Bouteille à la mer

22 juillet 2019

Chères lectrices, chers lecteurs,

Un sage a dit « Girls with dreams become women with vision… »

J’ai entendu Meghan Markle citer cette phrase à la fin de son discours retentissant à l’ONU en 2015.

Je me suis alors demandé si une femme, une seule femme, pouvait être cette petite pierre qui dévale la montagne, se polit contre les rochers rugueux et entraîne avec elle d’autres pierres aussi maladroites, inexpérimentées et apeurées qu’elle.

Je rêve depuis toujours de recevoir plus de moments de paix et de certitude dans ma vie. Savoir que je suis là où je dois être, en train de faire ce que je sais devoir faire.

Je vois tant de femmes inquiètes qui comblent un vide profond et caché par un perfectionnisme frénétique dans leur travail, leur relation conjugale, leurs tâches quotidiennes et l’éducation des enfants.

Elles ne roulent plus dans la bonne direction, elles n’entraînent rien que de la poussière et elle se jettent tout droit dans un gouffre, une crevasse où personne ne viendra les chercher.

Les sévices qu’une femme peut subir de la part d’un homme – patron, conjoint, père – ne sont que la manifestation extérieure de ceux qu’elle s’inflige à elle-même, sans même en être consciente.

La femme fait de « la négation » une nouvelle forme d’identité : « je ne suis pas assez jolie, pas assez organisée, pas assez performante, pas assez forte, pas assez attirante, pas assez intelligente, pas assez douée… »

Et parfois cette négation qui a envahi toutes ses phrases et entaché le « je » de son existence finit par gommer absolument tout le reste : « je ne suis pas, je ne suis rien… »

La femme fait de « la négation » une nouvelle forme d’identité

Ma bouteille à la mer, c’est mon roman.

Ma bouteille à la mer, c’est un miroir implacable, dur, éblouissant tendu à toutes les femmes. Car je crois que le corps parle quand l’âme s’est éteinte dans « la négation ». Et ce corps vous dira tout ce qu’il a à vous dire… Il se courbera pour vous dire qu’on vous a rejetées, il s’épaissira pour vous dire qu’on vous a humiliées, il saignera pour vous dire qu’on est en train de vous tuer.

Ma bouteille à la mer, c’est Starry, Starry Night.

Promesse que les ténèbres qui sont en vous peuvent être dissipées par une étincelle de vie tenace, que le vide peut être comblé, que les blessures seront vidées et recousues, que la peau neuve et nacrée s’attendrira pour vous conduire sur de nouveaux chemins.

Nous n’avons rien à justifier, ni notre vie, ni notre valeur, ni notre beauté.

Nous sommes en vie et c’est bien suffisant pour qu’on nous regarde et qu’on nous respecte. Nous rêvons et c’est bien suffisant pour connaître notre vérité et la dire. Nous existons et c’est bien suffisant pour accueillir la joie qui nous est réservée depuis toujours.

Nous sommes en vie et c’est bien suffisant pour qu’on nous regarde et qu’on nous respecte

Je crois que si l’affirmation de mon existence remplace le fléau de la négation, les bourreaux reculeront dans les ténèbres : d’abord mon bourreau intérieur, puis tous les hommes faibles qui revêtent le costume du tyran pour mieux cacher leur propre néant.

Me voilà au sommet de mon Everest, je lance ma petite pierre si imparfaite – Starry, Starry Night – et je prie non pour la célébrité, les louanges des hommes, mais pour qu’elle entraîne d’autres petites pierres dans son sillage et que nous nous polissions dans l’adversité et l’acceptation de ce que nous sommes : des femmes, des voix dans la nuit, des créatrices, des tabernacles de vies minuscules, des étoiles immobiles, le mystère de l’homme, l’éternité dans un soupir…

Starry, Starry Night est désormais disponible en version papier et e-book sur le site de mon éditeur :

sur Amazon :

sur la Fnac :

https://livre.fnac.com/a13681093/Lise-Paty-Starry-starry-night

sur Cultura :

https://www.cultura.com/starry-starry-night-9791032630464.html

sur Decitre :

https://www.decitre.fr/livres/starry-starry-night-9791032630464.html

sur Chapitre :

https://www.chapitre.com/BOOK/paty-lise/starry-starry-night,80132987.aspx

sur Furet du Nord :

https://www.furet.com/be/starry-starry-night-3210617.html

sur la Librairie des Dialogues :

https://www.librairiedialogues.fr/livre/15993970-starry-starry-night-lise-paty-sydney-laurent

Bien à vous,

Lise

STARRY, STARRY NIGHT

11 JUILLET 2019

Chères lectrices, chers lecteurs,

C’est avec joie et émotion que je vous annonce la sortie de mon premier roman : Starry, Starry Night.

Histoire et mots qui m’ont longtemps trotté dans la tête pendant les nuits sans sommeil et les jours de veille.

Puis vient le soir où, sans prévenir, le torrent fend la roche, les résistances qui étaient en vous et vous muselaient cèdent enfin, l’eau jaillit et l’encre s’écoule sur le papier immaculé.

C’est la voix créatrice qui résonne dans une nuit solitaire, dictée par les Muses capricieuses sous un rayon de lune et une pluie d’étoiles.

Les mots se sont précipités au bord de la plume maladroite pour dire ce qu’on devine à peine dans les yeux livides et les larmes sèches de ces femmes éteintes.

Alors quand on a du courage et le cœur plein de ces souffrances cachées, honteuses, mais tenaces, on écrit.

On écrit parce que si on le tait, d’autres souffriront dans la salle de bains d’un appartement étroit encore des jours et des années, accablées par la violence froide ou brûlante d’hommes indignes de porter le nom d’ « homme ».

Ce roman est tout autant le miroir d’une femme que celui d’un homme. Victime et bourreau, chacun devra accepter sa partition.

Étoiles qui s’attirent par une force aussi redoutable que l’attraction terrestre jusqu’à ce que la femme dise : « Assez ! ».

Mon seul désir est que cette « nuit étoilée » éclaire plus d’une âme , car comme le dit Edgar Allan Poe : « Il peut se faire qu’une vérité soit plus étrange que toutes les fictions ».

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En exclusivité, rejoignez le site de mon éditeur SYDNEY LAURENT pour découvrir la magnifique couverture réalisée par Proxima, le résumé et quelques extraits.

Starry, Starry Night est disponible dès à présent en e-book et la version papier ne va pas tarder, encore deux petites semaines !

J’ai hâte de lire vos commentaires, de vous entendre et de vous rencontrer.

Bien à vous,

LISE

« Quelque chose que sans un pli, sans une tache, j’emporte malgré vous… mon panache »

8 JUILLET 2019

Traversant un couloir sombre, on voit sur les murs des peintures de navires, de généraux vendéens, des phrases en lettres lumineuses :

« Combattu souvent, battu parfois, abattu jamais »

« Je ne reviendrai ici que mort ou victorieux »

C’est le Théâtre des Géants. 

Rêve de démesure, de grandeur, de panache.

C’est pour lui que Philippe de Villiers a créé le Puy du fou. Il l’a rêvé, l’a attendu et l’a fait sortir de terre après des années de travail.

Un plateau tournant où les décors défilent devant vos yeux, habités par des acteurs qui semblent parfois irréels, comme endormis dans le temps ou échoués sur une île oubliée.

Napoléon parqué à Sainte-Hélène appelle Athanase, imaginant un destin différent pour lui et son pays s’il avait été secondé par un tel homme.

Mais François Athanase Charette de la Contrie n’est pas homme à se marchander pour la cause d’un autre. Il n’obéit qu’à son cœur, à son Roi et à son Dieu.

Porteur de la Liberté, Athanase chemine sur des mers parfois hostiles pour secourir les révolutionnaires du Nouveau Monde.

Il revient dans son pays et découvre que la Révolution s’est habillée en Tyrannie et l’Égalité en Génocide.

Le peuple souffre, sa région saigne et la foi meurt. Athanase guide les fourches et les piques dans le Bocage vendéen…

Il est difficile de décrire la gamme des émotions saisissant le spectateur tout au long du « Dernier Panache ». C’est plus qu’un spectacle grandeur nature, c’est un spectacle de Géants qui nous immerge à 360 degrés dans la trajectoire admirable de Charette.

Subtile association du film et des décors « percés », nous voguons vers Sainte-Hélène puis cherchons Athanase dans cette coque de bateau ouverte au rythme effréné du violon de l’Amazone qui éveille en nous une épopée de vie enfouie depuis l’enfance.

