À QUOI TU PENSES ?

10 juin 2019

– À quoi tu penses Jimmy ?

– Je traverse la rue qui me conduit à l’école et Maman me tient fermement le bras pour ne pas que je dévie de ma trajectoire. C’est dur pour moi ! J’ai peur d’y aller. Chaque matin j’ai la gorge serrée et j’arrive à peine à avaler les céréales qui flottent à la surface du bol. Et puis, quand je suis dehors, je regarde les arbres, les nouvelles couleurs des feuilles, je sens le vent sur mon visage, parfois la poussière rentre dans mes yeux et je me mets à hurler parce que ça brûle, ça fait pleurer, ça ne devrait pas rentrer comme ça dans mon corps…

Maman ne comprend pas, elle essaie de hurler plus fort que moi pour me faire taire, elle regarde les enfants au loin, elle m’attrape par la nuque, elle me tient fort pour que je cesse de bouger. Et moi j’ai encore plus peur, je me débats, je voudrais m’enfuir loin d’ici. Elle approche la tête de la mienne et crie dans mes oreilles : « Pourquoi tu ne veux pas aller à l’école ? Pourquoi ? Pourquoi ? ».

C’est comme ça tout le temps… Je crois qu’elle ne m’aime pas, je crois qu’elle a peur de moi. Mais c’est moi qui suis le plus terrifié. Je ne parle jamais, je n’y arrive pas, je ne sais pas comment dire ce que j’ai dans la tête. Parfois, j’ai l’impression qu’il y a plein de gros bleus dans mon corps, invisibles, gonflés et ça m’étouffe. J’ai mal de l’intérieur et il n’y a pas de mots pour ça. D’ailleurs, personne ne me demande si j’ai mal, on croit que je ne ressens rien, que je ne vois rien, que je ne dis rien.

Copyright : LisePaty

– À quoi tu penses Lucie ?

– Je ne pense pas, je ne pense plus, vous savez. Je me réveille et je fais toujours les mêmes choses, parce que si je fais quelque chose de nouveau, je me sens oppressée, comme s’il manquait de l’air à mes poumons. J’ai l’impression que je vais disparaître dans l’imprévu, je me noie dans la nouveauté, je préfère retourner me coucher en attendant une autre journée.

Je me pèse le matin dès que je me réveille, toujours la même heure. J’ai aussi un ruban pour mesurer mon tour de taille, mes cuisses, ma poitrine… Au cas où, vous savez, au cas où j’aurais pris quelques grammes. Puis, je mange, enfin ce que je peux manger et ce qui ne me fera pas grossir. Parfois, je vomis. La première fois, c’était horrible, mais j’y suis habituée maintenant. Je sais que ça peut paraître bizarre, ça me soulage, sinon je me sens contaminée, grosse, repoussante.

Quand je marche dans la rue, je baisse les yeux, je ne supporte pas qu’on me regarde. J’ai peur de tout, de la vie, des autres, de moi. Alors pour moi, si je contrôle mon corps, ce que je mange, ce que je fais, je garde la tête hors de l’eau, je ne me noie pas encore.

Maman est partie avec un autre homme quand j’étais petite. J’ai toujours pensé que c’était peut-être parce que je n’étais pas assez jolie, je pleurais trop, ça la fatiguait. Il fallait toujours me forcer à manger, j’étais distraite et capricieuse. Je sais que c’est idiot, voyez-vous, il m’arrive de penser que si je garde un corps parfait, elle finira par revenir. C’est bête, je le sais bien.

Vous croyez que j’ai peur d’être à nouveau abandonnée ? Oui, je suis terrorisée, j’ai peur, ça me gangrène. J’attends quelqu’un qui ne reviendra pas et je n’arrive pas à me raisonner.

Copyright : LisePaty

– À quoi tu penses Lizzie ?

– Je pense à lui, tout le temps, tout le temps. Je rêve qu’il va revenir et tout me prendre. Il m’a tout pris, vous savez ? Tout. Ma dignité, mon argent, mon libre arbitre, mes valeurs, ma lucidité. Je suis partie dans un sursaut de bon sens et il veut me faire payer, encore et encore.

Il ne supporte pas que j’aie osé choisir sans le consulter, sans un regard en arrière. Alors, une fois par an ou plus, il m’envoie un message en me rappelant notre incroyable histoire d’amour, il me dit qu’il est là et qu’il m’attend. Et moi quand je reçois ça, croyant l’avoir enterré, je suis prise de malaise. Vous savez, c’est comme si on me plaçait tout en haut d’un toboggan, d’un gouffre plutôt, et qu’on me poussait violemment dans le vide, prétendant ne pas m’entendre hurler de terreur. Et je tombe et tombe, je vois déjà ma mort, mais il n’y a aucune branche à laquelle me raccrocher. J’ai l’impression qu’il me dit : « Je t’aurai, tu sais, ce n’est qu’une question de temps ! »

Comme si ce n’était pas suffisant, on me demande régulièrement si je vais bientôt « me caser » et me fixer quelque part. Alors, on me dit que je suis trop difficile. C’est pourtant si facile le bonheur ! Ils ne savent rien et ils conseillent. Leur vie de couple semble plus rasoir que palpitante et ils pensent avoir la clef du bonheur. Je voudrais les faire taire en leur vomissant ma douleur ? Je tourne les talons. À quoi bon ?

Copyright : LisePaty

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J’ai entendu dire que si nous considérions chaque personne que nous rencontrons comme traversant de grandes épreuves, nous aurions rarement tort. Je me demande encore pourquoi certains ont le temps d’empoisonner la vie des autres par leur envie, leur bassesse, leur mauvaise langue s’ils connaissent eux-mêmes des difficultés.

Je crois que la maladie, l’abandon, la solitude, l’angoisse peuvent éveiller en l’être humain les pires comme les meilleurs instincts. J’espère qu’on aura la sagesse d’offrir à nos semblables le repos et parfois le silence au lieu de nous agiter en tous sens pour donner des conseils jugés avisés. Décidons de retenir notre langue accusatrice si adonnée aux persiflages par peur de regarder en face nos propres blessures.

Quelle intolérance de refuser aux autres le besoin si humain d’être différents, de penser différemment, de trouver des solutions différentes ! Quel aveuglement de penser savoir mieux et tout ! Admettons une bonne fois pour toutes que nous ne sommes juges que de nous-mêmes et déjà avec maladresse.

Lorsqu’on appartient à un groupe bien soudé, on se croit fort. En réalité, on devient lâche, cette part de soi qu’on ne souhaiterait jamais voir en face. Et cela commence très tôt. Les enfants rient ouvertement ou dissimulés sous un sourire convenu d’un camarade différent physiquement, mentalement ou émotionnellement. On rit d’autant plus fort de l’handicap de l’autre que cela nous fait oublier notre propre fragilité, cachée sous les épaisses couches de la convention et du qu’en dira-t-on.

Je suis révoltée contre les autres et moi-même en pensant aux fois où j’ai cédé à la peur de penser à ma façon, d’être seule dans mes convictions, de perdre la protection d’un groupe (dans lequel bien souvent je ne me reconnais pas, alors pourquoi je m’entête ?).

Copyright : LisePaty

Si chaque jour, nous nous promettions d’être vrais avec nous-mêmes et avec les autres et d’accepter la souffrance inhérente à notre vie et à celle des autres, nous serions enfin libres et honnêtes. Peut-être alors arrêterions-nous de vivre la vie des autres et commencerions-nous à accepter la nôtre…

C’est ce que les yogis appellent « le centre ». Trouver son centre de vie, c’est accepter tout : les pensées fugaces, la lumière et les ténèbres en soi, les règles de l’existence, le passé, les peurs. Je rassemble tout et je l’expire, tel l’œil du cyclone, loin de moi, loin des autres. Il arrive alors que j’atteigne ma vérité dans le lâcher prise et que je la diffuse sur tous les fâcheux qui croisent ma route…

« Mais surtout, il y avait David »

20 mai 2019

« Mais surtout, il y avait David, le fils cadet, qui avait collectionné les écoles et autant, si ce n’est plus d’aventures. Il était beau, charmant, drôle et romantique… » Sabrina Fairchild

Planquée tout en haut de son arbre, Sabrina observe la fête des Larrabee, soirée somptueuse, mère dans tous ses états, fils aîné en pleine transaction commerciale, pendant que le petit dernier, David, fait valser toutes les jeunes femmes appartenant aux riches familles de la Côte Est.

Sabrina aime David depuis toujours et elle déclarera plus tard : « Je ne connais personne d’aussi parfait que David, même pas David ». Sabrina est la fille du chauffeur et elle s’en va pour étudier la mode à Paris. Son père espère qu’elle finira par se débarrasser de cette obsession pour le riche et insipide voisin d’à côté pendant ces quelques mois dans la Ville Lumière.

David est parfait, plus que parfait, parce qu’elle le voit de son arbre. Elle est loin de lui et elle le dévore des yeux. Elle donnerait tout pour prendre la place de cette femme muette qui croule sous les compliments habituels de David : « Ne vous a-t-on jamais dit combien vous êtes belle, votre sourire, vos yeux…ah… »

Quelques mois plus tard, Sabrina dansera elle aussi avec David, sur la même musique, il portera le même smoking et déballera les mêmes compliments. Tout ça parce qu’elle a changé de coupe de cheveux !

Sabrina anticipera ses moindres mots, ses moindres gestes, ses moindres invitations : « Ça ne peut être que dans le solarium… » et il répondra : « J’aurais dû vous prêter plus d’attention, je ne sais pas à quoi je pensais… ». « À vous », s’empresse-t-elle d’ajouter.

L’orchestre entame « How can I remember things that never happened… » et Sabrina se retourne vers David. Toute sa vie, elle a rêvé de danser ce slow avec David. Il la regarde et avec tendresse lui dit « Pour vous… ». Encore une coupe de champagne et une autre, Sabrina regarde au loin l’arbre où elle se hissait, jadis, pour voir David et projeter son reflet sur toutes ces femmes qui défilaient entre ses bras. « Et puis, je me réveillerai » se murmure-t-elle au moment où il l’invite à boire un verre dans le solarium.

« Et puis, je me réveillerai… »

Combien de fois ne me suis-je pas répété cette phrase ?

