Vies croisées

15 avril 2019

Sam quitte son vieil appartement du boulevard Ornano qui sent le poulet rôti, le lait caillé au fond du biberon et les factures impayées. Elle claque la porte, essuie quelques larmes qui coulent négligemment de ses yeux fatigués masqués par un eye-liner grossier et roulent dans son cou, et avance d’un pas frénétique jusqu’à l’arrêt de métro.

Copyright : Arsene Mosca

Claire se penche et guette le taxi du balcon de son appartement du boulevard Saint-Germain. Il est à peine 7h du matin, mais Claire ne peut pas se permettre d’être en retard à l’hôpital. Elle attend ses résultats depuis onze jours et rêve chaque nuit que le mot « rémission » soit écrit en caractères gras tout en bas de ces données illisibles qui scannent chaque cellule et goutte de sang de son corps. Pierre, son mari, l’appelle de leur chambre à coucher. Elle va attraper froid, son rendez-vous n’est qu’à 11h ! Ce que Claire ne lui dit pas c’est qu’elle a froid depuis trente-six mois, alors que peut bien lui faire cette brise matinale !

Lise est tassée en boule au fond d’une chaise verte du Jardin du Luxembourg. Le regard fixe, elle semble prendre une photo mentale du palais du Sénat, engranger chaque pierre, chaque statue, chaque cheminée. Mais ses pensées errent bien loin de Paris et de cette chaise qui grince à chaque coup de vent. La voûte grisâtre écrase Lise qui frissonne. Il est trop tôt pour Paris, trop tôt pour penser à lui, trop tôt pour pleurer, trop tôt…

Copyright : Lise Paty

Lorsque Sam sort du métro, elle se précipite sans réfléchir sur le passage piéton. On l’a avertie que ses retards trop fréquents allaient lui coûter son poste si elle ne se reprenait pas. Elle a serré les poings, gardé le silence et baissé les yeux le temps que l’orage passe. Autrefois, elle aurait répliqué à cet homme visqueux, pris ses affaires et claqué la porte. Mais ça, c’était avant, avant qu’une petite vie si fragile ne dépende de la sienne.

Où s’en est allée la femme d’autrefois ? Celle qui arrachait les regards de tous les hommes sur son passage ? Celle qui était provocante, constamment amoureuse et éternellement recherchée ? Alors qu’elle traverse le passage piéton aussi insignifiante et minuscule qu’elle était, jadis, triomphante et jalousée, elle revoit ces hommes qui ont défilé dans sa vie.

Elle a moins de trente ans, mais elle est vieille de toutes ces histoires sans lendemain, de cet homme, père de son enfant, qui va et vient dans sa vie quand il se lasse de toutes les autres. À ce moment précis, elle a envie de hurler en tapant le bitume, mais c’est alors que le flot de ses pensées est interrompu par le klaxon étourdissant d’un taxi.

Elle relève la tête et croise le regard de la passagère. Une femme pâle et maigre enveloppée dans un lourd manteau, la tête prise dans un grand foulard noir, les yeux fatigués. Sam croise le regard de Claire et un court instant, elles partagent toutes deux la douleur d’être femme, le poids d’une vie qui semble farouchement dévier de brefs instants de bonheur vers une marée stagnante de solitude amère. Puis Sam rejoint le trottoir,  se rue dans l’immeuble où elle travaille et le taxi poursuit sa course jusqu’à l’hôpital…

Lise se décide enfin à quitter la froide chaise du jardin du Luxembourg pour revenir aux exigences de la vie. Elle marche à pas lents dans les allées, se recueille devant la statue de George Sand en songeant à L’Histoire de ma vie, l’histoire d’Aurore, sa vie amoureuse tapageuse et inconsciemment, elle associe Sand à une vieille connaissance.

Sam était une de ces filles qui éclipsait toutes les autres et bien entendu, la timide et rondouillette Lise. Sam savait y faire avec les garçons, pour sûr ! Elle savait sourire à l’un, murmurer aux oreilles de l’autre et danser avec un troisième. Et pendant cette même soirée, Lise et ses amies malchanceuses finissaient par prendre la forme des chaises inconfortables qu’elles occupaient.