Ironie de l’Histoire, celui que la Révolution a tant voulu oublier n’a jamais été aussi vivant qu’au Théâtre des Géants. Il vogue, il marche, il danse, il combat, il tombe. Athanase nous rappelle tout ce qu’il y a de bon, de noble et d’admirable dans l’être humain.

Athanase nous rappelle tout ce qu’il y a de bon, de noble et d’admirable dans l’être humain.

Un sage a dit : « La perfection n’est jamais dans les hommes, mais parfois dans leurs intentions ».

La perfection n’est ni dans Charette, ni dans son plus grand mécène (Philippe De Villiers), mais dans leur Panache.

Cette plume blanche que le général de Marine porte pour ne jamais « abdiquer l’honneur d’être une cible » (comme le déclare la voix ferme et profonde d’Alexis Victor, doublure d’Athanase).

Il y a du génie à oser faire preuve de Panache, à accepter d’être une cible mouvante quand on pourrait rester tranquillement au coin du feu, chez soi, en attendant que l’Histoire décide pour nous.

Athanase nous fait sortir de notre apathie. Non, tout n’est pas acceptable ! Non, tout ne se vaut pas ! Il n’y a de combat perdu que celui qu’on refuse de mener. 

« Rien ne se perd jamais » dit-il dans un souffle.

Le Panache de De Villiers a été de contrer tous ces Historiens qui refusent de dire la vérité sur le Génocide vendéen. Dignes héritiers de Robespierre qui déclara à la Convention que la Révolution devait survivre intacte et sans tache dans le sang et le silence de la Vendée. L’Histoire protège les colonnes infernales du général Turreau – extrémité de toute situation de crise – et continue de traîner dans la boue les vils croyants de Vendée – renégats d’un monde primitif – cachant ses crimes sous le drapeau tricolore.

« Rien ne se perd jamais… »

La plume immaculée du Panache ne vit certes pas longtemps – une course dans la forêt de la Chabotterie, les branches griffant le visage, balles ensanglantant l’indomptable Charette – mais elle élève la vérité au-dessus des marécages du compromis et du mensonge.

Alors que les paroles de Soljenitsyne s’impriment dans le Théâtre des Géants pour conclure l’épopée des cordes sensibles de l’Amazone éternelle : « les Français seront de plus en plus nombreux à mieux comprendre, à mieux estimer, à garder avec fierté dans leur mémoire la résistance et le sacrifice de la Vendée », les spectateurs se taisent, écarquillent les yeux, essuient des larmes, s’enfoncent un peu plus dans leur fauteuil, balaient une dernière fois du regard les peintures immenses projetées de part et d’autre :

Cathelineau, le « Saint de l’Anjou »
La Rochejaquelein, l’ « Achille de la Vendée »
Bonchamps, l’ « immortel »
Stofflet, « l’irréductible guerrier lorrain »
D’Elbée, le général « Providence »
Lescure, le « Saint du Poitou »

Charette, le « Roi de la Vendée »

Athanase, Athanase…

Le Panache renaît de ses cendres.

On aiguise la plume blanche sur laquelle on s’était assis en rentrant, on la lisse lentement, lentement et avec dévotion. Le courage renaît, la barbarie recule, car il n’y a rien que le peuple français aime tant que les causes perdues, les Cyrano, les Charette, les Jean Moulin…

Le Panache renaît de ses cendres.

Périmée ou date approximative ?

28 juin 2019

J’ai entendu dire que plus le vin vieillit meilleur il est. Je croyais naïvement que cela s’appliquait également aux êtres humains. Plus ils vieillissent, meilleurs ils sont. Plus sages, plus avertis, plus raffinés, plus courageux, plus aguerris, plus beaux, car les traits comme le caractère cessent de se mouler sur ceux des autres pour prendre leur forme définitive et unique.

Cependant, il semble que certains hommes considèrent la femme comme pourvue d’une « date de péremption », dissimulée sous sa chevelure, dans le cou. Passée la trentaine, ils évoquent le vieillissement des cellules, la diminution de sa fertilité et ses habitudes de « vieille fille ».

Sur le marché de l’amour, la femme trentenaire est rapidement concurrencée par les « petites jeunes » aux fossettes, nez retroussé et yeux écarquillés de l’enfance. La « femme-enfant » ne fait pas peur à l’homme, car il sent qu’il peut la protéger de tout et l’aiguiller sur tout. Il sent qu’elle ne vivra que pour lui et qu’elle n’aura d’habitudes que les siennes.

Qu’adviendra-t-il de la femme dite « périmée » ?

On peut me faire la remarque vingt fois, les gars, je ne peux pas remonter le temps et me convertir en femme-enfant ! Ou bien me suggérez-vous une petite, mais nécessaire, mise à jour ? Mieux une réinitialisation ou un reformatage ? Faut-il que je gomme de ma mémoire et de mon corps toutes les expériences de l’âge adulte ?

Un jour, j’ai croisé une connaissance dans l’ascenseur, c’était le jour de son anniversaire et nous avons disserté sur le temps qui passe, la difficulté pour certains d’ajouter une année au compteur, etc. Elle m’a déclaré ce qui suit : « Pour moi, prendre de l’âge n’a jamais été un problème. J’ai aimé chaque période de ma vie et j’ai toujours été fière de ce que j’avais accompli. J’aime chaque année supplémentaire. J’ai beaucoup appris. »

Il existe une date pour notre naissance et une autre pour notre mort.

Nous pouvons lutter encore et encore, grincer des dents, tirer la couverture pour couvrir notre visage et vivre dans un non-temps, cela ne nous appartient pas.

Mon constat est le suivant : les hommes qui fuient les femmes de leur âge ou légèrement plus âgées ont peur d’eux-mêmes. Refusant de grandir et de devenir des hommes, ils pensent qu’en valsant avec la femme-enfant, ils finiront par oublier qu’ils ont quitté le Pays imaginaire pour de bon et qu’il n’est plus temps de jouer aux Cow-boys et aux Indiens !

« s’ils placent une date de péremption sur la femme mature, ils ont l’impression de contrôler le temps et leur éternelle jeunesse. » 

Alors s’ils placent une date de péremption sur la femme mature (parce qu’ils ne voient pas l’intérêt de prêter attention à celle que les autres semblent délaisser), ils ont l’impression de contrôler le temps et leur éternelle jeunesse. Moi je serais d’avis de souffler dans leurs narines un peu de poussière de fée pour les voir s’envoler loin, très loin, avec leur arc, leurs flèches et leurs oreilles pointues.

Une femme n’aurait-elle plus le droit de vieillir ? A l’image de ces actrices hollywoodiennes mises au rencard à la cinquantaine (sauf si le botox a fait son effet et rétracté les rides au coin des yeux et de la bouche sans trop bousiller la beauté originelle) quand les acteurs bien musclés et virils ont droit de jouer dans des grosses productions tant qu’ils ne clapsent pas et s’engagent à faire quelques séjours réguliers en désintox.

Il existe une porte de sortie pour ces actrices vieillissantes : les publicités lumineuses des produits anti-rides ! Alors, bien sûr, on vous promet un résultat époustouflant dès la première utilisation en oubliant de préciser en tout petits caractères en bas du spot TV que le visage d’Andy MacDowell a été lissé sur le billard de la chirurgie esthétique, puis sur Photoshop (pour les imperfections restantes).

On ment à toutes ces jeunes filles et femmes qui rejettent leur corps, leurs imperfections, leurs donuts, leur nez, leurs cheveux, leurs rides et leurs taches de rousseur comme incompatibles avec la notion de « beauté ».

Arrêtons les scientifiques dans leurs recherches sur le clonage ! Cela fait bien longtemps que le cinéma, la publicité, les entreprises pharmaceutiques ont réussi à cloner les êtres humains de l’intérieur. Des Irina Shayk sont en cours de fabrication, eh oui ! Femmes en série qui se rejettent, se divisent en elles-mêmes, blessent leur âme et vendent leur corps restructuré au plus offrant qui ne verra plus de date approximative ou périmée dans cette enveloppe sans âge, parfaite, désirable pour l’ego masculin.