J’ai souvent préféré vivre un instant romantique parfait avec un parfait looser qu’une succession d’heures plates avec un homme sérieux. Il est étonnant de remarquer combien nous restons lucides lorsque nous faisons un tel choix. Nous savons que cet instant n’a pas d’avenir, puisqu’il est, par définition, coincé dans le temps par sa nature éphémère ; nous savons que l’homme en question aura épuisé ses molécules d’intelligence et de profondeur humaines au bout de trente secondes ; nous savons que nous allons perdre des heures de notre vie à reconstituer encore et encore cet instant parfait jusqu’à ce qu’il soit rallongé et cousu avec nos fantasmes tirés de romans, de films, d’une imagination débridée. Et pourtant, nous fonçons sans hésiter vers le solarium en priant pour que notre parfait looser ait pensé aux fleurs, aux chocolats, à la musique d’ambiance, au nœud pap et au sérum physiologique pour imiter les larmes. Car on n’aime rien tant qu’un grand baraqué qui pleure en énumérant nos charmes et finit par nous faire pleurer.

Vous, lui, moi, personne ne sait ce qu’est l’Amour, le vrai, le grand, l’éternel.

Du temps de mes grands-mères, l’Amour était rattaché au Devoir. Certes, on n’avait pas vraiment vu son fichu caractère avant le mariage et on aurait pu se dire qu’il y avait erreur sur la marchandise, qu’on n’avait pas signé pour ça, mais on restait. Il y avait les enfants, il y avait la morale, il y avait le devoir et il y avait lui qui était fidèle dans l’accomplissement de ses tâches d’homme. Il veillait sur la famille, il se levait tôt pour aller travailler, il économisait pour les vacances d’été, il était là. Chacun faisait de son mieux pour rester, to stay in and not out. Et quand les enfants étaient partis, on se rendait compte qu’on connaissait tout de l’autre, on l’avait vu dans toutes les situations, on connaissait ses plats préférés, l’odeur de son savon et de sa peau, ses petites manies, la place où il laissait ses chaussures, le son de sa voix, chaque nouvelle ride, l’empreinte de sa main dans la sienne. Je revois mon grand-père allongé à l’hôpital, les yeux fermés, les traits crispés par la douleur et ma grand-mère qui avait saisi sa main. Pas un mot, pas un baiser, pas une caresse, juste une friction, la chaleur de sa paume, une attention de chaque instant jusqu’à la fin. J’ai alors pensé : ce doit être ça le vrai Amour, rester quand on aurait mille bonnes raisons de s’en aller, rester et finir par aimer.

Aujourd’hui, l’Amour doit être un Symptôme sinon ce n’est que de l’amitié : ça vous tombe dessus, vous avez envie de l’embrasser, de le dévorer tout cru et quand cette passion s’éteint, il faut s’en aller pour la revivre ailleurs. Attirance, baisers passionnés, Tour Eiffel, selfie, couples scratch-scratch, puis glue-glue, restaurant à cinquante euros le couvert, roses rouges achetées dans le métro, violons crincrin chantant La Vie en rose et j’en passe.

Résumons : il nous faut une relation bien physique et mièvre à la fois. Résultat d’une déformation néfaste dispensée par cette armée de films romantiques où les couples se connaissent à peine, mais se dévorent les lèvres et les joues pendant un quart du film et les trois autres quarts, ils ne vivent que des expériences qui n’ont absolument rien à voir avec la vraie vie – le quotidien qui fait bien suer, les chaussettes sales de l’homme dans la salle de bain, les factures EDF et les dîners surgelés brûlés…

Après un lavage de cerveau intégral dans les salles de ciné pendant les dix-huit premières années de notre existence, nous entrons dans la vie adulte incapables de définir le véritable Amour et affamés de désirs trop précoces pour juger avec lucidité.

Un événement « romantique » nous tombe dessus, ce que Sabrina Fairchild appelle l’effet « solarium », et nous plongeons la tête la première avec tous les loosers de la terre. Soit nous recouvrons rapidement la raison, soit nous continuons de plonger, plonger, plonger dans l’espoir que les instants romantiques se répètent un jour ou l’autre.

Croyez-moi, je sais exactement de quoi je parle, on coud bout à bout les quarts d’heure romantiques – version originale – on se les passe en boucle, ce qui a le mérite de les rallonger – version longue – et on se noie dans une histoire sans lendemain, puisque le looser a déjà tout donné en quarante-huit heures. On reste en lui mendiant d’autres instants romantiques, il a son rire en coin, parce qu’il a déjà assuré ses arrières – une proposition de mariage – et on meurt à petit feu. Puis on se tire, on fout le feu à cette histoire, aux instants romantiques, à tout et on retrouve sa liberté.

Ma conclusion est la suivante : le féminisme à outrance a tué la femme et l’homme. La femme, parce qu’elle se croit obligée de jouer le rôle du mec – assurer la sécurité matérielle, pousser l’homme à la séduire, porter les packs d’eau, tout contrôler, tout organiser, tout régenter – et se berce d’illusions romantiques qui n’ont rien à voir avec l’Amour, l’aigrissent, l’obsèdent et la rendent envieuse.

Quant à l’homme, il est réduit à l’état d’un adolescent qui craint les femmes et ne sait pas par quel bout les prendre. Il lui semble qu’elles réussissent tout mieux que lui et qu’elles peuvent tout faire mieux sans lui. Il voudrait être le garant de la sécurité, mais la femme le fait déjà ; il voudrait lui bâtir une maison de ses mains, mais elle a déjà investi dans trois propriétés qu’elle loue et gère comme une chef ; il voudrait lui faire découvrir le monde, mais elle sillonne déjà le globe pour son travail ; il voudrait qu’elle lui parle de leurs enfants, mais elle n’en veut pas pour l’instant. Elle n’est jamais là et lui a déjà retapissé trois fois sa maison à elle.

Les instances éducatives martèlent la tête des enfants de cette grande vérité : le garçon est une fille et la fille est un garçon. On peut tout choisir et tout changer pour plus d’égalité. Félicitons-nous d’élever les androgynes de demain qui assisteront probablement à l’extinction du genre humain !

Au risque de passer pour ringarde et vintage, j’affirme que l’Amour, le vrai, ne se trouve que dans la Complémentarité, le Respect et le Temps. Le reste n’est que passion, illusion, égoïsme, contrefaçon et solitude. J’aime être femme et cela n’a rien de commun avec le fait d’être homme. Je m’accorde ma chambre à moi, comme dirait Virginia Woolf, j’y crée des mondes et c’est dans cette vérité intérieure que je m’avance vers l’homme pour lui offrir la douceur, la paume de ma main, les bras pour le serrer, le sourire pour l’apaiser et les enfants pour le prolonger à l’infini. La vie qui engendre la vie, c’est peut-être ça l’Amour, qui sait ?

« Ruin is a gift »

28 avril 2019 

« Considérez que vous êtes une maison. Dieu vient restaurer cette maison. Au début, vous semblez comprendre ce qu’Il est en train de faire. Il nettoie les canalisations, bloque les fuites du toit et ainsi de suite. Vous saviez bien que cela devait être fait et donc vous n’êtes pas étonné. Mais voilà qu’Il cogne sur la maison, encore et encore, cela fait si mal et vous n’y comprenez rien. À quoi cela rime-t-il ? Voici la réponse : Il est en train de construire une maison bien différente de celle que vous aviez à l’esprit. Surgit une nouvelle aile ici, s’ajoute un étage là, grimpent les tours, s’étendent les cours. Vous pensiez qu’on vous arrangeait en un petit cottage bien convenable, alors qu’Il bâtit un palais. C’est ici qu’il veut vous rendre visite et habiter lui-même. »

C. S. LEWIS – traduction Lise Paty

Nous sommes tous fiévreux le jour où nous acquérons un terrain. On nous vend ce lopin de terre : la terre est grasse, les herbes hautes, les arbres vieux et immenses, un ruisseau traverse notre terrain et promet de nous garder de la sécheresse et de la faim. On se voit déjà tremper les pieds dans l’onde claire, pure, rafraîchissante, s’appuyer à l’ombre du vieux tronc noueux, prendre une poignée de terre noire et la répandre dans les airs pour bénir ce lieu qui nous appartient et respirer sur la véranda à la tombée d’un soir d’été l’odeur sucrée et fraîche de l’herbe qui s’endort sous un voile d’humidité.

Cette vision nous brûle les yeux, nous tendons le bras et tirons du néant ce rêve, ce joli cottage dont nous connaissons les plans par cœur.

Les années passent et nous découvrons avec stupeur que la terre est devenue sèche et stérile, le ruisseau a souvent débordé et saccagé notre petit potager, l’arbre s’est même abattu sur une aile de la maison un jour de grande tempête. Sur la véranda, le rocking chair grince et a fini par se briser à force de nous bercer soir après soir, ivres que nous étions de cette odeur de chlorophylle qui, enfants,  nous pénétrait les narines dans le jardin de notre grand-mère. L’âge a affaibli nos sens et nous ne sentons plus rien. Assis sur les planches pourries de la vieille véranda, les bras ballants, nous regardons autour de nous ce lopin de terre que nous avons si durement acquis, cultivé, assaini, construit et entretenu et qui tombe en ruine, malgré nous, malgré nos efforts, malgré notre volonté infaillible. Il nous échappe, il s’effondre et nous n’y pouvons rien…

Je vois mon cottage rose fané s’évanouir au cœur de l’été. Il y a ces jours où les portes de notre âme sont chahutées jusqu’à voler en éclats, les murs tremblent, les fenêtres se brisent en mille morceaux et notre chute est sans fin. Je tombe et semble aspirée par la tempête qui déracine l’arbre de mon jardin. Le ruisseau déborde et les larmes coulent. Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ?

Pourquoi Jeanne doit-elle enterrer son nouveau-né qui n’a respiré que quelques instants ? Pourquoi John et Mary n’auront-ils jamais d’enfant ? Ne vois-tu pas les poings qui se contractent sous le bureau du médecin ? Pourquoi Mattéo a-t-il un corps tout brisé qui l’empêchera de sentir le vent sur son visage et les battements de son cœur dans sa poitrine comme les autres enfants qui courent sur le terrain de foot ? Pourquoi Pierre descend-il les cinquante étages de son entreprise un carton sous le bras rempli d’heures, d’efforts, de plans de retraite anéantis parce qu’il ne fait plus l’affaire ? Pourquoi Grace doit-elle enterrer les siens le visage baigné de larmes après le bombardement de son village ? Pourquoi n’ont-ils pas été sauvés ? Pourquoi n’est-elle pas morte avec eux ?

