alors, j’ai fait le choix d’accepter, d’accepter tout ce qui m’était donné, tout ce qui m’était refusé, tout ce qui était retardé. Rien n’est jamais définitif. Tout change constamment sous nos yeux. Allons-nous garder ce qui ne pourra être vaincu : l’espérance ? Ou bien laisserons-nous cette armée de voleurs nous arracher la joie ? Je nous imagine traverser la grande route de notre exode intérieur les yeux fermés, armés de notre seule courage et de notre invincible espérance. Alors, une voix bien connue murmure à nos oreilles : « Ca ira, tu verras, tout passe, même cette journée, même cette année… »
Certaines villes, comme Venise, s’articulent autour de ponts. Si on y regarde d’un peu plus près, Venise n’existerait pas sans ses multiples ponts. Ce que j’aime à Venise c’est cette impression délicieuse que le plus beau, le plus insolite se trouve encore au-delà du prochain pont, que je peux continuer de pousser, indéfiniment, l’aventure plus loin et encore plus loin, jusqu’à tomber nez à nez sur un touriste impatient qui ne se contente pas de traverser en flânant, non, il veut trouver au plus vite tel quartier, telle place, tel magasin, et moi, avec mon sourire béat d’enfant au matin de Noël, je le gêne, bien évidemment !
Cette année étrange – oui, parce que je ne trouve pas d’autre adjectif pour la décrire, j’ai entendu « année pourrie », « année foutue », « année de m*** » et autres dénominations optimistes – cette année, dis-je, j’ai appris à traverser de nouveaux ponts. C’est bête, n’est-ce pas ? La réalité est que je traversais très peu de ponts avant mars 2020. Je tournais dans ma cage à hamster « travail, obligations, factures, travail… », vous avez deviné la suite. Je ne vivais pas réellement, je survivais en prévenant toutes les catastrophes qui pourraient bien me tomber dessus, mais que « Super Lise » retiendrait dans les airs, en mode Jedi, à la seule force de ses bras.
Puis, le temps, subitement s’est arrêté. Tout s’est arrêté. Nous nous sommes arrêtés et nous avons fait le bilan de ce qui comptait vraiment et de ce qui était bien réel. La liste était considérablement plus courte que celle de mes missions de sauvetage passées. Je me suis rendu compte – et ça a fait du bien à mon pauvre orgueil – que je ne contrôlais rien, que je ne pouvais sauver personne, que j’étais terriblement vulnérable.
Je crois que c’est ce jour-là que j’ai commencé à traverser des ponts physiques et spirituels. Tout d’abord, il y avait ce pont au-dessus des écluses, non loin de chez moi. Vous allez rire, mais je n’avais jamais osé le traverser avant le confinement. Il faut dire que je ne prenais jamais le temps de quitter mon appartement et de flâner au bord de l’eau. Je me pensais condamner à une productivité forcenée qui me vidait de toute énergie et de toute joie.
Je suis sortie quotidiennement pour ne pas perdre la raison au printemps dernier et oui, je suis allée au-delà du kilomètre règlementaire, j’ai enfin traversé ce pont, puis le suivant que j’affectionne tout particulièrement avec son petit côté « port de pêcheurs vintage » et enfin un troisième plus moderne tout en courbes et élégant comme j’aime.
Plus les jours passaient, plus je marchais et plus je retrouvais l’émerveillement qui m’avait saisie à Venise. La vie ne s’arrêtait pas, la vie continuait, traversait, ondulait et s’étendait à perte de vue. Une beauté, jusque-là cachée, s’accrochait à mes semelles et je l’absorbais en moi dans un puits de paix méconnu.
J’ai alors compris pourquoi les hommes étaient des bâtisseurs de ponts. Les hommes, les femmes étaient faits pour traverser d’une rive à l’autre, d’une rive à l’autre et pas pour rester coincés sur le bout de terre sèche qu’on leur aurait attribué. Nous sommes des constructeurs de ponts et des navigateurs parce qu’au-delà de nos certitudes si rassurantes, il existe une multiplicité de vérités à déterrer sur nous-mêmes, sur les autres et sur le monde.