« Cela fait bien longtemps que le cinéma, la publicité, les entreprises pharmaceutiques ont réussi à cloner les êtres humains de l’intérieur »

Enfin, cette femme est souillée, perdue, mourante quand il l’abandonne pour une autre plus blonde, plus pulpeuse, plus jeune ou bien celle que je nomme « le clone d’autrefois ». Autant de femmes qui ont perdu leur voix…

J’ai rencontré bien des femmes âgées qui avaient survécu à la maladie, au deuil, aux fardeaux de la vie. Elles étaient belles, vraiment belles. Leurs mains noueuses déformées par l’arthrose témoignaient des heures passées à travailler, à cuisiner, à laver, à porter. Les rides au coin des yeux rappelaient les éclats de rires prolongés indéfiniment et les larmes qui coulaient silencieusement dans les sillons de l’adversité et finissaient par imprégner l’oreiller. La peau froissée autour des lèvres, c’était la robe du sourire donné envers et contre tout aux siens, aux ennemis, aux ombres destructrices. Les cheveux fins et blancs devenaient des fils conduisant aux pensées vivaces, à la peur de tout perdre, aux contractions de l’accouchement, aux prières longues et nocturnes pour les enfants en retard ou bien perdus. Les pieds lourds et douloureux dessinaient des chemins souvent parcourus dans la solitude et l’incertitude, l’ultime effort pour se lever du lit quand la maladie physique ou mentale emprisonne le corps et l’âme dans une chambre blanche, et puis, un sursaut de vigueur, les pieds conduisent le corps vers la guérison, un jardin fleuri de roses rouges. Le dos courbé me faisait imaginer l’enfant porté en rentrant d’une longue promenade, les courses hissées à bout de bras, les lits faits dans une symphonie de lavande et de plis parfaits, le sac à dos rempli de goûters porté toute la journée jusqu’au sommet de la montagne et la chaleur de l’homme qui se penche sur la femme et demande sa douceur.

Le corps de ces femmes avait une histoire, une belle histoire, une grande histoire, écrite dans l’anonymat et le silence. Quand j’admire tout ce qu’elles ont accompli, ces femmes me répondent : « Oh ! Je n’ai rien fait d’extraordinaire… J’ai veillé sur ma famille. J’ai aimé et cela m’a comblée. J’ai fait ce que toute femme aurait fait à ma place. »

« Le corps de ces femmes avait une histoire, une belle histoire, une grande histoire, écrite dans l’anonymat et le silence »

Quelles grandes âmes ! Elle ne sont pas périmées, parce qu’elles sont seules, fatiguées et malades, elles sont raffinées. Leur sainteté est leur éternité…

Aujourd’hui, j’ai 31 ans…

19 juin 2019

Aujourd’hui, j’ai 31 ans…

Si je considère l’existence humaine, si je considère mon existence humaine, je l’apparente à une longue marche au bord de la mer.

Je suis née dans une île, j’ai, par conséquent, un besoin viscéral de voir et de sentir la mer, autrement, je me sens comme un hamster dans une cage tournant sans fin et me cognant la tête contre les barreaux.

Nombreuses sont les heures que j’ai passées à marcher, pieds nus, sur le sable mouillé, le visage dans le vent et les yeux perdus à chercher l’horizon. Pas très originale comme image, n’est-ce pas ?

Et parce que j’ai souvent médité sur la vie, ma vie, au cours de ces longues promenades solitaires vers le couchant, j’ai fini par prendre la vie pour une marche sans fin vers un horizon qui parfois semble fuyant et inatteignable…

Au cours de ces 31 années de marches frénétiques, mes pieds se sont endurcis et j’ai fini par déterrer du sable cinq leçons valables que je voudrais vous partager aujourd’hui.

1ère vérité : la Vie est la recherche d’un équilibre dans le Temps

Albert EINSTEIN a écrit : « La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre ».

Mon frère m’a appris cette leçon la première fois que je suis montée sur un vélo. Il fallait pédaler, avancer, regarder loin et pas les roues ou le guidon pour garder l’équilibre.

Einstein avait raison. Chaque fois que nous baissons la tête pour regarder la taille, l’état, la marque de nos roues, nous perdons l’équilibre et tombons lamentablement sur le sol. Il faut regarder loin vers l’horizon pour oublier que nous sommes en équilibre sur un fil, un équilibre fragile, mais nécessaire pour rester dans la course de la vie.

J’admets aujourd’hui que je ne vois rien sous mes pieds. J’avance telle une funambule maladroite, sans même savoir s’il y a un filet de protection. Si je me retourne je risque de regretter la plateforme rassurante ou pire de prendre peur et de glisser dans le vide.

Je ne peux que regarder en avant en avançant un pied, puis un autre, car tout comme le Temps, il m’est impossible de « rembobiner » ou de rester immobile. Si les lois physiques de notre planète sont réglées sur cette fuite en avant des secondes, des heures et des années, c’est bien que nous sommes taillés dans ces mêmes matériaux corruptibles, périssables et toujours en mouvement.

Il y a ces moments de parfaits bonheurs qu’on voudrait retenir dans ses mains et revivre indéfiniment et d’autres qu’on traîne en souhaitant ne les avoir jamais vécus. Il y a ces cellules qui meurent chaque jour, ces rides qui apparaissent et ces cheveux qui blanchissent. Il y a ce corps pétri dans la glaise du temps qui connaît son âge et les années restantes. On aime le faire taire quand il nous le crie trop fort.

Alors oui, j’accepte d’être funambule. Je n’aurai pas le dernier mot, certes. Mais si j’oublie la plateforme, le filet de protection, les yeux des autres rivés sur moi, il m’arrive de danser sur mon fil comme aucun être avant et après moi. Dans ce prodige, je suis ici et maintenant, je fixe la ligne de flottaison, je crée l’art, j’avance, tout simplement.

2ème vérité : la Vie est une quête des Sens

J’aime marcher le long de la mer parce qu’elle éveille mon corps à de multiples sensations : le sable doux ou rugueux sous les pieds, l’eau fraîche sur les chevilles, le goût du sel dans la bouche, l’odeur des algues dans les narines, le vent capricieux dans les cheveux, les cris des pêcheurs accostant près des pontons le panier plein ou bien le silence bourdonnant dans mes oreilles.

@lisepaty

Dans notre monde hyper-connecté, nous tuons à petit feu les sensations. Envahis par les images, assourdis par les bruits du monde virtuel, gâchés par les sucres rapides de la dépendance, affamés par un corps inerte, nous désapprenons à sentir ou nous n’apprenons jamais si, enfants, on a déposé dans nos mains potelées une tablette.

Je ne dis pas de retourner à la chasse et à la cueillette en Alaska, mais cessons d’amputer notre corps de la vie dans cette réalité parallèle où nous évoluons qui, avec le temps, finit par avoir le goût de la cendre.

Je me souviens de ces étés sans fin où je lisais la tête dans l’herbe avant de semer des lentilles, d’élever des coccinelles et de déguster des framboises à la dérobée dans le jardin de ma grand-mère. Puis, je me plantais devant le grillage pour saluer les tournesols et aspirer à plein poumon l’odeur de la Nature prête à enfiler son bonnet de nuit.

Je savais bien peu de choses sur le monde, si ce n’est que j’étais en vie…

Aujourd’hui, je fourre mon nez dans une poignée de basilic pour contrôler l’état de mes sens : j’y trouve le chant des grillons, l’odeur du fromage, la surface lisse de la tomate et le goût de l’huile d’olive. J’y lis Pagnol, Puccini et Visconti.

3ème vérité : la Vie est le meilleur des précepteurs

Julia Murdock Smith a écrit : « In childhood we see things as it were, through colored glasses… and it colors everything we see. But as we grow older… it is a magnifying glass and we see things as they really are. »

Si nous craignons d’en savoir trop peu ou bien d’avoir ressenti trop peu, attendons quelques années et la vie nous fera boire son nectar. Notre paire de lunettes colorées ne tarde pas à tomber et nous sommes de plus en plus capables de nous approcher du miroir de l’adulte et de contempler notre exact reflet.

Cependant, soyons vigilants, car on nous tendra également une nouvelle paire de lunettes teintée, grossissante et lourde pour remplacer les verres colorés, comme si notre nez ne pouvait se passer d’une monture. Nous croirons notre reflet banal, décevant, hideux en oubliant qu’il fallait ôter la paire de lunettes avant de se regarder dans le miroir de la vie.

Mon précepteur a été prolifique, il m’a appris beaucoup en quelques années et je ne doute pas que d’autres chapitres restent à découvrir.

Il m’a chuchoté au creux de la nuit que la douleur passe comme les saisons, que les larmes peuvent être séchées, que les rêves détruits doivent être portés en deuil avant de voguer, telles des lanternes, vers l’autre rive ; qu’il existe un monde invisible grouillant d’énergie et de voix du passé tout autour de nous, que la liberté et le respect ne se quémandent pas, ils s’imposent ; que l’art naît d’une flétrissure ; qu’il faut croire pour faire exister ; qu’un agencement merveilleux et inconnu préside aux actes et rencontres dites « fortuites » ; que le changement continu et courageux est plus fort que la peur paralysante.