Pourquoi Camille n’est-elle plus qu’une étrangère pour celle qui lui a donné la vie avant de perdre son passé et son identité dans le brouillard de la vieillesse ? Pourquoi Louna doit-elle choisir entre son père et sa mère ? Pourquoi le dressing est-il vide des robes chatoyantes de cette femme si belle qu’elle admirait, sa mère ? Pourquoi tout est-il réduit à moitié dans chaque pièce de la maison ? Pourquoi les sanglots lui serrent-ils la gorge quand la porte se referme, la maison est vendue et son enfance aussi ? Pourquoi Daniel et Susanne ne peuvent-ils pas soulager la souffrance de leur fille qui connaît des jours clairs et d’autres tellement plus sombres ? Ils veulent bien porter les ténèbres, mais ils ne peuvent rien faire, ils supplient mois après mois, mais la joie commence à s’éteindre et leur fille n’est plus leur fille…

Pourquoi n’arrêtes-tu pas ces hommes qui ravagent le cœur des femmes ? Ces patrons qui humilient, ces autres qui ignorent, ceux qui frappent mère et enfants, ceux qui les abandonnent, ceux qui emprisonnent et détruisent par les mots, ceux qui violent le corps et tuent l’âme… Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ?

Assise sur la balançoire de mon jardin plein de mauvaises herbes et la tête appuyée contre la corde verdâtre, je regarde mon cottage, je rentre en moi-même, je laisse le silence envahir mon âme et j’attends. Il faut rebâtir ta vie, il le faut… Tu mérites un palais, tu mérites le marbre et la source d’eau pure, tu mérites les pins chantant et embaumant l’air du soir, tu mérites le sable chaud et les vagues de la mer sur tes orteils, tu mérites les oliviers centenaires et les vignes chargées de fruits. Laisse-moi faire, regarde plus loin, avance-toi, vois mes plans et mon architecte.

Et tout en allant et venant au rythme de la balançoire, les pieds tendus puis repliés, je prends de la hauteur, beaucoup de hauteur. L’air frais du soir gonfle et dilate mes poumons, les derniers rayons de soleil tapent sur la vieille véranda et je le vois enfin, mon palais. Les lignes se dessinent, les parterres se colorent, le marbre m’éblouit.

Quand les murs de notre boudoir vibrent et se rétrécissent, quand les plus grandes douleurs nous irradient et que les cris de délivrance percent la voûte étoilée, rappelons-nous qu’Il est en train de faire de notre cottage un grand manoir aux fondations neuves et antisismiques et aux vastes fenêtres filtrant la lumière. Nous pouvons être tellement plus que ce que nous étions autrefois. Nous sommes tellement plus que nous ne le pensons, car notre cottage est racheté à grand prix !

Cessons de cimenter les murs de notre prison et de tourner sans fin dans notre cage à hamster. Il ne tient qu’à nous de quitter ceux et les lieux qui nous oppriment au lieu de nous convaincre que c’est la seule chose que nous méritons et qu’il vaut mieux ça plutôt que de concevoir de nouveaux plans, parfois si effrayants.

J’ignore pourquoi certains sont si abîmés par la vie et parfois dès le jardin de l’enfance. Je suis alors tentée de dire « Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ? » Mes plans sont si approximatifs, imparfaits, partiels et incomplets. Un corps brisé cache souvent une grande âme et peut-être ne renaît-on qu’une fois qu’on est à terre, les mains grattant le sol, les larmes nourrissant la graine de l’espérance qui va bientôt germer.

Je ne dis pas de cultiver la souffrance, je dis simplement qu’on laisse notre palais surgir des cendres qu’une fois qu’on a compris qu’Il manie bien mieux l’équerre et le crayon que nous-mêmes. Je crois que lui seul peut verser le baume doux et chaud dans les plaies de l’existence que nous avons enfouies longtemps et avec entêtement, jusqu’à ce que la peau écorchée devenue nacrée devienne marbre et révèle ce que nous sommes…

« Un ami m’a conduit en un lieu des plus fascinants l’autre jour. On l’appelle l’Augusteum. L’empereur Auguste l’a érigé pour y reposer une fois mort. Quand les barbares ont envahi la ville, ils l’ont saccagé comme tout le reste. L’illustre Auguste, premier grand empereur de Rome. Comment aurait-il pu imaginer que Rome, le centre de son univers, serait un jour en ruine ? C’est l’un des lieux les plus paisibles et solitaires de Rome. Au fil des siècles, la ville s’est développée tout autour de ce mausolée. On dirait une blessure si chère, un chagrin dont vous ne voulez pas vous débarrasser tant son pincement est encore délicieux. Nous voulons tous autant que nous sommes que les choses restent inchangées. Décidés à vivre dans la tristesse tant nous avons peur du changement, de ce que tout tombe en ruine. Puis, j’ai regardé tout autour de moi, ce lieu, le chaos qui y régnait et la façon dont il avait été aménagé, brûlé, pillé, avant de réussir à se redresser une fois encore. Alors je me suis senti rassurée. Ma vie n’avait pas été si chaotique finalement, c’est le monde qui l’est, et le piège consiste à s’y accrocher. Les ruines sont un don. Il faut être en ruine pour se transformer. »

ELIZABETH GILBERT – traduction Lise Paty

Vies croisées

15 avril 2019

Sam quitte son vieil appartement du boulevard Ornano qui sent le poulet rôti, le lait caillé au fond du biberon et les factures impayées. Elle claque la porte, essuie quelques larmes qui coulent négligemment de ses yeux fatigués masqués par un eye-liner grossier et roulent dans son cou, et avance d’un pas frénétique jusqu’à l’arrêt de métro.

Copyright : Arsene Mosca

Claire se penche et guette le taxi du balcon de son appartement du boulevard Saint-Germain. Il est à peine 7h du matin, mais Claire ne peut pas se permettre d’être en retard à l’hôpital. Elle attend ses résultats depuis onze jours et rêve chaque nuit que le mot « rémission » soit écrit en caractères gras tout en bas de ces données illisibles qui scannent chaque cellule et goutte de sang de son corps. Pierre, son mari, l’appelle de leur chambre à coucher. Elle va attraper froid, son rendez-vous n’est qu’à 11h ! Ce que Claire ne lui dit pas c’est qu’elle a froid depuis trente-six mois, alors que peut bien lui faire cette brise matinale !

Lise est tassée en boule au fond d’une chaise verte du Jardin du Luxembourg. Le regard fixe, elle semble prendre une photo mentale du palais du Sénat, engranger chaque pierre, chaque statue, chaque cheminée. Mais ses pensées errent bien loin de Paris et de cette chaise qui grince à chaque coup de vent. La voûte grisâtre écrase Lise qui frissonne. Il est trop tôt pour Paris, trop tôt pour penser à lui, trop tôt pour pleurer, trop tôt…

Copyright : Lise Paty

Lorsque Sam sort du métro, elle se précipite sans réfléchir sur le passage piéton. On l’a avertie que ses retards trop fréquents allaient lui coûter son poste si elle ne se reprenait pas. Elle a serré les poings, gardé le silence et baissé les yeux le temps que l’orage passe. Autrefois, elle aurait répliqué à cet homme visqueux, pris ses affaires et claqué la porte. Mais ça, c’était avant, avant qu’une petite vie si fragile ne dépende de la sienne.

Où s’en est allée la femme d’autrefois ? Celle qui arrachait les regards de tous les hommes sur son passage ? Celle qui était provocante, constamment amoureuse et éternellement recherchée ? Alors qu’elle traverse le passage piéton aussi insignifiante et minuscule qu’elle était, jadis, triomphante et jalousée, elle revoit ces hommes qui ont défilé dans sa vie.

Elle a moins de trente ans, mais elle est vieille de toutes ces histoires sans lendemain, de cet homme, père de son enfant, qui va et vient dans sa vie quand il se lasse de toutes les autres. À ce moment précis, elle a envie de hurler en tapant le bitume, mais c’est alors que le flot de ses pensées est interrompu par le klaxon étourdissant d’un taxi.

Elle relève la tête et croise le regard de la passagère. Une femme pâle et maigre enveloppée dans un lourd manteau, la tête prise dans un grand foulard noir, les yeux fatigués. Sam croise le regard de Claire et un court instant, elles partagent toutes deux la douleur d’être femme, le poids d’une vie qui semble farouchement dévier de brefs instants de bonheur vers une marée stagnante de solitude amère. Puis Sam rejoint le trottoir,  se rue dans l’immeuble où elle travaille et le taxi poursuit sa course jusqu’à l’hôpital…

Lise se décide enfin à quitter la froide chaise du jardin du Luxembourg pour revenir aux exigences de la vie. Elle marche à pas lents dans les allées, se recueille devant la statue de George Sand en songeant à L’Histoire de ma vie, l’histoire d’Aurore, sa vie amoureuse tapageuse et inconsciemment, elle associe Sand à une vieille connaissance.

Sam était une de ces filles qui éclipsait toutes les autres et bien entendu, la timide et rondouillette Lise. Sam savait y faire avec les garçons, pour sûr ! Elle savait sourire à l’un, murmurer aux oreilles de l’autre et danser avec un troisième. Et pendant cette même soirée, Lise et ses amies malchanceuses finissaient par prendre la forme des chaises inconfortables qu’elles occupaient.

Comme elle devait être heureuse Sam ! Nul doute qu’elle était adorée du matin au soir par un homme fort, bon, successful and so in love. Nul doute qu’elle partait aux Maldives dès qu’un brin de mélancolie pesait sur elle. Nul doute qu’elle avait deux enfants adorables qu’une nanny envoyait au lit lorsque Sam et son Kennedy dînaient en tête à tête. Quelle vie en comparaison de la sienne !

Copyright : Arsene Mosca

Il est probable que Lise n’aurait jamais reconnu la tant convoitée Sam ce matin-là sur le passage piéton de Saint-Sulpice. Il arrive qu’on rêve la vie des autres en trois dimensions pour se convaincre de la médiocrité de la sienne. Chaque femme rêve à un moment ou à un autre d’être une autre. Une autre qui posséderait tout ce dont elle est privée et qui serait tout ce qu’elle ne peut pas devenir.

La comparaison rend amère, la convoitise tue le miracle d’être en vie et d’avoir encore à vivre. Tout ment dans l’envie d’être autre. Peut-être Sam songe-t-elle parfois à Lise et envie-t-elle la réserve de celle qui a su ne pas devenir un objet de séduction, de vanité, de désir ? Peut-être Sam a-t-elle retrouvé une trace de Lise, une photo d’elle, seule, mais encore intacte?

Et puis une inspiration soudaine dissout les pensées brumeuses de Lise. Elle se rend à l’hôpital sans trop savoir pourquoi. Dans le parking elle croise la souffrance, la peur et même la colère sous les traits tirés et les fronts pâles des malades et de leurs proches.