Parfois nous pensons qu’en nous collant les uns contre les autres sur la rive familière, nous oublierons un temps les questions qui nous serrent la gorge et le vide qui menace de nous engloutir. Partager notre temps avec ces autres, famille, amis, collègues, ne fait que reculer l’échéance : il faudra bien bâtir et traverser ce pont pour savoir qui nous sommes. Plus nous chassons cette réalité, plus nous faisons de tours de manège et plus nous gaspillons notre temps et notre énergie.
J’aimerais vous rassurer, mais non, traverser les ponts est terriblement inconfortable et perturbant. Il y aura l’effroi, la peur de ne pas pouvoir revenir, retourner en arrière et nous coincer dans le troupeau que nous connaissons par cœur et qui nous étouffe. Puis viendra les interrogations : qu’est-ce que je vais trouver de l’autre côté du pont ? en ai-je vraiment envie ? et si je me trompais de pont ? et si le pont s’écroulait brutalement ? Ces doutes qui peuvent vous rendre malade s’accompagneront de regards en arrière et votre troupeau tendant les bras, criant, hurlant pour vous rappeler au bercail.
Vous finirez par vous immobiliser en plein milieu du pont pour pleurer et vous battre avec cette culpabilité plus acide que du vinaigre : « tu ne vas quand même pas les abandonner ? », « ils ne s’en remettront jamais ! », « comment penses-tu survivre sans eux ? », « tu es folle, c’est clair, on le savait déjà, mais là, c’est évident », « personne ne te suivra sur l’autre rive, il faudra tout recommencer et réapprendre à vivre ».
Puis, on fait ce pas, on franchit une étape vertigineuse où aucun retour en arrière n’est possible. Peu à peu, on est bien plus proche de l’autre rive que de l’ancienne, les appels qui nous retenaient sont imperceptibles, tout au plus un vague bruit de fond. Les joues rouges, le pouls qui tape dans les tempes, les vapeurs glacées que nous inspirons et expirons telles des mantras apaisantes, la main qui se tend et s’accroche à l’inconnu, à l’autre rive, aux questions qui nous tiraillaient et qui vont enfin trouver des réponses.
Je crois que ce qui donne toute sa noblesse à l’humanité est cette force du phœnix : la capacité infinie de renaître de ses cendres, de traverser un nouveau pont pour trouver ou retrouver un sens à sa vie. J’aime chacune de mes renaissances et elles sont toutes nécessaires. Autrefois, je voyais la vie comme une direction, une chance, une prestation de funambule et la moindre chute comme le GAME OVER désespérant, le glas de mon indignité.
Je sais que cette prétention à la perfection immédiate et absolue n’est qu’une illusion, la fumée qui piège la funambule au sommet du chapiteau, qui aveugle le spectateur et qui est sournoisement activée par le prestidigitateur embusqué sous la toile rougeâtre de sa tente. Notre époque tout entière est un réseau, un cirque planétaire, nous jouant des tours et des tours qui finissent par nous faire croire que la famille parfaite existe et qu’ils sont tous accordés en pyjamas carottés Gifi pour Noël sans aucune dispute, aucune frustration, aucun loupé, aucun fiasco culinaire…
Mais ce n’est qu’un simple et puissant tour de magie signé « photo retouchée pour réseaux sociaux ». La vie ne s’immobilise pas derrière un objectif avec filtre anti-rides, anti-rougeurs, anti-boutons, non, la vie est en perpétuelle mutation pour nous pousser à bâtir les ponts qui nous rapprocheront un peu plus de notre vérité et donc de notre centre intérieur, l’équilibre, le ch’i du guerrier de lumière…
Je finis toujours ma promenade que j’ai rebaptisée « confinement 500ième prise » par le pont incurvé, moderne, fiable, ergonomique. Je m’arrête à mi-parcours et je m’appuie contre la balustrade pour contempler les ponts précédents, le chemin, la ville au loin. C’est à ce moment-là qu’un sentiment de liberté envoûtant m’enveloppe des pieds à la tête. Je ne sens plus le poids des restrictions, des contrôles, du masque qui pend sous mon nez. Je suis le capitaine de mon âme comme disait Mandela et personne ne peut traverser ces ponts à ma place, personne.