Je ne suis plus la femme que j’étais il y a trois ans. J’ai longtemps lutté contre cette blessure si profonde, refusant de la voir, niant la douleur, endormant mes sens par des défis plus irrationnels les uns que les autres. Aujourd’hui, j’accepte que la vie soit amère parfois. Pour rien au monde je ne reviendrais en arrière essayant vainement d’intercepter mon moi du passé à l’aéroport, l’empêchant avec force de prendre cet avion.

Tout me conduisait au siège 36B et, comme dirait Paulo Coelho, « ce n’étaient que les étapes de [ma] Légende Personnelle ».

4ème vérité : il faut vivre pour aimer

La vie attendrit le cœur de l’homme et quand il est tenté de l’endurcir ou de l’encercler de hautes murailles, le vieux Précepteur lui apprend qu’il faut être brisé pour apprendre, il faut aimer pour comprendre.

Je suis émerveillée quand je sens en moi ces gonflements de compassion qui s’élèvent sans prévenir pour des personnes que je connais à peine et que probablement je ne reverrai jamais. Le temps s’arrête et je ressens leur détresse comme si elle était mienne, je pleure avec eux et je ris quand l’orage est passé.

Le corps est fait pour habiter l’amour. La haine le détruit, vrai combustible pour l’âme. Il peut être facile de lancer son empathie hors de soi et de la retenir captive quand il faut écouter et soutenir sa propre âme. On aime plus aisément l’autre que soi-même, ce qui pour moi est un fantôme d’amour. Si je ne m’aime pas, je n’éprouve pour l’autre que de l’envie ou de l’indifférence. Je quémande l’attention et je ne reçois rien ; je crois que le bonheur ne vient qu’en étant l’autre et je me renie dans mon essence.

Il semble que lorsqu’on commence à s’aimer honnêtement, on accepte la part d’ombre et de lumière, l’autre et le monde. Le miroir si clair devient fresque et on trouve une raison d’y figurer.

5ème vérité : la vie n’est pas une destination mais un chemin

« Des hommes venus du monde entier sont déjà passés par ce village, mon fils. Ils viennent ici chercher des choses nouvelles, mais ils restent toujours les mêmes hommes. Ils vont jusqu’à la colline pour visiter le château, et trouvent que le passé valait mieux que le présent. Ils ont les cheveux clairs, ou le teint foncé, mais sont semblables aux hommes de notre village.

Mais moi, je ne connais pas les châteaux des pays d’où viennent ces hommes, répliqua le jeune homme.

Ces hommes, quand ils voient nos champs et nos femmes, disent qu’ils aimeraient vivre ici pour toujours, poursuivit le père.

Je veux connaître les femmes et les terres d’où ils viennent, dit alors le fils. Car eux ne restent jamais parmi nous.

Mais ces hommes ont de l’argent plein leurs poches, dit encore le père. Chez nous, seuls les bergers peuvent voir du pays.

Alors, je serai berger. » (L’Alchimiste, Paulo Coelho)

@lisepaty

Je marche le long du rivage, les yeux fixés sur l’horizon, les pieds nus et les pensées moins confuses, parce qu’il me faut nourrir ce désir de ne planter aucune tente. Je suis de celles et de ceux qui vont mettre toute leur énergie dans l’aménagement, la décoration, le calibrage d’une vie, d’une maison, d’un travail. Rien ne dépasse, tout est parfaitement harmonieux, tout sent bon la lavande pour enfermer mes peurs dans un contrôle factice.

Je m’entoure d’un parachute énorme, comme dit une amie, ouvert, traînant sur le sol, préférant me prendre les pieds dans les fils emmêlés et la toile épaisse, plutôt que de marcher légère et insouciante.

La vie est accidents, détours et retours pour une destination encore inconnue. Rien n’est longiligne, rien n’est prévisible, rien n’est parfait, rien n’est durable. Tout change et évolue, et moi aussi…

Certes, je sais ce qui m’attend ici, ce que je possède, ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, comme dit le père du jeune berger. Mais n’est-il pas merveilleux d’embrasser le voyage et ses zones de turbulences ? La vie n’est jamais une destination gagnée au loto, c’est un chemin souvent solitaire conduisant à des vérités, à sa vérité. C’est peut-être ça le trésor du jeune homme caché aux pieds des pyramides d’Égypte ?

« Le jeune homme se prit à envier la liberté du vent, et comprit qu’il pourrait être comme lui. Rien ne l’en empêchait, sinon lui-même. » (L’Alchimiste, Paulo Coelho)

@lisepaty

À QUOI TU PENSES ?

10 juin 2019

– À quoi tu penses Jimmy ?

– Je traverse la rue qui me conduit à l’école et Maman me tient fermement le bras pour ne pas que je dévie de ma trajectoire. C’est dur pour moi ! J’ai peur d’y aller. Chaque matin j’ai la gorge serrée et j’arrive à peine à avaler les céréales qui flottent à la surface du bol. Et puis, quand je suis dehors, je regarde les arbres, les nouvelles couleurs des feuilles, je sens le vent sur mon visage, parfois la poussière rentre dans mes yeux et je me mets à hurler parce que ça brûle, ça fait pleurer, ça ne devrait pas rentrer comme ça dans mon corps…

Maman ne comprend pas, elle essaie de hurler plus fort que moi pour me faire taire, elle regarde les enfants au loin, elle m’attrape par la nuque, elle me tient fort pour que je cesse de bouger. Et moi j’ai encore plus peur, je me débats, je voudrais m’enfuir loin d’ici. Elle approche la tête de la mienne et crie dans mes oreilles : « Pourquoi tu ne veux pas aller à l’école ? Pourquoi ? Pourquoi ? ».

C’est comme ça tout le temps… Je crois qu’elle ne m’aime pas, je crois qu’elle a peur de moi. Mais c’est moi qui suis le plus terrifié. Je ne parle jamais, je n’y arrive pas, je ne sais pas comment dire ce que j’ai dans la tête. Parfois, j’ai l’impression qu’il y a plein de gros bleus dans mon corps, invisibles, gonflés et ça m’étouffe. J’ai mal de l’intérieur et il n’y a pas de mots pour ça. D’ailleurs, personne ne me demande si j’ai mal, on croit que je ne ressens rien, que je ne vois rien, que je ne dis rien.

Copyright : LisePaty

– À quoi tu penses Lucie ?

– Je ne pense pas, je ne pense plus, vous savez. Je me réveille et je fais toujours les mêmes choses, parce que si je fais quelque chose de nouveau, je me sens oppressée, comme s’il manquait de l’air à mes poumons. J’ai l’impression que je vais disparaître dans l’imprévu, je me noie dans la nouveauté, je préfère retourner me coucher en attendant une autre journée.

Je me pèse le matin dès que je me réveille, toujours la même heure. J’ai aussi un ruban pour mesurer mon tour de taille, mes cuisses, ma poitrine… Au cas où, vous savez, au cas où j’aurais pris quelques grammes. Puis, je mange, enfin ce que je peux manger et ce qui ne me fera pas grossir. Parfois, je vomis. La première fois, c’était horrible, mais j’y suis habituée maintenant. Je sais que ça peut paraître bizarre, ça me soulage, sinon je me sens contaminée, grosse, repoussante.

Quand je marche dans la rue, je baisse les yeux, je ne supporte pas qu’on me regarde. J’ai peur de tout, de la vie, des autres, de moi. Alors pour moi, si je contrôle mon corps, ce que je mange, ce que je fais, je garde la tête hors de l’eau, je ne me noie pas encore.

Maman est partie avec un autre homme quand j’étais petite. J’ai toujours pensé que c’était peut-être parce que je n’étais pas assez jolie, je pleurais trop, ça la fatiguait. Il fallait toujours me forcer à manger, j’étais distraite et capricieuse. Je sais que c’est idiot, voyez-vous, il m’arrive de penser que si je garde un corps parfait, elle finira par revenir. C’est bête, je le sais bien.

Vous croyez que j’ai peur d’être à nouveau abandonnée ? Oui, je suis terrorisée, j’ai peur, ça me gangrène. J’attends quelqu’un qui ne reviendra pas et je n’arrive pas à me raisonner.

Copyright : LisePaty

– À quoi tu penses Lizzie ?

– Je pense à lui, tout le temps, tout le temps. Je rêve qu’il va revenir et tout me prendre. Il m’a tout pris, vous savez ? Tout. Ma dignité, mon argent, mon libre arbitre, mes valeurs, ma lucidité. Je suis partie dans un sursaut de bon sens et il veut me faire payer, encore et encore.