Lise commence à faire de la place en elle-même, elle se dégage de son amertume si pesante tout à l’heure et éprouve de l’empathie pour ces autres qui sont si fatigués et qui ont tant lutté. Son regard s’arrête sur la femme au lourd manteau et au grand foulard noir couvrant la tête. Claire vacille en sortant de l’hôpital, la gorge prise de sanglots, les idées noires qui fusent et emprisonnent son esprit. Aucune rémission, aucun espoir, aucune chance de redevenir celle qu’elle était, aucune…

Au moment-même où elle lève le bras comme pour arracher son foulard noir et le piétiner, elle sent une main sur son épaule et elle entend une voix qui lui dit : « Avez-vous besoin d’aide, Madame ? Puis-je faire quelque chose pour vous ? » Claire se retourne lentement et découvre le visage souriant de Lise. Claire est sur le point de répondre « Non, je n’ai pas besoin d’aide, ça va aller », réponse qu’elle fait tout le temps et à tout le monde depuis trente-six mois, mais cette fois-ci elle réfléchit longuement. Voilà le deuxième visage bienveillant qu’elle croise depuis ce matin. Il y a eu cette femme distraite sur le passage piéton, puis ce regard vide, douloureux, hagard qui articulait ce que Claire ressentait en secret et maintenant cette autre femme qui attend patiemment d’être utile.

Claire fait oui de la tête et sans un mot Lise l’accompagne jusqu’à son taxi.

Copyright : Lise Paty

L’envieux veut tout expliquer, le compatissant se satisfait de peu de mots.

Le monde moderne nous divise et nous oppose laissant dans son sillage des rues froides et grises. Nous voulons tellement plaire et ressembler aux femmes préfabriquées de l’industrie du cinéma que nous regardons nos semblables avec défiance, mépris ou jalousie. Nous n’avons jamais autant de haine envers les autres que nous n’en avons envers nous-mêmes. Mais il arrive que des vies se croisent, des regards s’échangent et des mains se tendent un court instant, à contre-courant, tandis que nous poursuivons notre course effrénée, ombres noires et parallèles s’engouffrant dans des monstres de fer et des tours rectangulaires aux mille fenêtres.

Copyright : Lise Paty

POMPÉI

Vulnerant omnes, ultima necat

10 avril 2019

« Toutes blessent, la dernière tue. »

Les heures et les années passent sans crier gare et nous voilà au crépuscule de la vie.

Les Anciens inscrivaient cette phrase sur les cadrans solaires comme rappel de leur propre fragilité et mortalité. Sagesse ? Coup du sort ? Destin? Sceau des dieux?

Qui sait…         

Il suffit de poser les pieds dans Pompéi pour que cette maxime prenne tout son sens. On vous confie un plan pour arpenter cette ville morte, mais vous ne tardez pas à errer dans les rues pavées et les maisons désertes à la poursuite d’une histoire.

Les heures défilent, la tête vous tourne et vous vous perdez corps et âme dans ce petit monde sorti de terre. Vous en venez à toucher les pierres à l’entrée de chaque maison romaine pour vérifier si tout cela est bien réel, vous, Pompéi, le Vésuve.

Et puis tout d’un coup, ça vous saisit à la gorge : Vulnerant omnes, ultima necat.

Le cadran change de trajectoire et vous voyez ces vies arrachées à la Vie, ce peuple arraché à son domus, ces enfants arrachés au sein de leur mère, ce bracelet arraché au poignet de la jeune fille. L’eau qui coulait jadis au milieu des rues est tarie et les voix joyeuses des commerçants se sont tues. Vous êtes envahi par un silence assourdissant, vos oreilles bourdonnent, votre bouche est sèche, votre cœur est pris dans les glaces du passé.

Plus qu’un voyage dans le temps, Pompéi vous ramène à l’essence de toutes choses : la vie, la mort, la peur, la séparation, le temps.

Vulnerant omnes, ultima necat.

Vous marchez comme dans un rêve vers l’amphithéâtre et vous croisez au passage ceux qui sont morts : les moulages ont gardé leurs yeux, leur bouche, leur supplication, leur terreur, leur souffrance. Souvent agenouillés, protégeant l’enfant, ils prient les dieux d’être épargnés avant que les vapeurs du volcan ne les brûlent et ne les figent dans le temps. Ils ne sont pas morts, on a arrêté leur course, c’est tout.

Les habitants de Pompéi avaient tout prévu, sauf la mort. Faucheuse drapée de voiles noirs, elle a fermé leurs yeux, éteint les lumières et la ville s’est endormie sous le poids des débris et du soufre volcanique.

Me voilà arrivée à l’extrémité de la ville. Quartier réservé aux aïeux qui rappelait aux Romains que la vie est brève, imprévisible, parfois trop courte, parfois trop longue. Les ancêtres ne reposent jamais loin des vivants à Pompéi et les mettent en garde contre la vanité de l’existence, les trahisons, l’hybris dévastatrice, les passions égoïstes et le châtiment des dieux. Pourquoi n’ont-ils pas écouté ?

Quittant la nécropole, je rejoins l’agora le cœur lourd et m’assieds près du cavalier aux pieds d’airain, à la lance acérée et au regard vide, tourné vers le cruel Vésuve. Il attend que les siens rentrent à la maison, que les sabots des chevaux claquent sur les dalles froides de la ville, que l’eau coule à nouveau des collines, que des chants d’allégresse résonnent, que la douce vapeur sorte des thermes et que la foule envahisse le temple.

Je ferme les yeux et revoie le village d’Oradour-sur-Glane en Haute-Vienne, un autre Pompéi, mais bien plus cruel, où la mort prend le visage de soldats aux uniformes verdâtres en déroute. Femmes et enfants dans l’église dévorée par les flammes, hommes noyés au fond d’un puits ou fusillés le dos au mur. Vulnerant omnes, ultima necat.

Je prends une poignée de sable au pied des colonnes meurtries du temple d’Apollon : chaque grain une vie, chaque grain une seconde qui passe et ne reviendra pas au cadran solaire. Je me lève et répands le sable sur mon passage en me promettant que je ne regretterai rien le jour où mon Vésuve grondera.

Il est bon que le temps avance et ne fasse pas marche arrière. Il est bon que Pompéi ait été sorti des décombres pour que les voix des visiteurs remplacent celles des habitants d’autrefois. Ô Pompéi ! Tu te dresses face à la mer pour nous rappeler que le temps est un don précieux, le seul bien que nous possédons en fin de compte.

Parfois, nous voulons désespérément le retenir et inverser sa course pour vivre éternellement un moment heureux ou fuir l’avenir inconnu et effrayant. Mais l’être humain est fait pour changer, grandir, vieillir et se reposer aux marges de la ville. Nous sommes autant l’enfant que le vieillard, nous devons aimer nos fossettes et nos rides, nos sourires et nos larmes, notre souplesse et nos rhumatismes, nos printemps et nos hivers…

Vulnerant omnes, ultima vivit : « toutes blessent, la dernière vit ».

Et si les cendres engendraient la vie ?

Photos de Pompéi : Copyright@LisePaty

« L’homme est un chasseur »

18 mars 2019

« Chérie, j’ai vu une femme en entretien aujourd’hui, tu sais, pour le poste d’assistant. Je vais donner ma réponse demain, mais tu vois je préfère bosser avec les hommes. Ouais, c’est un monde d’hommes l’industrie ! Et surtout, chérie, une femme avec autant d’hommes, quelle tentation ! Je me sentirais mal vis-à-vis de toi… »

« Chérie, c’est toi qu’est chaude franchement ! Je peux pas me contrôler quand je te vois… Alors au calme, ouais, je sors voir mes potes. »

« M’sieur l’agent, j’y peux rien moi ! Je lui dis qu’elle est bonne, c’est tout. Elle n’a qu’à pas se saper comme ça ! »

« Bon, récapitulons, Madame, votre mari vous a bousculée violemment, parce que… il était contrarié ? C’est peut-être qu’un accident. Il ne pouvait pas savoir qu’il y aurait le coin de la table… Ah ! Il était jaloux ? Ben en même temps, laisser votre voisin porter les courses, c’est pas sérieux ma bonne dame ! »

……………………………………………………………………………………………………

Quatre situations, quatre hommes, une seule femme…

Je vais laisser de côté le politiquement correct et dire ces mots :

« Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquets : j’[en ai marre], j’étouffe,
Je [hurle], je suis [folle], je n’en peux plus, c’est trop »

(Cyrano)

Chère Florence DAREL, tu nous as toutes montré la voie/voix :

« Les femmes, on est toujours dans le porte-à-faux de…

‘Vous êtes séduisantes, vous faites tout pour séduire, donc après vous plaignez pas si vous êtes séduites ! Vous devriez être flattées…’

J’ai entendu ça une fois !

J’ai entendu quelqu’un qui a essayé de m’embrasser et qui m’a dit :

‘Ben, tu devrais être flattée…’

Mais flattée de quoi ?

Je veux dire, c’est comme si nous, on était les tentatrices et que ce qui nous arrivait était bien fait pour nous !

Et ça, c’est absolument immonde ! […]

On fait que les femmes portent un poids, d’être celles par qui le péché arrive, quoi !

Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

Quand est-ce que les hommes vont être adultes et considérer que les femmes ne sont pas un trophée, ne sont pas un butin qu’on ramasse quand on a le pouvoir !

(octobre 2017)

Considérons qu’on se bat pour plus d’égalité entre les hommes et les femmes depuis des décennies.

Considérons que le droit de vote nous a été accordé après de longues luttes – mais pas partout.

Considérons qu’on laisse nombre de femmes dans l’obscurité, prison de voiles, et l’ignorance, de peur qu’en déchiffrant les maximes de la liberté, elles ne mettent les voiles ailleurs.

Considérons qu’on les soustrait au monde, au regard d’autres hommes, qu’on les plonge dans le mutisme – parfois appelé « obéissance » – et la peur – parfois appelée « maltraitance » – en jurant qu’on les protège contre ce monde sauvage et sans pitié.

Considérons que la main qui pousse le berceau mérite plus de respect, plus d’amour, plus de confiance, plus de liberté qu’on ne daigne lui en accorder.

Considérons que notre civilisation se parjure si elle croit soumettre les mères et les filles et qu’un jour nous en paierons tous le prix.

Alors, cessons de considérer, il est temps de gracier les prisonnières muettes…

Il existe une vieille tradition qui rend – appelons-la « Marie » – Marie responsable des excès de son homme. Ce dernier est animé par de nobles passions, irrépressibles parfois, qui l’envahissent sans crier gare. Sous l’effet de ses passions, son homme s’emporte, la désire, la rabaisse, la désire à nouveau, s’impatiente, la rejette, en désire une autre et ainsi de suite.

Une fois sorti de la caverne, l’homme de Marie devient incontrôlable ! Mais ce n’est guère sa faute, il est victime de ses passions/pulsions !