Je ne suis pas Taoïste, je pratique le yoga et la méditation, certes, mais cela ne fait pas de moi un maître de Kung-fu. Je sais que la circulation des énergies est une réalité, c’est le fluide entre toutes les Créations qui est à l’origine de la vie, qui passe de moi à l’arbre et de l’arbre à la terre, et de la terre à l’eau… Ces énergies sont des réponses, elles sont en moi, comme une source intérieure qui ne se tarit pas et qui accueille la voix du divin. Je forme des ponts dans le cours de ce flot intérieur pour aller à la rencontre de Dieu et de moi-même.
Je suis passée plusieurs fois aux Tuileries, avec des amis, seule, en été, en hiver, le cœur léger, l’appréhension au ventre avant un rendez-vous décisif, sans rien penser en particulier, juste pour respirer Paris d’un peu plus près.
Je savais que l’Orangerie et ses trésors seraient à découvrir un jour, mais pour l’instant, je ne faisais que passer à côté, probablement que je n’y étais pas préparée, que je n’aurais pas encore compris ce que Monet et Clemenceau avaient à me dire.
Enfin c’est arrivé. Je suis rentrée dans ce temple de la méditation au centre d’un des îlots routiers les plus fréquentés. Clemenceau savait, après l’Armistice, que Paris avait besoin de son sanctuaire nautique cachant des nénuphars d’une grande pureté.
Monet a conçu ces pans immenses de Nymphéas arrachés à sa retraite normande comme « l’illusion d’un tout sans fin, d’une onde sans horizon et sans rivage. » Je crois bien que c’est la première fois que j’ai vu une « peinture, sans dessin et sans bords » (Louis Gillet). Pourtant, j’ai parcouru des kilomètres de peintures au Louvres, au Met de New York, à DC, Ottawa, Montréal, Naples, mais jamais je n’ai vu un tel bijou artistique.
Chaque salle formée autour d’un puits de lumière généreux est une immersion dans le bleu de Monet, dans l’âme de Monet, dans la vie de Monet. Peu à peu, le visiteur comprend qu’il n’y a plus de ciel, plus d’horizon, presque plus de perspective ni de points de repère stables permettant de s’orienter, mais des limites ouvertement arbitraires entre l’espace réel et l’espace pictural…
Les jours longs, tourmentés, fugaces, heureux, paisibles et insaisissables dans la maison colorée de Giverny sont devenus des murs entiers tournant à l’infini autour de mon corps paralysé et fasciné par une telle beauté. J’ai fini par m’asseoir, le menton appuyé sur les mains tremblantes pour absorber les yeux écarquillés la Grâce que Monet m’offrait des décennies après s’être battu avec ses pinceaux secs.
A celui qui déclarait en 1909 : « les nerfs surmenés par le travail se seraient détendus là, selon l’exemple reposant de ces eaux stagnantes, et, à qui l’eût habitée, cette pièce aurait offert l’asile d’une méditation paisible au centre d’un aquarium fleuri… », je joignais mon souffle de vie et la paume des mains sur la surface rugueuse des vieilles toiles.
J’ai longtemps cherché une création qui révèlerait le plus fidèlement possible les mouvements imperceptibles de l’âme humaine. Comment mettre des mots, des formes et des couleurs sur ce qui est en perpétuel changement, sur ce qui pleure et rit sans transition, sur ce qui aime puis s’empourpre, sur ce qui s’élève et se détruit… Je sais bien que moi-même je ne fais qu’effleurer sous mes mots les flux colorés et bouillonnants de la conscience.
J’ignorais alors que Les Nymphéas m’attendaient sans me bousculer, sans s’impatienter pour révéler ce que j’avais si longtemps imaginé. Monet m’a montré ma colère dans le rouge sang des roseaux, ma joie dans le jaune incandescent du ciel de fin d’été, ma tristesse dans le gris du saule-pleureur grimaçant, ma peur dans le bleu sombre de l’eau stagnant au pied des nénuphars et ma paix dans ce bleu limpide mouillant la surface de l’eau des canaux.