Il ne supporte pas que j’aie osé choisir sans le consulter, sans un regard en arrière. Alors, une fois par an ou plus, il m’envoie un message en me rappelant notre incroyable histoire d’amour, il me dit qu’il est là et qu’il m’attend. Et moi quand je reçois ça, croyant l’avoir enterré, je suis prise de malaise. Vous savez, c’est comme si on me plaçait tout en haut d’un toboggan, d’un gouffre plutôt, et qu’on me poussait violemment dans le vide, prétendant ne pas m’entendre hurler de terreur. Et je tombe et tombe, je vois déjà ma mort, mais il n’y a aucune branche à laquelle me raccrocher. J’ai l’impression qu’il me dit : « Je t’aurai, tu sais, ce n’est qu’une question de temps ! »

Comme si ce n’était pas suffisant, on me demande régulièrement si je vais bientôt « me caser » et me fixer quelque part. Alors, on me dit que je suis trop difficile. C’est pourtant si facile le bonheur ! Ils ne savent rien et ils conseillent. Leur vie de couple semble plus rasoir que palpitante et ils pensent avoir la clef du bonheur. Je voudrais les faire taire en leur vomissant ma douleur ? Je tourne les talons. À quoi bon ?

Copyright : LisePaty

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J’ai entendu dire que si nous considérions chaque personne que nous rencontrons comme traversant de grandes épreuves, nous aurions rarement tort. Je me demande encore pourquoi certains ont le temps d’empoisonner la vie des autres par leur envie, leur bassesse, leur mauvaise langue s’ils connaissent eux-mêmes des difficultés.

Je crois que la maladie, l’abandon, la solitude, l’angoisse peuvent éveiller en l’être humain les pires comme les meilleurs instincts. J’espère qu’on aura la sagesse d’offrir à nos semblables le repos et parfois le silence au lieu de nous agiter en tous sens pour donner des conseils jugés avisés. Décidons de retenir notre langue accusatrice si adonnée aux persiflages par peur de regarder en face nos propres blessures.

Quelle intolérance de refuser aux autres le besoin si humain d’être différents, de penser différemment, de trouver des solutions différentes ! Quel aveuglement de penser savoir mieux et tout ! Admettons une bonne fois pour toutes que nous ne sommes juges que de nous-mêmes et déjà avec maladresse.

Lorsqu’on appartient à un groupe bien soudé, on se croit fort. En réalité, on devient lâche, cette part de soi qu’on ne souhaiterait jamais voir en face. Et cela commence très tôt. Les enfants rient ouvertement ou dissimulés sous un sourire convenu d’un camarade différent physiquement, mentalement ou émotionnellement. On rit d’autant plus fort de l’handicap de l’autre que cela nous fait oublier notre propre fragilité, cachée sous les épaisses couches de la convention et du qu’en dira-t-on.

Je suis révoltée contre les autres et moi-même en pensant aux fois où j’ai cédé à la peur de penser à ma façon, d’être seule dans mes convictions, de perdre la protection d’un groupe (dans lequel bien souvent je ne me reconnais pas, alors pourquoi je m’entête ?).

Copyright : LisePaty

Si chaque jour, nous nous promettions d’être vrais avec nous-mêmes et avec les autres et d’accepter la souffrance inhérente à notre vie et à celle des autres, nous serions enfin libres et honnêtes. Peut-être alors arrêterions-nous de vivre la vie des autres et commencerions-nous à accepter la nôtre…

C’est ce que les yogis appellent « le centre ». Trouver son centre de vie, c’est accepter tout : les pensées fugaces, la lumière et les ténèbres en soi, les règles de l’existence, le passé, les peurs. Je rassemble tout et je l’expire, tel l’œil du cyclone, loin de moi, loin des autres. Il arrive alors que j’atteigne ma vérité dans le lâcher prise et que je la diffuse sur tous les fâcheux qui croisent ma route…

« Mais surtout, il y avait David »

20 mai 2019

« Mais surtout, il y avait David, le fils cadet, qui avait collectionné les écoles et autant, si ce n’est plus d’aventures. Il était beau, charmant, drôle et romantique… » Sabrina Fairchild

Planquée tout en haut de son arbre, Sabrina observe la fête des Larrabee, soirée somptueuse, mère dans tous ses états, fils aîné en pleine transaction commerciale, pendant que le petit dernier, David, fait valser toutes les jeunes femmes appartenant aux riches familles de la Côte Est.

Sabrina aime David depuis toujours et elle déclarera plus tard : « Je ne connais personne d’aussi parfait que David, même pas David ». Sabrina est la fille du chauffeur et elle s’en va pour étudier la mode à Paris. Son père espère qu’elle finira par se débarrasser de cette obsession pour le riche et insipide voisin d’à côté pendant ces quelques mois dans la Ville Lumière.

David est parfait, plus que parfait, parce qu’elle le voit de son arbre. Elle est loin de lui et elle le dévore des yeux. Elle donnerait tout pour prendre la place de cette femme muette qui croule sous les compliments habituels de David : « Ne vous a-t-on jamais dit combien vous êtes belle, votre sourire, vos yeux…ah… »

Quelques mois plus tard, Sabrina dansera elle aussi avec David, sur la même musique, il portera le même smoking et déballera les mêmes compliments. Tout ça parce qu’elle a changé de coupe de cheveux !

Sabrina anticipera ses moindres mots, ses moindres gestes, ses moindres invitations : « Ça ne peut être que dans le solarium… » et il répondra : « J’aurais dû vous prêter plus d’attention, je ne sais pas à quoi je pensais… ». « À vous », s’empresse-t-elle d’ajouter.

L’orchestre entame « How can I remember things that never happened… » et Sabrina se retourne vers David. Toute sa vie, elle a rêvé de danser ce slow avec David. Il la regarde et avec tendresse lui dit « Pour vous… ». Encore une coupe de champagne et une autre, Sabrina regarde au loin l’arbre où elle se hissait, jadis, pour voir David et projeter son reflet sur toutes ces femmes qui défilaient entre ses bras. « Et puis, je me réveillerai » se murmure-t-elle au moment où il l’invite à boire un verre dans le solarium.

« Et puis, je me réveillerai… »

Combien de fois ne me suis-je pas répété cette phrase ?

J’ai souvent préféré vivre un instant romantique parfait avec un parfait looser qu’une succession d’heures plates avec un homme sérieux. Il est étonnant de remarquer combien nous restons lucides lorsque nous faisons un tel choix. Nous savons que cet instant n’a pas d’avenir, puisqu’il est, par définition, coincé dans le temps par sa nature éphémère ; nous savons que l’homme en question aura épuisé ses molécules d’intelligence et de profondeur humaines au bout de trente secondes ; nous savons que nous allons perdre des heures de notre vie à reconstituer encore et encore cet instant parfait jusqu’à ce qu’il soit rallongé et cousu avec nos fantasmes tirés de romans, de films, d’une imagination débridée. Et pourtant, nous fonçons sans hésiter vers le solarium en priant pour que notre parfait looser ait pensé aux fleurs, aux chocolats, à la musique d’ambiance, au nœud pap et au sérum physiologique pour imiter les larmes. Car on n’aime rien tant qu’un grand baraqué qui pleure en énumérant nos charmes et finit par nous faire pleurer.

Vous, lui, moi, personne ne sait ce qu’est l’Amour, le vrai, le grand, l’éternel.

Du temps de mes grands-mères, l’Amour était rattaché au Devoir. Certes, on n’avait pas vraiment vu son fichu caractère avant le mariage et on aurait pu se dire qu’il y avait erreur sur la marchandise, qu’on n’avait pas signé pour ça, mais on restait. Il y avait les enfants, il y avait la morale, il y avait le devoir et il y avait lui qui était fidèle dans l’accomplissement de ses tâches d’homme. Il veillait sur la famille, il se levait tôt pour aller travailler, il économisait pour les vacances d’été, il était là. Chacun faisait de son mieux pour rester, to stay in and not out. Et quand les enfants étaient partis, on se rendait compte qu’on connaissait tout de l’autre, on l’avait vu dans toutes les situations, on connaissait ses plats préférés, l’odeur de son savon et de sa peau, ses petites manies, la place où il laissait ses chaussures, le son de sa voix, chaque nouvelle ride, l’empreinte de sa main dans la sienne. Je revois mon grand-père allongé à l’hôpital, les yeux fermés, les traits crispés par la douleur et ma grand-mère qui avait saisi sa main. Pas un mot, pas un baiser, pas une caresse, juste une friction, la chaleur de sa paume, une attention de chaque instant jusqu’à la fin. J’ai alors pensé : ce doit être ça le vrai Amour, rester quand on aurait mille bonnes raisons de s’en aller, rester et finir par aimer.