Comme elle devait être heureuse Sam ! Nul doute qu’elle était adorée du matin au soir par un homme fort, bon, successful and so in love. Nul doute qu’elle partait aux Maldives dès qu’un brin de mélancolie pesait sur elle. Nul doute qu’elle avait deux enfants adorables qu’une nanny envoyait au lit lorsque Sam et son Kennedy dînaient en tête à tête. Quelle vie en comparaison de la sienne !

Copyright : Arsene Mosca

Il est probable que Lise n’aurait jamais reconnu la tant convoitée Sam ce matin-là sur le passage piéton de Saint-Sulpice. Il arrive qu’on rêve la vie des autres en trois dimensions pour se convaincre de la médiocrité de la sienne. Chaque femme rêve à un moment ou à un autre d’être une autre. Une autre qui posséderait tout ce dont elle est privée et qui serait tout ce qu’elle ne peut pas devenir.

La comparaison rend amère, la convoitise tue le miracle d’être en vie et d’avoir encore à vivre. Tout ment dans l’envie d’être autre. Peut-être Sam songe-t-elle parfois à Lise et envie-t-elle la réserve de celle qui a su ne pas devenir un objet de séduction, de vanité, de désir ? Peut-être Sam a-t-elle retrouvé une trace de Lise, une photo d’elle, seule, mais encore intacte?

Et puis une inspiration soudaine dissout les pensées brumeuses de Lise. Elle se rend à l’hôpital sans trop savoir pourquoi. Dans le parking elle croise la souffrance, la peur et même la colère sous les traits tirés et les fronts pâles des malades et de leurs proches.

Lise commence à faire de la place en elle-même, elle se dégage de son amertume si pesante tout à l’heure et éprouve de l’empathie pour ces autres qui sont si fatigués et qui ont tant lutté. Son regard s’arrête sur la femme au lourd manteau et au grand foulard noir couvrant la tête. Claire vacille en sortant de l’hôpital, la gorge prise de sanglots, les idées noires qui fusent et emprisonnent son esprit. Aucune rémission, aucun espoir, aucune chance de redevenir celle qu’elle était, aucune…

Au moment-même où elle lève le bras comme pour arracher son foulard noir et le piétiner, elle sent une main sur son épaule et elle entend une voix qui lui dit : « Avez-vous besoin d’aide, Madame ? Puis-je faire quelque chose pour vous ? » Claire se retourne lentement et découvre le visage souriant de Lise. Claire est sur le point de répondre « Non, je n’ai pas besoin d’aide, ça va aller », réponse qu’elle fait tout le temps et à tout le monde depuis trente-six mois, mais cette fois-ci elle réfléchit longuement. Voilà le deuxième visage bienveillant qu’elle croise depuis ce matin. Il y a eu cette femme distraite sur le passage piéton, puis ce regard vide, douloureux, hagard qui articulait ce que Claire ressentait en secret et maintenant cette autre femme qui attend patiemment d’être utile.

Claire fait oui de la tête et sans un mot Lise l’accompagne jusqu’à son taxi.

Copyright : Lise Paty

L’envieux veut tout expliquer, le compatissant se satisfait de peu de mots.

Le monde moderne nous divise et nous oppose laissant dans son sillage des rues froides et grises. Nous voulons tellement plaire et ressembler aux femmes préfabriquées de l’industrie du cinéma que nous regardons nos semblables avec défiance, mépris ou jalousie. Nous n’avons jamais autant de haine envers les autres que nous n’en avons envers nous-mêmes. Mais il arrive que des vies se croisent, des regards s’échangent et des mains se tendent un court instant, à contre-courant, tandis que nous poursuivons notre course effrénée, ombres noires et parallèles s’engouffrant dans des monstres de fer et des tours rectangulaires aux mille fenêtres.

Copyright : Lise Paty

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