Monet s’était acharné des heures et des heures dans ses jardins de Giverny, seul dans sa barque, sur ses ponts, au rez-de-chaussée glacé de la vieille ferme devenue maison pour attraper son âme, toute son âme créative, insatisfaite et indomptable glissant sur le miroir des étangs verdâtres et s’accrochant aux arbustes riants, mais refusant de poser pour son maître-peintre.
Un jour, Monet s’était trouvé vainqueur. L’âme avait plié et accepté de couvrir de son ombre sublime la toile rugueuse, de quitter le créateur pour habiter la création. Monet ne pouvait plus mourir, il était immortel et partout dans l’Orangerie, il était devant moi et il me montrait de son vieux doigt noueux et taché de peinture à l’huile ce qu’était la vie, la naissance, l’art et la mort.
J’aurais voulu ne jamais quitter Les Nymphéas et leur jardinier prodigieux : « Et, à fleur d’eau, dans la tiédeur de la nappe dormante doucement chauffée, des Nymphéas ouvraient leurs étoiles roses » (Emile Zola). Fleur des Nymphes qui nous rappelle que chaque nuit est une petite mort et chaque matin une renaissance inespérée.
J’ai pensé alors que ma vie n’avait pas été aussi chaotique. Combien de fois avais-je appris à renaître de mes cendres après un crépuscule inquiet ? Combien de lumière avais-je absorbée avant d’en manquer ? Combien d’heures avais-je créé avant d’oser parler ?
Monet savait que nous aurions tous besoin d’une eau limpide et toute puissante où plonger notre visage sans y tomber tout à fait. On craint beaucoup de contempler son âme par peur d’y trouver un monstre hideux qui aurait supplanter l’innocence jeunesse. Si Oscar Wilde nous a appris quelque chose c’est bien qu’il vaut mieux regarder son portrait intérieur régulièrement et apporter les coups de pinceau nécessaires plutôt que la laisser s’emparer de nous, bien cachée derrière le rideau de brocart usé d’une tour déserte.
J’ai trouvé quelques lieux de paix dans ce monde qui sont la pendule de mon âme. Le Temps s’écoule trop vite pour certains, pas assez pour d’autres, mais la vérité commune à nous autres mortels, c’est qu’il s’écoule quoi qu’on en dise. Tout change en permanence, et nous aussi devons changer si nous ne voulons pas sombrer.
Monet lui-même a montré que son jardin, ses étangs, ses nymphéas changeaient constamment au rythme de son âme et sous les glissements de la lumière.
Rien ne nous interdit d’arracher un moment à la mort du jour et de le recréer encore et encore sous nos doigts créateurs que Dieu a modelés pour qu’ils modèlent un jour le monde…
Un jour, j’ai traversé une gare de péage. Posté devant la borne se trouvait un homme seul qui avait réussi à faire tenir tout son univers dans un vieux sac à dos. Il élevait un bout de carton sur lequel était inscrit « N’importe où ». C’était bien la première fois que je voyais une telle destination. Il n’y avait ni ville, ni direction, ni point cardinal, non, il était prêt à aller n’importe où pourvu qu’on le prenne quelques heures, quelques jours dans une voiture.
Je me suis dit, alors, que nous sommes nombreux à tendre ce même carton ramolli par la pluie, desséché par le soleil avec pour seul désir « N’importe où ».
Autrefois, nous savions exactement ce que nous voulions et où nous souhaitions nous rendre, mais aujourd’hui, tout est différent, tout est brouillé, tout est noyé dans un brouillard épais d’où il nous semble impossible de sortir.
Je me suis arrêtée quelques instants et j’ai considéré cet homme. Il n’était pas aussi désespéré que je l’aurais cru, non, il était simplement sans attache, sans ancre, sans port. Peut-être avait-il connu ce luxe dans sa vie d’avant, mais il était évident que cela n’était plus qu’un très lointain souvenir. Puisqu’il n’avait plus rien, n’importe où était aussi bien qu’ici et probablement meilleur que ce tourbillon d’automobiles qui était devenu sa musique de fond.