Aujourd’hui, l’Amour doit être un Symptôme sinon ce n’est que de l’amitié : ça vous tombe dessus, vous avez envie de l’embrasser, de le dévorer tout cru et quand cette passion s’éteint, il faut s’en aller pour la revivre ailleurs. Attirance, baisers passionnés, Tour Eiffel, selfie, couples scratch-scratch, puis glue-glue, restaurant à cinquante euros le couvert, roses rouges achetées dans le métro, violons crincrin chantant La Vie en rose et j’en passe.

Résumons : il nous faut une relation bien physique et mièvre à la fois. Résultat d’une déformation néfaste dispensée par cette armée de films romantiques où les couples se connaissent à peine, mais se dévorent les lèvres et les joues pendant un quart du film et les trois autres quarts, ils ne vivent que des expériences qui n’ont absolument rien à voir avec la vraie vie – le quotidien qui fait bien suer, les chaussettes sales de l’homme dans la salle de bain, les factures EDF et les dîners surgelés brûlés…

Après un lavage de cerveau intégral dans les salles de ciné pendant les dix-huit premières années de notre existence, nous entrons dans la vie adulte incapables de définir le véritable Amour et affamés de désirs trop précoces pour juger avec lucidité.

Un événement « romantique » nous tombe dessus, ce que Sabrina Fairchild appelle l’effet « solarium », et nous plongeons la tête la première avec tous les loosers de la terre. Soit nous recouvrons rapidement la raison, soit nous continuons de plonger, plonger, plonger dans l’espoir que les instants romantiques se répètent un jour ou l’autre.

Croyez-moi, je sais exactement de quoi je parle, on coud bout à bout les quarts d’heure romantiques – version originale – on se les passe en boucle, ce qui a le mérite de les rallonger – version longue – et on se noie dans une histoire sans lendemain, puisque le looser a déjà tout donné en quarante-huit heures. On reste en lui mendiant d’autres instants romantiques, il a son rire en coin, parce qu’il a déjà assuré ses arrières – une proposition de mariage – et on meurt à petit feu. Puis on se tire, on fout le feu à cette histoire, aux instants romantiques, à tout et on retrouve sa liberté.

Ma conclusion est la suivante : le féminisme à outrance a tué la femme et l’homme. La femme, parce qu’elle se croit obligée de jouer le rôle du mec – assurer la sécurité matérielle, pousser l’homme à la séduire, porter les packs d’eau, tout contrôler, tout organiser, tout régenter – et se berce d’illusions romantiques qui n’ont rien à voir avec l’Amour, l’aigrissent, l’obsèdent et la rendent envieuse.

Quant à l’homme, il est réduit à l’état d’un adolescent qui craint les femmes et ne sait pas par quel bout les prendre. Il lui semble qu’elles réussissent tout mieux que lui et qu’elles peuvent tout faire mieux sans lui. Il voudrait être le garant de la sécurité, mais la femme le fait déjà ; il voudrait lui bâtir une maison de ses mains, mais elle a déjà investi dans trois propriétés qu’elle loue et gère comme une chef ; il voudrait lui faire découvrir le monde, mais elle sillonne déjà le globe pour son travail ; il voudrait qu’elle lui parle de leurs enfants, mais elle n’en veut pas pour l’instant. Elle n’est jamais là et lui a déjà retapissé trois fois sa maison à elle.

Les instances éducatives martèlent la tête des enfants de cette grande vérité : le garçon est une fille et la fille est un garçon. On peut tout choisir et tout changer pour plus d’égalité. Félicitons-nous d’élever les androgynes de demain qui assisteront probablement à l’extinction du genre humain !

Au risque de passer pour ringarde et vintage, j’affirme que l’Amour, le vrai, ne se trouve que dans la Complémentarité, le Respect et le Temps. Le reste n’est que passion, illusion, égoïsme, contrefaçon et solitude. J’aime être femme et cela n’a rien de commun avec le fait d’être homme. Je m’accorde ma chambre à moi, comme dirait Virginia Woolf, j’y crée des mondes et c’est dans cette vérité intérieure que je m’avance vers l’homme pour lui offrir la douceur, la paume de ma main, les bras pour le serrer, le sourire pour l’apaiser et les enfants pour le prolonger à l’infini. La vie qui engendre la vie, c’est peut-être ça l’Amour, qui sait ?

« Ruin is a gift »

28 avril 2019 

« Considérez que vous êtes une maison. Dieu vient restaurer cette maison. Au début, vous semblez comprendre ce qu’Il est en train de faire. Il nettoie les canalisations, bloque les fuites du toit et ainsi de suite. Vous saviez bien que cela devait être fait et donc vous n’êtes pas étonné. Mais voilà qu’Il cogne sur la maison, encore et encore, cela fait si mal et vous n’y comprenez rien. À quoi cela rime-t-il ? Voici la réponse : Il est en train de construire une maison bien différente de celle que vous aviez à l’esprit. Surgit une nouvelle aile ici, s’ajoute un étage là, grimpent les tours, s’étendent les cours. Vous pensiez qu’on vous arrangeait en un petit cottage bien convenable, alors qu’Il bâtit un palais. C’est ici qu’il veut vous rendre visite et habiter lui-même. »

C. S. LEWIS – traduction Lise Paty

Nous sommes tous fiévreux le jour où nous acquérons un terrain. On nous vend ce lopin de terre : la terre est grasse, les herbes hautes, les arbres vieux et immenses, un ruisseau traverse notre terrain et promet de nous garder de la sécheresse et de la faim. On se voit déjà tremper les pieds dans l’onde claire, pure, rafraîchissante, s’appuyer à l’ombre du vieux tronc noueux, prendre une poignée de terre noire et la répandre dans les airs pour bénir ce lieu qui nous appartient et respirer sur la véranda à la tombée d’un soir d’été l’odeur sucrée et fraîche de l’herbe qui s’endort sous un voile d’humidité.

Cette vision nous brûle les yeux, nous tendons le bras et tirons du néant ce rêve, ce joli cottage dont nous connaissons les plans par cœur.

Les années passent et nous découvrons avec stupeur que la terre est devenue sèche et stérile, le ruisseau a souvent débordé et saccagé notre petit potager, l’arbre s’est même abattu sur une aile de la maison un jour de grande tempête. Sur la véranda, le rocking chair grince et a fini par se briser à force de nous bercer soir après soir, ivres que nous étions de cette odeur de chlorophylle qui, enfants,  nous pénétrait les narines dans le jardin de notre grand-mère. L’âge a affaibli nos sens et nous ne sentons plus rien. Assis sur les planches pourries de la vieille véranda, les bras ballants, nous regardons autour de nous ce lopin de terre que nous avons si durement acquis, cultivé, assaini, construit et entretenu et qui tombe en ruine, malgré nous, malgré nos efforts, malgré notre volonté infaillible. Il nous échappe, il s’effondre et nous n’y pouvons rien…

Je vois mon cottage rose fané s’évanouir au cœur de l’été. Il y a ces jours où les portes de notre âme sont chahutées jusqu’à voler en éclats, les murs tremblent, les fenêtres se brisent en mille morceaux et notre chute est sans fin. Je tombe et semble aspirée par la tempête qui déracine l’arbre de mon jardin. Le ruisseau déborde et les larmes coulent. Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ?

Pourquoi Jeanne doit-elle enterrer son nouveau-né qui n’a respiré que quelques instants ? Pourquoi John et Mary n’auront-ils jamais d’enfant ? Ne vois-tu pas les poings qui se contractent sous le bureau du médecin ? Pourquoi Mattéo a-t-il un corps tout brisé qui l’empêchera de sentir le vent sur son visage et les battements de son cœur dans sa poitrine comme les autres enfants qui courent sur le terrain de foot ? Pourquoi Pierre descend-il les cinquante étages de son entreprise un carton sous le bras rempli d’heures, d’efforts, de plans de retraite anéantis parce qu’il ne fait plus l’affaire ? Pourquoi Grace doit-elle enterrer les siens le visage baigné de larmes après le bombardement de son village ? Pourquoi n’ont-ils pas été sauvés ? Pourquoi n’est-elle pas morte avec eux ?

Pourquoi Camille n’est-elle plus qu’une étrangère pour celle qui lui a donné la vie avant de perdre son passé et son identité dans le brouillard de la vieillesse ? Pourquoi Louna doit-elle choisir entre son père et sa mère ? Pourquoi le dressing est-il vide des robes chatoyantes de cette femme si belle qu’elle admirait, sa mère ? Pourquoi tout est-il réduit à moitié dans chaque pièce de la maison ? Pourquoi les sanglots lui serrent-ils la gorge quand la porte se referme, la maison est vendue et son enfance aussi ? Pourquoi Daniel et Susanne ne peuvent-ils pas soulager la souffrance de leur fille qui connaît des jours clairs et d’autres tellement plus sombres ? Ils veulent bien porter les ténèbres, mais ils ne peuvent rien faire, ils supplient mois après mois, mais la joie commence à s’éteindre et leur fille n’est plus leur fille…

Pourquoi n’arrêtes-tu pas ces hommes qui ravagent le cœur des femmes ? Ces patrons qui humilient, ces autres qui ignorent, ceux qui frappent mère et enfants, ceux qui les abandonnent, ceux qui emprisonnent et détruisent par les mots, ceux qui violent le corps et tuent l’âme… Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ?