Il y a encore quelques années, Marie aurait appris, après une période post-maritale raisonnable, que son homme était devenu Homme avant de rencontrer sa douce Marie. C’est comme ça, son homme n’avait fait que prouver sa virilité de cette façon et il avait bien dû régaler l’oreille de ses compères de tous les détails charnels propres à cette plongée dans la vie adulte.

Marie avait été trompée sur la marchandise, parce qu’on ne disait pas ces choses aux jeunes et jolies filles comme il faut. Il avait de l’expérience, son homme ! Navrée de le déclarer, mais Marie méritait la vertu qu’elle traînait sous son long voile immaculé tandis qu’elle avançait timidement dans la froide allée de l’église de son village.

Aujourd’hui, femmes et hommes n’ont plus rien à offrir sur l’autel du mariage – quand/s’ils se marient – tout a été consommé avant avec d’autres, avec lui… Eh oui ! il fallait bien voir si ça collait dans l’intimité ! Foutaises ! On ne décerne aucun brevet pour l’art d’embrasser et le reste… Ces « compétences » du XXIe siècle n’ont rien à voir avec l’amour, le vrai. On trompe sa solitude avec le corps de l’autre et cela dure un temps, puis on se lasse et on passe au prochain et ainsi de suite. Pas étonnant que notre espèce aille si mal !

Bref, il est temps pour Marie d’être aimée et pas protégée. Problème : si Marie veut juste être aimée par son homme et pas protégée comme une petite fille qui n’aurait jamais grandi, son homme fout le camp ! Il veut se sentir utile, viril, insensible, une vraie pile ! Une petite crise de la quarantaine, de la cinquantaine ou une petite crise tout court et adieu les vœux de mariage !

Son homme remonte le temps ou la rue pour (re)trouver la Marie d’autrefois, douce, docile, fragile qui avait tant besoin d’être protégée et apprivoisée au sortir de l’adolescence. Il tombe sur Britney, si jeune et naïve qu’elle ne connaît les hommes que sur écran. Les comédies romantiques ont bien fait leur travail ! Britney voit cet homme viril qui quitte tout pour elle et croit vivre enfin une de ces folles histoires d’amour enrobées de sucre, de musiques niaises, de brushing parfait, de voyages à Honolulu, de nuits étoilées… Arrêtons-là !

Les lieux et les circonstances ne font pas les hommes, loin de là ! Ils ne sont que des décors en carton-pâte sur lesquels on épingle le mot « A-M-O-U-R » en attendant que Gene Kelly surgisse, fasse deux pas de claquettes, susurre à notre oreille « You are my lucky star… » et nous cogne la tête contre le projecteur.

Pauvre Britney ! Son homme n’en fait pas tant et elle le porte déjà aux nues ! Mais tôt et tard, il fera d’elle ce qu’il a fait de Marie… Pourquoi continue-t-il de toutes les traiter en éternelles mineures ? À mi-chemin entre le papa et le grand-frère, cet homme bourre son torse du coton de la domination et il ne connaît pas d’autre rôle. Il se voit disparaître et dégonfler dans la complémentarité d’une relation saine, alors il mène une chasse sans fin. Il est insatiable, colérique, jaloux et finalement très faible, alors il cogne avec les mots et les poings. Il défigure Marie, il défigure Britney dès qu’elles appuient sur le coton de ses failles pour percer l’abcès. La rage le gagne, ça l’étouffe, il rabaisse, il casse la porcelaine, il fout le camp, il revient, il cogne et c’est un cycle sans fin… Il ne reconnaîtra jamais que c’est contre son enfance qu’il se bat, l’absence d’un père, l’indifférence d’une mère, la peur d’être encore abandonné par une femme… que sais-je ?

L’homme ne devrait avoir qu’une mission : aimer une femme avec douceur et constance et délaisser toutes les autres. Marie a rêvé qu’un homme bâtisse pour elle une véranda toute blanche et lumineuse qu’elle remplirait de ses rêves, de ses œuvres, de ses chants, de ses couleurs, de ses rires, de machines à écrire… Donnez cette chambre à soi à Marie – comme dirait Virginia Woolf – et elle portera son homme jusqu’aux étoiles, elle séchera ses larmes, elle le soutiendra dans tous ses projets, elle travaillera avec lui, elle sera alors devenue une femme et pas une petite fille.

Vous dites que c’est un vœu pieux ? que je suis une rêveuse ? que ce monde est bien trop cruel pour contenir une telle véranda ? Peut-être… Quant à moi, je refuse que ma condition de femme rende acceptables des paroles et des comportements grossiers, infantilisants et violents. Je refuse qu’on me dise que je suis « bonne », « chaude », « cougar » dès que je sors mon manteau à motifs panthère ou « gentille », « spirituelle », « niaise » dès que je montre de la patience à écouter l’autobiographie lue, racontée, augmentée, illustrée d’un gus.

« Un jour, je voudrai(s) être maîtresse ! »

8 MARS 2019

Quelle petite fille n’a pas fait une telle déclaration à 5, 10 ou 12 ans ?

Nous avions les yeux pétillants de rêve, d’optimisme, de foi en l’humanité !

Nous avions déjà tout préparé : les cahiers des élèves-peluches, les livres à lire, les goûters à distribuer, les récréations, les évaluations, tout.

Tant d’enthousiasme nous poussait à répondre à la place des élèves-peluches, à écrire à la place des élèves-peluches, à réciter à la place des élèves-peluches… Bref, nous étions à la fois la maîtresse et l’élève, le pédagogue et l’apprenant (comme on dirait aujourd’hui) avec une pointe d’autorité bien assumée qui n’avait pour autre objet que notre moi enfant qui jouait de temps à autre le perturbateur.

Une telle organisation excluait bien souvent une camarade. Que ce soit notre voisine de palier, notre petite sœur ou notre amie d’école (qui menace toujours de sceller notre destin par les mots terribles « Je te cause plus »), toute tentative d’ajouter à la colonie des peluches une élève en chair et en os s’avérait délicate voire impossible.

Soit votre classe se soldait en inclusion/exclusion de l’élève qui n’acceptait pas les règles de votre petit royaume muet, soit vous étiez vous-même renvoyée et remplacée par votre amie ou votre sœur encore plus tyrannique : « C’est à mon tour de jouer la maîtresse ! Et si tu ne joues pas l’élève et ne fais pas tout ce que je te dis, tu vas dans ta chambre ! Les récalcitrants, on n’en veut pas, n’est-ce pas Toby ? Oui, tu es sage toi… »

Les années passèrent et la petite fille devint une grande personne et la grande personne devint une maîtresse.

Elle pensait avoir fait ses preuves ou « son année de stage » lors de ses vacances d’été intensives toutes dédiées à l’éducation de ses élèves-peluches.

Cependant, lorsqu’elle entra dans la vaste arène de l’Éducation nationale, Lise comprit qu’elle était face à un tout autre public dans un tout autre monde.

Il fallait faire comme tout le monde, penser comme tout le monde, enseigner comme tout le monde et être comme tout le monde. En un mot, il fallait cesser de CRÉER.

Alors, Lise rangea ses crayons de couleur avec lesquels elle avait dessiné toute son enfance et elle se retroussa les manches.

Règle numéro 1 : toujours laver son linge sale en classe et pas en salle des profs.

C’est un formateur qui a fait ce conseil à Lise. Une métaphore, tout un programme.

C’est comme dans La Nuit au musée : « Larry, personne ne doit entrer dans le musée et rien ne doit en sortir »

Il faut constamment jouer le rôle du prof qui gère, oui, gère de ouf !

« Comment ça se passe avec les 3E ? – Au calme, frère, ils sont super attentifs, super respectueux, super dynamiques »

Traduction : « Ils s’en foutent de mon cours ; ils ne savent dire ni bonjour, ni merci, ni au revoir ; ils ne lèvent pas la main et ils disent des niaiseries… »

Mais ça, chut ! personne ne doit le savoir ! Il faut donc bricoler une version officielle et garder entre ses quatre murs insonorisés la version off, la vérité, quoi !

Règle numéro 2 : saluer sa Direction comme un guerrier samouraï.

Vous savez, ce salut très bas, très respectueux qui vous permet d’enfouir votre visage dans vos jambes et de courber l’échine à souhait. C’est un salut silencieux, voilà ce qui compte !

Ne jamais donner son avis, ne jamais protester, respirer à peine et dire oui à tout.

C’est comme ça qu’on devient un Hussard de la République ! Et l’Education nationale, elle aime les bons petits soldats formatés, pâles et maigrichons dans leur grande blouse noire.

Acceptez d’appliquer toutes les réformes les plus stupides et abrutissantes qui soient et vous obtiendrez une note administrative et pédagogique plus élevée que celle de vos collègues. Mieux, vous sauterez quelques échelons comme jadis vous sautiez les niveaux en maternelle et primaire et serez peut-être reçu dans l’état béni des mages de la classe exceptionnelle !

Je tiens quand même à vous avertir que rien n’est jamais gravé dans le marbre. Une réforme de plus et hop ! tous les échelons sont mélangés comme les lettres du scrabble et vous découvrez au retour des vacances d’été que vous avez été recalé pour cause de ré-harmonisation, d’égalitarisme, de bourses vides… #MinistèreDeL’EducationÀSec

Il est possible que votre augmentation #HorsClasse et par conséquent votre retraite soient retardées de quelques années et comme avec la SNCF, c’est un retard I-N-D-É-F-I-N-I.

Règle numéro 3 : l’habit ne fait pas le moine, mais enfin si !

Oups ! les collègues historiens de Lise vont s’empourprer en lisant ce dicton non laïque… « Renvoyée ! »

Quand on entre dans l’Education nationale, on fait vœu de silence (voir règle n°1), vœu d’obéissance (voir règle n°2) et vœu de pauvreté (règle n°3).

Je m’explique. C’est déjà trop de vous accorder horaires de travail allégés, vacances pléthoriques et sûreté de l’emploi, vous devez compenser ce statut fort avantageux par une allure modeste voire loqueteuse.

Vous ne travaillez pas aux ressources humaines chez Chanel, ah ça non ! Martelez-vous bien la tête de cette vérité : vous avez passé un concours d’animateur et d’éducateur à plein temps, rien à voir avec la culture, les arts, la littérature.

Mieux vaut prendre de l’avance cette fois-ci, la prochaine réforme consistera sans doute à rebaptiser chaque établissement « L’Île des plaisirs ». Douce appellation qui verra tous nos chérubins se perdre comme Pinocchio dans les barbes à papa, les flippers, les escape games (eh oui c’est au programme de français, demandez à la collègue de Lise, un escape game sur Antigone), les tablettes, les banquets de bonbons sans fin, les cartes au trésor (oups ! cartes mentales) et la liste est longue.