J’ai pensé que moi aussi j’avais été semblable à cet homme il y a quelques années. J’étais prête à aller n’importe où plutôt qu’attendre ici et voir ma vie défiler dans la même et écrasante monotonie. Je fuyais mon passé, qui j’avais été et la personne qu’on voulait que je devienne. Lorsqu’on est ainsi cerné, l’inconnu devient le seul horizon d’attente respirable.
Cependant, je sais, par expérience, que « N’importe où » n’est pas un projet viable à long terme. Cet homme a peut-être été « ramassé » par quelque conducteur charitable avant la fin de la journée, ou bien a décidé de marcher à pied derrière la glissière de sécurité pendant quelques heures. Il n’en demeure pas moins que le « frisson » du « N’importe où » finit par s’éteindre comme la citrouille de Halloween lorsque l’aube pointe le bout de son nez. Que reste-t-il ?
Il ne reste rien quand on reconnaît qu’on n’a rien désiré de précis, mais qu’on a plutôt laissé les autres choisir et désirer à notre place. Il est une vérité inscrite dans l’Univers : « N’importe où » ne mène absolument nulle part et ne peut rien construire en nous. Cela ne peut guère porter le nom de « quête », c’est l’abdication de notre volonté, vous vous souvenez ? le seul bien que nous possédons réellement ici-bas.
Je crois bien que 2020, cette année de la Peur, finira par multiplier les auto-stoppeurs de la vie brandissant la pancarte « N’importe où » à chaque gare de péage, de triage, à chaque choix douloureux auquel personne ne peut échapper.
En effet, la foule semble aimer qu’on choisisse pour elle, qu’on définisse, qu’on délimite, qu’on interdise pour elle : « bâillonnez-moi, certes, mais surtout protégez-moi… ». Voici que s’approche la terrible conséquence d’une telle délégation : si on remet entre les mains des puissants les clefs de notre volonté comme le firent les six bourgeois de Calais au roi Édouard III, qu’adviendra-t-il de nos désirs profonds ? Si notre vie ne s’articule plus qu’autour de ce qu’on a le droit de faire et la liste de ce qu’on ne peut plus faire, je crains que nous ne finissions par opter pour le « N’importe où ».
Peut-être que « N’importe où » est aussi un remède aux vides que nous portons tous en nous-mêmes. C’est insupportable de se pencher pour percer la profondeur d’un puits vide et sans fond. On connaît tous cette sensation atroce et vertigineuse qui accompagne la première découverte d’un puits vide. Comment dire ? C’est l’effet terrifiant d’un escalier qu’on a gravi dans le noir, pourtant on croit qu’il reste encore une ultime marche, on répète une dernière fois le mouvement, on lève la jambe et celle-ci dégringole les vapeurs de ténèbres pour retomber mollement sur le palier qu’on avait déjà, sans le savoir, atteint.
Je crois que cette expérience très désagréable est à peu près similaire à celle du trou noir interne : ce vide qui a aspiré toute notre énergie et n’a abouti à rien du tout, en tout cas, rien de ce qu’on escomptait et nous voilà au sommet de l’escalier les bras ballants, les yeux hagards, la voix glacée, picotés de part et d’autre du corps par un malaise diffus, mais bien réel.
Comment en arrive-t-on là ? On décroche le job de ses rêves, toute notre vie y passe, on finit par obtenir la récompense, la promotion tant espérée pour enfin se rendre compte que cette « réussite » ne comble rien et pas du tout ce vide qu’on redoutait tant. On se jette corps et âme dans une relation, on donne tout pour en faire une véritable idylle, puis on s’essouffle, car l’autre donne peu ou pas grand chose en retour et cette fusion originelle censée colmater les vides de notre âme se fissure doucement. C’est la mère qui ne laisse jamais grandir et partir ses enfants par peur du vide amer de sa maison, de son cœur, de son mariage. C’est la fille qui se nie pour recréer la famille parfaite que l’adversité et la maladie ont gommée bien trop tôt et pour tout le monde…
La vérité est que nous sommes tous des « sales gosses » s’agitant en haut du toboggan pour ne pas avoir à le descendre. Nous chérissons pieusement nos illusions tant qu’elles nous préservent du vertige d’une vérité trop longtemps enfouie et niée. Nous irions n’importe où plutôt qu’en nous-mêmes et avec n’importe qui plutôt qu’avec notre maître intérieur.