Assise sur la balançoire de mon jardin plein de mauvaises herbes et la tête appuyée contre la corde verdâtre, je regarde mon cottage, je rentre en moi-même, je laisse le silence envahir mon âme et j’attends. Il faut rebâtir ta vie, il le faut… Tu mérites un palais, tu mérites le marbre et la source d’eau pure, tu mérites les pins chantant et embaumant l’air du soir, tu mérites le sable chaud et les vagues de la mer sur tes orteils, tu mérites les oliviers centenaires et les vignes chargées de fruits. Laisse-moi faire, regarde plus loin, avance-toi, vois mes plans et mon architecte.

Et tout en allant et venant au rythme de la balançoire, les pieds tendus puis repliés, je prends de la hauteur, beaucoup de hauteur. L’air frais du soir gonfle et dilate mes poumons, les derniers rayons de soleil tapent sur la vieille véranda et je le vois enfin, mon palais. Les lignes se dessinent, les parterres se colorent, le marbre m’éblouit.

Quand les murs de notre boudoir vibrent et se rétrécissent, quand les plus grandes douleurs nous irradient et que les cris de délivrance percent la voûte étoilée, rappelons-nous qu’Il est en train de faire de notre cottage un grand manoir aux fondations neuves et antisismiques et aux vastes fenêtres filtrant la lumière. Nous pouvons être tellement plus que ce que nous étions autrefois. Nous sommes tellement plus que nous ne le pensons, car notre cottage est racheté à grand prix !

Cessons de cimenter les murs de notre prison et de tourner sans fin dans notre cage à hamster. Il ne tient qu’à nous de quitter ceux et les lieux qui nous oppriment au lieu de nous convaincre que c’est la seule chose que nous méritons et qu’il vaut mieux ça plutôt que de concevoir de nouveaux plans, parfois si effrayants.

J’ignore pourquoi certains sont si abîmés par la vie et parfois dès le jardin de l’enfance. Je suis alors tentée de dire « Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ? » Mes plans sont si approximatifs, imparfaits, partiels et incomplets. Un corps brisé cache souvent une grande âme et peut-être ne renaît-on qu’une fois qu’on est à terre, les mains grattant le sol, les larmes nourrissant la graine de l’espérance qui va bientôt germer.

Je ne dis pas de cultiver la souffrance, je dis simplement qu’on laisse notre palais surgir des cendres qu’une fois qu’on a compris qu’Il manie bien mieux l’équerre et le crayon que nous-mêmes. Je crois que lui seul peut verser le baume doux et chaud dans les plaies de l’existence que nous avons enfouies longtemps et avec entêtement, jusqu’à ce que la peau écorchée devenue nacrée devienne marbre et révèle ce que nous sommes…

« Un ami m’a conduit en un lieu des plus fascinants l’autre jour. On l’appelle l’Augusteum. L’empereur Auguste l’a érigé pour y reposer une fois mort. Quand les barbares ont envahi la ville, ils l’ont saccagé comme tout le reste. L’illustre Auguste, premier grand empereur de Rome. Comment aurait-il pu imaginer que Rome, le centre de son univers, serait un jour en ruine ? C’est l’un des lieux les plus paisibles et solitaires de Rome. Au fil des siècles, la ville s’est développée tout autour de ce mausolée. On dirait une blessure si chère, un chagrin dont vous ne voulez pas vous débarrasser tant son pincement est encore délicieux. Nous voulons tous autant que nous sommes que les choses restent inchangées. Décidés à vivre dans la tristesse tant nous avons peur du changement, de ce que tout tombe en ruine. Puis, j’ai regardé tout autour de moi, ce lieu, le chaos qui y régnait et la façon dont il avait été aménagé, brûlé, pillé, avant de réussir à se redresser une fois encore. Alors je me suis senti rassurée. Ma vie n’avait pas été si chaotique finalement, c’est le monde qui l’est, et le piège consiste à s’y accrocher. Les ruines sont un don. Il faut être en ruine pour se transformer. »

ELIZABETH GILBERT – traduction Lise Paty

Vies croisées

15 avril 2019

Sam quitte son vieil appartement du boulevard Ornano qui sent le poulet rôti, le lait caillé au fond du biberon et les factures impayées. Elle claque la porte, essuie quelques larmes qui coulent négligemment de ses yeux fatigués masqués par un eye-liner grossier et roulent dans son cou, et avance d’un pas frénétique jusqu’à l’arrêt de métro.

Copyright : Arsene Mosca

Claire se penche et guette le taxi du balcon de son appartement du boulevard Saint-Germain. Il est à peine 7h du matin, mais Claire ne peut pas se permettre d’être en retard à l’hôpital. Elle attend ses résultats depuis onze jours et rêve chaque nuit que le mot « rémission » soit écrit en caractères gras tout en bas de ces données illisibles qui scannent chaque cellule et goutte de sang de son corps. Pierre, son mari, l’appelle de leur chambre à coucher. Elle va attraper froid, son rendez-vous n’est qu’à 11h ! Ce que Claire ne lui dit pas c’est qu’elle a froid depuis trente-six mois, alors que peut bien lui faire cette brise matinale !

Lise est tassée en boule au fond d’une chaise verte du Jardin du Luxembourg. Le regard fixe, elle semble prendre une photo mentale du palais du Sénat, engranger chaque pierre, chaque statue, chaque cheminée. Mais ses pensées errent bien loin de Paris et de cette chaise qui grince à chaque coup de vent. La voûte grisâtre écrase Lise qui frissonne. Il est trop tôt pour Paris, trop tôt pour penser à lui, trop tôt pour pleurer, trop tôt…

Copyright : Lise Paty

Lorsque Sam sort du métro, elle se précipite sans réfléchir sur le passage piéton. On l’a avertie que ses retards trop fréquents allaient lui coûter son poste si elle ne se reprenait pas. Elle a serré les poings, gardé le silence et baissé les yeux le temps que l’orage passe. Autrefois, elle aurait répliqué à cet homme visqueux, pris ses affaires et claqué la porte. Mais ça, c’était avant, avant qu’une petite vie si fragile ne dépende de la sienne.

Où s’en est allée la femme d’autrefois ? Celle qui arrachait les regards de tous les hommes sur son passage ? Celle qui était provocante, constamment amoureuse et éternellement recherchée ? Alors qu’elle traverse le passage piéton aussi insignifiante et minuscule qu’elle était, jadis, triomphante et jalousée, elle revoit ces hommes qui ont défilé dans sa vie.

Elle a moins de trente ans, mais elle est vieille de toutes ces histoires sans lendemain, de cet homme, père de son enfant, qui va et vient dans sa vie quand il se lasse de toutes les autres. À ce moment précis, elle a envie de hurler en tapant le bitume, mais c’est alors que le flot de ses pensées est interrompu par le klaxon étourdissant d’un taxi.

Elle relève la tête et croise le regard de la passagère. Une femme pâle et maigre enveloppée dans un lourd manteau, la tête prise dans un grand foulard noir, les yeux fatigués. Sam croise le regard de Claire et un court instant, elles partagent toutes deux la douleur d’être femme, le poids d’une vie qui semble farouchement dévier de brefs instants de bonheur vers une marée stagnante de solitude amère. Puis Sam rejoint le trottoir,  se rue dans l’immeuble où elle travaille et le taxi poursuit sa course jusqu’à l’hôpital…

Lise se décide enfin à quitter la froide chaise du jardin du Luxembourg pour revenir aux exigences de la vie. Elle marche à pas lents dans les allées, se recueille devant la statue de George Sand en songeant à L’Histoire de ma vie, l’histoire d’Aurore, sa vie amoureuse tapageuse et inconsciemment, elle associe Sand à une vieille connaissance.

Sam était une de ces filles qui éclipsait toutes les autres et bien entendu, la timide et rondouillette Lise. Sam savait y faire avec les garçons, pour sûr ! Elle savait sourire à l’un, murmurer aux oreilles de l’autre et danser avec un troisième. Et pendant cette même soirée, Lise et ses amies malchanceuses finissaient par prendre la forme des chaises inconfortables qu’elles occupaient.

