« Ruin is a gift »

28 avril 2019 

« Considérez que vous êtes une maison. Dieu vient restaurer cette maison. Au début, vous semblez comprendre ce qu’Il est en train de faire. Il nettoie les canalisations, bloque les fuites du toit et ainsi de suite. Vous saviez bien que cela devait être fait et donc vous n’êtes pas étonné. Mais voilà qu’Il cogne sur la maison, encore et encore, cela fait si mal et vous n’y comprenez rien. À quoi cela rime-t-il ? Voici la réponse : Il est en train de construire une maison bien différente de celle que vous aviez à l’esprit. Surgit une nouvelle aile ici, s’ajoute un étage là, grimpent les tours, s’étendent les cours. Vous pensiez qu’on vous arrangeait en un petit cottage bien convenable, alors qu’Il bâtit un palais. C’est ici qu’il veut vous rendre visite et habiter lui-même. »

C. S. LEWIS – traduction Lise Paty

Nous sommes tous fiévreux le jour où nous acquérons un terrain. On nous vend ce lopin de terre : la terre est grasse, les herbes hautes, les arbres vieux et immenses, un ruisseau traverse notre terrain et promet de nous garder de la sécheresse et de la faim. On se voit déjà tremper les pieds dans l’onde claire, pure, rafraîchissante, s’appuyer à l’ombre du vieux tronc noueux, prendre une poignée de terre noire et la répandre dans les airs pour bénir ce lieu qui nous appartient et respirer sur la véranda à la tombée d’un soir d’été l’odeur sucrée et fraîche de l’herbe qui s’endort sous un voile d’humidité.

Cette vision nous brûle les yeux, nous tendons le bras et tirons du néant ce rêve, ce joli cottage dont nous connaissons les plans par cœur.

Les années passent et nous découvrons avec stupeur que la terre est devenue sèche et stérile, le ruisseau a souvent débordé et saccagé notre petit potager, l’arbre s’est même abattu sur une aile de la maison un jour de grande tempête. Sur la véranda, le rocking chair grince et a fini par se briser à force de nous bercer soir après soir, ivres que nous étions de cette odeur de chlorophylle qui, enfants,  nous pénétrait les narines dans le jardin de notre grand-mère. L’âge a affaibli nos sens et nous ne sentons plus rien. Assis sur les planches pourries de la vieille véranda, les bras ballants, nous regardons autour de nous ce lopin de terre que nous avons si durement acquis, cultivé, assaini, construit et entretenu et qui tombe en ruine, malgré nous, malgré nos efforts, malgré notre volonté infaillible. Il nous échappe, il s’effondre et nous n’y pouvons rien…

Je vois mon cottage rose fané s’évanouir au cœur de l’été. Il y a ces jours où les portes de notre âme sont chahutées jusqu’à voler en éclats, les murs tremblent, les fenêtres se brisent en mille morceaux et notre chute est sans fin. Je tombe et semble aspirée par la tempête qui déracine l’arbre de mon jardin. Le ruisseau déborde et les larmes coulent. Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ?

Pourquoi Jeanne doit-elle enterrer son nouveau-né qui n’a respiré que quelques instants ? Pourquoi John et Mary n’auront-ils jamais d’enfant ? Ne vois-tu pas les poings qui se contractent sous le bureau du médecin ? Pourquoi Mattéo a-t-il un corps tout brisé qui l’empêchera de sentir le vent sur son visage et les battements de son cœur dans sa poitrine comme les autres enfants qui courent sur le terrain de foot ? Pourquoi Pierre descend-il les cinquante étages de son entreprise un carton sous le bras rempli d’heures, d’efforts, de plans de retraite anéantis parce qu’il ne fait plus l’affaire ? Pourquoi Grace doit-elle enterrer les siens le visage baigné de larmes après le bombardement de son village ? Pourquoi n’ont-ils pas été sauvés ? Pourquoi n’est-elle pas morte avec eux ?

Pourquoi Camille n’est-elle plus qu’une étrangère pour celle qui lui a donné la vie avant de perdre son passé et son identité dans le brouillard de la vieillesse ? Pourquoi Louna doit-elle choisir entre son père et sa mère ? Pourquoi le dressing est-il vide des robes chatoyantes de cette femme si belle qu’elle admirait, sa mère ? Pourquoi tout est-il réduit à moitié dans chaque pièce de la maison ? Pourquoi les sanglots lui serrent-ils la gorge quand la porte se referme, la maison est vendue et son enfance aussi ? Pourquoi Daniel et Susanne ne peuvent-ils pas soulager la souffrance de leur fille qui connaît des jours clairs et d’autres tellement plus sombres ? Ils veulent bien porter les ténèbres, mais ils ne peuvent rien faire, ils supplient mois après mois, mais la joie commence à s’éteindre et leur fille n’est plus leur fille…

Pourquoi n’arrêtes-tu pas ces hommes qui ravagent le cœur des femmes ? Ces patrons qui humilient, ces autres qui ignorent, ceux qui frappent mère et enfants, ceux qui les abandonnent, ceux qui emprisonnent et détruisent par les mots, ceux qui violent le corps et tuent l’âme… Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ?