Si nos manques, nos vides, nos expériences douloureuses sont la conséquence de cette vie dans un monde si imparfait et parfois si insatisfaisant, alors personne ne peut y échapper. C’est la destination qui explique le chemin à rebours et pointe du doigt les Signes contenus dans le Langage du Monde :
« N’oublie pas que ton cœur est là où se trouve ton trésor. Et que ton trésor doit absolument être trouvé pour que tout ce que tu as découvert en chemin puisse avoir un sens. »
L’Alchimiste, Paulo Coelho
J’apprends à lâcher un peu plus chaque jour mes certitudes, mes illusions, tout ce que je voudrais voir figer et acquis une bonne fois pour toutes, mais que l’Univers ne peut qu’agiter, transformer, sublimer comme toute matière friable.
Au cours de mes méditations, je finis souvent par concentrer ma vie en un grain de sable unique, si fragile, si anonyme, il glisse sur une plage immense au milieu d’autres grains et d’autres vies tout aussi précieuses que lui. Nos possibilités sont immenses, mais elles ne peuvent éclore que s’il existe une Vision.
J’ai appris à développer la vision de ma destination, ce désir véritable qui donne du sens à tout ce que j’ai vécu, qui échappe à l’absurdité du monde des hommes et qui rattrape ma jambe maladroite dérapant dans le vide d’une ultime marche imaginaire. Cette Vision tant chérie illumine et gonfle d’eau les puits vides. Voilà le miracle de la Foi…
« Il resta assis calmement à écouter le silence. Il s’aperçut que durant la majeure partie de sa vie, il n’avait jamais vraiment écouté quelqu’un ou quelque chose. Le bruissement du vent, le crépitement de la pluie et le chant de l’eau courant dans les ruisseaux avaient sans doute toujours été là, mais il ne les avait jamais réellement entendus… »
Robert Fisher,Le Chevalier à l’armure rouillée
On pense être revenus plus ou moins à l’essentiel après trois mois de confinement, de silence forcé, de solitude nécessaire. Puis, on se rend compte, il faut bien le reconnaître, qu’on n’a pas vraiment côtoyé le Silence, ou plutôt qu’on l’a vite étouffé à travers cette solidarité planétaire, sociale et virtuelle.
Quand notre libération conditionnelle a été proclamée, nous sommes sortis férocement de nos murs épais et par trop familiers et nous nous sommes plongés avidement, voracement dans un bain de foule, de sociabilité, d’amis, de famille. Nous avons fui le Silence et il s’en est allé pour habiter les temples et les âmes plus réceptives ; vous savez bien, ces âmes fragiles, sensibles, inspirées par les dieux qui sont entre deux rives, celle des mortels et celle des éternels.
Je sais, par expérience, qu’il n’a jamais été aussi difficile d’accueillir le Silence, de se laisser instruire par ce grand maître sans mots qu’à notre époque frénétique. On peut bien nous confiner pendant des semaines, tous les moyens sont bons pour enfermer sur le balcon ce vieil encombrant muet, ce Silence stupide qui nous rappelle la vacuité de toute existence épicurienne. Il suffit de nous connecter aux autres, aux « branchés » du moment, à nos chaînes favorites, au monstre à trois têtes de l’électronique et le Silence s’évapore comme s’il n’avait jamais existé…
Voilà qu’un jour, une tragédie s’abat sur nous. C’était imprévu. Nous n’étions pas préparés. Nous ne l’avons pas vu venir ! comme dirait l’autre. Guerre, deuil, maladie, chômage, divorce, sévices, dépression, etc. Les amis du moment s’éteignent au rythme des engins connectés qui nous tombent des mains dans notre effarement indescriptible. Nous sommes coincés tout de bon, parfois physiquement, parfois émotionnellement, parfois les deux. Aveugles dans ce trou noir à la forte puissance magnétique, notre univers et nous-mêmes sommes aspirés dans ce voyage sans retour vers l’inconnu, vers la lumière de la Vérité que nous cherchions autrefois, puis avons oubliée au détour d’une pause bien méritée qui s’avère avoir duré des années…
Nul besoin de vous dire quel fut mon trou noir à moi, ni même combien de temps je fus aspirée telle Alice au pays des merveilles dans ce tourbillon à la fois court et sans fin. Seul compte mon cheminement vers la Vérité. Une amie m’a écrit un jour que nous sommes tous un peu comme ce chevalier de Robert Fisher coincés dans une armure qui nous a protégés pendant des décennies. C’était l’armure de la bravoure, de la compassion, du don de soi, du sacrifice, du « je vais te sauver même de toi-même ». Nous étions tellement persuadés qu’à force d’exploits et de sauvetages on finirait bien par nous décerner quelques trophées qui valideraient notre existence, qui nous révèleraient enfin qui nous sommes et pourquoi/pour quoi nous vivons.