Lise vous assurera qu’elle a vu ses « apprenants » se métamorphoser en ânes et faire Hi-Han du matin au soir après deux mois passés sur l’Île des plaisirs.

Lise ajoutera que les intervenants (anciennement appelés « professeurs ») subissent eux-aussi une métamorphose après une année d’enseignement sur l’Île des plaisirs. Ils deviennent dingues des voyages scolaires dans les marchés de Noël en Allemagne pour découvrir une nouvelle langue, une nouvelle culture à coup de vin chaud. Ils supplient tonton Sam de rester plus longtemps au centre aéré (anciennement appelé « collège »), parce que leurs meilleurs amis et leurs plus beaux accomplissements s’y trouvent !

Même malades, ils se traînent dégoulinants de fièvre jusqu’à l’Île des plaisirs pour finaliser les inscriptions des Pinocchios au prochain pique-nique à Andalasia. Bref, les intervenants finissent eux-aussi par faire Hi-Han, Hi-Han du matin au soir. Faut croire que le sucre leur est monté à la tête !

Non, non et non ! Lise refuse qu’on l’appelle l’intervenante, l’animatrice, la guide touristique, la responsable du service après-vente #RéclamationParentsNotes. Elle se pointe lundi matin, manteau panthère de chez Gucci, lunettes de soleil Ralph Lauren en plein mois de janvier, pantalon noir Esprit, bottes Ralph Lauren et marre ! Peu importe si elle a un découvert de 500 euros (mais ça personne ne le sait !), peu importe si elle passe pour la bourge parisienne de la Sorbonne, peu importe si on lui rit au nez…

Elle résistera en brûlant sur l’autel de la Décence et du Savoir l’affreuse blouse noire républicaine qu’on veut la forcer à enfiler. Et entre ses quatre murs, elle peindra des métaphores, des mondes, des scènes de théâtre, des grandes idées, de l’humanisme, La Fontaine, Hugo, Camus… Cette salle, c’est son petit Jersey à elle aussi !

Règle numéro 4 : ne jamais malmener la chair de leur chair

Lise est claquemurée dans une salle aux murs en crépi pendant quatre bonnes heures. Dans le jargon officiel, on appelle cela « la réunion parents-professeurs ». Moi je ferais une réforme pour faire évoluer ce nom, ce concept en « cercle de bienveillance pour parents et enfants incompris, indécis, incapables ». Un peu dur, non ? Figurez-vous que les gosses barbouillés du sucre rose de la barbe à papa qui accompagnent leurs parents ont leur mot à dire désormais et ils finissent par faire taire leurs parents : « Ecoute, laisse parler les grands là, weisch, t’es pas dans le coup ». Vous me direz, au moins ils ont appris un mot allemand sur l’Île des plaisirs.

Lise mesure chaque mot qu’elle prononce et elle ajoute une bonne dose d’espoir factice à chaque commentaire « négatif » qu’elle fait sur l’apprenant. Exemple : « il ne travaille pas, mais il a du potentiel… »

Rappelez-vous que l’élève n’est que le modèle réduit de ses géniteurs. Faire le procès de l’élève c’est faire en miroir celui de ses parents. Il vaut mieux hisser le drapeau blanc avant que les hostilités ne soient déclarées. Souriez, soyez concis, oubliez votre vieux rêve de refaire le monde, soyez bienveillant (« vous mentez ! ah non je flatte ! ») et laissez tomber les chaises. Si les parents sont débout, ils partiront plus vite !

Bon il y aura toujours ceux qui verseront quelques larmes : « Je n’y arrive plus, il a changé depuis la 6e, il est toujours sur son téléphone. Son père et moi avons divorcé… »

Puis, ceux qui vous compteront des fables : « Son oncle est mort en septembre et en décembre son grand-père, ça l’a beaucoup perturbé, il ne travaille plus… »

Les peureux qui ont besoin du prof pour asseoir leur autorité : « Ecoute, Mme X aussi est témoin, là c’est fini, tu n’auras droit qu’à deux heures de console par jour et après devoirs… »

Les parents-collègues qui pensent connaître le programme mieux que vous : « J’ai vu que vous n’avez pas encore traité cette thématique, et franchement, cette œuvre, programme lycée, non ? Mon fils n’a rien compris ! »

Les traumatisés de l’Education nationale qui menacent de vous dégommer : « Alors, j’préfère vous en parler, parce que j’allais débouler au collège. Moi, je veux pas que mon fils soit l’bouc-émissaire comme j’l’ai été, hein. »

Les englués dans leur marasme sentimental : « Ouais, c’est l’faute de sa mère, elle s’est barrée en s’tembre avec mon meilleur pote, si elle vous appelle, vous m’prévenez, je vais lui r’faire son portrait. C’est ce que je dis à mon fils, la violence, c’est pas toujours la solution… »

Cercle de la bienveillance ? thérapie de groupe ? procès de Lise ? Mon cœur balance…

Elle a expédié tous ces fâcheux en un temps record, tandis que ses collègues Hi-Han ont préparé tente, sac de couchage et réchaud. Ce sont les vrais éducateurs ! Quelle conscience professionnelle ! Tonton Sam se frotte les mains !

Conclusion : si vous n’acceptez pas ces règles de l’Île des plaisirs, rappelez-vous que Pinocchio a fini dans le ventre de la baleine, donc tout bien réfléchi, l’Education nationale est en plein naufrage. Faites comme Lise, résistez ! Mais je reconnais que les Hi-Han ont une fâcheuse tendance à abrutir les plus créatifs d’entre nous. Alors fuyez ! Quand on ne peut plus rien transmettre, on n’a plus rien à faire sur l’Île des plaisirs.

Lise a laissé trop d’énergie, de rêves, de larmes dans sa cellule d’enseignante. Cette grande machine a brisé son tempérament d’artiste jusqu’à ce qu’elle décide de reprendre ses crayons de couleur, ses élèves-peluches, ses rêves de petite fille et ses jambes à son cou pour chanter « Somewhere over the rainbow », enfiler ses chaussures magiques et découvrir le monde…

« Hey, tu m’appelles là ? »

4 mars 2019

Il y a des conversations qui commencent comme ça et qui n’en finissent pas.

Lise aurait dû se douter qu’il fallait bloquer cet individu néfaste !

Alors, pourquoi éprouve-t-elle une telle pitié pour Mr Who ? Mais pourquoi, je vous le demande ?

Lise est divisée, tiraillée entre sa vieille amie intérieure qui lui dit : « Mais qu’est-ce que tu t’en fiches de ce gars ?! » et un instinct maternel hypertrophié qui répond : « Non, vraiment tu ne peux pas, tu vas le blesser, il ne s’en remettra jamais, sois chic ! »

Alors Lise cède à cette vague de bonté qui déferle dans son âme jusqu’à noyer son moi profond et elle appelle Mr Who.

Ah non, elle ne fait pas un appel vidéo, parce qu’il ne faut pas exagérer ! Je me soigne pour de bon, avant c’était Skype illico presto pour contenter l’armée de Misters Who qui se pressaient derrière mon boudoir rose fané, couleur de la douceur, de la gentillesse, de la solitude…

Elle élimine donc la webcam, un grand pas en avant. Elle ne veut plus être jugée sur : « Tu sais que t’es belle toi ? T’as de grands yeux, ouais M’dame, ça cogite là-dedans, pour sûr ! Tu dois être bigrement spirituelle, non ? »

Si seulement les Misters Who savaient que ces grands yeux sont faits pour les larmes, des larmes salées, lourdes, chaudes qui sillonnent le visage de Lise.

Elle appelle le Mr Who de cette soirée là…

« Allô ! Ouais. Ça va ? »

Fausse question que Mr Who devrait remplacer par : « Allô ! Ouais. Comment je vais ? Ma foi… »

Car ce Mr Who gagné à la loterie de Messenger n’a qu’une obsession : entamer une autobiographie en trois tomes de sa vie.

Tome 1 : ce qu’aurait pu être son enfance.

Tome 2 : ce qu’aurait dû être son adolescence.

Tome 3 : ce que pourrait être sa vie d’adulte.

Vous l’aurez deviné… une autobiographie faite avec des instruments à vent ou comme j’aime le dire : un costume trois pièces vides.

Pour ce qui est de l’ambition, Mr Who n’en manque pas. Les plans s’échafaudent les uns après les autres et peu à peu Lise a l’impression de voir Ken dans sa penderie essayer toutes les collections printemps/été, automne/hiver de l’année passée, de l’année présente et de l’année prochaine.

Lise en a le vertige et elle se félicite d’avoir bloqué la webcam. Vraiment elle progresse !

Quand Mr Who reprend son souffle entre deux essayages, il se rappelle qu’il a une femme au bout du fil et une femme à séduire. Alors, il entame la parade de l’amour, sauf que contrairement au paon, il n’a plus besoin de tourner physiquement autour de sa proie oups ! femelle.

Il lui suffit de l’embobiner de compliments bien préparés et il y va, il l’entoure, il l’entoure au ruban adhésif jusqu’à ce qu’elle étouffe (quand je parlais de proie).

C’est visqueux, c’est commun, ça sonne si faux ! Mais rien ne l’arrête, rien de rien, la parade de l’amour, c’est maintenant ou jamais (pour certains, il faudrait franchement que ça ne soit jamais).

Regardons du côté de Mr Who…

Il fait défiler les photos de Lise sur Facebook et il a ouvert sur son bureau l’ouvrage si formateur Séduire pour les nuls écrit et publié par Mr Collins, collection Rosings Park, éditeur Lady Catherine de Bourg, édition revue et augmentée par MPokora.

Dès qu’un compliment colle avec une photo, il y va, let’s go guy, elle va tomber raide dingue !

Voici ce que ça donne :

Photo de Lise devant la Statue de la liberté : « Tu es une grande dame, ouais une lady, franchement t’as peur de rien… »

Photo de Lise avec ses neveux et nièces : « T’es une mère dans l’âme, mes enfants seront bien avec toi… »

Photo de Lise avec sa fratrie et ses parents : « Vous êtes au top dans votre famille, j’aime bien les grandes familles, j’en voudrai une un jour »

Photo de Lise au resto : « Toi, tu aimes les bonnes choses, tu cuisines bien, ça se sent, et au fait, tu fais un peu de sport ? Parce que moi, c’est muscu deux heures par jour… »

Photo de Lise avec ses élèves lors d’une sortie scolaire : « Donc toi tu es fonctionnaire, hein ? T’as plein de vacances quoi et tes cours sont faits pour les vingt-cinq prochaines années ? Tu n’as aucun risque d’être au chômage, c’est bien ça, dis donc… Parce que moi, tu vois, j’ai pas encore trouvé ma voie. C’est pas ma faute si la société ne me laisse pas une chance. Faut juste trouver le bon coach, et hop ! je deviens footballeur pro. Ben ouais, c’est possible, faut croire en son étoile… »

Abrégeons ce monologue fort épique, Lise a déjà assez souffert.