Assise sur la balançoire de mon jardin plein de mauvaises herbes et la tête appuyée contre la corde verdâtre, je regarde mon cottage, je rentre en moi-même, je laisse le silence envahir mon âme et j’attends. Il faut rebâtir ta vie, il le faut… Tu mérites un palais, tu mérites le marbre et la source d’eau pure, tu mérites les pins chantant et embaumant l’air du soir, tu mérites le sable chaud et les vagues de la mer sur tes orteils, tu mérites les oliviers centenaires et les vignes chargées de fruits. Laisse-moi faire, regarde plus loin, avance-toi, vois mes plans et mon architecte.

Et tout en allant et venant au rythme de la balançoire, les pieds tendus puis repliés, je prends de la hauteur, beaucoup de hauteur. L’air frais du soir gonfle et dilate mes poumons, les derniers rayons de soleil tapent sur la vieille véranda et je le vois enfin, mon palais. Les lignes se dessinent, les parterres se colorent, le marbre m’éblouit.

Quand les murs de notre boudoir vibrent et se rétrécissent, quand les plus grandes douleurs nous irradient et que les cris de délivrance percent la voûte étoilée, rappelons-nous qu’Il est en train de faire de notre cottage un grand manoir aux fondations neuves et antisismiques et aux vastes fenêtres filtrant la lumière. Nous pouvons être tellement plus que ce que nous étions autrefois. Nous sommes tellement plus que nous ne le pensons, car notre cottage est racheté à grand prix !

Cessons de cimenter les murs de notre prison et de tourner sans fin dans notre cage à hamster. Il ne tient qu’à nous de quitter ceux et les lieux qui nous oppriment au lieu de nous convaincre que c’est la seule chose que nous méritons et qu’il vaut mieux ça plutôt que de concevoir de nouveaux plans, parfois si effrayants.

J’ignore pourquoi certains sont si abîmés par la vie et parfois dès le jardin de l’enfance. Je suis alors tentée de dire « Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ? » Mes plans sont si approximatifs, imparfaits, partiels et incomplets. Un corps brisé cache souvent une grande âme et peut-être ne renaît-on qu’une fois qu’on est à terre, les mains grattant le sol, les larmes nourrissant la graine de l’espérance qui va bientôt germer.

Je ne dis pas de cultiver la souffrance, je dis simplement qu’on laisse notre palais surgir des cendres qu’une fois qu’on a compris qu’Il manie bien mieux l’équerre et le crayon que nous-mêmes. Je crois que lui seul peut verser le baume doux et chaud dans les plaies de l’existence que nous avons enfouies longtemps et avec entêtement, jusqu’à ce que la peau écorchée devenue nacrée devienne marbre et révèle ce que nous sommes…

« Un ami m’a conduit en un lieu des plus fascinants l’autre jour. On l’appelle l’Augusteum. L’empereur Auguste l’a érigé pour y reposer une fois mort. Quand les barbares ont envahi la ville, ils l’ont saccagé comme tout le reste. L’illustre Auguste, premier grand empereur de Rome. Comment aurait-il pu imaginer que Rome, le centre de son univers, serait un jour en ruine ? C’est l’un des lieux les plus paisibles et solitaires de Rome. Au fil des siècles, la ville s’est développée tout autour de ce mausolée. On dirait une blessure si chère, un chagrin dont vous ne voulez pas vous débarrasser tant son pincement est encore délicieux. Nous voulons tous autant que nous sommes que les choses restent inchangées. Décidés à vivre dans la tristesse tant nous avons peur du changement, de ce que tout tombe en ruine. Puis, j’ai regardé tout autour de moi, ce lieu, le chaos qui y régnait et la façon dont il avait été aménagé, brûlé, pillé, avant de réussir à se redresser une fois encore. Alors je me suis senti rassurée. Ma vie n’avait pas été si chaotique finalement, c’est le monde qui l’est, et le piège consiste à s’y accrocher. Les ruines sont un don. Il faut être en ruine pour se transformer. »

ELIZABETH GILBERT – traduction Lise Paty

2 commentaires sur « « Ruin is a gift » »

  1. Tous ces destins brisés, toutes ces vies lacérées et ses âmes amputées… Il y en a tant dans ce monde. Heureusement, le Christ compense, rétablit, guérit. Si ce n’est pas aujourd’hui ce sera forcément demain car hier il a payé le prix pour réparer toutes les vies qui se soumettent de bon gré à lui. Bise Lise Paty.

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