Je vous ai déjà parlé de mon acharnement passé à préparer, passer, repréparer, repasser l’agrégation, de mes nombreuses joutes littéraires et linguistiques pour l’obtenir, de mes échecs cuisants suivis des jours à pleurer, se vautrer, gober le premier film romantique réconfortant qui passait par là, puis repleurer, se revautrer, regober, et ainsi de suite. J’étais persuadée que ma vie était un pur gâchis, que jamais je ne serais heureuse sans ce fichu concours de l’excellence, que jamais on ne me regarderait, que jamais, que sais-je encore. Bref, j’étais anéantie…
Il est certain que cette mésaventure purement académique découvre un schéma ou cercle vicieux propre à tout désir humain non satisfait. Je pourrais l’appliquer à toutes les femmes seules qui désirent désespérément un mari et des enfants, à toutes les autres qui ont le mari, mais pas les enfants, à toutes celles qui ont le mari et les enfants, mais pas l’autre enfant, à ces autres qui ont le mari, les enfants, mais l’un d’entre eux est malade et peut-être ne s’en sortira-t-il jamais, à celles qui ont tout perdu à l’apogée de leur bonheur, à celles qui ont de l’extérieur mais dans la gangrène des sévices domestiques cachés, à celles qui n’ont plus d’espoir et sillonnent le monde pour trouver la force de continuer de vivre, à celles qui se sont perdues dans les bras d’hommes consommateurs et pilleurs, à celles qui n’ont plus que quelques mois à vivre, à celles qui ne veulent plus vivre, à celles qui pleurent et meurtrissent leurs bras sur le carrelage d’une froide salle de bain les jours de tourmente et ont cessé de voir la lumière…
Pourquoi la vie semble-t-elle parfois si injuste ? Pourquoi le sol où j’ai été plantée est-il si aride et si vide ? Se débattre dans ces questions lancinantes ne fait que prolonger la douleur et entretenir ce sentiment néfaste d’apitoiement sur soi. C’est la vie, c’est comme ça qu’on apprend et qu’on grandit. Sans les blessures, il n’y aurait nulle guérison. Et sans la guérison, il n’y aurait pas de Dieu. Nous ne serions alors que des créatures contingentes sans passé, sans présent et sans avenir, sans espoir, donc. Sans cette opposition si universelle et si caractéristique de tous les âges de l’humanité et de tous les êtres vivants, il n’y aurait jamais de place faite au Silence.
Je l’ai longtemps redouté et repoussé. Je parlais sans arrêt et je me noyais dans les paroles des autres, persuadée que ce bruit de fond persisterait jusqu’à la fin des temps. Je croyais tout savoir et tout comprendre mieux que les autres. Je me trompais. Être humain, c’est justement ne rien savoir. Quand on ne sait rien, on s’agenouille et on demande. Tout le reste n’est que prétention, demi-vérités et fausses croyances.