Ça ne vous aura pas échappé que Mr Who affectionne tout particulièrement le pronom « je ». Même quand il croit parler d’elle ou avec elle, il parle de lui et pour lui.

Temps de conversation : 1h30.

Lise n’en peut plus, elle n’arrive pas à le couper. Chaque tentative échoue lamentablement. Elle prend son mal en patience et Mr Who devient sa musique de fond sur laquelle elle voit défiler les photos des mecs bien foutus de son site de rencontre.

Ah ! faut dire qu’ils ont l’air parfaits ces gus là ! Pas une ride, pas un 1mm de graisse, sourire Colgate, torse musclé et prénom d’une syllabe. Facile à retenir… Une armée de clones blondinets aux yeux bleus. Appelons-les Ben…

Ben à la plage.

Ben en moto.

Ben joue avec sa nièce ou sa fille (au choix).

Ben avec sa toque brandissant un diplôme de business.

Ben en mission humanitaire.

Ben au bal de promo entouré de ses barbies jumelles.

Ben super cool.

Ben escalade une montagne.

Ben se prend en selfie tout en faisant mine d’être surpris.

Oh Ben ! Ben ! Si je faisais une taille 36, si j’avais les cheveux lisses et une peau parfaite, me regarderais-tu de ton podium américain ?

Soudain, Lise secoue la tête : mais enfin, tu as déjà Ben au téléphone, que veux-tu de plus ? Son poster ? L’enregistrement de sa voix suave ? La conjugaison intégrale de tous les verbes à tous les temps compressée à la seule et unique 1ère personne ?

« Bon écoute, Ben, oups Mr Who, tu es vraiment calé, tu en sais des choses, incroyable ! tu es spirituel, un gars gentil quoi…” (bref, la réponse qui prouve qu’on a perdu le fil depuis trente minutes)

Et là elle hésite entre deux portes de sortie : les neveux l’appellent (mais pour une fois, personne ne crie) ou bien la batterie à plat.

« Mon téléphone va s’éteindre, je n’ai plus de batterie. Désolée… (mais arrête de t’excuser c’est lui qui t’a saoulée) et bonne continuation dans tes projets, faut rien lâcher (sauf moi !). Bye bye… »

Et tout en raccrochant Lise supprime l’application des Ben sur son téléphone et bloque Mr Who sur Messenger.

Encore une soirée gâchée ! Mais cette fois c’est fini. Répète après moi : plus jamais !!!

« Dis, maman, le Bonheur qu’est-ce que c’est ? »

26 février 2019 

Il était une fois une très jolie et très aimable petite fille qui vivait dans une maison tout aussi petite et mignonne qu’elle. Ses parents veillaient sur elle et travaillaient dur pour qu’un jour leur très jolie et très aimable petite fille ait une vie plus confortable et épanouissante que la leur. Alors la petite fille décida sans même se consulter elle-même, disons que ce fut une décision unanime et inconsciente, elle décida donc d’étudier de toutes ses forces pour que ses parents dans leur petite et mignonne maison puissent être fiers d’elle. Cela ne suffisait pas, elle voulait que ses professeurs, ses camarades, ses amis, ses frères et sœurs et enfin l’humanité toute entière soient fiers d’elle.

Les années passèrent et la très jolie et très aimable petite fille devint une adolescente timide qui était tétanisée à l’idée de mal faire et de désobéir. Puis l’adolescente timide et effarouchée devint une femme qui ne savait pas qu’elle en était devenue une. Alors, elle se trouvait mal foutue de partout, gauche et peu sociable. Elle baissait les yeux par peur du jugement des autres, elle rougissait au premier regard qu’un homme posait sur elle et elle empilait les diplômes comme on empile les trophées.

Depuis son premier dessin à l’école maternelle, elle n’avait eu de cesse de remplir la malle au fond du jardin de la petite et mignonne maison de ses parents. Tout y rentrait : dictée, équation, brevet, audition musicale, licence, master, tournoi sportif, concours et elle n’avait jamais cru possible qu’un tiroir « rattrapage » soit enfoui quelque part dans la très lourde malle.

Avait-elle comblé les attentes de tout le monde ? Elle ne le savait même pas, car il lui semblait que cette malle était sans fond, l’herbe avait poussé entre les planches et il lui était impossible de la déplacer. Certains jours, elle se croyait tout aussi engluée dans le jardin de la petite et mignonne maison que sa très vieille malle et elle ne se souvenait même plus pourquoi elle avait commencé à la remplir dès son premier jour de maternelle.

Cette histoire n’est pas si originale, n’est-ce pas ?

Comment la très jolie et très aimable petite fille va-t-elle sortir de son cycle carotte/bâton ?

Vous aimeriez savoir la fin ? Je vous tiens, non ?

Je vous déclare, chères lectrices et chers lecteurs, que je n’écrirai rien de plus, c’est décidé.

Vous êtes mon associé et c’est vous qui allez sortir la très jolie et très aimable petite fille de son jardin claquemuré.

Abandonner la malle ? Vous n’y pensez pas, elle lui colle à la peau.

La déplacer ? Mais non, je vous ai dit qu’elle était trop lourde et trop bouffée par l’herbe.

La remplacer ? Voyons, la nouvelle finira par être tout aussi remplie que l’ancienne et alors vous recommencerez avec une troisième.

La vider ? La très jolie et très aimable petite fille n’y survivra pas.

Y foutre le feu ? Ah, voilà qui me plaît, mais un peu radical, tout de même.

Quitter le jardin, partir, liquider ses actions ?  Vous y êtes, ça me tente…

Je crois que nous avons tous en nous une très jolie et très aimable petite fille qui a grandi trop vite et sans s’en rendre compte. Nous avons tous gravé le mot « bonheur » sur une copie que nous rapporterions à la maison avec un 10/10 et peu importe le temps qu’il nous faudrait pour rapporter cette maudite copie, notre détermination était sans faille. « Oui, je l’aurai mon bonheur, le vrai, à la force de mes bras et personne ne me l’enlèvera. »

Fermez les yeux quelques instants et faites ressurgir cette copie froissée qui vous a fait tant pleurer que les larmes ont presque absorbé l’intitulé si prometteur, « bonheur ».

Quelle ironie ! Car il s’agit sans doute de l’examen le plus difficile et pour lequel on écarte toute seconde chance ou rattrapage. On veille, on lutte, on saigne pour un idéal lointain qui ne rapporte pas une once de bonheur ! Et si par chance on obtient le tant escompté 10/10, on découvre avec effroi qu’on a posé l’échelle contre le mauvais mur.

J’ai connu ça… Mais mon bonheur à moi s’épelait : A-G-R-É-G-A-T-I-O-N. Non, vous ne bafouillez pas, « agrégation ». Illustre concours qu’on ne fait que murmurer dans les grands amphithéâtres avec un air mystérieux, mystique même, de peur qu’il ne s’échappe avant même qu’on le saisisse à bras le corps. Être agrégatif, c’est comme rentrer dans les ordres, un ami s’est exclamé un jour. Il n’avait pas tort ! On fait vœu de tout : bonnes séries Netflix, repas équilibrés, théâtre, musées, voyages, sport, rêves (au sens littéral, on dort si peu, qu’on ne rêve plus et au sens figuré, on apprend à ne plus aspirer à rien d’autre qu’à une admissibilité en Olympe)… Bref, on désapprend à vivre pour une période indéterminée.

Au fil des mois, vos compagnons de chaîne devenus par nécessité vos seuls amis, se dissolvent dans les pages des ouvrages qu’ils prolongent indéfiniment à la bibliothèque pour empêcher tout concurrent d’en bénéficier. Rendez-vous compte, certains braquent des casinos pour faire fortune, vous, vous avez jeté votre dévolu sur le Littré 4e édition augmentée pour ingurgiter et régurgiter à l’oral plus de mots que tous les agrégatifs réunis. Quand je vous parlais de non-vie…

Donc ces fameux compagnons de chaîne à la fois amis et ennemis finissent par devenir des stéréotypes. Dans le jargon universitaire, on parle de « bêtes de concours ». Effectivement, l’univers du bestiaire est assez approprié : plus le temps pour le shopping, plus le temps pour le brushing, plus le temps pour le maquillage, plus de temps pour le repassage, plus le temps pour le rasage, plus le temps pour le lavage, plus de temps, plus de temps… Si par malheur pour prenez six minutes pour dîner, c’est trois minutes en moins pour ficher la vie de Philippe Auguste et donc trois minutes en plus que vous laissez à vos acolytes.

Vous entrez dans une espèce de « Hunger Games universitaire ». Eh oui, sélectionné dans le district 13, vous êtes entraîné, formé, modelé par d’anciens survivants du super-concours (qui soit dit en passant ne se sont jamais remis à la vie sociale, au shopping, au resto, au voyage, car après le super-concours, il y a la super-thèse) qui vous évitent les erreurs de débutant et contrôlent votre bachotage comme on contrôle le poids d’un jockey.

Abrégeons. Vous survivez à l’écrémage des pré-sélections, j’entends par là, les mois de préparation à quarante heures de cours par semaine plus quarante heures de révisions au crépuscule, à l’aube, aux WC, sous la douche, n’importe où. Vous voilà arrivé à la semaine du concours qui connaîtra son lot de déserteurs, les premières victimes des Hunger Games. Vous survivez aux dissertations de sept heures sur les auteurs les plus soporifiques qui soient, aux versions indigestes, aux démonstrations phonétiques vertigineuses et j’en passe. Mais non vous êtes toujours vivant, asphyxié, mais vivant.

Les jours de veille s’installent… Attendre, sans savoir, attendre et travailler comme si on avait réussi. Le jury sait y faire : vous êtes écartelé, démantelé, affamé ou boulimique. Chaque bagnard toise un autre bagnard et s’il ne s’inscrit pas en hurlant aux entraînements oraux, il est perdu, haha, une place de gagnée ! Alors certes, vous avez fait le deuil du shopping, mais il vous reste le bagout et vous le faites tourner dans le palais.

Comment décrire cela ? C’est comme parler avec une patate chaude au fond de la gorge, c’est feint et à la fois ostentatoire, clair et à la fois philosophique. Faute d’avoir le concours, vous saurez parler comme un agrégé, c’est déjà quelque chose ! Au moins le coaching des survivants des derniers Hunger Games aura servi à quelque chose ! Le revers c’est que le jour où vous daignerez accepter la porte de secours – c’est-à-dire le CAPES – vos élèves qui passent leur journée devant les héros-zéros de la téléréalité ne vous comprendront pas.

