POMPÉI

Vulnerant omnes, ultima necat

10 avril 2019

« Toutes blessent, la dernière tue. »

Les heures et les années passent sans crier gare et nous voilà au crépuscule de la vie.

Les Anciens inscrivaient cette phrase sur les cadrans solaires comme rappel de leur propre fragilité et mortalité. Sagesse ? Coup du sort ? Destin? Sceau des dieux?

Qui sait…         

Il suffit de poser les pieds dans Pompéi pour que cette maxime prenne tout son sens. On vous confie un plan pour arpenter cette ville morte, mais vous ne tardez pas à errer dans les rues pavées et les maisons désertes à la poursuite d’une histoire.

Les heures défilent, la tête vous tourne et vous vous perdez corps et âme dans ce petit monde sorti de terre. Vous en venez à toucher les pierres à l’entrée de chaque maison romaine pour vérifier si tout cela est bien réel, vous, Pompéi, le Vésuve.

Et puis tout d’un coup, ça vous saisit à la gorge : Vulnerant omnes, ultima necat.

Le cadran change de trajectoire et vous voyez ces vies arrachées à la Vie, ce peuple arraché à son domus, ces enfants arrachés au sein de leur mère, ce bracelet arraché au poignet de la jeune fille. L’eau qui coulait jadis au milieu des rues est tarie et les voix joyeuses des commerçants se sont tues. Vous êtes envahi par un silence assourdissant, vos oreilles bourdonnent, votre bouche est sèche, votre cœur est pris dans les glaces du passé.

Plus qu’un voyage dans le temps, Pompéi vous ramène à l’essence de toutes choses : la vie, la mort, la peur, la séparation, le temps.

Vulnerant omnes, ultima necat.

Vous marchez comme dans un rêve vers l’amphithéâtre et vous croisez au passage ceux qui sont morts : les moulages ont gardé leurs yeux, leur bouche, leur supplication, leur terreur, leur souffrance. Souvent agenouillés, protégeant l’enfant, ils prient les dieux d’être épargnés avant que les vapeurs du volcan ne les brûlent et ne les figent dans le temps. Ils ne sont pas morts, on a arrêté leur course, c’est tout.

Les habitants de Pompéi avaient tout prévu, sauf la mort. Faucheuse drapée de voiles noirs, elle a fermé leurs yeux, éteint les lumières et la ville s’est endormie sous le poids des débris et du soufre volcanique.

Me voilà arrivée à l’extrémité de la ville. Quartier réservé aux aïeux qui rappelait aux Romains que la vie est brève, imprévisible, parfois trop courte, parfois trop longue. Les ancêtres ne reposent jamais loin des vivants à Pompéi et les mettent en garde contre la vanité de l’existence, les trahisons, l’hybris dévastatrice, les passions égoïstes et le châtiment des dieux. Pourquoi n’ont-ils pas écouté ?

Quittant la nécropole, je rejoins l’agora le cœur lourd et m’assieds près du cavalier aux pieds d’airain, à la lance acérée et au regard vide, tourné vers le cruel Vésuve. Il attend que les siens rentrent à la maison, que les sabots des chevaux claquent sur les dalles froides de la ville, que l’eau coule à nouveau des collines, que des chants d’allégresse résonnent, que la douce vapeur sorte des thermes et que la foule envahisse le temple.

Je ferme les yeux et revoie le village d’Oradour-sur-Glane en Haute-Vienne, un autre Pompéi, mais bien plus cruel, où la mort prend le visage de soldats aux uniformes verdâtres en déroute. Femmes et enfants dans l’église dévorée par les flammes, hommes noyés au fond d’un puits ou fusillés le dos au mur. Vulnerant omnes, ultima necat.

Je prends une poignée de sable au pied des colonnes meurtries du temple d’Apollon : chaque grain une vie, chaque grain une seconde qui passe et ne reviendra pas au cadran solaire. Je me lève et répands le sable sur mon passage en me promettant que je ne regretterai rien le jour où mon Vésuve grondera.

Il est bon que le temps avance et ne fasse pas marche arrière. Il est bon que Pompéi ait été sorti des décombres pour que les voix des visiteurs remplacent celles des habitants d’autrefois. Ô Pompéi ! Tu te dresses face à la mer pour nous rappeler que le temps est un don précieux, le seul bien que nous possédons en fin de compte.

Parfois, nous voulons désespérément le retenir et inverser sa course pour vivre éternellement un moment heureux ou fuir l’avenir inconnu et effrayant. Mais l’être humain est fait pour changer, grandir, vieillir et se reposer aux marges de la ville. Nous sommes autant l’enfant que le vieillard, nous devons aimer nos fossettes et nos rides, nos sourires et nos larmes, notre souplesse et nos rhumatismes, nos printemps et nos hivers…

Vulnerant omnes, ultima vivit : « toutes blessent, la dernière vit ».

Et si les cendres engendraient la vie ?

Photos de Pompéi : Copyright@LisePaty

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