J’ai décidé de faire comme le Chevalier à l’armure rouillée. Je me suis assise dans la grande salle froide et obscure du Château du Silence posté sur le Chemin de la Vérité et j’ai cessé de parler pour la première fois de ma vie. J’ai inspiré, expiré, inspiré, expiré pendant des heures, des jours, des mois, et c’est alors que mon Maître s’est approché de moi. En réalité, ce Maître jusqu’alors inconnu était en moi, il me parlait par les vibrations de son silence tant redouté. Sa voix chaude et si familière dans ma poitrine ressemblait étrangement au va-et-vient de la mer caressant le sable de mon âme.
Le Silence m’a conduite aux portes du monde lumineux de l’Invisible qui a laissé échapper quelques vérités cachées au monde bruyant et bavard. Et dans les replis de mon âme, j’ai vu qui j’avais été, qui j’étais et qui je pouvais être. Cette délicieuse ivresse a envahi mon corps et élevé mon esprit. L’humain a tendance à se considérer au-dessus des autres créations et pourtant, il en sait si peu face aux éléments et aux êtres vivants purs qui battent au rythme des vies consacrées, données et écloses. Perchée sur le rocher d’une crique déserte, le dos baigné par un soleil de fin d’après-midi, les pieds glissant sur l’eau fraîche et transparente qui s’avançait, puis reculait, s’étirait, puis s’évanouissait, j’ai compris que je ne savais rien. Tout est illusion. Pourtant, ce rocher, ce soleil, cette mer savaient, eux. Ils savaient ce qu’ils devaient faire, quand ils devaient le faire et comment le faire, parce qu’ils connaissaient le nom et l’amour de Celui qui les avait créés.
Pourquoi douter de desseins éminemment bons ? Pourquoi remplacer cette sagesse souveraine par notre hubris capricieux ? Je crois que ces trous noirs de notre existence sont magnétisés pour nous forcer à lâcher nos vaines prétentions, nos rancœurs, nos insatisfactions, notre orgueil, nos jugements sur les autres, le monde, nous-mêmes. Tous ces parasites que nous portons malgré nous s’accrochent à la paroi tandis que nous continuons de tomber jusqu’au plus profond des silences.
« […] il se sentait seul maintenant, assis dans cette pièce qui ressemblait à une tombe. Sa propre souffrance, sa propre solitude, le submergèrent. […] Il pleura si longtemps que ses larmes débordèrent par les trous de sa visière et mouillèrent le tapis sur lequel il était assis. Elles coulèrent vers la cheminée et éteignirent le feu. La pièce tout entière finit par être inondée et le chevalier aurait failli se noyer si une autre porte n’était apparue dans le mur juste à ce moment-là. »
Robert Fisher,Le Chevalier à l’armure rouillée
Il faut des larmes et du silence pour que l’armure rouillée finisse par se détacher et tomber sur le bord du Chemin de la Vérité. Je crois que nous ne pouvons pas sauver les autres, pas même nous-mêmes, quand on y réfléchit bien, en tout cas pas seuls. Le Silence nous permet d’entendre notre voix intérieure, la voix de Dieu, qui finira par nous conter l’histoire de la vie à la lumière d’une torche de connaissance oubliée.
Je continue de gravir mon chemin rocailleux et solitaire. Il me suffit de reconnaître que je ne sais rien pour que de nouvelles vérités me soient murmurées à la pointe d’une falaise venteuse, dans le creux d’une vague saline, dans la fraîcheur d’une forêt vieillissante ou bien sur le moelleux d’un tapis de méditation improvisé. Telle est la loi de l’Amour inconditionnel qui régit l’univers…
LISE
« Every morning I walked the circumference of the island at sunrise, and walked it again at sunset. The rest of the time, I just sat and watched. Watched my thoughts, watched my emotions, watched the fishermen.
The Yogic sages say that all the pain of a human life is caused by words, as is all the joy. We create words to define our experience and those words bring attendant emotions that jerk us around like dogs on a leash.
We get seduced by our own mantras […] and we become monuments to them.
To stop talking for a while, then, is to attempt to strip away the power of words, to stop choking ourselves with words, to liberate ourselves from our suffocating mantras.
It took me a while to drop into true silence. […]
Then everything started coming up. […[
I knew that I needed to do this and that I needed to do it alone… »