Comme elle devait être heureuse Sam ! Nul doute qu’elle était adorée du matin au soir par un homme fort, bon, successful and so in love. Nul doute qu’elle partait aux Maldives dès qu’un brin de mélancolie pesait sur elle. Nul doute qu’elle avait deux enfants adorables qu’une nanny envoyait au lit lorsque Sam et son Kennedy dînaient en tête à tête. Quelle vie en comparaison de la sienne !

Copyright : Arsene Mosca

Il est probable que Lise n’aurait jamais reconnu la tant convoitée Sam ce matin-là sur le passage piéton de Saint-Sulpice. Il arrive qu’on rêve la vie des autres en trois dimensions pour se convaincre de la médiocrité de la sienne. Chaque femme rêve à un moment ou à un autre d’être une autre. Une autre qui posséderait tout ce dont elle est privée et qui serait tout ce qu’elle ne peut pas devenir.

La comparaison rend amère, la convoitise tue le miracle d’être en vie et d’avoir encore à vivre. Tout ment dans l’envie d’être autre. Peut-être Sam songe-t-elle parfois à Lise et envie-t-elle la réserve de celle qui a su ne pas devenir un objet de séduction, de vanité, de désir ? Peut-être Sam a-t-elle retrouvé une trace de Lise, une photo d’elle, seule, mais encore intacte?

Et puis une inspiration soudaine dissout les pensées brumeuses de Lise. Elle se rend à l’hôpital sans trop savoir pourquoi. Dans le parking elle croise la souffrance, la peur et même la colère sous les traits tirés et les fronts pâles des malades et de leurs proches.

Lise commence à faire de la place en elle-même, elle se dégage de son amertume si pesante tout à l’heure et éprouve de l’empathie pour ces autres qui sont si fatigués et qui ont tant lutté. Son regard s’arrête sur la femme au lourd manteau et au grand foulard noir couvrant la tête. Claire vacille en sortant de l’hôpital, la gorge prise de sanglots, les idées noires qui fusent et emprisonnent son esprit. Aucune rémission, aucun espoir, aucune chance de redevenir celle qu’elle était, aucune…

Au moment-même où elle lève le bras comme pour arracher son foulard noir et le piétiner, elle sent une main sur son épaule et elle entend une voix qui lui dit : « Avez-vous besoin d’aide, Madame ? Puis-je faire quelque chose pour vous ? » Claire se retourne lentement et découvre le visage souriant de Lise. Claire est sur le point de répondre « Non, je n’ai pas besoin d’aide, ça va aller », réponse qu’elle fait tout le temps et à tout le monde depuis trente-six mois, mais cette fois-ci elle réfléchit longuement. Voilà le deuxième visage bienveillant qu’elle croise depuis ce matin. Il y a eu cette femme distraite sur le passage piéton, puis ce regard vide, douloureux, hagard qui articulait ce que Claire ressentait en secret et maintenant cette autre femme qui attend patiemment d’être utile.

Claire fait oui de la tête et sans un mot Lise l’accompagne jusqu’à son taxi.

Copyright : Lise Paty

L’envieux veut tout expliquer, le compatissant se satisfait de peu de mots.

Le monde moderne nous divise et nous oppose laissant dans son sillage des rues froides et grises. Nous voulons tellement plaire et ressembler aux femmes préfabriquées de l’industrie du cinéma que nous regardons nos semblables avec défiance, mépris ou jalousie. Nous n’avons jamais autant de haine envers les autres que nous n’en avons envers nous-mêmes. Mais il arrive que des vies se croisent, des regards s’échangent et des mains se tendent un court instant, à contre-courant, tandis que nous poursuivons notre course effrénée, ombres noires et parallèles s’engouffrant dans des monstres de fer et des tours rectangulaires aux mille fenêtres.

Copyright : Lise Paty

POMPÉI

Vulnerant omnes, ultima necat

10 avril 2019

« Toutes blessent, la dernière tue. »

Les heures et les années passent sans crier gare et nous voilà au crépuscule de la vie.

Les Anciens inscrivaient cette phrase sur les cadrans solaires comme rappel de leur propre fragilité et mortalité. Sagesse ? Coup du sort ? Destin? Sceau des dieux?

Qui sait…         

Il suffit de poser les pieds dans Pompéi pour que cette maxime prenne tout son sens. On vous confie un plan pour arpenter cette ville morte, mais vous ne tardez pas à errer dans les rues pavées et les maisons désertes à la poursuite d’une histoire.

Les heures défilent, la tête vous tourne et vous vous perdez corps et âme dans ce petit monde sorti de terre. Vous en venez à toucher les pierres à l’entrée de chaque maison romaine pour vérifier si tout cela est bien réel, vous, Pompéi, le Vésuve.

Et puis tout d’un coup, ça vous saisit à la gorge : Vulnerant omnes, ultima necat.

Le cadran change de trajectoire et vous voyez ces vies arrachées à la Vie, ce peuple arraché à son domus, ces enfants arrachés au sein de leur mère, ce bracelet arraché au poignet de la jeune fille. L’eau qui coulait jadis au milieu des rues est tarie et les voix joyeuses des commerçants se sont tues. Vous êtes envahi par un silence assourdissant, vos oreilles bourdonnent, votre bouche est sèche, votre cœur est pris dans les glaces du passé.

Plus qu’un voyage dans le temps, Pompéi vous ramène à l’essence de toutes choses : la vie, la mort, la peur, la séparation, le temps.

Vulnerant omnes, ultima necat.

Vous marchez comme dans un rêve vers l’amphithéâtre et vous croisez au passage ceux qui sont morts : les moulages ont gardé leurs yeux, leur bouche, leur supplication, leur terreur, leur souffrance. Souvent agenouillés, protégeant l’enfant, ils prient les dieux d’être épargnés avant que les vapeurs du volcan ne les brûlent et ne les figent dans le temps. Ils ne sont pas morts, on a arrêté leur course, c’est tout.

Les habitants de Pompéi avaient tout prévu, sauf la mort. Faucheuse drapée de voiles noirs, elle a fermé leurs yeux, éteint les lumières et la ville s’est endormie sous le poids des débris et du soufre volcanique.

Me voilà arrivée à l’extrémité de la ville. Quartier réservé aux aïeux qui rappelait aux Romains que la vie est brève, imprévisible, parfois trop courte, parfois trop longue. Les ancêtres ne reposent jamais loin des vivants à Pompéi et les mettent en garde contre la vanité de l’existence, les trahisons, l’hybris dévastatrice, les passions égoïstes et le châtiment des dieux. Pourquoi n’ont-ils pas écouté ?

Quittant la nécropole, je rejoins l’agora le cœur lourd et m’assieds près du cavalier aux pieds d’airain, à la lance acérée et au regard vide, tourné vers le cruel Vésuve. Il attend que les siens rentrent à la maison, que les sabots des chevaux claquent sur les dalles froides de la ville, que l’eau coule à nouveau des collines, que des chants d’allégresse résonnent, que la douce vapeur sorte des thermes et que la foule envahisse le temple.

Je ferme les yeux et revoie le village d’Oradour-sur-Glane en Haute-Vienne, un autre Pompéi, mais bien plus cruel, où la mort prend le visage de soldats aux uniformes verdâtres en déroute. Femmes et enfants dans l’église dévorée par les flammes, hommes noyés au fond d’un puits ou fusillés le dos au mur. Vulnerant omnes, ultima necat.

Je prends une poignée de sable au pied des colonnes meurtries du temple d’Apollon : chaque grain une vie, chaque grain une seconde qui passe et ne reviendra pas au cadran solaire. Je me lève et répands le sable sur mon passage en me promettant que je ne regretterai rien le jour où mon Vésuve grondera.

Il est bon que le temps avance et ne fasse pas marche arrière. Il est bon que Pompéi ait été sorti des décombres pour que les voix des visiteurs remplacent celles des habitants d’autrefois. Ô Pompéi ! Tu te dresses face à la mer pour nous rappeler que le temps est un don précieux, le seul bien que nous possédons en fin de compte.

Parfois, nous voulons désespérément le retenir et inverser sa course pour vivre éternellement un moment heureux ou fuir l’avenir inconnu et effrayant. Mais l’être humain est fait pour changer, grandir, vieillir et se reposer aux marges de la ville. Nous sommes autant l’enfant que le vieillard, nous devons aimer nos fossettes et nos rides, nos sourires et nos larmes, notre souplesse et nos rhumatismes, nos printemps et nos hivers…

Vulnerant omnes, ultima vivit : « toutes blessent, la dernière vit ».

Et si les cendres engendraient la vie ?

Photos de Pompéi : Copyright@LisePaty