Bref, vous êtes admissible ! L’étau se resserre. L’oral est à la porte et vous allez pénétrer dans le Saint des saints. Vos examinateurs ne sont pas des survivants des Hunger Games, ce sont les victorieux, les instigateurs, le Capitole, votre but ultime. Vous voyez déjà sur leur front gravé en toutes lettres l’intitulé de votre vieille copie : B-O-N-H-E-U-R ! Vous avez baissé les yeux en croisant un de ces Champions dans l’ascenseur. On ne peut pas se confronter à l’incarnation de la réussite, on est ébloui !

Vous avez à peine dormi, vous êtes migraineux, vide, hagard, mais vous vous raccrochez à ce bout de papier sur lequel est inscrit votre sujet. Si un médecin prenait votre tension, vous seriez déjà embarqué et transfusé, mais bon, l’être humain a tant de ressources qu’il s’accroche comme une teigne dans les conditions les plus insupportables.

Vos genoux s’entrechoquent, vous transpirez, vos mains moites ont fait gondoler le bout de papier que le jury vous arrache et vous êtes certain qu’un papier froissé, c’est déjà deux points en moins. Votre gorge aussi sèche que le désert du Sahara émet des sons d’un autre monde. Vous vous dédoublez et vous vous regardez faire avec terreur tandis que quatre ou cinq juges en stylo plume vous toisent sans sourire, sans sourciller, sans respirer. Vous imaginez la trappe toute puissante qui va vous engloutir d’un moment à l’autre, votre chronomètre s’emballe, les montagnes de livres derrière les Champions au stylo plume démentent votre discours, la tête vous tourne et vos ongles s’enfoncent dans votre jean.

Enfin, votre torture prend fin. A certains moments, vous vous êtes trouvé brillant, à d’autres exécrable. Est venu l’interrogatoire des Champions au stylo plume. On veut vous soutirer des informations, mais ne vous comprenez rien, c’est à peine si vous vous rappelez votre nom et celui de l’auteur et là le Champion au stylo plume resté silencieux les dix premières minutes de la questionnette vous demande : « Que signifie le 9e mot à la 12e ligne de la page 658 ? » Mais voilà, on ne vous laisse plus le temps d’ouvrir le livre et vous ne savez plus quel est ce mot à la 12e ligne de la page 658. Oh ! malheur ! C’est un travail de copiste qu’on attendait de vous ! C’est ça, il fallait vraiment rentrer dans les ordres et recopier le manuscrit en lettres gothiques, le dos courbé sur un pupitre du monastère.

Les Champions au stylo plume vous relâchent après six heures de préparation, quarante minutes d’exposé et vingt minutes de questionnette. Un programme digne de l’Inquisition ! Et demain l’aventure continue…

Arrêtons-la les frais. C’est une notation dégressive : papier froissé -2, interprétation audacieuse -4, erreur de grammaire -6, mot non identifié à la page 658 -8, sueur/tremblements/joues empourprées -10. On vous laisse deux points pour l’honneur, mais vous vous demanderez longtemps si agiter le bras à l’embrasure de la porte et dire fièrement « Eh ben me voilà », puis repartir, n’auraient pas valu le même résultat !

On vous a pesé, on vous a mesuré et on vous a rejeté. Replongez une année supplémentaire (c’est-à-dire recommencez TOUT avec un nouveau programme) ou bien retournez dans votre district 13 qui sent le chômage et le charbon.

Vous l’aurez compris, j’ai perdu mes Hunger Games, mais j’ai pris cinq kilos et je suis revenue bredouille. Après deux semaines d’hibernation en juillet, parce que je n’avais pas vu les saisons passer depuis tous ces mois, autant de larmes que de pages de Rabelais, de Flaubert, de Char (et j’en passe) lues et annotées, j’ai foutu le feu à la vieille malle du jardin de la petite et mignonne maison.

Une amie m’avait dit avec lucidité la veille des résultats : « Et si tu réussissais le concours et que tu réalisais après tant d’années de travail que le bonheur ne s’y trouve pas, mais pas du tout ? »

Juste prédiction, je suis revenue avec ma copie « Bonheur » toute froissée et déchirée et j’ai compris tout au fond de moi que ce rêve n’avait rien à voir avec le Bonheur le vrai, ce n’était qu’une doublure, un fantôme. Et j’ai vu avec tout autant de lucidité mes Champions au stylo plume tirer leur vieille malle derrière eux, tel un boulet accroché à leur pied qui leur lacérait la chair.

Cette copie « Bonheur » prend plusieurs formes : mari parfait, carrière, podium, grande maison, voiture supersonique, corps de rêve, enfants « bibliothèque rose », prix Goncourt, vie sans nuage à rendre jaloux les voisins, page facebook la plus likée…

Ce ne sont que des échelles posées contre le mauvais mur et si par malheur vous atteignez le sommet, vous constaterez avec effroi que l’autre côté est vide, désert, mangé par les mites, un mur en polystyrène en somme.

Mon conseil le voici : laissez votre vieille malle, laissez-la glisser tout doucement dans le passé de votre maison familiale. Vous avez satisfait tout le monde, ces accomplissements ont formé vos muscles et votre intellect, ils sont honorables, mais ils ne sont pas une fin en soi et ils ne résument pas une vie. Ne vous accrochez pas, ne vous débattez pas, faites le deuil de cette vieille malle rouillée qui a été un bon tuteur, mais ne peut plus désormais vous aider à pousser droit.

Moi aussi je suis terrorisée, tout comme vous. Il y a des nuits où la sueur et les larmes mouillent mon oreiller et je cherche dans le noir ma vieille malle comme un membre dont j’aurais été amputée, c’est mon membre fantôme. Il me titille, ça me démange de recréer une nouvelle malle, mais c’est alors que je ferme les yeux, je prends une grande respiration et je lâche mes accomplissements pour embrasser mes échecs…

J’ai autant d’ombre que de lumière et le Bonheur est à mi-chemin entre ces deux pôles. Le corps humain peut recréer nombre de cellules et je sais que mon membre fantôme finira par être comblé et remplacé. Je me saisis de cette vie qui va créer la vie, cette énergie qui va créer le rêve et ce rêve qui naît des cendres de la malle brisée. Toute une éternité qui s’écrit à chaque fois que je me relève…

Lâcher prise

13 février 2019

Confucius a déclaré : “Pour gravir une montagne, il faut commencer par le bas”.

Êtes-vous comme moi addict de la performance ? Vous voyez le sommet et vous fomentez tout un tas de plans pour atteindre le sommet plus vite que tout le monde.

Je crois que nous vivons à une époque de performances, de résultats effrénés et de rapidité défiant la vitesse lumière.

Nos smartphones sont envahis par les applications qui nous promettent des courses achetées avant même de les avoir sélectionnées, des calories brûlées avant même d’avoir posé sur le sol un seul pied, un relooking complet avant même de nous avoir jaugés et mesurés, des musées virtuels visités avant même d’avoir acheté un ticket d’entrée… Et la liste est longue.

Nous croyons sans cesse que la vague de la modernité va nous porter jusqu’au sommet sans avoir à supporter un seul gravier dans notre chaussure.

On nous répète haut et fort que le changement, c’est maintenant et on multiplie les ouvrages de bien-être, de perfectionnement individuel, les tutos YouTube et autres alarmes qui nous sortent de notre apathie quand nous n’avons pas fait notre musculation quotidienne.

On veut tout changer ou plutôt tout masquer par les artifices modernes, persuadés que nous sommes qu’alors nous serons désirables et désirés, admirables et admirés…

J’en retire une grande désolation. Vous savez, “désolation” au sens d’une place autrefois fortifiée mais laissée nue et déserte après le passage de mercenaires.

Nous sommes désolés et isolés dans ces programmes qui nous font miroiter le bonheur et l’acceptation, mais qui laissent parfois le goût amer de la dépression.

Je vois des femmes qui torturent leur corps du matin au soir pour éliminer la cellulite qui les empêche de se glisser dans la boîte de Barbie qu’on leur tend si généreusement.

Michel-Ange, Raphaël et tous les peintres de la Renaissance auraient une syncope s’ils devaient représenter les femmes squelettiques d’aujourd’hui et nul doute qu’ils passeraient à la Genuina et/ou à la Casa Infante de Naples pour leur faire avaler quelques mozzarellas et quelques glaces au lait de buffala avant de les faire poser.

En ce qui me concerne, j’ai trouvé une vérité profonde alors que je marchais sur le sable volcanique de Procida.

Il a fallu que je lâche le contrôle et cela s’est manifesté par la décision soudaine de retirer mes chaussures, mes chaussettes et de vivre cette expérience maritime plus complètement.

Je suis devenue imparfaite : j’ai enfoncé mes orteils dans le sable, j’ai laissé les vagues m’envahir et mouiller mon jean, j’ai accepté que le vent et les embruns me décoiffent et j’ai crié “Advienne que pourra”.

C’est alors que le miracle s’est produit : une paix a parcouru chaque parcelle de mon corps semblable à ces vagues qui vont et viennent sans se soucier des humains qu’elles éclaboussent.

Je n’ai pas eu besoin d’une application pour entendre cette voix qui me chuchotait : “Tu es complète, tu ne manques de rien pour être heureuse, tu es suffisante…”

Il ne tient qu’à vous de vivre un moment parfait dans votre imperfection quotidienne. Car si vous n’êtes pas parfaites et parfaits, c’est parce que vous n’êtes pas encore achevé(e)s.

Mais c’est normal, croyez-moi, c’est le processus programmé dans votre chair et dans votre âme. Comment pourriez-vous vous remplir de la Création si vous étiez déjà achevé(e)s à 30 ans, 60 ans, 90 ans?

Ma faiblesse est un don, grâce à elle, j’accepte de lâcher prise, d’accueillir la vérité et de transfuser en moi la divinité qui m’entoure.

Procida a été le lieu de ma guérison et aucune de mes applications, aucun de mes programmes sportifs n’avaient prévu que le 13 février à 15h je serais en état de recevoir la Grâce.

Confucius avait raison : chaque versant de la vie doit être gravi avant d’atteindre le sommet, mais si nous acceptons les cailloux dans nos souliers, la fatigue, la transpiration, les erreurs de parcours, en définitif, si nous lâchons prise, nous trouverons les points de vue et les crêtes où arrêter notre regard et nourrir notre âme avant de reprendre notre ascension…

Photos de Procida : Copyright@LisePaty